Voyage de l'auteur en Allemagne.
Dans mon dessein de retourner aux Indes, je me dirigeai vers Séville, où
D. Estevan de Guevara levait des troupes pour le Mexique. C'était un de
mes anciens camarades du Pérou. Il me fit très bon accueil et me choisit
pour son lieutenant; sa compagnie était formée, et nous allions nous
embarquer quand notre destination changea tout à coup. Les hérétiques de
l'Allemagne, ayant à leur tête le duc de Saxe, s'étaient soulevés contre
notre magnanime empereur, et celui-ci appelait à son aide ses fidèles
Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer pour le moment à notre
expédition, et d'aller en Allemagne châtier les luthériens. Cette
proposition fut reçue avec des acclamations, et notre vaisseau se
dirigea vers Anvers.
Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, est très riche, mais tout
ce pays est infecté de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers
porté remède à ces deux inconvénients, mais le temps ne le permettait
pas, et, d'ailleurs, l'empereur avait une faiblesse incroyable pour ces
gens-là, peut-être parce qu'il était lui-même Flamand. Le bourgmestre
d'une petite ville nommée Malines fit pendre deux ou trois de nos
soldats qui s'étaient approprié de la vaisselle d'argent, et notre
capitaine, malgré ses plaintes réitérées, ne put pas en obtenir justice.
Quelques autres, s'étant écartés pour trouver des vivres, furent battus
et maltraités par les paysans; croirait-on que, dans ce pays de
bourgmestres, on s'avisa encore de donner raison à ceux-ci?
Heureusement les choses changèrent quand nous fûmes entrés sur le
territoire de l'empire. Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un
détestable mélange qu'ils nomment de la bière, et qui paraît sortir de
la cuisine de Lucifer, on avait du moins la satisfaction de les boire
souvent dans des vases d'argent, qu'on emportait pour se souvenir de ses
hôtes et pour n'en être pas oublié. Les vivres y sont aussi fort
abondants. Ces misérables hérétiques veulent faire leur paradis dans ce
monde; mais nous leur donnâmes un avant-goût de la réception qui les
attend dans l'autre.
Nous rejoignîmes l'armée de l'empereur assez à temps pour assister à la
bataille de Mühlberg, où le duc de Saxe fut fait prisonnier, et où les
troupes espagnoles se couvrirent d'une gloire immortelle. La religion
catholique fut rétablie partout, et le _Te Deum_ chanté dans toutes les
églises. Ce pays est très fertile; on y trouve même des mines d'argent,
surtout dans une petite ville nommée Annaberg. Dans une autre ville,
nommée Vittemberg, nous trouvâmes le tombeau de l'archihérésiarque
Martin Luther. Nous voulions le détruire et jeter ses cendres au feu,
mais on nous en empêcha par l'ordre exprès de l'empereur. Il fut
toujours trop indulgent pour les hérétiques, et ce fut là son plus grand
défaut; on ne saurait le reprocher à notre glorieux monarque Philippe
II, actuellement régnant.
Après sa victoire, l'empereur se rendit à Augsbourg, où devait se réunir
la diète germanique; il avait, dit-on, l'intention de faire élire son
fils pour son successeur à l'empire, mais il ne put y parvenir. Il était
bien étonnant pour nous autres vétérans des Indes, qui avions vu mettre
à mort les puissants souverains du Mexique et du Pérou par des officiers
de peu d'importance, de voir l'empereur obligé de se soumettre à la
volonté de quelques petits princes, et de solliciter leurs suffrages
sans pouvoir les obtenir. Qu'étaient le prince de Hesse et le marquis de
Brandebourg auprès du puissant Montezuma ou du grand Atabaliba, qui
auraient pu payer leur rançon avec les joyaux qui ornaient un de leurs
serviteurs? Cette réflexion, et la discipline qu'on cherchait à
introduire, me dégoûtaient de la guerre d'Europe et me faisaient désirer
de retourner aux Indes.