Séjour de l'auteur en Allemagne.
Ce qui m'étonnait surtout, c'est que, parmi les soldats allemands de
l'empereur, il n'existait pas plus de foi que parmi les luthériens.
Jamais ils n'employaient la moindre partie de leur butin à faire dire
des messes ou à faire des offrandes à la vierge ou aux saints. Cependant
personne ne savait mieux qu'eux moissonner dans le champ d'autrui et
découvrir les cachettes. Je croyais qu'aux Indes nous avions trouvé tous
les moyens de faire parler les prisonniers, mais j'avoue qu'à cet égard
ils pouvaient nous en remontrer. Je les aurais même blâmés s'il ne se
fût agi d'hérétiques, race dévouée à tous les tourments.
Quand ils s'étaient emparés d'un paysan, ils lui serraient le front avec
une corde, lui écrasaient les doigts avec la vis d'un mousquet, ou lui
mettaient les pieds sur des charbons ardents, après les lui avoir
frottés de lard. Nous avions employé tous ces moyens aux Indes; mais ils
avaient encore d'autres inventions: ils étendaient quelquefois le
patient la face sur un banc, et, prenant une cordelette garnie de
noeuds, ils la tiraient comme une scie sur la chair nue, de sorte
qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils appelaient cette opération
jouer de la contrebasse, et il était rare qu'elle ne fît pas avouer au
patient où il avait caché son argent. Ces Allemands avaient encore une
invention assez plaisante et dont nous nous sommes souvent amusés: après
avoir frotté les pieds de l'hérétique avec du sel mouillé, ils les
faisaient lécher par une chèvre. Le chatouillement produit par ce moyen
les faisait éclater d'un rire inextinguible, et qui aurait fini par les
tuer s'ils n'eussent terminé la plaisanterie d'une manière non moins
agréable pour nous, c'est-à-dire en nous livrant ce qu'ils voulaient
nous dérober. Cette méthode est très bonne et n'a qu'un inconvénient:
c'est qu'on n'a pas toujours une chèvre sous la main, et qu'il est très
difficile de prendre ces animaux une fois qu'ils sont sortis de leur
étable.
Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus avec un capitaine allemand
nommé Wolff. Cet homme, sans éducation, était d'une force prodigieuse.
On racontait qu'il était autrefois colporteur, employé par un marchand
de Cologne pour aller vendre de la verrerie dans les villages. Un jour
il fut rencontré par trois soldats qui voulaient le dépouiller. Il les
supplia de lui permettre de poser son paquet par terre, et quand il en
fut débarrassé il les assomma tous trois avec son bâton de voyage.
N'osant plus rentrer chez lui après ce bel exploit, il prit parti dans
les troupes et parvint au grade de capitaine.
Bien qu'il ne crût guère ni à Dieu ni à ses saints, ce Wolff, au lieu de
les invoquer, avait recours à toutes sortes de sorcelleries; il portait
des amulettes et autres inventions du démon, pour se mettre à l'abri des
blessures. Il avait surtout la manie d'apprendre à connaître l'avenir,
et ses camarades avaient abusé plus d'une fois de cette manie et de sa
simplicité pour lui jouer des tours. Un jour nous étions logés dans un
village et couchés dans le même lit; il remit la conversation sur la
devinaille, et je finis par lui dire qu'en Espagne nous avions des
moyens de deviner qu'il ne connaissait pas. C'était le gratter où il lui
démangeait, et il me supplia de les lui enseigner. Après m'être
long-temps fait prier je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre
la tête sous la couverture, en prononçant certaines paroles. Il n'y
manqua pas, et je laissai échapper ce que je ne tenais pas avec les
mains. Il sauta en bas du lit en me disant un torrent d'injures, pendant
que je lui répétais, en éclatant de rire: Capitaine, vous avez deviné.
Cette aventure amusa toute la ville, et fut même racontée à la table du
général. Mais il fallut joindre un coup d'épée à cette pointe d'esprit
pour que Wolff fût complétement satisfait. Quoique gentilhomme, je ne
crus pas devoir lui refuser la satisfaction qu'il demandait. Nous nous
battîmes dans un petit bois près de la ville, et je lui passai mon épée
au travers du corps. Heureusement le général avait trop ri de la
plaisanterie pour me tourmenter à cause de cette affaire.