c'est l'ordinaire entre gens qui savent ménager le plaisir; et ces
Messieurs excelloient dans cette étude. Mais le vin eut bien tôt
réveillé Chapelle, et le tourna du côté de la mauvaise humeur.
«Parbleu,» dit-il, «je suis un grand fou de venir m'enyvrer ici tous les
jours, pour faire honneur à Molière; je suis bien las de ce train-là: et
ce qui me fâche c'est qu'il croit que j'y suis obligé.» La Troupe
presque toute yvre aprouva les plaintes de Chapelle. On continue de
boire, et insensiblement on changea de discours. A force de raisonner
sur les choses qui font ordinairement la matière de semblables repas
entre gens de cette espèce, on tomba sur la morale vers les trois heures
du matin. «Que notre vie est peu de chose!» dit Chapelle. «Qu'elle est
remplie de traverses! Nous sommes à l'affût pendant trente ou quarante
années pour jouir d'un moment de plaisir, que nous ne trouvons jamais!
Notre jeunesse est harcellée par de maudits parents, qui veulent que
nous nous metions un fatras de fariboles dans la tête. Je me soucie,
morbleu bien,» ajouta-t-il, «que la terre tourne, ou le soleil, que ce
fou de Des-Cartes ait raison, ou cet extravagant d'Aristote. J'avois
pourtant un enragé Précepteur qui me rebatoit toujours ces fadaises-là,
et qui me fesoit sans cesse retomber sur son Épicure. Encore passe pour
ce Philosophe-là, c'étoit celui qui avoit le plus de raison. Nous ne
sommes pas débarassez de ces fous-là, qu'on nous étourdit les oreilles
d'un établissement. Toutes ces femmes,» dit-il encore, en haussant la
voix, «sont des animaux qui sont ennemis jurés de notre repos. Oui
morbleu, chagrins, injustice, malheurs de tous côtés dans cette
vie-ci!--Tu as parbleu raison, mon cher ami,» répondit J. en
l'embrassant; «sans ce plaisir-ci que ferions-nous? La vie est un pauvre
partage; quittons-la, de peur que l'on ne sépare d'aussi bons amis que
nous le sommes; allons nous noyer de compagnie; la rivière est à notre
portée.--Cela est vrai,» dit N..., «nous ne pouvons jamais mieux prendre
notre tems pour mourir bons amis, et dans la joie; et notre mort fera du
bruit.» Ainsi ce glorieux dessein fut aprouvé tout d'une voix. Ces
Yvrognes se lèvent, et vont gayement à la rivière. Baron courut avertir
du monde, et éveiller Molière, qui fut effrayé de cet extravagant
projet, parce qu'il connoissoit le vin de ses amis. Pendant qu'il se
levoit, la Troupe avoit gagné la rivière; et ils s'étoient déjà saisis
d'un petit bateau, pour prendre le large, afin de se noyer en plus
grande eau. Des Domestiques, et des gens du lieu furent promtement à ces
débauchés, qui étoient déjà dans l'eau, et les repêchèrent. Indignés du
secours qu'on venoit de leur donner ils mirent l'épée à la main, courent
sur leurs ennemis, les poursuivent jusques dans Hauteuil, et les
vouloient tuer. Ces pauvres gens se sauvent la plupart chez Molière, qui
voyant ce vacarme dit à ces furieux: «Qu'est-ce que c'est donc,
Messieurs, que ces coquins-là vous ont fait?--Comment ventrebleu,» dit
J..., qui étoit le plus opiniâtré à se noyer, «ces malheureux nous
empêcheront de nous noyer? Écoute, mon cher Molière, tu as de l'esprit,
voi si nous avons tort. Fatigués des peines de ce monde-ci, nous avons
fait dessein de passer en l'autre pour être mieux: la rivière nous a
paru le plus court chemin pour nous y rendre; ces marauds nous l'ont
bouché. Pouvons-nous faire moins que de les en punir?--Comment! vous
avez raison,» répondit Molière. «Sortez d'ici, coquins, que je ne vous
assomme,» dit-il à ces pauvres gens, paroissant en colère. «Je vous
trouve bien hardis de vous oposer à de si belles actions.» Ils se
retirèrent marqués de quelques coups d'épée.
«Comment! Messieurs,» poursuit Molière aux débauchés, «que vous ai-je
fait pour former un si beau projet sans m'en faire part? Quoi, vous
voulez vous noyer sans moi? Je vous croyois plus de mes amis.--Il a
parbleu raison,» dit Chapelle, «voilà une injustice que nous lui
faisions. Vien donc te noyer avec nous.--Oh! doucement,» répondit
Molière; «ce n'est point ici une affaire à entreprendre mal à propos:
c'est la dernière action de notre vie, il n'en faut pas manquer le
mérite. On seroit assez malin pour lui donner un mauvais jour, si nous
nous noyons à l'heure qu'il est: on diroit à coup seur que nous
l'aurions fait la nuit, comme des désespérés, ou comme des gens yvres.
Saisissons le moment qui nous fasse le plus d'honneur, et qui réponde à
notre conduite. Demain sur les huit à neuf heures du matin, bien à jeun
et devant tout le monde nous irons nous jeter la tête devant dans la
rivière.--J'aprouve fort ses raisons,» dit N..., «et il n'y a pas le
petit mot à dire.--Morbleu j'enrage,» dit L..., Molière a toujours cent
fois plus d'esprit que nous. Voilà qui est fait, remetons la partie à
demain; et allons nous coucher, car je m'endors.» Sans la présence
d'esprit de Molière il seroit infailliblement arrivé du malheur, tant
ces Messieurs étoient yvres, et animés contre ceux qui les avoient
empêchés de se noyer. Mais rien ne le désoloit plus, que d'avoir affaire
à de pareilles gens, et c'étoit cela qui bien souvent le dégoûtoit de
Chapelle; cependant leur ancienne amitié prenoit toujours le dessus.
