LA VIE DE MR DE MOLIÈRE

Il y a lieu de s'étonner que personne n'ait encore recherché la Vie de

Mr de Molière pour nous la donner. On doit s'intéresser à la mémoire

d'un homme qui s'est rendu si illustre dans son genre. Quelles

obligations notre Scène comique ne lui a-t-elle pas? Lorsqu'il commença

à travailler, elle étoit destituée d'ordre, de moeurs, de goût, de

caractères; tout y étoit vicieux. Et nous sentons assez souvent

aujourd'hui que sans ce Génie supérieur le Théâtre comique seroit

peut-être encore dans cet affreux chaos, d'où il l'a tiré par la force

de son imagination; aidée d'une profonde lecture, et de ses réflexions,

qu'il a toujours heureusement mises en oeuvre. Ses Pièces représentées

sur tant de Théâtres, traduites en tant de langues, le feront admirer

autant de siècles que la Scène durera. Cependant on ignore ce grand

Homme; et les foibles crayons, qu'on nous en a donnez, sont tous

manquez; ou si peu recherchez, qu'ils ne suffisent pas pour le faire

connoître tel qu'il étoit. Le Public est rempli d'une infinité de

fausses Histoires à son ocasion. Il y a peu de personnes de son temps,

qui pour se faire honneur d'avoir figuré avec lui, n'inventent des

avantures qu'ils prétendent avoir eues ensemble. J'en ai eu plus de

peine à déveloper la vérité; mais je la rends sur des Mémoires

très-assurez; et je n'ai point épargné les soins pour n'avancer rien de

douteux. J'ai écarté aussi beaucoup de faits domestiques, qui sont

communs à toutes sortes de personnes; mais je n'ai point négligé ceux

qui peuvent réveiller mon Lecteur. Je me flate que le Public me sçaura

bon gré d'avoir travaillé: je lui donne la Vie d'une personne qui

l'ocupe si souvent; d'un Auteur inimitable, dont le souvenir touche tous

ceux qui ont le discernement assez heureux pour sentir à la lecture, ou

à la représentation de ses Pièces, toutes les beautez qu'il y a

répandues.

* * * * *

Mr de Molière se nommoit Jean-Baptiste Pocquelin; il estoit fils et

petit-fils de Tapissiers, Valets-de-Chambre du Roy Louis XIII. Ils

avoient leur boutique sous les pilliers des Halles, dans une maison qui

leur appartenoit en propre. Sa mère s'appelloit Boudet: elle étoit aussi

fille d'un Tapissier, établi sous les mêmes piliers des Halles.

Les parens de Molière l'élevèrent pour être Tapissier; et ils le firent

recevoir en survivance de la Charge du père dans un âge peu avancé: ils

n'épargnèrent aucuns soins pour le mettre en état de la bien exercer;

ces bonnes Gens n'aïant pas de sentimens qui dûssent les engager à

destiner leur enfant à des occupations plus élevées: de sorte qu'il

resta dans la boutique jusqu'à l'âge de quatorze ans; et ils se

contentèrent de lui faire apprendre à lire et à écrire pour les besoins

de sa profession.

Molière avoit un grand-père, qui l'aimoit éperduement; et comme ce bon

homme avoit de la passion pour la Comédie, il y menoit souvent le petit

Pocquelin, à l'Hôtel de Bourgogne. Le père qui appréhendoit que ce

plaisir ne dissipât son fils, et ne lui ôtât toute l'attention qu'il

devoit à son métier, demanda un jour à ce bon homme pourquoi il menoit

si souvent son petit-fils au spectacle? «Avez-vous», lui dit-il, avec un

peu d'indignation, «envie d'en faire un Comédien?--Plût à Dieu», lui

répondit le grand-père, «qu'il fût aussi bon Comédien que Belleroze»

(c'étoit un fameux Acteur de ce tems là). Cette réponse frapa le jeune

homme, et sans pourtant qu'il eût d'inclination déterminée, elle lui fit

naître du dégoût pour la profession de Tapissier; s'imaginant que

puisque son grand-père souhaitoit qu'il pût être Comédien, il pouvoit

aspirer à quelque chose de plus qu'au métier de son père.

