[Illustration: M. ÉMILE PALAZOT Survivant de la caravane massacrée au
Sénégal.--Phot. Chalot.]
[Illustration: M. ÉDOUARD PAPILLON.--Phot. Chalot. M. ADOLPHE
VOITURET.--Phot. Blanc.]
LA CIVILISATION EN AFRIQUE.--Assassinat de deux explorateurs français au
Sénégal.
[Illustration: COURRIER DE PARIS]
[P]lus de Chambres, pas de grand procès à la mode, aucun gros scandale,
aucune première sensationnelle: rien. Le calme. Mauvaises semaines pour
les chroniqueurs. Ce qu'il leur faut, c'est le tapage, les morts
illustres, les drames nouveaux. Mais, pour le moment, ils doivent
renoncer à tout cela. Il n'y a rien. La mode même ne saurait fournir
matière à causerie: elle est indécise comme le temps présent. Ce n'est
plus l'hiver, ce n'est pas le printemps.
Je sais bien que le 1er mai approche. Le 1er mai! Le grand Longchamps
des travailleurs, le jour du chômage immense, la fête internationale de
la _Sainte-Flême_. Il approche, le 1er mai, et nous n'avons pas l'air de
nous en douter.
C'est que, pareille à la manifestation de l'an dernier, la manifestation
de cette année ne semble pas devoir être bien dramatique. On se
promènera, on mettra sur pied des milliers de soldats, et chacun
rentrera chez soi, ceux-ci dans la caserne, ceux-là dans le logis où il
y aura une journée de salaire de moins. Et si vous voyez, le 1er mai,
des braves gens flâner, traîner leurs souliers le long des maisons, les
mains dans les poches, vous pourrez dire:
--Voilà des travailleurs!
On les reconnaîtra, ce jour-là, à ce signe: ils ne feront rien.
Ils ne feront rien de mal, voilà le certain, et, malgré les gros yeux
roulés par certains monteurs de têtes, il ne sera pas nécessaire de
mobiliser l'armée de Paris. On conjuguera le verbe manifester:
Je manifeste,
Tu manifestes,
Il manifeste,
Nous manifestons,
Vous manifestez...
C'est un plaisir comme un autre et une façon d'inaugurer le mois de mai.
Joli mois de mai, quand reviendras-tu?
Que je manifeste et n'sois pas battu!
Il reviendra, et bientôt, et les Chambres avec lui et la vie politique
et les chasses au portefeuille et les discussions interminables. En
attendant, Paris a, pour se divertir, l'exposition de _Poil et Plume_
chez M. Bodinier. Poil, c'est le pinceau, plume, c'est la plume du
littérateur, le tout se mêlant pour attirer la curiosité publique. Je
vous en parlais l'autre jour. Et je dois constater maintenant que
l'exhibition a réussi.
Yvette Guilbert continue, elle aussi, à attirer la foule à la
_Bodinière_. Il paraît que M. Duquesnel a voulu engager la chanteuse à
la mode pour jouer le _Petit Faust_ à la Porte Saint-Martin. Yvette
Guilbert a refusé. Elle est reine dans son domaine, et elle s'y tient.
Étrange fille, décidément, une artiste rare, un type très particulier,
tout à fait moderne. Une diseuse exquise, profonde, originale. Elle fait
tout un drame de cette chanson de Xanrof, qui s'appelle _Sur la scène_,
le lamento d'une comédienne écoeurée qui vieillit, et qui n'a d'autre
ressource après avoir souffert «sur la scène» que de se jeter «dans la
Seine.»
Ces écoeurements, Yvette Guilbert--aujourd'hui célèbre--les a connus
avant d'être applaudie, et fêtée, et riche. Aux Variétés, où elle joua
un bout de rôle dans _Décoré_, sur d'autres scènes où elle chanta dans
les choeurs, on lui disait:
--Vous ne ferez jamais rien!
Un soir, une demi-actrice qui chantait un couplet dans je ne sais quelle
opérette fut malade. Yvette Guilbert la remplaça. Elle chanta ce couplet
avec toute son âme.
--Trop de zèle, lui dit-on.
Elle rêvait les succès de théâtre. Elle avait joué des vaudevilles à
Cluny. Mieux que cela, aux Bouffes du Nord, elle parut dans le rôle de
la princesse Georges, de Dumas. Le rôle de Desclée, tout simplement.