* * * * *
Chapelle étoit heureux en semblables avantures. En voici une, où il eut
encore besoin de Molière. En revenant d'Hauteuil, à son ordinaire, bien
rempli de vin (car il ne voyageoit jamais à jeun), il eut querelle au
milieu de la petite prairie d'Hauteuil avec un valet, nommé Godemer, qui
le servoit depuis plus de trente ans. Ce vieux domestique avoit
l'honneur d'être toujours dans le carosse de son Maître. Il prit
phantaisie à Chapelle en descendant d'Hauteuil, de lui faire perdre
cette prérogative, et de le faire monter derrière son carosse. Godemer,
acoutumé aux caprices que le vin causoit à son Maître, ne se mit pas
beaucoup en peine d'exécuter ses ordres. Celui-ci se mit en colère:
l'autre se moque de lui. Ils se gourment dans le carosse: le Cocher
descend de son siége pour aller les séparer. Godemer en profite pour se
jeter hors du carosse. Mais Chapelle irrité le poursuit, et le prend au
collet; le Valet se deffend, et le Cocher ne pouvoit les séparer.
Heureusement Molière et Baron, qui étoient à leur fenêtre, aperçurent
les Combatans: ils crurent que les Domestiques de Chapelle
l'assommoient: ils acourent au plus vîte. Baron, comme le plus ingambe,
arriva le premier, et fit cesser les coups; mais il fallut Molière pour
terminer le différent. «Ah! Molière,» dit Chapelle, «puisque vous voilà,
jugez si j'ai tort. Ce coquin de Godemer s'est lancé dans mon carosse,
comme si c'étoit à un Valet de figurer avec moi.--Vous ne savez ce que
vous dites,» répondit Godemer; «Monsieur sait que je suis en possession
du devant de votre carosse depuis plus de trente ans; pourquoi
voulez-vous me l'ôter aujourd'hui sans raison?--Vous êtes un insolent
qui perdez le respect,» répliqua Chapelle; «si j'ai voulu vous permettre
de monter dans mon carosse, je ne le veux plus; je suis le Maître, et
vous irez derrière, ou à pié.--Y a-t-il de la justice à cela,» dit
Godemer? «Me faire aller à pié, présentement que je suis vieux, et que
je vous ai si bien servi pendant si longtems! Il falloit m'y faire aller
pendant que j'étois jeune, j'avois des jambes alors; mais à présent je
ne puis plus marcher. En un mot comme en cent,» ajouta ce Valet, «vous
m'avez acoutumé au carosse, je ne puis plus m'en passer; et je serois
des-honoré si l'on me voïoit aujourd'hui derrière.--Jugez-nous, Molière,
je vous en prie,» dit Mr de Chapelle, «j'en passerai par tout ce que
vous voudrez.--Et bien, puisque vous vous en raportez à moi,» dit
Molière, «je vais tâcher de mettre d'acord deux si honnêtes gens. Vous
avez tort,» dit-il à Godemer, «de perdre le respect envers votre maître,
qui peut vous faire aller comme il voudra; il ne faut pas abuser de sa
bonté. Ainsi je vous condamne à monter derrière son Carrosse jusqu'au
bout de la prairie: et là vous lui demanderez fort honnêtement la
permission d'y rentrer: je suis seur qu'il vous la donnera.--Parbleu,»
s'écria Chapelle, «voilà un jugement qui vous fera honneur dans le
monde. Tenez, Molière, vous n'avez jamais donné une marque d'esprit si
brillante. Oh, bien,» ajouta-t-il, «je fais grace entière à ce maraut-là
en faveur de l'équité avec laquelle vous venez de nous juger. Ma foi,
Molière,» dit-il encore, «je vous suis obligé, car cette affaire là
m'embarassoit; elle avoit sa difficulté. A Dieu, mon cher ami, tu juges
mieux qu'homme de France.»
* * * * *
Molière étant seul avec Baron, il prit occasion de lui dire que le
mérite de Chapelle étoit effacé quand il se trouvoit dans des situations
aussi désagréables que celle où il venoit de le voir: qu'il étoit bien
fâcheux qu'une personne qui avoit autant d'esprit que lui, eût si peu de
retenue; et qu'il aimeroit beaucoup mieux avoir plus de conduite pour se
satisfaire, que tant de brillant pour faire plaisir aux autres. «Je ne
vois point,» ajouta Molière, «de passion plus indigne d'un galand homme
que celle du vin: Chapelle est mon ami, mais ce malheureux panchant
m'ôte tous les agrémens de son amitié. Je n'ose lui rien confier, sans
risquer d'être commis un moment après avec toute la terre.» Ce discours
ne tendoit qu'à donner à Baron du dégoût pour la débauche; car il ne
laissoit passer aucune occasion de le tourner au bien; mais sur toutes
choses il lui recommandoit de ne point sacrifier ses amis, comme fesoit
Chapelle, à l'envie de dire un bon mot, qui avoit souvent de mauvaises
suites.
Je ne puis m'empêcher de raporter celui qu'il dit à l'occasion d'une
Épigramme qu'il avoit faite contre Mr le M. de ....; c'étoit une espèce
de fat constitué en dignité, on sait que la fatuité est de tous les
états. Le Marquis offensé se trouvant chez Mr de M. en présence de
Chapelle, qu'il savoit être l'Auteur de l'Épigramme, ou du moins il s'en
doutoit, menaçoit d'une terrible force le pauvre Auteur, sans le nommer:
son emportement ne finissoit point. Le Poëte devoit mourir sous le
bâton, ou du moins en avoir tant de coups, qu'il se souviendroit toute
sa vie d'avoir versifié. Chapelle, fatigué d'entendre toujours ce
fanfaron parler sur ce ton là, se lève, et s'aprochant de Mr de....
«Eh! morbleu,» lui dit-il, en lui présentant le dos, «si tu as tant
d'envie de donner des coups de bâton, donne-les, et t'en va.»