Cette prévention s'imprima tellement dans son esprit, qu'il ne restoit

dans la boutique qu'avec chagrin: de manière que revenant un jour de la

Comédie, son père lui demanda pourquoi il estoit si mélancholique depuis

quelque tems? Le petit Pocquelin ne put tenir contre l'envie qu'il avoit

de déclarer ses sentimens à son père: il lui avoua franchement qu'il ne

pouvoit s'accommoder de sa Profession; mais qu'il lui feroit un plaisir

sensible de le faire étudier. Le grand-père, qui étoit présent à cet

éclaircissement, appuya par de bonnes raisons l'inclination de son

petit-fils. Le père s'y rendit, et se détermina à l'envoyer au Collége

des Jésuites.

* * * * *

Le jeune Pocquelin étoit né avec de si heureuses dispositions pour les

études, qu'en cinq années de tems il fit non seulement ses Humanitez,

mais encore sa Philosophie.

Ce fut au Collége qu'il fit connoissance avec deux Hommes illustres de

notre tems, Mr de Chapelle et Mr Bernier.

Chapelle étoit fils de Mr Luillier, sans pouvoir être son héritier de

droit; mais il auroit pu lui laisser les grands biens qu'il possédoit,

si par la suite il ne l'avoit reconnu incapable de les gouverner. Il se

contenta de lui laisser seulement 8000 livres de rente entre les mains

de personnes qui les lui payoient régulièrement.

Mr Luillier n'épargna rien pour donner une belle éducation à Chapelle,

jusqu'à lui choisir pour Précepteur le célèbre Mr de Gassendi; qui

aïant remarqué dans Molière toute la docilité et toute la pénétration

nécessaires pour prendre les connoissances de la Philosophie, se fit un

plaisir de la lui enseigner en même tems qu'à Messieurs de Chapelle et

Bernier.

Cyrano de Bergerac, que son père avoit envoyé à Paris sur sa propre

conduite, pour achever ses études, qu'il avoit assez mal commencées en

Gascogne, se glissa dans la société des Disciples de Gassendi, aïant

remarqué l'avantage considérable qu'il en tireroit. Il y fut admis

cependant avec répugnance; l'esprit turbulent de Cyrano ne convenoit

point avec de jeunes gens, qui avoient déjà toute la justesse d'esprit

que l'on peut souhaiter dans des personnes toutes formées. Mais le moyen

de se débarasser d'un jeune homme aussi insinuant, aussi vif, aussi

gascon que Cyrano? Il fut donc reçu aux études et aux conversations que

Gassendi conduisoit avec les personnes que je viens de nommer. Et comme

ce même Cyrano étoit très-avide de sçavoir, et qu'il avoit une mémoire

fort heureuse, il profitoit de tout; et il se fit un fond de bonnes

choses, dont il tira avantage dans la suite. Molière aussi ne s'est il

pas fait un scrupule de placer dans ses Ouvrages plusieurs pensées, que

Cyrano avoit employées auparavant dans les siens? Il m'est permis,

disoit Molière, de reprendre mon bien où je le trouve.

* * * * *

Quand Molière eut achevé ses études, il fut obligé, à cause du grand âge

de son père, d'exercer sa Charge pendant quelque tems; et même il fit le

voyage de Narbonne à la suite de Louis XIII. La Cour ne lui fit pas

perdre le goût qu'il avoit pris dès sa jeunese pour la Comédie: ses

études n'avoient même servi qu'à l'y entretenir. C'étoit assez la

coutume dans ce tems-là de représenter des pièces entre amis; quelques

Bourgeois de Paris formèrent une troupe, dont Molière étoit; ils

jouèrent plusieurs fois pour se divertir. Mais ces Bourgeois aïant

suffisamment rempli leur plaisir, et s'imaginant être de bons Acteurs,

s'avisèrent de tirer du profit de leurs représentations. Ils pensèrent

bien sérieusement aux moyens d'exécuter leur dessein: et après avoir

pris toutes leurs mesures, ils s'établirent dans le jeu de paume de la

Croix blanche, au Fauxbourg Saint Germain. Ce fut alors que Molière prit

le nom qu'il a toujours porté depuis. Mais lorsqu'on lui a demandé ce

qui l'avoit engagé à prendre celui-là plutôt qu'un autre, jamais il n'en

a voulu dire la raison, même à ses meilleurs amis.

