LE RECENSEMENT

«Où avez-vous passé la nuit du 11 au 12 avril?» C'est en cette

interrogation que se résume pour nombre de personnes l'opération du

recensement. Et elles n'ont pas tort de voir dans cette demande, que

d'aucuns trouvent indiscrète, tout le mécanisme du dénombrement

quinquennal. Il semble, en effet, que la France ait été immobilisée,

pour un instant, en face du photographe gouvernemental et qu'un cri

soudain ait retenti durant cette nuit du 11 au 12 avril: «Ne bougeons

plus!»

Soit! ne bougeons plus! Très bien et très facile pour ceux qui ont un

domicile, pour nous braves gens qui avons feu et lieu, foyer et logis!

mais les autres?

Les autres... ce sont de ceux-là que nous voudrions parler, et ils sont

nombreux, infiniment nombreux, rien qu'à Paris.

«Où avez-vous passé la nuit du 11 au 12 avril?» Nulle part! C'est ce

«nulle part»--domicile incertain--qu'il est intéressant de préciser, car

aucun journal n'a paru s'en préoccuper jusqu'ici.

Comment s'opère le recensement, ou, pour parler plus exactement, le

dénombrement des gens qui n'ont pas de domicile fixe: les saltimbanques,

les vagabonds, les voyageurs, les prisonniers, etc. Comment le

photographe officiel, l'enregistreur quinquennal, les a-t-il saisis?

Le voici.

Le ministre de l'Intérieur, dans les instructions qu'il a envoyées aux

préfets, et qui sont exactement les mêmes à chaque période de

recensement, les invite à informer les maires d'avoir, dans la matinée

du jour du dénombrement,--soit, cette année, le 12 avril au matin--à

faire dresser l'état des personnes qui, momentanément, séjournent sur le

territoire de leur commune. Des ordres sont donnés en conséquence à la

gendarmerie, aux agents de police et appariteurs, et toutes voitures de

marchands forains, de saltimbanques, banquistes, etc., tous bateaux

amarrés, gabarres, etc., sont accostés et visités, pour se rendre compte

du nombre, du sexe, de la nationalité et de l'âge des personnes qui y

sont en séjour. C'est l'oiseau saisi sur la branche où il perche et qui

va s'envoler.

Rien que de ce chef, au recensement dernier (1886), on a trouvé 6,923

saltimbanques, 13,241 marchands forains et 4,903 «mariniers

pénicheurs»--Ce sont les citoyens «migrateurs» de notre pays, car ils

vont d'une région à l'autre, n'ayant pied ferme nulle part.--Est-ce

tout? non.

Les voyageurs qui ont passé la nuit du 11 au 12 avril en chemin de fer,

les a-t-on comptés?

On ne les a pas comptés. Pourquoi?--On a supposé que, sauf de rares

exceptions, ces personnes ont un domicile certain et fixe où elles

auront, dès le soir, inscrit leurs noms sur les feuilles de recensement,

ou bien, qu'à leur arrivée, le matin du 12, dans le lieu où elle se

rendaient, elles ont été inscrites, à titre de passagers, sur les

feuilles déposées dans les hôtelleries. Si vous avez lu avec quelque

soin votre feuille personnelle, vous y aurez vu, tout au bas, une case

réservée aux «passagers». Ces passagers, ce sont les hôtes arrivés

durant la nuit ou au matin même du 12, avant midi, dans une ville autre

que celle de leur domicile.

Il est certain qu'il y a, de ce chef, des erreurs. L'opération du

dénombrement pour les voyageurs s'appuie sur cette hypothèse que les

voyages en France ne durent pas plus de 24 heures et que, par

conséquent, du 11 avril à midi jusqu'au 12 avril à midi, le voyageur

aura mis pied à terre quelque part, soit durant la nuit, soit au matin,

à l'arrivée. Or, cette hypothèse est inexacte.

*

* *

Au contraire, le recensement des prisonniers, des malades dans les

hôpitaux et des soldats dans les casernes, s'opère avec un soin et une

précision absolus.

Dans les prisons de Paris, notamment, chaque détenu a une feuille de

recensement qui est remplie par les soins du greffier pénitentiaire à

l'aide du registre d'écrou. L'écrou contient exactement les

renseignements mêmes exigés par les recenseurs: noms, prénoms, âge,

condition sociale, etc., et bien d'autres encore. Dès samedi soir, ce

recensement s'est opéré dans toutes les prisons de la Seine, et, au

Dépôt, elle a présenté certaines difficultés, parce que les sorties et

les entrées dans ce vaste établissement sont incessantes. On a porté

comme «hôtes de passage» toute la population couchée à 8 heures.

Néanmoins, il y a eu des entrées par les voitures cellulaires de minuit,

et les vagabonds arrêtés ont été inscrits sur les listes: ç'a été une

petite surprise pour ces gens sans domicile.