* * * * *
On sait que les trois premiers actes de la Comédie du _Tartuffe_ de
Molière furent représentés à Versailles dès le mois de Mai de l'année
1664, et qu'au mois de Septembre de la même année, ces trois Actes
furent joués pour la seconde fois à Villers-Coteretz, avec
aplaudissement. La pièce entière parut la première et la seconde fois au
Raincy, au mois de Novembre suivant, et en 1665; mais Paris ne l'avoit
point encore vue en 1667. Molière sentoit la difficulté de la faire
passer dans le public. Il le prévint par des lectures; mais il n'en
lisoit que jusqu'au quatrième acte: de sorte que tout le monde étoit
fort embarassé comment il tireroit Orgon de dessous la table. Quand il
crut avoir suffisamment préparé les esprits, le 5. d'Aoust 1667, il fait
afficher le _Tartuffe_. Mais il n'eut pas été représenté une fois que
les gens austères se révoltèrent contre cette pièce. On représenta au
Roi qu'il étoit de conséquence que le ridicule de l'Hypocrisie ne parût
point sur le Théâtre. Molière, disoit-on, n'étoit pas préposé pour
reprendre les personnes qui se couvrent du manteau de la dévotion, pour
enfreindre les loix les plus saintes, et pour troubler la tranquilité
domestique des familles. Enfin ceux qui représentèrent au Roi, le firent
avec de bonnes raisons, puisque Sa Majesté jugea à propos de défendre la
représentation du _Tartuffe_. Cet ordre fut un coup de foudre pour les
Comédiens, et pour l'Auteur. Ceux-là attendoient avec justice un gain
considérable de cette pièce; et Molière croyoit donner par cet Ouvrage
une dernière main à sa réputation. Il avoit manié le caractère de
l'hypocrisie avec des traits si vifs et si délicats, qu'il s'étoit
imaginé que bien loin qu'on deût attaquer sa pièce, on luy sauroit gré
d'avoir donné de l'horreur pour un vice si odieux. Il le dit lui-même
dans sa Préface à la tête de cette pièce: mais il se trompa, et il
devoit savoir par sa propre expérience que le public n'est pas docile.
Cependant Molière rendit compte au Roi des bonnes intentions qu'il avoit
eues en travaillant à cette pièce. De sorte que sa Majesté aïant vu par
elle-même qu'il n'y avoit rien dont les personnes de piété et de probité
pussent se scandaliser, et qu'au contraire on y combatoit un vice
qu'elle a toujours eu soin elle-même de détruire par d'autres voies,
elle permit aparemment à Molière de remettre sa pièce sur le théâtre.
Tous les connoisseurs en jugeoient favorablement; et je raporterai ici
une remarque de Mr Ménage, pour justifier ce que j'avance. «La prose de
Mr de Molière,» dit-il, «vaut beaucoup mieux que ses vers. Je lisois
hier son _Tartufe_. Je lui en avois autrefois entendu lire trois Actes
chez Mr de Mommor, où se trouvèrent aussi Mr Chapelain, Mr l'abbé de
Marolles, et quelques autres personnes. Je dis à Mr ..., lorsqu'il
empêcha qu'on ne le jouât, que c'étoit une pièce dont la morale étoit
excellente, et qu'il n'y avoit rien qui ne pût être utile au Public.»
* * * * *
Molière laissa passer quelque temps avant que de hazarder une seconde
fois la représentation du _Tartuffe_: et l'on donna pendant ce tems-là
_Scaramouche Hermite_, qui passa dans le Public, sans que personne s'en
plaignît. «Mais d'où vient,» dit-on à Mr le Prince deffunt, «que l'on
n'a rien dit contre cette pièce, et que l'on s'est tant récrié contre le
_Tartuffe_?--C'est,» répondit ce prince, «que Scaramouche joue le Ciel
et la Religion, dont ces Messieurs là ne se soucient guères, et que
Molière joue les Hypocrites dans la sienne.»
* * * * *
Molière ne laissoit point languir le Public sans nouveauté; toujours
heureux dans le choix de ses caractères, il avoit travaillé sur celui du
Misantrope; il le donna au Public. Mais il sentit dès la première
représentation que le peuple de Paris vouloit plus rire qu'admirer; et
que pour vingt personnes qui sont susceptibles de sentir des traits
délicats et élevés, il y en a cent qui les rebutent faute de les
connoître. Il ne fut pas plustost rentré dans son cabinet qu'il
travailla au _Médecin malgré lui_, pour soutenir le _Misantrope_, dont
la seconde représentation fut encore plus foible que la première: ce qui
l'obligea de se depêcher de fabriquer son fagotier. En quoi il n'eut pas
beaucoup de peine, puisque c'étoit une de ces petites pièces, ou
aprochant, que sa troupe avoit représentées sur le champ dans les
commencemens; il n'avoit qu'à transcrire. La troisième représentation du
_Misantrope_ fut encore moins heureuse que les précédentes. On n'aimoit
point tout ce sérieux qui est répandu dans cette pièce. D'ailleurs le
Marquis étoit la copie de plusieurs originaux de conséquence, qui
décrioient l'ouvrage de toute leur force. «Je n'ai pourtant pu faire
mieux, et seurement je ne ferai pas mieux,» disoit Molière à tout le
monde.
* * * * *
Mr de ** crut se faire un mérite auprès de Molière de deffendre le
_Misantrope_: il fit une longue lettre qu'il donna à Ribou pour mettre à
la tête de cette pièce. Molière qui en fut irrité envoya chercher son
Libraire, le gronda de ce qu'il avoit imprimé cette rapsodie sans sa
participation, et lui deffendit de vendre aucun exemplaire de sa pièce
où elle fût, et il brûla tout ce qui en restoit; mais après sa mort on
l'a rimprimée. Mr de ** qui aimoit fort à voir la Molière, vint souper
chez elle le jour même. Molière le traitta cavalièrement sur le sujet de
sa lettre, en lui donnant de bonnes raisons pour souhaiter qu'il ne se
fût point avisé de deffendre sa pièce.
* * * * *
A la quatrième représentation du _Misantrope_ il donna son fagotier, qui
fit bien rire le Bourgeois de la rue St. Denis. On en trouva le
_Misantrope_ beaucoup meilleur, et insensiblement on le prit pour une
des meilleures pièces qui ait jamais paru. Et le _Misantrope_ et le
_Médecin malgré lui_ joints ensemble ramenèrent tout le pêle mêle de
Paris, aussi bien que les connoisseurs. Molière s'aplaudissant du succès
de son invention, pour forcer le public à lui rendre justice, hazarda
d'en tirer une glorieuse vengeance, en fesant jouer le _Misantrope_
seul. Il eut un succès très-favorable; de sorte que l'on ne put lui
reprocher que la petite pièce eût fait aller la grande.