L'établissement de cette nouvelle troupe de Comédiens n'eut point de

succès, parce qu'ils ne voulurent point suivre les avis de Molière, qui

avoit le discernement et les vues beaucoup plus justes, que des gens qui

n'avoient pas été cultivez avec autant de soin que lui.

Un Auteur grave nous fait un conte au sujet du parti que Molière avoit

pris, de jouer la Comédie. Il avance que sa famille alarmée de ce

dangereux dessein, lui envoya un Ecclésiastique, pour lui représenter

qu'il perdoit entièrement l'honneur de sa famille; qu'il plongeoit ses

parens dans de douloureux déplaisirs; et qu'enfin il risquoit son salut

d'embrasser une profession contre les bonnes moeurs, et condamnée par

l'Église; mais qu'après avoir écouté tranquilement l'Ecclésiastique,

Molière parla à son tour avec tant de force en faveur du Théâtre, qu'il

séduisit l'esprit de celui qui le vouloit convertir, et l'emmena avec

lui pour jouer la Comédie. Ce fait est absolument inventé par les

personnes de qui Mr P** peut l'avoir pris pour nous le donner. Et quand

je n'en aurois pas de certitude, le Recteur à la première réflexion

présumera avec moi que ce fait n'a aucune vrai-semblance. Il est vrai

que les parents de Molière essayèrent par toutes sortes de voies de le

détourner de sa résolution; mais ce fut inutilement: sa passion pour la

Comédie l'emportoit sur toutes leurs raisons.

Quoique la troupe de Molière n'eût point réussi: cependant pour peu

qu'elle avoit paru, elle lui avoit donné occasion suffisamment de faire

valoir dans le monde les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour

le Théâtre. Et Monsieur le Prince de Conti, qui l'avoit fait venir

plusieurs fois jouer dans son Hôtel, l'encouragea. Et voulant bien

l'honorer de sa protection, il lui ordonna de le venir trouver en

Languedoc avec sa troupe, pour y jouer la Comédie.

Cette troupe étoit composée de la Béjart, de ses deux frères, de Gros

René, de Duparc, de sa femme, d'un Pâtissier de la rue Saint Honoré,

père de la Damoiselle de la G**, femme-de-chambre de la De-Brie;

celle-cy étoit aussi de la troupe avec son mari, et quelques autres.

Molière en formant sa troupe, lia une forte amitié avec la Béjart, qui

avant qu'elle le connût, avoit eu une petite Fille de Monsieur de

Modène, Gentilhomme d'Avignon, avec qui j'ai sçu, par des témoignages

très-assurez, que la mère avoit contracté un mariage caché. Cette petite

fille accoutumée avec Molière, qu'elle voyoit continuellement, l'appella

son mari, dès qu'elle sçut parler; et à mesure qu'elle croissoit, ce nom

déplaisoit moins à Molière, mais cela ne paroissoit à personne tirer à

aucune conséquence. La mère ne pensoit à rien moins qu'à ce qui arriva

dans la suite; et occupée seulement de l'amitié qu'elle avoit pour son

prétendu gendre, elle ne voyoit rien qui dût lui faire faire des

réflexions.

* * * * *

Molière partit avec sa troupe, qui eut bien de l'aplaudissement en

passant à Lyon, en 1653, où il donna au public l'_Étourdi_, la première

de ses Pièces, qui eut autant de succès qu'il en pouvoit espérer. La

Troupe passa en Languedoc, où Molière fut reçu très-favorablement de

Monsieur le Prince de Conti, qui eut la bonté de donner des appointemens

à ces Comédiens.

