Séjour de l'auteur à Séville. Il est obligé de s'enfuir à Carthagène.
Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveille, dit un vieux proverbe.
Qu'on juge donc de l'effet que produisit cette superbe cité sur moi, qui
sortais pour la première fois de ma famille. Mon vieil oncle
m'accueillit fort bien. Il vivait dans l'aisance; son grand âge ne lui
permettait guère de quitter son fauteuil, et, pourvu que je vinsse de
temps en temps lui tenir compagnie dans la soirée, il me laissait en
toute liberté. Je commençai à me lier avec des jeunes gens de mon âge.
Je fréquentai le manége et les écoles d'escrime; enfin, je me préparais
à soutenir un jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles
soldats.
Au bout de quelque temps, je n'étais plus le jeune homme simple qui
était sorti de Jaen. La conversation de mes camarades, la lecture des
aventures d'Amadis, encore plus de celles de la bonne mère Célestine,
m'avaient inspiré de nouvelles idées. En face de la maison de mon oncle,
dans la rue de Xérez, demeurait une veuve d'une quarantaine d'années, de
celles que les vieillards trouvent passées et qui séduisent les jeunes
gens. Je m'étais aperçu qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais
oeil. Tout plein de ma Célestine, je m'adressai à une vieille revendeuse
biscayenne, qui avait ses entrées libres dans la maison. Elle consentit
à protéger mes amours, et ne me fit pas languir, car dès le lendemain
elle me dit de frapper à minuit à la porte de la veuve, et qu'une
servante prévenue m'ouvrirait la porte.
Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane, Lancelot se rendant auprès
de la reine Genièvre, ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame
Quintagnone vers l'impératrice de Grèce, ne fut aussi fier de sa
conquête. Je rêvais d'une foule de dragons et de géants que j'aurais à
vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle à mon rendez-vous. Je frappe,
la suivante est à son poste, et je pénètre sans difficulté dans le
château enchanté.
La bonne veuve, quoiqu'elle ne sût pas le latin, avait sans doute
entendu parler du proverbe _Sine Baccho et Cerere Venus friget_. Elle
avait préparé un jambon d'Estramadure et quelques bouteilles de Xérez
auxquels nous nous empressâmes de faire honneur. Le reste de la nuit se
passa sans encombre, et au point du jour la discrète suivante me fit
sortir par où j'étais entré.
Ce commerce amoureux durait depuis quelques semaines quand un vieux
Vingt-quatre[2], qui portait à la dame un intérêt plus que paternel, fut
averti de ce qui se passait. La veuve avait eu l'imprudence, dans un
marché avec sa revendeuse, de céder à celle-ci un vieux vertugadin de
damas jaune datant du jour de ses noces, qui depuis long-temps faisait
envie à la suivante, et qu'elle avait considéré comme devant lui
appartenir. En outre, celle-ci était fâchée de voir à sa maîtresse un
amant qui ne lui donnait rien, car j'étais trop pauvre pour le faire.
Elle nous dénonça donc au Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas à
se faire sentir.
[2] On appelle ainsi les membres du conseil municipal de Séville, qui
sont au nombre de vingt-quatre.
Un muletier avait été dévalisé entre Ecija et Carmona. Il avait porté
plainte et donné le signalement de ses agresseurs. Un de ces
signalements pouvait s'appliquer à moi. Le Vingt-quatre qui était chargé
de la police, le remarqua et résolut de me perdre en m'impliquant dans
cette affaire. Heureusement le greffier chargé du rapport était comme
moi de Jaen, et même un peu parent de ma famille. En toute autre
occasion je ne me serais pas félicité de cette parenté avec un greffier,
mais cette fois-ci je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint avertir mon
oncle de la méchante affaire qu'on allait me susciter. Nous n'étions pas
de force à lutter avec un Vingt-quatre. Je commençais à être en état de
porter les armes; mon oncle me donna quelques écus, une lettre pour le
fils d'un de ses amis qui levait une compagnie à Carthagène, pour aller
au secours du royaume de Naples, alors menacé par les Français, et de
plus un long sermon sur le danger des liaisons illicites. Il avait
autrefois prêché ce sermon avec l'approbation générale dans l'église de
Sainte-Euphémie, et ce succès avait même contribué à lui faire obtenir
son canonicat. Il ne perdit donc pas une si bonne occasion de le placer,
ce qui contribua peut-être à le consoler de mon départ. En somme,
c'était un excellent homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et, tous
les vendredis, je récite un chapelet pour le salut de son âme, que Dieu
ait dans sa gloire.
Je pris donc la route de Carthagène, chargé d'argent à peu près comme un
crapaud de plumes, et je fis gaîment la route à pied, rêvant tantôt à la
belle que j'avais perdue, tantôt à la gloire que j'allais acquérir.
J'arrivai ainsi à Carthagène, et je me hâtai d'aller présenter ma lettre
au capitaine Diego Osorio.