Les feuilles de recensement ne portent pour les détenus aucune

indication qui permette de se rendre compte de leur situation

momentanée. La plus absolue discrétion est observée, et le domicile

indiqué est le dernier habité par le prisonnier. S'il n'a pas de

domicile fixe, cas des innombrables vagabonds arrêtés à Paris, on les

inscrit sous la désignation «de passage à Paris». Quant à la profession,

elle reste le plus ordinairement mal qualifiée, car il est peu d'hommes

qui avouent n'avoir jamais eu d'état. Le vagabond a toujours eu un

métier, qui n'est souvent qu'un souvenir de jeunesse. C'est celui-là

qu'il se donne.

Ces Statistiques, justes le plus souvent, en ce qui concerne l'âge, la

nationalité, l'état de mariage ou de célibat, sont donc inexactes la

plupart du temps en ce qui concerne la profession.

La population pénitentiaire n'est pas négligeable, il s'en faut. Au

dernier recensement (1886), elle comprenait au total 50,897 individus,

dont 43,967 hommes et 6,930 femmes. La répartition de ce personnel se

décomposait ainsi: dans les prisons centrales, 13,912 hommes et 1,830

femmes; dans les prisons d'arrondissement, dites prisons de courtes

peines, 24,976 hommes et 3,975 femmes, et enfin dans les maisons

d'éducation correctionnelle 5,079 garçons et 1,125 filles.

Le dénombrement actuel donnera des chiffres inférieurs, car l'usage de

la libération conditionnelle a diminué le contingent pénitentiaire, qui

va se trouver réduit encore par l'application de la loi Bérenger.

Dans les casernes le dénombrement s'opère d'une façon différente. Il

n'est pas individuel, mais fait en bloc, sauf pour les officiers et les

sous-officiers rengagés qui remplissent les imprimés ordinaires. En

effet, les officiers et les sous-officiers (d'après la législation

nouvelle, en cas de rengagement) peuvent contracter mariage sous les

drapeaux. D'où une distinction nécessaire à établir entre eux et les

hommes. Les simples soldats sont numériquement désignés par catégorie

d'âge.

Il est à noter cependant que certains simples soldats sont mariés.

Ceux-ci sont recensés à part. On ne se doute guère dans le public que

plusieurs milliers de soldats ont contracté mariage avant de partir pour

le service. Mariés à 18, 19, 20 ans, ces hommes sont des exceptions.

Néanmoins, le recensement de 1886 portait leur nombre à 2,981 pour toute

l'armée française, et, chose particulière, sur ce chiffre il y avait 274

soldats originaires de la Corse où l'on se marie de bonne heure: ce

n'est pas un tort pour des hommes qui vivent du travail des champs. Dans

les villes où on ne se marie pas assez tôt, ce retard n'est peut-être

pas une des moindres causes de démoralisation. Il est vrai que les

conditions de la grande industrie moderne sont un empêchement au

mariage.

Enfin, dans les hôpitaux, comme dans les asiles de nuit, les malades ou

les réfugiés sont recensés à titre «d'hôtes de passage».

L'administration de l'assistance publique a prescrit d'établir, au nom

de chacun d'eux, un bulletin individuel. Tous ces bulletins ont été

placés sous une feuille récapitulative, sur laquelle le nombre des

hospitalisés est indiqué, sans inscription de noms, à la suite de la

rubrique «Hôtes de passage-voyageurs.»

*

* *

L'opération du recensement est une des formalités administratives qui

crispent le plus les Parisiens. Et vraiment il y a de quoi: c'est un

oeil indiscret porté dans la vie privée, et pour un rien on y trouverait

une inquisition policière. La nécessité où chacun est mis de donner la

composition de son «ménage» est parfois agaçante, car il faut ouvrir au

recensement le secret de cet home auquel nous tenons tant, nous

Parisiens, qui aimons a vivre à notre guise, tout en restant les plus

honnêtes gens du monde. Aussi que de petits subterfuges sont employés

qui compromettent un peu l'exactitude de la statistique officielle! En

réalité il ne faut pas hésiter à dire que, sauf le nombre des personnes

et leur sexe, toutes les autres indications, au moins à Paris, sont plus

ou moins sujettes à caution. Il y a une indication tout à fait inutile

dans les statistiques et dont la suppression assurerait une certitude

beaucoup plus grande: c'est le nom de famille. Ceci paraît, au premier

abord, un paradoxe, une idée étrange. Eh bien, rien n'est plus certain.

A quoi sert-il de mettre votre nom sur la feuille de recensement? Mon

nom de famille n'importe guère au gouvernement et c'est la seule chose

sur laquelle ne se basera aucune statistique ultérieure. Chaque habitant

n'est qu'une unité, mâle ou femelle, jeune ou vieille, mariée ou non.

Mais si à mon nom de fille vous m'obligez à accoler mon âge vrai, si

vous m'obligez à dire quelle est la condition exacte des personnes qui

vivent sous mon toit, à déclarer divorcée ma soeur que l'on croit veuve,

si vous m'astreignez à donner ma profession, alors que, dame de grande

famille, je vis de mon travail, honorable mais dissimulé, de couturière

ou de brodeuse, je m'irrite, je m'insurge, et je déclare que ce sont là

mes affaires, que c'est même là mon honneur, que cette ombre est la paix

de ma vie, et je trouve étrange que vous veniez vous mêler de ma vie

intérieure où nul n'a à mettre le nez.

