49e Année.--N° 2512

[Illustration: M. ÉMILE PALAZOT Survivant de la caravane massacrée au

Sénégal.--Phot. Chalot.]

[Illustration: M. ÉDOUARD PAPILLON.--Phot. Chalot. M. ADOLPHE

VOITURET.--Phot. Blanc.]

LA CIVILISATION EN AFRIQUE.--Assassinat de deux explorateurs français au

Sénégal.

[Illustration: COURRIER DE PARIS]

[P]lus de Chambres, pas de grand procès à la mode, aucun gros scandale,

aucune première sensationnelle: rien. Le calme. Mauvaises semaines pour

les chroniqueurs. Ce qu'il leur faut, c'est le tapage, les morts

illustres, les drames nouveaux. Mais, pour le moment, ils doivent

renoncer à tout cela. Il n'y a rien. La mode même ne saurait fournir

matière à causerie: elle est indécise comme le temps présent. Ce n'est

plus l'hiver, ce n'est pas le printemps.

Je sais bien que le 1er mai approche. Le 1er mai! Le grand Longchamps

des travailleurs, le jour du chômage immense, la fête internationale de

la _Sainte-Flême_. Il approche, le 1er mai, et nous n'avons pas l'air de

nous en douter.

C'est que, pareille à la manifestation de l'an dernier, la manifestation

de cette année ne semble pas devoir être bien dramatique. On se

promènera, on mettra sur pied des milliers de soldats, et chacun

rentrera chez soi, ceux-ci dans la caserne, ceux-là dans le logis où il

y aura une journée de salaire de moins. Et si vous voyez, le 1er mai,

des braves gens flâner, traîner leurs souliers le long des maisons, les

mains dans les poches, vous pourrez dire:

--Voilà des travailleurs!

On les reconnaîtra, ce jour-là, à ce signe: ils ne feront rien.

Ils ne feront rien de mal, voilà le certain, et, malgré les gros yeux

roulés par certains monteurs de têtes, il ne sera pas nécessaire de

mobiliser l'armée de Paris. On conjuguera le verbe manifester:

Je manifeste,

Tu manifestes,

Il manifeste,

Nous manifestons,

Vous manifestez...

C'est un plaisir comme un autre et une façon d'inaugurer le mois de mai.

Joli mois de mai, quand reviendras-tu?

Que je manifeste et n'sois pas battu!

Il reviendra, et bientôt, et les Chambres avec lui et la vie politique

et les chasses au portefeuille et les discussions interminables. En

attendant, Paris a, pour se divertir, l'exposition de _Poil et Plume_

chez M. Bodinier. Poil, c'est le pinceau, plume, c'est la plume du

littérateur, le tout se mêlant pour attirer la curiosité publique. Je

vous en parlais l'autre jour. Et je dois constater maintenant que

l'exhibition a réussi.

Yvette Guilbert continue, elle aussi, à attirer la foule à la

_Bodinière_. Il paraît que M. Duquesnel a voulu engager la chanteuse à

la mode pour jouer le _Petit Faust_ à la Porte Saint-Martin. Yvette

Guilbert a refusé. Elle est reine dans son domaine, et elle s'y tient.

Étrange fille, décidément, une artiste rare, un type très particulier,

tout à fait moderne. Une diseuse exquise, profonde, originale. Elle fait

tout un drame de cette chanson de Xanrof, qui s'appelle _Sur la scène_,

le lamento d'une comédienne écoeurée qui vieillit, et qui n'a d'autre

ressource après avoir souffert «sur la scène» que de se jeter «dans la

Seine.»

Ces écoeurements, Yvette Guilbert--aujourd'hui célèbre--les a connus

avant d'être applaudie, et fêtée, et riche. Aux Variétés, où elle joua

un bout de rôle dans _Décoré_, sur d'autres scènes où elle chanta dans

les choeurs, on lui disait:

--Vous ne ferez jamais rien!

Un soir, une demi-actrice qui chantait un couplet dans je ne sais quelle

opérette fut malade. Yvette Guilbert la remplaça. Elle chanta ce couplet

avec toute son âme.

--Trop de zèle, lui dit-on.

Elle rêvait les succès de théâtre. Elle avait joué des vaudevilles à

Cluny. Mieux que cela, aux Bouffes du Nord, elle parut dans le rôle de

la princesse Georges, de Dumas. Le rôle de Desclée, tout simplement.