Molière s'acquit beaucoup de réputation dans cette Province, par les

trois premières Pièces de sa façon qu'il fit paroître; l'_Étourdi_, le

_Dépit amoureux_, et les _Précieuses ridicules_. Ce qui engagea d'autant

plus Monsieur le Prince de Conti à l'honorer de sa bienveillance, et de

ses bienfaits: ce Prince lui confia la conduite des plaisirs et des

spectacles qu'il donnoit à la Province, pendant qu'il en tint les États.

Et aïant remarqué en peu de tems toutes les bonnes qualitez de Molière,

son estime pour lui alla si loin, qu'il le voulut faire son Secrétaire.

Mais il aimoit l'indépendance, et il étoit si rempli du désir de faire

valoir le talent qu'il se connoissoit, qu'il pria Monsieur le Prince de

Conti de le laisser continuer la Comédie; et la place qu'il auroit

remplie fut donnée à Monsieur de Simoni. Ses amis le blâmèrent de

n'avoir point accepté un emploi si avantageux. «Eh! Messieurs,» leur

dit-il, «ne nous déplaçons jamais; je suis passable Auteur, si j'en

crois la voix publique; je puis être un fort mauvais Secrétaire. Je

divertis le Prince par les spectacles que je lui donne; je le rebuterai

par un travail sérieux, et mal conduit. Et pensez-vous d'ailleurs,»

ajouta-t-il, «qu'un Misantrope comme moi, capricieux si vous voulez,

soit propre auprès d'un Grand? Je n'ai pas les sentimens assez flexibles

pour la domesticité. Mais plus que tout cela, que deviendront ces

pauvres gens que j'ai amenés de si loin? Qui les conduira? Ils ont

compté sur moi; et je me reprocherois de les abandonner.» Cependant j'ai

sçû que la Béjart, lui auroit fait le plus de peine à quitter; et cette

femme, qui avoit tout pouvoir sur son esprit, l'empêcha de suivre

Monsieur le Prince de Conti. De son côté, Molière étoit ravi de se voir

le Chef d'une Troupe; il se fesoit un plaisir sensible de conduire sa

petite République: il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais

l'occasion; jusques-là que s'il mouroit quelque Domestique de son

Théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de

Comédie. Tout cela lui auroit manqué chez Monsieur le Prince de Conti.

* * * * *

Après quatre ou cinq années de succès dans la Province, la Troupe

résolut de venir à Paris. Molière sentit qu'il avoit assez de force pour

y soutenir un Théâtre comique; et qu'il avoit assez façonné ses

Comédiens pour espérer d'y avoir un plus heureux succès que la première

fois. Il s'assuroit aussi sur la protection de Monsieur le Prince de

Conti.

Molière quitta donc le Languedoc avec sa Troupe: mais il s'arrêta à

Grenoble, où il joua pendant tout le Carnaval. Après quoi, ces Comédiens

vinrent à Rouen, afin qu'étant plus à portée de Paris, leur mérite s'y

répandît plus aisément. Pendant ce séjour, qui dura tout l'Été, Molière

fit plusieurs voyages à Paris, pour se préparer une entrée chez

Monsieur, qui lui aïant acordé sa protection, eut la bonté de le

présenter au Roi et à la Reine Mère.

Ces Comédiens eurent l'honneur de représenter la pièce de _Nicomède_

devant leurs Majestez au mois d'Octobre 1658. Leur début fut heureux; et

les Actrices sur tout furent trouvées bonnes. Mais comme Molière sentoit

bien que sa Troupe ne l'emporteroit pas pour le sérieux sur celle de

l'Hôtel de Bourgogne, après la Pièce il s'avança sur le Théâtre, et fit

un remercîment à sa Majesté, et la suplia d'agréer qu'il lui donnât un

des petits divertissemens, qui lui avoient acquis un peu de réputation

dans les Provinces. En quoi il comptoit bien de réussir, parce qu'il

avoit acoutumé sa Troupe à jouer sur le champ de petites Comédies, à la

manière des Italiens. Il en avoit deux entre autres, que tout le monde

en Languedoc, jusqu'aux personnes les plus sérieuses, ne se lassoient

point de voir représenter. C'étoient les _Trois Docteurs Rivaux_, et le

_Maître d'École_, qui étoient entièrement dans le goût Italien.