Les Hypocrites avoient été tellement irrités par le _Tartuffe_, que l'on
fit courir dans Paris un livre terrible que l'on mettoit sur le compte
de Molière pour le perdre. C'est à cette occasion qu'il mit dans le
_Misantrope_ les vers suivans.
Et non content encor du tort que l'on me fait,
Il court parmi le monde un livre abominable,
Et de qui la lecture est même condamnable,
Un livre à mériter la dernière rigueur,
Dont le fourbe a l'affront de me faire l'Auteur.
Et là dessus on voit Oronte qui murmure,
Et tâche méchamment d'apuyer l'imposture;
Lui qui d'un honnête homme à la Cour tient le rang...
Etc...
On voit par cette remarque, que le _Tartuffe_ fut joué avant le
_Misantrope_, et avant le _Médecin malgré lui_; et qu'ainsi la date de
la première représentation de ces deux dernières pièces, que l'on a mise
dans les oeuvres de Molière, n'est pas véritable; puisque l'on marque
qu'elles ont été jouées dès les mois de Mars et de Juin de l'année 1666.
* * * * *
Molière avoit lu son _Misantrope_ à toute la Cour, avant que de le faire
représenter, chacun lui en disoit son sentiment; mais il ne suivoit que
le sien ordinairement, parce qu'il auroit été souvent obligé de refondre
ses pièces, s'il avoit suivi tous les avis qu'on lui donnoit. Et
d'ailleurs il arrivoit quelquefois que ces avis étoient intéressés:
Molière ne traitoit point de caractères, il ne plaçoit aucuns traits,
qu'il n'eût des veues fixes. C'est pourquoi il ne voulut point ôter du
_Misantrope, ce grand Flandrin qui crachoit dans un puits pour faire des
ronds_, que Madame deffunte lui avoit dit de suprimer, lors qu'il eut
l'honneur de lire sa pièce à cette Princesse. Elle regardoit cet endroit
comme un trait indigne d'un si bon ouvrage: mais Molière avoit son
original, il vouloit le mettre sur le Théâtre.
* * * * *
Au mois de Décembre de la même année, il donna au Roi le divertissement
des deux premiers actes d'une Pastorale qu'il avoit faite, c'est
_Melicerte_. Mais il ne jugea pas à propos avec raison d'en faire le
troisième Acte; ni de faire imprimer les deux premiers, qui n'ont vu le
jour qu'après sa mort.
* * * * *
Le _Sicilien_ fut trouvé une agréable petite pièce à la Cour, et à la
Ville en 1667. Et l'_Amphitryon_ passa tout d'une voix au mois de
Janvier 1668. Cependant un Savantasse n'en voulut point tenir compte à
Molière. «Comment!» disoit-il, «il a tout pris sur Rotrou, et Rotrou sur
Plaute. Je ne vois pas pourquoi on aplaudit à des Plagiaires. Ç'a
toujours été», ajoutoit-il, «le caractère de Molière. J'ai fait mes
études avec lui; et un jour qu'il aporta des vers à son Régent, celui-ci
reconnut qu'il les avoit pillés; l'autre assura fortement qu'ils étoient
de sa façon: mais après que le Régent lui eut reproché son mensonge, et
qu'il lui eut dit qu'il les avoit pris dans Théophile, Molière le lui
avoua, et lui dit qu'il les y avoit pris avec d'autant plus d'assurance,
qu'il ne croyoit pas qu'un Jésuite deût lire Théophile. Ainsi,» disoit
ce Pédant à son ami, «si l'on examinoit bien les ouvrages de Molière, on
les trouveroit tous pillés de cette force-là. Et même quand il ne sait
où prendre, il se répète sans précaution.» De semblables Critiques
n'empêchèrent pas le cours de l'_Amphitryon_, que tout Paris vit avec
beaucoup de plaisir, comme un spectacle bien rendu en notre langue, et à
notre goût.
* * * * *
Après que Molière eut repris avec succès son _Avare_ au mois de Janvier
1668, comme je l'ay déjà dit, il projetta de donner son _George Dandin_.
Mais un de ses amis lui fit entendre qu'il y avoit dans le monde un
Dandin, qui pourroit se reconnoître dans sa pièce, et qui étoit en état
par sa famille non-seulement de la décrier, mais encore de le faire
repentir d'y avoir travaillé.--«Vous avez raison,» dit Molière à son
ami; «mais je sai un seur moyen de me concilier l'homme dont vous me
parlez; j'irai lui lire ma pièce.» Au spectacle, où il étoit assidu,
Molière lui demanda une de ses heures perdues pour lui faire une
lecture. L'homme en question se trouva si fort honoré de ce compliment,
que toutes affaires cessantes, il donna parole pour le lendemain; et il
courut tout Paris pour tirer vanité de la lecture de cette pièce.
«Molière», disoit-il à tout le monde, «me lit ce soir une Comédie:
voulez-vous en être?» Molière trouva une nombreuse assemblée, et son
homme qui présidoit. La pièce fut trouvée excellente; et lorsqu'elle fut
jouée, personne ne la fesoit mieux valoir que celuy dont je viens de
parler, et qui pourtant auroit pu s'en fâcher, une partie des Scènes que
Molière avoit traittées dans sa pièce, étant arrivées à cette personne.
Ce secret de faire passer sur le théâtre un caractère à son original, a
été trouvé si bon, que plusieurs Auteurs l'ont mis en usage depuis avec
succès. Le _George Dandin_ fut donc bien receu à la Cour au mois de
Juillet 1668, et à Paris au mois de Novembre suivant.
* * * * *
Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de
son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une
seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par
intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce.
Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant
toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis
très-régulièrement exécuté. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se
réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le
ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les
deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus
criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout
le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts
leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si
son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les
personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux
troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de
commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la
représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les
ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et
rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce
que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa
Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce,
Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela
ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des
Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La
permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce
n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui.
Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre
pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le
_Tartuffe_ sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût
encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez.
Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en
poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi
la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les
Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il
en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit
qu'on jouât le _Tartuffe_.
Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel
plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de
spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molière, qui se vit justifié
de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa
soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de
représenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant
pris l'ordre de Sa Majesté.
Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et
qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et
les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours
succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.