Mais, dégoûtée, elle ne savait plus que faire, lorsqu'un jour, en

sortant des Variétés, elle entend deux jeunes femmes arrêtées devant

l'affiche dire:

--Sont-elles bêtes, ces femmes, de jouer toute une soirée pour cent

francs par mois, quand nous en gagnons huit cents à chanter deux

chansons par soirée!

C'était deux chanteuses d'un café-concert. Elles s'éloignèrent des

Variétés. Yvette les suit, les écoute. Elles parlaient de leur

répertoire, des chansons nouvelles.

--Tiens! mais, se dit Yvette Guilbert, si je faisais comme elles? Si je

chantais? Elle avait pris des leçons d'un professeur du Conservatoire et

devait se faire présenter à M. Porel. Cette rencontre des deux

chanteuses chassait aussitôt toutes ses idées odéoniennes.

Elle alla droit à l'Eldorado, demanda une audition, fut engagée, puis

une discussion sur les appointements empêcha ses débuts et c'est au

Divan Japonais qu'elle devait assister à son lever d'étoile. Oh! une

étoile véritable! Une ingénue fin de siècle, l'a baptisée M. Hugues Le

Roux. Mais non, ce n'est pas une ingénue, c'est une créature souffrante,

profonde, avec des gaietés anglaises, une impassibilité féroce et

charmante. Quand on pense qu'elle a deviné le mot de Talma: «Peu de

gestes, mais qu'ils portent!»

Et, au ressouvenir de ses douleurs, de ses crève-coeur, Yvette Guilbert,

que les salons se disputent, qui va faire courir Paris cet été aux

Champs-Elysées, lorsqu'on la félicite de sa fortune, répond:

--C'est trop payé. Je chantais aussi bien quand je ne gagnais rien.

Puis, comme on lui disait de ne pas se briser la voix, dans le plein air

du concert d'été:

--Le grand air? Non seulement je ne le crains pas, mais je le désire!

C'est si bon, l'air, surtout après un hiver où l'on a respiré tous les

soirs l'odeur du gaz et celle du tabac.

Ainsi, avec des nostalgies de grisette avide de campagne, de verdure, de

feuilles fraîches, la diva songe à ces concerts de l'été où elle

jettera, sous les étoiles, les refrains des _Potaches_ ou celui des

_Bourgeois_ aux arbres des Champs-Elysées.

Et en disant qu'il n'y a pas eu de _première_ ces jours derniers, je me

trompais. M. et Mme Dieulafoy ont fait au public les honneurs de la

salle de l'_Apadâna_ au palais du Louvre. Voilà une évocation

extraordinaire d'un monde évanoui. Vous rappelez-vous ce palais qui fut

à l'Exposition des Arts-Libéraux une des attractions de 1889? On le

retrouve là, tout à fait achevé, et il semble qu'entre ces hautes

colonnes--représentées au vingtième de leur grandeur réelle--les vieux

tyrans de Perse se promènent lentement, dans leur luxe écrasant et

terrible. Les tigres étaient comme les chiens soumis de ces despotes.

M. et Mme Dieulafoy ont démonté et remonté pièce à pièce ces vestiges

d'une civilisation disparue. Ils ont transporté littéralement la Perse

antique dans notre vieille Europe comparativement très jeune. On accède

à cette salle de l'Apadâna par la galerie assyrienne et on éprouve, en

se trouvant dans ce décor étrange, la sensation que décrit si bien

Gautier dans le prologue du _Roman de la Momie_; un vivant se trouvant

comme face à face avec un monde mort..

Ah! l'on est loin de la _question de l'Opéra_ en face de l'Apadâna, on

en est très loin et pourtant cette question est celle qui a le plus

intéressé les Parisiens, bien qu'elle ait un peu traîné en longueur. Une

crise ministérielle eût moins surexcité l'attention et c'est chose assez

naturelle. On sait très bien qu'un changement de ministère ne nous

donnera pas plus de bonheur,--plus ça change plus c'est la même chose,

disait Alphonse Karr,--tandis qu'on peut toujours espérer qu'un

changement de direction dans un théâtre nous donnera plus de plaisir.

Là encore, il faut bien le reconnaître, plus ça change et plus c'est la

même chose. Et ce n'est pas étonnant. Il n'y a, au théâtre, qu'une

chose, c'est le succès, et, pour un négociant, en dépit de toutes les

grandes phrases, il y a le désir bien naturel d'éviter la faillite.