Mais, dégoûtée, elle ne savait plus que faire, lorsqu'un jour, en
sortant des Variétés, elle entend deux jeunes femmes arrêtées devant
l'affiche dire:
--Sont-elles bêtes, ces femmes, de jouer toute une soirée pour cent
francs par mois, quand nous en gagnons huit cents à chanter deux
chansons par soirée!
C'était deux chanteuses d'un café-concert. Elles s'éloignèrent des
Variétés. Yvette les suit, les écoute. Elles parlaient de leur
répertoire, des chansons nouvelles.
--Tiens! mais, se dit Yvette Guilbert, si je faisais comme elles? Si je
chantais? Elle avait pris des leçons d'un professeur du Conservatoire et
devait se faire présenter à M. Porel. Cette rencontre des deux
chanteuses chassait aussitôt toutes ses idées odéoniennes.
Elle alla droit à l'Eldorado, demanda une audition, fut engagée, puis
une discussion sur les appointements empêcha ses débuts et c'est au
Divan Japonais qu'elle devait assister à son lever d'étoile. Oh! une
étoile véritable! Une ingénue fin de siècle, l'a baptisée M. Hugues Le
Roux. Mais non, ce n'est pas une ingénue, c'est une créature souffrante,
profonde, avec des gaietés anglaises, une impassibilité féroce et
charmante. Quand on pense qu'elle a deviné le mot de Talma: «Peu de
gestes, mais qu'ils portent!»
Et, au ressouvenir de ses douleurs, de ses crève-coeur, Yvette Guilbert,
que les salons se disputent, qui va faire courir Paris cet été aux
Champs-Elysées, lorsqu'on la félicite de sa fortune, répond:
--C'est trop payé. Je chantais aussi bien quand je ne gagnais rien.
Puis, comme on lui disait de ne pas se briser la voix, dans le plein air
du concert d'été:
--Le grand air? Non seulement je ne le crains pas, mais je le désire!
C'est si bon, l'air, surtout après un hiver où l'on a respiré tous les
soirs l'odeur du gaz et celle du tabac.
Ainsi, avec des nostalgies de grisette avide de campagne, de verdure, de
feuilles fraîches, la diva songe à ces concerts de l'été où elle
jettera, sous les étoiles, les refrains des _Potaches_ ou celui des
_Bourgeois_ aux arbres des Champs-Elysées.
Et en disant qu'il n'y a pas eu de _première_ ces jours derniers, je me
trompais. M. et Mme Dieulafoy ont fait au public les honneurs de la
salle de l'_Apadâna_ au palais du Louvre. Voilà une évocation
extraordinaire d'un monde évanoui. Vous rappelez-vous ce palais qui fut
à l'Exposition des Arts-Libéraux une des attractions de 1889? On le
retrouve là, tout à fait achevé, et il semble qu'entre ces hautes
colonnes--représentées au vingtième de leur grandeur réelle--les vieux
tyrans de Perse se promènent lentement, dans leur luxe écrasant et
terrible. Les tigres étaient comme les chiens soumis de ces despotes.
M. et Mme Dieulafoy ont démonté et remonté pièce à pièce ces vestiges
d'une civilisation disparue. Ils ont transporté littéralement la Perse
antique dans notre vieille Europe comparativement très jeune. On accède
à cette salle de l'Apadâna par la galerie assyrienne et on éprouve, en
se trouvant dans ce décor étrange, la sensation que décrit si bien
Gautier dans le prologue du _Roman de la Momie_; un vivant se trouvant
comme face à face avec un monde mort..
Ah! l'on est loin de la _question de l'Opéra_ en face de l'Apadâna, on
en est très loin et pourtant cette question est celle qui a le plus
intéressé les Parisiens, bien qu'elle ait un peu traîné en longueur. Une
crise ministérielle eût moins surexcité l'attention et c'est chose assez
naturelle. On sait très bien qu'un changement de ministère ne nous
donnera pas plus de bonheur,--plus ça change plus c'est la même chose,
disait Alphonse Karr,--tandis qu'on peut toujours espérer qu'un
changement de direction dans un théâtre nous donnera plus de plaisir.
Là encore, il faut bien le reconnaître, plus ça change et plus c'est la
même chose. Et ce n'est pas étonnant. Il n'y a, au théâtre, qu'une
chose, c'est le succès, et, pour un négociant, en dépit de toutes les
grandes phrases, il y a le désir bien naturel d'éviter la faillite.
