Au moment même où, par la publication de nos documents sur les
exécutions du Soudan (1), nous protestions contre un système de
«civilisation» qui ne peut avoir, selon nous, que de funestes
conséquences, un grave événement--l'assassinat de deux
Français--survenait, comme pour appuyer d'un douloureux exemple notre
démonstration. Sans vouloir établir, en effet, un rapport direct entre
ces faits, n'est-on pas amené à se demander si les uns ne sont pas la
conséquence inévitable des autres? C'est l'histoire des Espagnols au
Mexique, c'est l'histoire, pourrait-on dire, de tous les peuples
conquérants qui, reçus en amis d'abord dans les pays qu'ils rêvent de
soumettre, ne tardent pas à y déchaîner la sauvagerie par leurs propres
excès. Un homme qui connaît admirablement le Sénégal et dont le nom fait
autorité en matière de colonies et de colonisation, M. de Lanessan,
vient précisément de traiter la question dans un excellent article dont
nous détachons les deux passages suivants:
«Dans ma jeunesse, j'ai connu cette même partie de la côte occidentale
d'Afrique aussi paisible et favorable aux Français qu'il est possible de
l'imaginer. On pouvait aller partout sans armes et avec la certitude de
trouver le meilleur accueil. Dès qu'on mettait le pied dans un village,
on était entouré par la population entière, avec les chefs en tête, et
c'était à qui nous prodiguerait le plus d'amitiés...»
......................................................................
[Note 1: Voir à ce sujet la note, page 342 du présent numéro.]
«Il paraît que tout cela est changé. Les villages s'insurgent, nos
commerçants sont assassinés et nos explorateurs sont obligés de
rebrousser chemin pour éviter le même sort.
«Est-ce qu'il n'y a pas lieu de se demander quelles sont les causes
d'une transformation aussi profonde des dispositions du pays à notre
égard? Si l'on cherchait bien, je suis convaincu qu'on trouverait
l'origine de ces faits dans quelque faute plus ou moins grave, commise
par nos nationaux, dans quelque violation des coutumes de ces gens, dans
quelque brutalité à l'égard des femmes ou des violences envers les
chefs.»
On ne saurait mieux dire, assurément. Aussi avons-nous été plus
tristement émus que surpris par la dépêche du Sénégal nous annonçant que
deux négociants français, MM. Adolphe Voituret et Édouard Papillon,
partis de Marseille le 10 février dernier avec un troisième compagnon,
M. Émile Palazot, avaient été assassinés par les indigènes de la rivière
Laou, à Kenassou, village situé à 60 kilom. de la côte.
MM. Voituret et Papillon avaient été envoyés sur la côte d'ivoire par la
société d'études de l'Ouest africain, pour établir des relations entre
la France et les tribus de la rivière Laou. Ils étaient débarqués, dans
les premiers jours de mars, à Grand-Bassam, à mille kilomètres environ à
l'ouest du Dahomey. De là, ils avaient longé la côte jusqu'à Gran-Laou,
station placée à l'embouchure de la rivière, dont la partie supérieure a
été explorée par le capitaine Binger. M. Palazot était resté à Gran-Laou
pour recevoir les marchandises expédiées de France. Ses compagnons
s'étaient avancés dans l'intérieur avec une escorte de cinquante
indigènes. C'est là qu'ils ont trouvé la mort. M. Voituret, officier de
réserve, homme d'une rare énergie, était le chef de l'expédition. Il
n'avait que trente-deux ans. M. Papillon avait trente-quatre ans. Il
s'était vaillamment battu au Tonkin.
Ces hardis explorateurs n'avaient point, comme on pourrait être tenté de
le croire, entrepris ce voyage dans un but de spéculation. M. Palazot,
notamment, était dans une très belle situation de fortune et ses deux
compagnons n'avaient été inspirés, comme lui, que par un sentiment
patriotique.