* * * * *
Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point
encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit
proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria:
_Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tête comme un possédé:
Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort
embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne
soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur
déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne
saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir
comme un damné.»
* * * * *
Quelque succès qu'eût le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua après l'ordre
du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut jouée
autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi
ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un
Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement
traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au
spectacle, sans que la pièce soit bonne.
* * * * *
La bonté que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ fût représenté,
donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût
personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie
étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si
oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le
combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis
même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que
le _Tartuffe_ étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu
dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il
est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je
me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.»
* * * * *
Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la
composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si
délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa
troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des
Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à
l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours
les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement
l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les
commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à
bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il
avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le
connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse
avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un
sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la
déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de
parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut
qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et
qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se
retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura
jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse
avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et
des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point
au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne
sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de
l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses
ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.
* * * * *
Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il
ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent
qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut
sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit
on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès,
quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si
ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il
n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les
charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point.
* * * * *
Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr
Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le
voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là
commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à
Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et
avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se
contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss,
pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de
former un parti.--Aparemment,» dit Baron, que cette conversation
ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de
revenir.--Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez
pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut
que je ne prenne sérieusement votre imprudence.--Comment!» répliqua
Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous
êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la
première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette
leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut
pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses
affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas
beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais
état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il
avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol:
qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que
quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant
plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh!
Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que
le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il
fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de
divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec
notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec
Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier
vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son
chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire;
mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.
* * * * *
Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit
toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se
passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour
Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière,
ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un
sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans
leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en
fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est
pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a
ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe
pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse
atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le
Religieux répondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux
Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la
prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur
tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur
adversaire.--«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli
par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que
Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine
une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce
Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que
le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de
Chapelle par un second _hom! hom!_ Molière, outré de ce qu'il
triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour
détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé
de s'y rendre par un troisième _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit
décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut
de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force
de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le
mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par
tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au
Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost
un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans
songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer
les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux
convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand
ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le
mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur
profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du
bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y
avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes
n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de
leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent
l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à
Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille
conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est
observé avec conduite.--Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit
Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent
savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je
n'en suis pas plus avancé.»
* * * * *
Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit
qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en
tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût
toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous
êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre;
vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un
bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud
de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela
à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si
vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point
raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des
ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie
de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre
bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien
des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous
ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je
suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des
ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être
seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales;
car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la
farce.--Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes
ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à
une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe;
ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le
stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai
hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu
en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui,
vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort
l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir
beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage.
Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles
scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un
secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il
aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le
rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit
dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que
des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point
l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice
de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de
sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la
différence avec celui de Molière.
* * * * *
Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de
ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport
de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver
l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,»
dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de
m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien
vray?--Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein
de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si
j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux
faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé
de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien
aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois
étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre
travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.--Mais,
Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on
reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?--Tubleu,» répondit le
Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et
c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais
l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect
que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon
silence.--Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez
de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir
dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste
dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons
endroits.--Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière;
«mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre?
Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est
vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les
raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de
moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous
ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy
donneriez-vous?--Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner
d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,»
lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites
cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail.
A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle
ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur,
au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien
sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems.
* * * * *
Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle
du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques
désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un
jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un
jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les
dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion
plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en
procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit
véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques
devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme
fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé
vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient
ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme
avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la
déclamation.--«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui
dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions
que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à
l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.--Et
avez-vous du bien?» lui dit Molière.--«Mon père est un Avocat assez à
son aise,» lui répondit le jeune homme.--«Eh bien,» lui répliqua
Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous
convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient
mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail.
D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que
de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours
reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que
si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous
croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous
trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands
Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la
plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur
phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et
nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre
honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous
rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois
plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour
persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin;
Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi
étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!--On ne
vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle.
«Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous
avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier
ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de
chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous
avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en
droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur,
croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez
point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons
du succès.--Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour
brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se
fait Prédicateur, ou Comédien.--En vérité,» lui répond Molière, «il faut
que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise
grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il
est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.--Ah!
puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le
prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.--«Je
ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit
le fils de l'Avocat.--«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous
dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez
plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui
n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons
pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se
mettre à la Comédie.--«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria
Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur
fera dans le parti que vous lui faites embrasser.»
* * * * *
Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de
faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût
point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de
dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un
jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***,
dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de
n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner
ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,»
dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.»
* * * * *
Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il
se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être
son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité
de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit
désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce
deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui
prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le
seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le
rencontrant un jour au Palais lui en parla à coeur ouvert. «Est-il
possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante
crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les
mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament
de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée
avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la
campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie
les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier.
Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces
gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr
des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le
monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de
votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir
avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos
amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation
même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses
réflexions sur votre dérangement.--Ah! voilà qui est fait, mon cher ami,
je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à
l'oeil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont
excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi,
je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,»
dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici
proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je
veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de
convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale
une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière
que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant,
s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.
* * * * *
Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne
l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son
arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y
pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le
tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit
dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez
pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques
qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit
prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à
cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et
même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses
amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il
estimoit le plus.
Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui
le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage
dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas
la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement
très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec
plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.
* * * * *
Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe;
la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui
étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son
inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu,
la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette
femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis;
qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a
pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière;
«mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop
sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni
le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas
voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec
négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une
femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui,
sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il
auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été
malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais
qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.
* * * * *
C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit
l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis
de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny
la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez
épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le
chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit
gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend
par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à
l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras
dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus,
il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas
est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise,
reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et
s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné
seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec
confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la
patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui
donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là
me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot,
quelque métier qu'il fasse.--Vous êtes Philosophe! vous estes plustost
le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre
heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à
l'envers.
* * * * *
On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme
Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur
le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il
étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce
Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un
divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce,
laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à
Paris un mois après.
* * * * *
Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de
Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les
_Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est
toujours touché par ces sortes de spectacles.
