L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples.
Le capitaine Diego Osorio était un grand homme sec et jaune, vieilli
sous le harnais. Il était sur le bord de la mer, occupé à surveiller
l'embarquement de sa compagnie, qui devait mettre le lendemain à la
voile pour Naples. Il me reçut du haut de sa grandeur, m'arracha presque
des mains la lettre que je lui présentais en tremblant, et, après
l'avoir lue, il me toisa des pieds à la tête et me dit: Mon petit jeune
homme, ton oncle me demande pour toi une enseigne dans ma compagnie; tu
lui servais sans doute d'enfant de choeur. Je ne te la donnerai pas pour
deux raisons: la première, parce que tu portes sur ta tête un bonnet de
soie brodé qui te donne plutôt l'air d'un godelureau que celui d'un
soldat, et la seconde, parce que tu n'as pas encore de barbe au menton.
Le bonnet était un don d'amour de ma veuve; j'y tenais beaucoup;
cependant, je pris bravement mon parti. Je le lançai à la mer en disant:
Capitaine, c'est ainsi que je me défais de mes ennemis. Ce bonnet est le
mien, puisqu'il me prive du bonheur de servir sous vos ordres. Quant à
la barbe, ce n'est pas pour être capucin que je demande une enseigne
dans votre compagnie.
Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait rarement, et reprit d'un
ton plus doux: Tu m'as cependant l'air d'un luron (_guapo_); je serais
fâché de te perdre. Es-tu le parent de Don André de Vargas, avec qui
j'ai servi jadis sous le grand capitaine[3]? Quand je lui eus dit que
j'étais son fils, il devint tout à fait gracieux, et me dit: Ecoute, je
ne saurais te donner une enseigne au détriment de tant de vieux soldats,
mais pars avec moi comme volontaire, et j'aurai soin de toi.
[3] C'est ainsi que les Espagnols désignent par excellence Gonzalve de
Cordoue.
J'acceptai. Je ne pouvais guère faire autrement, et d'ailleurs j'étais
pressé d'aller courir les aventures. Pendant tout le voyage, la galère
qui nous portait arrêtait tous les navires que nous rencontrions, pour
s'assurer s'ils n'étaient pas Français. Le roi de France eut dû de
grandes actions de grâce au commandant de notre galère, pour tous les
sujets qu'il lui découvrait: sans respect pour la géographie, Génois,
Vénitiens, Sardes et autres étaient déclarés sujets du roi François Ier,
et par conséquent de bonne prise. Je ne sais pas même s'il respectait
toujours le pavillon du Saint-Père.
Après quelques jours d'une campagne plus fructueuse pour nous qu'utile
au vice-roi de Naples, qui attendait des renforts avec impatience, nous
découvrîmes, à la hauteur du cap Spartivento, à la pointe de l'île de
Sardaigne, un gros navire qui, dès qu'il nous aperçut, parut chercher à
nous éviter. Le commandant de notre galère en conclut qu'il devait être
français, c'est-à-dire richement chargé. Il lui donna chasse et
l'atteignit au bout de deux heures. C'était un vaisseau génois qui
revenait avec une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il était mieux
armé que nous ne l'avions supposé, et sa prise nous coûta cher. Les
Génois furent déclarés Français, et, voulant éviter qu'ils n'allassent
fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de leurs plaintes ridicules, on
les attacha à bord de leur navire, auquel on fit une voie d'eau après
l'avoir pillé. Notre galère, qui avait souffert considérablement dans le
combat, se dirigea sur Naples, où le capitaine ne manqua pas de se
vanter des victoires qu'il avait remportées sur les ennemis du roi
d'Espagne. Cette affaire ne fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai
quelques écus d'or qui traînaient dans un coin de la cabine du Génois,
et Osorio, fidèle à sa promesse, me donna la place d'un de ses deux
enseignes, qui avait été tué dans la dernière action.