(SUITE ET FIN)
La caravane, délicieusement silhouettée maintenant, et plus que doublée,
se remet en mouvement et s'engage dans la vallée. De loin en loin
quelque maison délabrée, perdue dans les éboulis, ou, sur un roc
escarpé, faisant corps avec lui par la forme et par le ton, quelque
ruine de château-fort qui autrefois commandait l'entrée du Val.
[Illustration: M. ROMEU, viguier de France.]
Tout cela est solitaire et grandiose. Enfin, voici un bourg qui
apparaît, bien en lumière: la paroisse de San-Julia. Toute la population
est sur pied, sympathique et curieuse avec une pointe goguenarde; nous
saluons, on nous répond en riant. Peut-être les «illustres conseillers»,
qui ne sortent leurs défroques officielles qu'en de rares occasions,
excitent-ils plus que nous cette innocente gaieté.
Mais il nous tarde d'arriver à Andorre-la-Vieille, le chef-lieu de la
petite république. Encore quelques circuits, quelques montées abruptes,
quelques descentes à pic sur les rocs glissants, et, tout à coup, la
vallée s'aplanit, s'ouvre en un vaste cirque au fond duquel s'étendent
des prairies merveilleusement irriguées. Andorre apparaît dans le
lointain, perchée sur un monticule.
A vrai dire, la première impression produite par la vieille cité
andorranne est plutôt décevante. Les maisons uniformément grises et
d'aspect délabré, construites pour la plupart en pierre sèche, n'ont
rien de particulièrement pittoresque; mais cette simplicité même
apparaît, après réflexion, comme étant bien en harmonie avec la vie
primitive et fruste des habitants, demeurée, à peu de chose près, ce
qu'elle était au moyen-âge.
[Illustration: Le battle épiscopal.]
L'absence de routes carrossables et de télégraphe a contribué, tout
autant que le régime politique exceptionnel sous lequel vivent les
Andorrans, à entretenir le caractère originel de leur race, les
particularités frappantes de leur manière d'être et de leur physionomie.
Le type est d'ailleurs intéressant à étudier. Ce qui domine dans
l'expression du visage, c'est la finesse pénétrante, l'observation
curieuse et méfiante. Le regard est perçant, dissimulé sous une épaisse
broussaille de sourcils noirs; la bouche est fine et comme fendue par un
coup de rasoir; les lignes du front accusent la volonté tenace et
expriment plutôt le souci que la sérénité calme. En somme, c'est une
race virile et forte que celle de ces montagnards, pâtres, muletiers et
chasseurs.
Nous passons trois bonnes journées auprès d'eux, vivant de leur vie,
tantôt assis avec la famille, sous le manteau de la cheminée, tantôt
participant aux actes officiels de l'installation solennelle qui est le
but de notre voyage.
[Illustration: M. SICARD, le nouveau juge des appellations.]
L'assermentation de M. Sicard jurant sur les Évangiles de «respecter et
de maintenir les coutumes écrites et non écrites d'Andorre» mérite une
mention spéciale. C'est dans le vieux palais des Vallées, qu'elle a eu
lieu devant le conseil général assemblé.
La salle des séances communique avec une chapelle par une grande porte à
deux battants. Le nouveau juge, après s'être recueilli quelques instants
devant l'autel, traverse la double haie des conseillers vêtus de noir,
et prononce devant le syndic des vallées la formule sacramentelle.
[Illustration: M. PALLEROLA, viguier épiscopal.]
Dans la pièce à côté, la table est dressée pour un vrai festin de
Gargantua, dont le menu invraisemblable contraste avec les habitudes
frugales des Andorrans.
Rien de modeste, en effet, comme le repas pris quotidiennement en commun
entre deux séances du conseil: un simple bouillon avalé à la hâte,
debout, dans le réfectoire. Voilà pour le déjeuner. Entre temps, on se
réunit dans la cuisine du Palais, et c'est là, auprès des marmites
fumantes, que l'on s'entretient des intérêts de la Vallée, que l'on
discute la question du Casino dont un parti fin de siècle voudrait
favoriser l'établissement, ou du télégraphe qui, à peine installé, il y
a quelques années, avait été violemment détruit par le parti
«conservateur». Qui l'emportera dans la lutte engagée à cette heure
entre les éléments jeunes, animés de l'esprit moderne, et les vieux
Andorrans fidèles au passé? Toutes nos sympathies, nous l'avouons sans
réserves, sont acquises à ces derniers.
Eug. Burnand.
[Illustration: Le Palais des Vallées.]
[Illustration: INSTALLATION DU JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE. Le repas
des Conseillers, entre deux séances. Dessin d'après nature de notre
envoyé spécial. M. Eugène Burnand.]
[Illustration: INSTALLATION DU JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE. La
cuisine du Conseil dans le palais des Vallées. Dessin d'après nature de
notre envoyé spécial, M Eugène Burnand.]