* * * * *
Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus
seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le
Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la
représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux
chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit
représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut
pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière
figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que
Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on
vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une
bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations
heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne
trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui
auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène.
Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès
de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première
représentation du _Tartuffe_. Comme cette pièce promettoit beaucoup,
elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit
magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle
étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une
demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,»
dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement?
ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà
éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous
vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.»
Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit
désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au
coeur que la pièce.
* * * * *
Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord au
mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que
celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de
déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les
Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour
des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr
le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?»
ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé;
si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là
donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on
représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours,
Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le
mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à
la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute
la Cour étoit révoltée.
Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la
représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut
la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à
la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par
la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière,
vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est
excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et
aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une
voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à
l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même
Mr le Duc de ...; «il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que
les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel
malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment
la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et
de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici
qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: à
la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable;
ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent
fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable.
En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois
Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par
les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être
mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa
peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si
peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux
discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites
ocasions, comme dans les grands événemens.
Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le
_Bourgeois Gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce.
Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne
se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs,
quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté,
atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans
faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce.
Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée
du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui
avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière
connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à
Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour
rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de
meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet
Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut
pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus
les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour
sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est
indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou
non, après la mort de Molière.
* * * * *
Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la première fois le 24 de Mai
1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut jouée à la Cour au mois de
Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même
année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût
délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui
Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec
plaisir.
* * * * *
Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses
_Femmes savantes_, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du
_Bourgeois Gentilhomme_, cette première pièce seroit peut-être tombée.
Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne
convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le
Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à
m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire
plaisir.--Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces
sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur
un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de
Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première
représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à
St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit
dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais
qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir.
Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi,
étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il
donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.
* * * * *
Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je
n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de
celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de
sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de
Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête.
Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à
Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix
les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les
complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand
Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en
tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais
quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement
qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se
fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne
qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur
avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les
suites de son premier mouvement.
* * * * *
Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec
Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que
j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces
Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se
chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par
ce qui leur arriva à l'occasion de _B..._ R... aïant fait cette pièce la
promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même
annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de
l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr
de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa
Troupe n'eût pas _B..._ parce que cette pièce lui auroit fait honneur,
Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire
à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi
de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de
soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient
presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après
les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle,
dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...;
qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune
homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière,
répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son
indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde
d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait
de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre,
et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort
avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne
partie des choses que j'ai raportées.
* * * * *
J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en
intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre
dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens
ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore
aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de
faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr
Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorité d'un
indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa
femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur
cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de
plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation
d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme;
qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour
elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les
racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert.
Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta
l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se
mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion
sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade
imaginaire_, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà
dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût
expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna
_Psyché_ au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce
qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi;
mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne
pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en
avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que
cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle
méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière
mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit
toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands
Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour
n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé
étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.
* * * * *
Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de
Février de l'année 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prétend qu'il
étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on
donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le
sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après
la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les
_Précieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup.
Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du _Malade
Imaginaire_, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus
qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il
dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de
douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je
suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de
satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la
partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne
me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en
réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je
sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du
discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque
incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne
point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre.
«Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante
pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils
si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner
du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya
chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de
coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre
heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne
puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens
tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre
heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des
Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, _Juro_, dans la cérémonie du
_Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même
que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris
forcé ce qui venoit de lui arriver.
* * * * *
Quand la Pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge
de Baron, et il lui demanda ce que l'on disoit de sa Pièce. Mr le Baron
lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à
les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les
goûtoit. «Mais,» ajouta-t-il, «vous me paroissez plus mal que
tantôt.--Cela est vrai,» lui répondit Molière, «j'ai un froid qui me
tue.» Baron après lui avoir touché les mains, qu'il trouva glacées, les
lui mit dans son manchon, pour les réchauffer; il envoya chercher ses
Porteurs pour le porter promtement chez lui; et il ne quita point sa
chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident du Palais Royal
dans la rue de Richelieu, où il logeoit. Quand il fut dans sa chambre,
Baron voulut lui faire prendre du bouillon, dont la Molière avoit
toujours provision pour elle; car on ne pouvoit avoir plus de soin de sa
personne qu'elle en avoit. «Eh! non,» dit-il, «les bouillons de ma femme
sont de vraie eau forte pour moi; vous savez tous les ingrédiens qu'elle
y fait mettre: donnez-moi plutôt un petit morceau de fromage de
Parmesan.» La Forest lui en aporta; il en mangea avec un peu de pain; et
il se fit mettre au lit. Il n'y eut pas été un moment, qu'il envoya
demander à sa femme un oreiller rempli d'une drogue qu'elle lui avoit
promis pour dormir. «Tout ce qui n'entre point dans le corps,» dit-il,
«je l'éprouve volontiers; mais les remèdes qu'il faut prendre me font
peur; il ne faut rien pour me faire perdre ce qui me reste de vie.» Un
instant après il lui prit une toux extrêmement forte, et après avoir
craché il demanda de la lumière. «Voici,» dit-il, «du changement.» Baron
aïant vu le sang qu'il venoit de rendre, s'écria avec frayeur.--«Ne vous
épouvantez point,» lui dit Molière, «vous m'en avez vu rendre bien
davantage. Cependant,» ajouta-t-il, «allez dire à ma femme qu'elle
monte.» Il resta assisté de deux Soeurs Religieuses, de celles qui
viennent ordinairement à Paris quêter pendant le Carême, et ausquelles
il donnoit l'Hospitalité. Elles lui donnèrent à ce dernier moment de sa
vie tout le secours édifiant que l'on pouvoit atendre de leur charité,
et il leur fit paroître tous les sentimens d'un bon Chrétien, et toute
la résignation qu'il devoit à la volonté du Seigneur. Enfin il rendit
l'esprit entre les bras de ces deux bonnes Soeurs; le sang qui sortoit
par sa bouche en abondance l'étouffa. Ainsi quand sa femme et Baron
remontèrent, ils le trouvèrent mort. J'ai cru que je devois entrer dans
le détail de la mort de Molière, pour désabuser le Public de plusieurs
histoires que l'on a faites à cette ocasion. Il mourut le Vendredi 17e
du mois de Février de l'année 1673, âgé de cinquante-trois ans; regreté
de tous les Gens de Lettres, des Courtisans, et du Peuple. Il n'a laissé
qu'une fille: Mademoiselle Pocquelin fait connoître par l'arangement de
sa conduite, et par la solidité et l'agrément de sa conversation,
qu'elle a moins hérité des biens de son père, que de ses bonnes
qualitez.
