_Chroniques de Froissart._
Or fut le roi de France informé de la destruction et du reconquêt de
Limoges[10], et comment le prince et ses gens l'avoient laissée toute
vague, ainsi comme une ville déserte. Si en fut durement courroucé,
et prit en grand compassion le dommage et ennui des habitants
d'icelle. Or fut avisé et regardé en France, par l'avis et conseil des
nobles et des prélats, et la commune voix de tout le royaume qui bien
y aida, que il étoit de nécessité que les François eussent un chef et
gouverneur, nommé connétable; car messire Moreau de Fiennes se vouloit
ôter et déporter de l'office, qui fut vaillant homme de la main et
entreprenant aux armes, et aimé de tous chevaliers et écuyers. Si que,
tout considéré et imaginé, d'un commun accord, on y élit monseigneur
Bertran du Guesclin, mais qu'il voulsist entreprendre l'office, pour
le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire, et plus vertueux
et fortuné en ses besognes qui en ce temps s'armât pour la couronne de
France.
[10] Par les Anglais, qui l'avaient pillée et brûlée.
Adonc escripsit le roi devers lui, et envoya certains messages qu'il
vînt parler à lui à Paris. Ceux qui y furent envoyés le trouvèrent en
la vicomté de Limoges, où il prenoit châteaux et forts, et les faisoit
rendre à madame de Bretagne, femme à monseigneur Charles de Blois: et
avoit nouvellement pris une ville qui s'appeloit Brandomme[11] et
étoient les gens rendus à lui. Si chevauchoit devant une autre. Quand
les messages du roi de France furent venus jusques à lui, il les
recueillit joyeusement et sagement, ainsi que bien le savoit faire. Si
lui baillèrent les lettres du roi de France et firent leur message
bien à point. Quand messire Bertran se vit espécialement mandé, si ne
se voult mie excuser de venir vers le roi de France, pour savoir
quelle chose il vouloit: si se partit au plus tôt qu'il put, et envoya
la plus grand partie de ses gens ès garnisons qu'il avoit conquises,
et en fit souverain et gardien messire Olivier de Mauny, son neveu;
puis chevaucha tant par ses journées, qu'il vint en la cité de Paris,
où il trouva le roi et grand foison des seigneurs de son hôtel et de
son conseil, qui le recueillirent liement et lui firent tous grand
révérence. Là lui dit et remontra le roi comment on l'avoit élu et
avisé à être connétable de France. Adonc s'excusa messire Bertran
grandement et sagement; et dit qu'il n'en étoit mie digne, et qu'il
étoit un povre chevalier et un petit bachelier, au regard des grands
seigneurs et vaillants hommes de France, combien que fortune l'eût un
peu avancé. Là lui dit le roi qu'il s'excusoit pour néant et qu'il
convenoit qu'il le fût; car il étoit ainsi ordonné et déterminé de
tout le conseil de France, lequel il ne vouloit pas briser. Lors
s'excusa encore le dit messire Bertran, par une autre voie, et dit:
«Cher sire et noble roi, je ne vous veuil, ni puis, ni ose dédire de
votre bon plaisir; mais il est bien vérité que je suis un povre homme
et de basse venue; et l'office de la connétablie est si grand et si
noble qu'il convient, qui bien le veut acquitter, exercer et exploiter
et commander moult avant, et plus sur les grands que sur les petits.
Et veci mes seigneurs vos frères, vos neveux et vos cousins qui auront
charge de gens d'armes en osts et en chevauchées; comment oserois-je
commander sur eux? Certes, sire, les envies sont si grandes que je les
dois bien ressoigner. Si vous prie chèrement que vous me déportez de
cet office, et que vous le baillez à un autre, qui plus volontiers le
prendra que moi, et qui mieux le sache faire.» Lors répondit le roi,
et dit: «Messire Bertran, messire Bertran, ne vous excusez point par
celle voie; car je n'ai frère, cousin, ni neveu, ni comte, ni baron en
mon royaume qui ne obéisse à vous; et si nul en étoit au contraire,
il me courrouceroit tellement qu'il s'en apercevroit: si prenez
l'office liement, et je vous en prie.» Messire Bertran connut bien que
excusances qu'il sçût faire ni pût montrer ne valoient rien; si
s'accorda finablement à l'opinion du roi; mais ce fut à dur et moult
envis. Là fut pourvu à grand joie, messire Bertran du Guesclin de
l'office de connétable de France; et pour le plus avancer le roi
l'assit de-lez lui à sa table; et lui montra tous les signes d'amour
qu'il put; et lui donna avec l'office plusieurs beaux dons et grands
terres et revenus en héritage, pour lui et pour ses hoirs. Et en cette
promotion mit grand peine et grand conseil le duc d'Anjou.
[11] Peut-être Brantôme en Périgord.