La grande excuse des littérateurs qui exhibent actuellement leurs
inventions plastiques au Théâtre d'Application de la rue Saint-Lazare,
c'est d'avoir cédé à une pensée charitable: le produit des entrées est
en effet destiné à une oeuvre de bienfaisance spécialement
professionnelle. Peintres ou sculpteurs, les exposants ne le sont guère,
et cela n'a rien d'étonnant, puisque la pratique sérieuse de l'art exige
de longues études qu'ils n'ont eu ni la volonté ni le loisir de
poursuivre. A deux ou trois exceptions près, la peinture que nous voyons
là est de la peinture d'«intentionnistes»: des tableaux pensés et qui
n'ont pas voulu sortir de derrière la tête ou bien de timides ébauches
que l'auteur considère _in petto_ comme des hardiesses suprêmes
défendues aux gens du métier.
Il y a aussi la variété bon enfant qui n'affiche aucune prétention; des
croquis griffonnés en marge de la copie d'imprimerie, pendant ces
minutes de paresse intellectuelle, qui sont souvent des heures, où la
pensée de l'écrivain flotte dans les brouillards; des têtes
fantastiques, des silhouettes d'amis qui, par hasard, se sont trouvées
rappeler suffisamment la dominante de leurs traits; des coins de
paysage, des bouts de maisons où l'on a passé des jours heureux. Il y a
enfin la série des phénomènes atmosphériques: fantaisies crépusculaires,
ciels chargés d'orages, mares ensanglantées par le soleil couchant, avec
leur bordure d'arbres qui se dressent en fantômes; en un mot tout le
décor de la peinture littéraire, mis en scène, cette fois, par des
littérateurs.
L'exposition est divisée en deux parties: d'un côté le «Louvre», une
pancarte nous l'indique, où l'on voit les oeuvres des morts, de l'autre
le Luxembourg, où sont rassemblées celles des littérateurs vivants;
ceux-ci, sans aucun doute, n'envient pas la gloire de leurs voisins.
Victor Hugo est l'un des maîtres du Louvre, avec une série de ses
dessins romantiques que l'on a déjà vus dans plusieurs expositions et
qui, d'ailleurs, ont été gravés en grande partie: nous avons là
d'intéressantes transcriptions graphiques des images de haut pittoresque
qui hantaient l'esprit de l'illustre poète, mais elles sont loin
d'atteindre à l'éloquence de son langage écrit; le crayon à la main,
Gustave Doré est son maître; nul ne l'égale quand il tient la plume. La
peinture obéit à des lois de statique, qui sont inéluctables; les jeux
de la forme et de la lumière ont pour théâtre le milieu atmosphérique où
tout est réglé d'avance, la nature ne livrant rien au hasard. Hugo ne se
souciait guère du vrai; ainsi parvient-il difficilement à rendre ses
peintures vraisemblables.
Alfred de Musset nous apparaît, au contraire, timide comme un enfant
dans ses essais de dessinateur; il ne sort guère du profil et se montre
très attentif à saisir la ressemblance de ses modèles.
Timide aussi, mais beaucoup plus sûr de sa main, Théophile Gautier a
peint à l'huile et au pastel des portraits qui devaient être
ressemblants; on y devine un grand effort vers l'exactitude. Il vaudrait
peut-être mieux que cette peinture fût plus mauvaise: au moins
pourrait-on invoquer l'inexpérience du célèbre et charmant critique.
Auguste de Châtillon, l'auteur de la _Levrette en paletot_, avait un
certain tempérament de peintre: sa tête d'enfant ne déparerait pas
l'oeuvre de Couture. Dans le portrait de Baudelaire par lui même, un
simple croquis à la plume, le sens artiste existe également; il y a des
reprises, des repentirs qui recèlent un coin de vérité. Le plus artiste
des maîtres du Louvre des littérateurs, nous le voyons en Jules de
Goncourt; sa _Vue de la rue de la Vieille Lanterne_, où Gérard de Nerval
alla se pendre, est un excellent morceau d'aquatinte; ses eaux-fortes
ont un accent remarquable et une grande liberté de faire; enfin, il
peint habilement à l'aquarelle.