Aussi-tôt que Molière fut mort, Baron fut à Saint Germain en informer le
Roi; Sa Majesté en fut touchée, et daigna le témoigner. C'étoit un homme
de probité, et qui avoit des sentimens peu communs parmi les personnes
de sa naissance, on doit l'avoir remarqué par les traits de sa vie que
j'ai raportés: et ses Ouvrages font juger de son esprit beaucoup mieux
que mes expressions. Il avoit un atachement inviolable pour la Personne
du Roi, il étoit toujours ocupé de plaire à Sa Majesté, sans cependant
négliger l'estime du Public, à laquelle il étoit fort sensible. Il étoit
ferme dans son amitié, et il savoit la placer. Mr le Maréchal de Vivone
étoit celui des Grands Seigneurs qui l'honoroit le plus de la sienne.
Chapelle fut saisi de douleur à la mort de son ami, il crut avoir perdu
toute consolation, tout secours; et il donna des marques d'une
affliction si vive que l'on doutoit qu'il lui survécût long tems.
Tout le monde sait les difficultez que l'on eut à faire enterrer
Molière, comme un Chrétien Catholique; et comment on obtint en
considération de son mérite et de la droiture de ses sentimens, dont on
fit des informations, qu'il fût inhumé à Saint Joseph. Le jour qu'on le
porta en terre il s'amassa une foule incroyable de Peuple devant sa
porte. La Molière en fut épouvantée; elle ne pouvoit pénétrer
l'intention de cette Populace. On lui conseilla de répandre une centaine
de pistoles par les fenêtres. Elle ne hésita point; elle les jetta à ce
Peuple amassé, en le priant avec des termes si touchans de donner des
prières à son mari, qu'il n'y eut personne de ces gens-là qui ne priât
Dieu de tout son coeur.
Le Convoi se fit tranquilement à la clarté de près de cent flambeaux, le
Mardi vingt un de Février. Comme il passoit dans la rue Montmartre on
demanda à une femme, qui étoit celui que l'on portoit en terre?--«Et
c'est ce Molière,» répondit-elle. Une autre femme qui étoit à sa fenêtre
et qui l'entendit, s'écria: «Comment malheureuse! il est bien Monsieur
pour toi.»
* * * * *
Il ne fut pas mort, que les Épitaphes furent répandues par tout Paris.
Il n'y avoit pas un Poëte qui n'en eût fait; mais il y en eut peu qui
réussirent. Un Abbé crut bien faire sa Cour à défunt Monsieur le Prince
de lui présenter celle qu'il avoit faite. «Ah!» lui dit ce Grand Prince,
qui avoit toujours honoré Molière de son estime, «que celui dont tu me
présentes l'Épitaphe, n'est-il en état de faire la tienne!»
M... à qui une source profonde d'érudition avoit mérité un des emplois
les plus précieux de la Cour, et qui est un Illustre Prélat aujourd'hui,
daigna honorer la mémoire de Molière par les Vers suivans:
Plaudebat, Moleri, tibi plenis Aula Theatris;
Nunc eadem moerens post tua fata gemit.
Si risum nobis movisses parcius olim,
Parcius heu! lachrymis tingeret ora dolor.
_Molière, toute la Cour, qui t'a toujours honoré de ses
aplaudissements sur ton Théâtre comique, touchée aujourd'hui de ta
mort, honore ta mémoire des regrets qui te sont dus. Toute la France
proportionne sa vive douleur au plaisir que tu lui as donné par ta
fine et sage plaisanterie._
Les Personnes de probité, et les Gens de Lettres sentirent tout d'un
coup la perte que le Théâtre comique avoit faite par la mort de Molière.
Mais ses ennemis, qui avoient fait tous leurs efforts inutilement pour
rabaisser son mérite pendant sa vie, s'excitèrent encore après sa mort
pour ataquer sa mémoire; ils répétoient toutes les calomnies, toutes les
faussetez, toutes les mauvaises plaisanteries que des Poëtes ignorans ou
irritez avoient répandues quelques années auparavant dans deux Pièces
intitulées: _le Portrait du Peintre_, dont j'ai parlé, et _Élomire
Hypocondre_, ou les _Médecins vengés_. C'étoit, disoit-on, un homme sans
moeurs, sans Religion, mauvais Auteur. L'envie et l'ignorance les
soutenoient dans ces sentimens; et ils n'omettoient rien pour les rendre
publics par leurs discours, ou par leurs Ouvrages. Il y en a même encore
aujourd'hui de ces Personnes toujours portées à juger mal d'un homme
qu'ils ne sauroient imiter, qui soupçonnent la conduite de Molière, qui
cherchent les traits foibles de ses ouvrages pour le décrier. Mais j'ai
de bons Garands de la vérité que j'ai rendue au Public à l'avantage de
cet Auteur. L'estime, les biens-faits dont le Roi l'a toujours honoré,
les Personnes avec qui il avoit lié amitié, le soin qu'il a pris
d'ataquer le vice et de relever la vertu dans ses ouvrages, l'atention
que l'on a eue de le metre au nombre des hommes illustres, ne doivent
plus laisser lieu de douter que je ne vienne de le peindre tel qu'il
étoit; et plus les tems s'éloigneront, plus l'on travaillera, plus aussi
on reconnoîtra que j'ai ateint la verité, et qu'il ne m'a manqué que de
l'habileté pour la rendre.