Ces froissements sont parfaitement légitimes et ils expliquent les

réponses parfois un peu ironiques qui sont faites aux interrogations des

recenseurs.

Nous avons eu entre les mains un certain nombre de bulletins du

recensement de 1886. Quelques maires de Paris avaient cru devoir à cette

époque s'irriter de la façon dont les fiches étaient remplies, et ils

s'étaient même adressés à l'administration supérieure pour s'en

plaindre. La préfecture de la Seine et la préfecture de police aussi ne

firent pas grande attention à ces doléances et on ne molesta personne,

parce qu'il y a certaines susceptibilités en définitive fort honorables,

alors même que la correction administrative ou sociale trouverait à y

reprendre.

Nous avons retenu le souvenir de plusieurs de ces désignations

manifestement inexactes. Ainsi, parmi les pensionnaires de

Sainte-Périne, aucune ne s'était donné sur son bulletin plus de

cinquante-neuf ans. Or, il était de notoriété dans l'établissement que

«la plus jeune» de ces dames avait soixante-sept ans bien sonnés.

Beaucoup se donnèrent comme veuves qui jamais n'avaient connu le mariage

qu'en rêve. De même à Bicêtre, les vieillards avaient la coquetterie de

se dire presque tous célibataires, tandis qu'un grand nombre de ces

«jeunes gens» était connu par de retentissantes aventures conjugales. On

n'avoue pas aisément ses malheurs, même au gouvernement.

Quant à la rubrique: «profession», rien n'est plus étrange que les

euphémismes employés. Les «dames de compagnie» abondent, les «nièces»

aussi. Pour les «rentières», elles pullulent, et peut-être serait-on

surpris si l'on comparaît la liste des «rentières» avec celle des

pauvres malheureuses qui sont inscrites au bureau de bienfaisance.

L'orgueil humain est incommensurable. Eh! mon Dieu, est-ce bien de

l'orgueil? N'y faut-il pas voir aussi un peu de fierté légitime? On

cache sa misère, même à un oeil invisible. Est-ce un si grand tort?

Puis il y a les prudhommes, les naïfs, qui profitent de l'occasion pour

révéler ou leurs tristesses ou leurs espérances. Nous nous rappelons

avoir vu cette mention sur un bulletin: «Trois enfants dont un a des

pattes de homard».--C'était vrai: un des enfants avait les doigts de

chaque main réunis en deux sortes de pinces comme un homard.--C'était

inutile pour le recensement.

Tel autre père de famille écrivait: «Deux fils, que je destine à l'École

polytechnique.»--Un troisième: «Deux filles, l'une religieuse, l'autre

qui a mal tourné, j'espère la ramener au bien.»

Puis il y a les ennemis du gouvernement qui profitent de l'occasion pour

lui dire son fait. Profession: «Anarchiste-révolutionnaire», ou encore:

«Communard en disponibilité». Enfin les fantaisistes: «Vétérinaire des

chevaux de bois» ou «ancien officier... d'académie».

Tout cela est innocent. Mais comment s'en accommodent les statistiques

officielles? Il doit y avoir du déchet.

*

* *

Le recensement est pourtant chose sérieuse, car c'est sur cette

opération que sont basées un grand nombre de prévisions

gouvernementales. Et d'abord l'électorat. Le nombre des électeurs en

France est connu d'après ces listes et le nombre des députés varie par

suite dans chaque département; puis le nombre des conscrits, puis aussi

le rendement des impôts indirects qui croissent avec la population,

puisqu'ils sont fondés sur le nombre des consommateurs. Le tabac,

l'alcool, rapportent d'autant plus au trésor que le chiffre des citoyens

est plus élevé.

Les tables d'assurances sur la vie ont pour assiette la longévité

moyenne des habitants d'un pays et cette moyenne c'est le recensement

qui permet de l'établir. Ne nous rajeunissons donc pas trop, car si la

vie moyenne est courte, les primes d'assurances en vue d'un capital

payable à la mort de l'assuré seront plus élevées.

Enfin au point de vue de la moralité dans son expression la plus

haute--l'accroissement de la population--les résultats du dénombrement

ont une importance essentielle. La victoire, non seulement militaire,

mais industrielle, restera aux nations les plus nombreuses. C'est le

recensement qui nous permettra de tirer notre horoscope pour la

grandeur, l'avenir et la sécurité de la France.

Le recensement donne donc la formule même de la situation matérielle et

morale d'un pays. Il fournit au statisticien, aussi bien qu'au

philosophe, matière à déductions. C'est l'avenir qu'il recèle dans ses

multiples calculs. Il est l'échelle où se mesure le degré de vitalité et

de civilisation d'un peuple. Pardonnons-lui dès lors ses petits ennuis

en faveur des utiles enseignements qu'il nous apportera.

L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891 · 第 4 / 30 题