Ce qui est extraordinaire, c'est de reprocher à un directeur de faire de

l'argent. Mais quand la caisse est pleine cela prouve tout simplement

que la salle l'est aussi. Un directeur pneumatique, fit-il du grand art,

serait le plus pitoyable des directeurs.

J'ai entendu cet éloge:

--A la bonne heure, Vaucorbeil! Voilà un bon directeur de l'Opéra: il

s'y est ruiné!

Il y a de ces ironies. C'est comme la ferme volonté de mettre

_Lohengrin_ dans le programme. Il y a des candidats à l'Opéra dont le

titre éclatant est, aujourd'hui, d'apporter _Lohengrin_ à l'Académie

nationale de musique. Tout récemment encore, c'eût été un cas

rédhibitoire. _Lohengrin_ était chassé de l'Eden par un bataillon de

marmitons et une escouade de patriotes intolérants. _Lohengrin_ serait

porté à l'Opéra par des amis de l'art international ou plutôt de l'art,

sans épithète.

Mais, bon Dieu! qu'il doit y avoir de petites et grosses intrigues sous

cette question de l'Opéra! Les chanteuses agissent, les danseuses se

démènent. Pour combien de députés cette question d'art se résout-elle

simplement à ceci:

--Le nouveau directeur fera-t-il danser un pas à Mlle Legouvé ou à Mlle

Hirsch?

Qui écrirait la chronique de l'élection ou de la réélection du directeur

tracerait sans doute un joli chapitre d'histoire

politico-chorégraphique. Ce que j'en dis là est de pur racontage, et ce

n'est que le très petit côté de la question. Le nombre des

représentations à donner, voilà le grand point. C'est à quoi M.

Bourgeois, dit-on, tient le plus: il trouve que le magnifique monument

est trop souvent clos, et il demande aux candidats des représentations

plus fréquentes.

--Mais c'est impossible! disent les uns.

--Mais on les donnait pendant l'Exposition?

Ce sera le point décisif. Il faut que l'Opéra soit ouvert ou fermé, et

qu'il soit ouvert le plus souvent possible. Tant pis pour le directeur,

qui a déjà tant à faire de lutter contre les bronchites, enrouements,

coryzas, angines et autres refroidissements de ses pensionnaires!

Il est probable qu'une décision ministérielle aura été prise à l'heure

où paraîtront ces lignes. Et ce sera alors une _question_ de moins pour

les journalistes à court de copie et les reporters qui inventent les

_consultations_:

--Que pensez-vous de la _triple alliance_ devenue, dit-on, la _quadruple

alliance_?

--Quel est votre avis sur le bi-métallisme?

--Êtes-vous pour ou contre les répétitions générales?

Et autres points d'interrogation. «Les _consultations_, disait A. B.,

c'est ce qu'on appelle les articles à bon marché.»

Quelqu'un qui va fournir beaucoup d'articles aux journaux, s'il vient en

France comme on le dit, c'est le dramaturge M. Ibsen. L'auteur des

_Revenants_ est fort à la mode; on le joue à Londres comme à Paris, et

l'Odéon devait donner cet hiver une de ses dernières pièces, la _Maison

de Pompée_. Mlle Réjane a préféré jouer une pièce nouvelle, l'_Ennemie_,

de M. G. de Porto-Riche, qui s'appelait d'abord la _Femme_. La femme,

l'ennemie, c'est assez narquois. Ibsen est plus pessimiste encore.

Antoine va représenter son oeuvre la plus récente, et Ibsen, pour voir

le Théâtre-Libre (à peu près démoli), ferait le voyage de Paris. Je lui

prédis un joli succès de _reportage_. Le rédacteur en chef d'un journal

bien informé a promis plusieurs milliers de francs à celui de ses

collaborateurs qui _chambrerait_ le premier le dramaturge Ibsen. Les

reporters guettent la frontière. Dès qu'Ibsen sera signalé, ce sera un

steeple-chase. Je parie que, s'il l'apprend, Ibsen, ami du calme, reste

chez lui; sa gloire, c'est le repos, ce n'est pas l'écartèlement, et

tout grand homme est écartelé par la publicité. J'en sais qui ne s'en

plaignent point. Une cloche qui sonne pour vous ne vous assourdit pas!

Rastignac.

L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891 · 第 3 / 30 题