* * * * *
Le lecteur qui va toujours au delà de ce qu'un Auteur lui donne, sans
réfléchir sur son dessein, auroit peut-être voulu que j'eusse détaillé
davantage le succès de toutes les pièces de Molière, que je fusse entré
avec plus de soin dans le jugement que l'on en fit dans le tems. On m'a
fait cette difficulté; je me la suis faite à moi même. Mais n'eust-ce
point été faire plustost l'histoire du théâtre de Molière, que composer
sa vie? Il m'eût fallu continuellement rebatre la même chose à chaque
pièce; on s'en fût ennuyé. C'étoient toujours les mêmes ennemis de
Molière qui parloient: leur ignorance les tenoit toujours dans le même
genre de critique. Comme on ne peut pas contenter tout le monde, si un
habile homme trouvoit quelque endroit qui lui déplût dans une pièce,
cette troupe d'envieux saisissoit ce sentiment, se l'attribuoit, et
fesoit ses efforts pour décrier l'Auteur; mais il triomphoit toujours.
Molière connoissoit les trois sortes de personnes qu'il avoit à
divertir, le Courtisan, le Savant, et le Bourgeois. La Cour se plaisoit
aux spectacles, aux sentimens de la _Princesse d'Élide_, des _Amans
magnifiques_, de _Psyché_; et ne dédaignoit pas de rire à _Scapin_, au
_Mariage forcé_, à la _Comtesse d'Escarbagnas_. Le peuple ne cherchoit
que la farce, et négligeoit ce qui étoit au-dessus de sa portée.
L'habile homme vouloit qu'un Auteur comme Molière conduisît son sujet,
et remplît noblement, en suivant la nature, le caractère qu'il avoit
choisi à l'exemple de Térence. On le voit par le jugement que Mr des
Préaux fait de Molière dans son _Art Poétique_:
Ne faites point parler vos acteurs au hazard,
Un vieillard en jeune homme, un jeune homme en vieillard.
Étudiez la Cour et connoissez la Ville:
L'une et l'autre est toujours en modéles fertile.
C'est par là que Molière illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si moins ami du peuple en ses doctes peintures,
Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quité, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s'envelope,
Je ne reconnois point l'auteur du _Misantrope_, etc.
Mr de la Bruyère en a jugé ainsi. «Il n'a,» dit-il, «manqué à Térence
que d'être moins froid: quelle pureté! quelle exactitude! quelle
politesse! quelle élégance! quels caractères! Il n'a manqué à Molière
que d'éviter le jargon, et d'écrire purement: quel feu! quelle naïveté!
quelle source de la bonne plaisanterie! quelle imitation des moeurs! et
quel fléau du ridicule! Mais quel homme on auroit pu faire de ces deux
Comiques!». Tous les savans ont porté à peu près le même jugement sur
les ouvrages de Molière; mais il divertissoit tour à tour les trois
sortes de personnes dont je viens de parler; et comme ils voyoient
ensemble ses ouvrages, ils en jugeoient suivant qu'ils en devoient estre
affectez sans qu'il s'en mît beaucoup en peine, pourvu que leurs
jugemens répondissent au dessein qu'il pouvoit avoir, en donnant une
pièce, ou de plaire à la Cour, ou de s'enrichir par la foule, ou de
s'aquérir l'estime des connoisseurs. Ainsi n'aïant eu en veue que de
donner la vie de Molière, j'ai cru que je devois me dispenser d'entrer
dans l'examen de ses pièces qui n'y est point essenciel, chose
d'ailleurs qui demande une étendue de connoissance au dessus de ma
portée. Je me suis donc renfermé dans les faits qui ont donné occasion
aux principales actions de sa vie; et qui m'ont aidé à faire connoître
son caractère, et les différentes situations où il s'est trouvé. Je l'ai
suivi avec soin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, sans m'écarter de
la vérité; non que je présume avoir tout dit: il peut estre échapé
quelques faits à mon exactitude; mais je doute qu'ils fissent paroître
l'esprit, le coeur, et la situation de Molière autrement que ce que j'en
ai dit.
* * * * *
J'avois fort à coeur de recouvrer les ouvrages de Molière, qui n'ont
jamais vu le jour. Je savois qu'il avoit laissé quelques fragmens de
pièces qu'il devoit achever: je savois aussi qu'il en avoit quelques
unes entières, qui n'ont jamais paru. Mais sa femme, peu curieuse des
ouvrages de son mari, les donna tous quelque tems après sa mort au sieur
de la Grange, Comédien, qui connoissant tout le mérite de ce travail, le
conserva avec grand soin jusqu'à sa mort. La femme de celui-cy ne fut
pas plus soigneuse de ces ouvrages que la Molière: elle vendit toute la
Bibliothèque de son mari, où aparemment se trouvèrent les manuscripts
qui étoient restez après la mort de Molière.
Cet Auteur avoit traduit presque tout Lucrèce; et il auroit achevé ce
travail, sans un malheur qui arriva à son ouvrage. Un de ses
domestiques, à qui il avoit ordonné de mettre sa peruque sous le papier,
prit un cahier de sa traduction pour faire des papillotes. Molière
n'étoit pas heureux en domestiques, les siens étoient sujets aux
étourderies, ou celle-cy doit être encore imputée à celui qui le
chaussoit à l'envers. Molière, qui étoit facile à s'indigner, fut si
piqué de la destinée de son cahier de traduction, que dans la colère, il
jetta sur le champ le reste au feu. A mesure qu'il y avoit travaillé il
avoit lu son ouvrage à Mr Rohault qui en avoit été très-satisfait,
comme il l'a témoigné à plusieurs personnes. Pour donner plus de goût à
sa traduction, Molière avoit rendu en Prose toutes les matières
Philosophiques; et il avoit mis en vers ces belles descriptions de
Lucrèce.
* * * * *
On s'étonnera peut-être que je n'aie point fait Mr de Molière Avocat.
Mais ce fait m'avoit été absolument contesté par des personnes que je
devois suposer en savoir mieux la vérité que le Public; et je devois me
rendre à leurs bonnes raisons. Cependant sa famille m'a si positivement
assuré du contraire, que je me crois obligé de dire que Molière fit son
Droit avec un de ses camarades d'Étude; que dans le tems qu'il se fit
recevoir Avocat ce Camarade se fit Comédien; que l'un et l'autre eurent
du succès chacun dans sa profession: et qu'enfin lors qu'il prit
phantaisie à Molière de quiter le Barreau pour monter sur le Théâtre,
son camarade le Comédien se fit Avocat. Cette double cascade m'a paru
assez singulière pour la donner au Public telle qu'on me l'a assurée,
comme une particularité qui prouve que Molière a été Avocat.