2 octobre 1370.

_Chroniques de Froissart._

Or fut le roi de France informé de la destruction et du reconquêt de

Limoges[10], et comment le prince et ses gens l'avoient laissée toute

vague, ainsi comme une ville déserte. Si en fut durement courroucé,

et prit en grand compassion le dommage et ennui des habitants

d'icelle. Or fut avisé et regardé en France, par l'avis et conseil des

nobles et des prélats, et la commune voix de tout le royaume qui bien

y aida, que il étoit de nécessité que les François eussent un chef et

gouverneur, nommé connétable; car messire Moreau de Fiennes se vouloit

ôter et déporter de l'office, qui fut vaillant homme de la main et

entreprenant aux armes, et aimé de tous chevaliers et écuyers. Si que,

tout considéré et imaginé, d'un commun accord, on y élit monseigneur

Bertran du Guesclin, mais qu'il voulsist entreprendre l'office, pour

le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire, et plus vertueux

et fortuné en ses besognes qui en ce temps s'armât pour la couronne de

France.

[10] Par les Anglais, qui l'avaient pillée et brûlée.

Adonc escripsit le roi devers lui, et envoya certains messages qu'il

vînt parler à lui à Paris. Ceux qui y furent envoyés le trouvèrent en

la vicomté de Limoges, où il prenoit châteaux et forts, et les faisoit

rendre à madame de Bretagne, femme à monseigneur Charles de Blois: et

avoit nouvellement pris une ville qui s'appeloit Brandomme[11] et

étoient les gens rendus à lui. Si chevauchoit devant une autre. Quand

les messages du roi de France furent venus jusques à lui, il les

recueillit joyeusement et sagement, ainsi que bien le savoit faire. Si

lui baillèrent les lettres du roi de France et firent leur message

bien à point. Quand messire Bertran se vit espécialement mandé, si ne

se voult mie excuser de venir vers le roi de France, pour savoir

quelle chose il vouloit: si se partit au plus tôt qu'il put, et envoya

la plus grand partie de ses gens ès garnisons qu'il avoit conquises,

et en fit souverain et gardien messire Olivier de Mauny, son neveu;

puis chevaucha tant par ses journées, qu'il vint en la cité de Paris,

où il trouva le roi et grand foison des seigneurs de son hôtel et de

son conseil, qui le recueillirent liement et lui firent tous grand

révérence. Là lui dit et remontra le roi comment on l'avoit élu et

avisé à être connétable de France. Adonc s'excusa messire Bertran

grandement et sagement; et dit qu'il n'en étoit mie digne, et qu'il

étoit un povre chevalier et un petit bachelier, au regard des grands

seigneurs et vaillants hommes de France, combien que fortune l'eût un

peu avancé. Là lui dit le roi qu'il s'excusoit pour néant et qu'il

convenoit qu'il le fût; car il étoit ainsi ordonné et déterminé de

tout le conseil de France, lequel il ne vouloit pas briser. Lors

s'excusa encore le dit messire Bertran, par une autre voie, et dit:

«Cher sire et noble roi, je ne vous veuil, ni puis, ni ose dédire de

votre bon plaisir; mais il est bien vérité que je suis un povre homme

et de basse venue; et l'office de la connétablie est si grand et si

noble qu'il convient, qui bien le veut acquitter, exercer et exploiter

et commander moult avant, et plus sur les grands que sur les petits.

Et veci mes seigneurs vos frères, vos neveux et vos cousins qui auront

charge de gens d'armes en osts et en chevauchées; comment oserois-je

commander sur eux? Certes, sire, les envies sont si grandes que je les

dois bien ressoigner. Si vous prie chèrement que vous me déportez de

cet office, et que vous le baillez à un autre, qui plus volontiers le

prendra que moi, et qui mieux le sache faire.» Lors répondit le roi,

et dit: «Messire Bertran, messire Bertran, ne vous excusez point par

celle voie; car je n'ai frère, cousin, ni neveu, ni comte, ni baron en

mon royaume qui ne obéisse à vous; et si nul en étoit au contraire,

il me courrouceroit tellement qu'il s'en apercevroit: si prenez

l'office liement, et je vous en prie.» Messire Bertran connut bien que

excusances qu'il sçût faire ni pût montrer ne valoient rien; si

s'accorda finablement à l'opinion du roi; mais ce fut à dur et moult

envis. Là fut pourvu à grand joie, messire Bertran du Guesclin de

l'office de connétable de France; et pour le plus avancer le roi

l'assit de-lez lui à sa table; et lui montra tous les signes d'amour

qu'il put; et lui donna avec l'office plusieurs beaux dons et grands

terres et revenus en héritage, pour lui et pour ses hoirs. Et en cette

promotion mit grand peine et grand conseil le duc d'Anjou.

[11] Peut-être Brantôme en Périgord.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 30 / 126 题