Avec M. Edmond de Goncourt, nous rentrons dans le monde des vivants; il
expose une délicate aquarelle, rehaussée de plume, où le portrait de son
frère est spirituellement dessiné, quoique sans grand respect pour
l'anatomie des formes. Cette oeuvre, comme d'ailleurs la plupart de
celles qui sont exposées par les autres littérateurs contemporains,
pêche par le dessin. Nous trouvons çà et là de jolies touches de
couleurs, des impressions d'ensemble agréablement résumées, des idées de
peinture fort intelligentes, c'est le dessin qui trahit l'inexpérience
des exposants. Aussi s'adressent-ils de préférence au genre qui leur
semble le plus apte à masquer leur défaillances; l'aquarelle avec ses
tons frais, sa grâce juvénile, cette sorte de beauté du diable qui est
en elle, ne s'insurge pas contre les adroits escamotages qu'on lui fait
subir; elle est d'autre part fertile en heureuses rencontres dont le
pinceau le plus naïf peut avoir l'aubaine; joignez à cela la rapidité de
l'exécution, la légèreté du bagage quelle comporte, et vous comprendrez
que les littérateurs-peintres la tiennent en grande estime. Il y a
beaucoup d'aquarelles à l'Exposition dont nous parlons, et il y en a de
fort jolies. M. Bergerat, pour son compte, n'en montre pas moins d'une
douzaine, faciles, harmonieuses de ton et surtout variées comme faire et
comme sujet; il sera un «professionnel» quand il voudra, mais qu'il ne
se hâte pas de le vouloir; la plume de Caliban vaut infiniment mieux que
son pinceau. M. Ernest d'Hervilly, très adroit metteur en scène, se
déclare, au catalogue, élève de l'École des «beaux-arbres»: il fait
honneur à cette école nouvelle. M. Henri Morel, enfin, expose
d'excellentes marines, et Gyp des éventails d'une coloration charmante;
on les croirait exécutés au Japon sur des dessins envoyés d'Epinal.
Les pastellistes sont également nombreux parmi les littérateurs, et
certains ont une très réelle habileté. Le poète Jean Rameau voit et
peint un peu trop en poète, je veux dire que ses images s'éloignent trop
sensiblement de la vérité vraie, mais elles sont fort curieuses
d'intention et de composition. M. Firmin Javel, qui a pris pour devise:
«Glissez, pastels, n'appuyez pas», est cependant un peu lourd; sans
doute parce que sa très réelle organisation de peintre le rend exigeant
pour lui-même et qu'il ne veut pas se contenter d'à-peu-près. N'oublions
pas de nommer M. Haraucourt, fin et distingué, et M. Louis Gallet.
Les peintres à l'huile ne manquent pas non plus dans la littérature;
nous avons Arsène Houssaye qui s'inspire de Diaz; Maurice Montégut,
souvent heureux dans ses audaces; Raoul Ponchon qui joue du couteau
comme Courbet; Clovis Hugues, bon et solide peintre à l'ancienne; O.
Mirbeau et Camille Lemonnier, épris au contraire des hardiesses de l'art
moderne, et disciples adroits de l'école dite du «Potage Julienne» ou
encore du «Pain à cacheter complémentaire et contrasté».
En résumé, nous partageons la manière de voir du rédacteur du catalogue:
cette exposition ne manquait pas à la France, et elle ne prétend
nullement à combler une lacune artistique; mais, ajoute M. Bergerat, on
peut y passer un bon quart d'heure: c'est beaucoup par le temps qui
court.
Alfred de Lostalot.
[Illustration: ÉMILE BERGERAT.--La vieille Maugrabine.]
[Illustration: GYP.--Déclaration d'amour de Georges Ohnet à la Langue
française.]
[Illustration: VICTORIEN SARDOU.--Projet de décor pour la «Haine».]
[Illustration: HENRI MEILHAC.--Charge.]
[Illustration: A. FRANCE.--Tête d'enfant.]
[Illustration: JULES DE GONCOURT.--Masque de l'abbé Raynal.]
[Illustration: JULES LEMAITRE.--Portrait de M. Hugues Le Roux.]
[Illustration: BAUDELAIRE.--Son portrait peint par lui-même.]
[Illustration: E. DE GONCOURT.--Jules de Goncourt dans son salon.]
[Illustration: ALFRED DE MUSSET.--Portrait d'Alexandre de Musset.]
POIL ET PLUME.--Salon des littérateurs-peintres, ouvert le 11 avril dans
les galeries du Théâtre d'Application.