Ce qui est extraordinaire, c'est de reprocher à un directeur de faire de
l'argent. Mais quand la caisse est pleine cela prouve tout simplement
que la salle l'est aussi. Un directeur pneumatique, fit-il du grand art,
serait le plus pitoyable des directeurs.
J'ai entendu cet éloge:
--A la bonne heure, Vaucorbeil! Voilà un bon directeur de l'Opéra: il
s'y est ruiné!
Il y a de ces ironies. C'est comme la ferme volonté de mettre
_Lohengrin_ dans le programme. Il y a des candidats à l'Opéra dont le
titre éclatant est, aujourd'hui, d'apporter _Lohengrin_ à l'Académie
nationale de musique. Tout récemment encore, c'eût été un cas
rédhibitoire. _Lohengrin_ était chassé de l'Eden par un bataillon de
marmitons et une escouade de patriotes intolérants. _Lohengrin_ serait
porté à l'Opéra par des amis de l'art international ou plutôt de l'art,
sans épithète.
Mais, bon Dieu! qu'il doit y avoir de petites et grosses intrigues sous
cette question de l'Opéra! Les chanteuses agissent, les danseuses se
démènent. Pour combien de députés cette question d'art se résout-elle
simplement à ceci:
--Le nouveau directeur fera-t-il danser un pas à Mlle Legouvé ou à Mlle
Hirsch?
Qui écrirait la chronique de l'élection ou de la réélection du directeur
tracerait sans doute un joli chapitre d'histoire
politico-chorégraphique. Ce que j'en dis là est de pur racontage, et ce
n'est que le très petit côté de la question. Le nombre des
représentations à donner, voilà le grand point. C'est à quoi M.
Bourgeois, dit-on, tient le plus: il trouve que le magnifique monument
est trop souvent clos, et il demande aux candidats des représentations
plus fréquentes.
--Mais c'est impossible! disent les uns.
--Mais on les donnait pendant l'Exposition?
Ce sera le point décisif. Il faut que l'Opéra soit ouvert ou fermé, et
qu'il soit ouvert le plus souvent possible. Tant pis pour le directeur,
qui a déjà tant à faire de lutter contre les bronchites, enrouements,
coryzas, angines et autres refroidissements de ses pensionnaires!
Il est probable qu'une décision ministérielle aura été prise à l'heure
où paraîtront ces lignes. Et ce sera alors une _question_ de moins pour
les journalistes à court de copie et les reporters qui inventent les
_consultations_:
--Que pensez-vous de la _triple alliance_ devenue, dit-on, la _quadruple
alliance_?
--Quel est votre avis sur le bi-métallisme?
--Êtes-vous pour ou contre les répétitions générales?
Et autres points d'interrogation. «Les _consultations_, disait A. B.,
c'est ce qu'on appelle les articles à bon marché.»
Quelqu'un qui va fournir beaucoup d'articles aux journaux, s'il vient en
France comme on le dit, c'est le dramaturge M. Ibsen. L'auteur des
_Revenants_ est fort à la mode; on le joue à Londres comme à Paris, et
l'Odéon devait donner cet hiver une de ses dernières pièces, la _Maison
de Pompée_. Mlle Réjane a préféré jouer une pièce nouvelle, l'_Ennemie_,
de M. G. de Porto-Riche, qui s'appelait d'abord la _Femme_. La femme,
l'ennemie, c'est assez narquois. Ibsen est plus pessimiste encore.
Antoine va représenter son oeuvre la plus récente, et Ibsen, pour voir
le Théâtre-Libre (à peu près démoli), ferait le voyage de Paris. Je lui
prédis un joli succès de _reportage_. Le rédacteur en chef d'un journal
bien informé a promis plusieurs milliers de francs à celui de ses
collaborateurs qui _chambrerait_ le premier le dramaturge Ibsen. Les
reporters guettent la frontière. Dès qu'Ibsen sera signalé, ce sera un
steeple-chase. Je parie que, s'il l'apprend, Ibsen, ami du calme, reste
chez lui; sa gloire, c'est le repos, ce n'est pas l'écartèlement, et
tout grand homme est écartelé par la publicité. J'en sais qui ne s'en
plaignent point. Une cloche qui sonne pour vous ne vous assourdit pas!
Rastignac.