Le Roi parut satisfait du compliment de Molière, qui l'avoit travaillé

avec soin; et sa Majesté voulut bien qu'il lui donnât la première de ces

deux petites Pièces, qui eut un succès favorable. Le Jeu de ces

Comédiens fut d'autant plus goûté, que depuis quelque tems on ne jouoit

plus que des Pièces sérieuses à l'Hôtel de Bourgogne: le plaisir des

petites Comédies étoit perdu.

* * * * *

Le divertissement que cette Troupe venoit de donner à Sa Majesté, lui

aïant plu, Elle voulut qu'elle s'établît à Paris: et pour faciliter cet

établissement, le Roi eut la bonté de donner le petit Bourbon à ces

Comédiens, pour jouer alternativement avec les Italiens. On sçait qu'ils

passèrent en 1660 au Palais Royal, et qu'ils prirent le titre de

_Comédiens de Monsieur_.

Molière, qui en homme de bon sens, se défioit toujours de ses forces,

eut peur alors que ses ouvrages n'eussent pas du Public de Paris autant

d'aplaudissement que dans les Provinces. Il apréhendoit de trouver dans

ce Parterre, qui ne passoit rien de défectueux dans ce tems-là, non plus

qu'en celui-ci, des esprits qui ne fussent pas plus contens de lui,

qu'il l'étoit lui-même. Et si sa Troupe dans les commencemens ne l'avoit

excité à profiter des heureuses dispositions qu'elle lui connoissoit

pour le Théâtre comique, peut-être ne se seroit-t-il pas hazardé de

livrer ses Ouvrages au Public. «Je ne comprens pas,» disoit-il, à ses

camarades en Languedoc, «comment des personnes d'esprit prennent du

plaisir à ce que je leur donne; mais je sçais bien qu'en leur place, je

n'y trouverois aucun goût.--Eh! ne craignez rien,» lui répondit un de

ses amis; «l'homme qui veut rire se divertit de tout, le Courtisan,

comme le Peuple.» Les Comédiens le rassurèrent à Paris, comme dans la

Province; et ils commencèrent à représenter dans cette grande Ville, le

3e de Novembre 1658. L'_Étourdi_, la première de ses Pièces, qu'il fit

paroître dans ce même mois, et le _Dépit amoureux_ qu'il donna au mois

de Décembre suivant, furent reçus avec aplaudissement: et Molière enleva

tout-à-fait l'estime du Public en 1659, par les _Précieuses ridicules_:

Ouvrage qui fit alors espérer de cet Auteur les bonnes choses qu'il nous

a données depuis. Cette Pièce fut représentée au simple la première

fois; mais le jour suivant on fut obligé de la mettre au double, à cause

de la foule incroyable, qui y avoit été le premier jour. Et cette Pièce,

de même que l'_Étourdi_ et le _Dépit amoureux_, quoique jouée dans les

Provinces pendant long-tems, eut cependant à Paris tout le mérite de la

nouveauté.

Les _Précieuses_ furent jouées pendant quatre mois de suite. Mr Ménage,

qui étoit à la première représentation de cette Pièce, en jugea

favorablement. «Elle fut jouée,» dit-t-il, «avec un applaudissement

général, et j'en fus si satisfait en mon particulier que je vis dès lors

l'effet qu'elle alloit produire. Monsieur, dis-je à Mr Chapelain en

sortant de la Comédie, nous aprouvions vous et moi toutes les sotises

qui viennent d'être critiquées si finement, et avec tant de bon sens:

mais croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré, et

adorer ce que nous avons brûlé. Cela arriva, comme je l'avois prédit, &

dès cette première représentation l'on revint du galimathias, et du

stile forcé.»

Un jour, que l'on représentoit cette Pièce, un Vieillard s'écria du

milieu du Parterre: _Courage, courage, Molière, voilà la bonne Comédie_.

Ce qui fait bien connoître que le Théâtre comique étoit alors bien

négligé; et que l'on étoit fatigué de mauvais Ouvrages avant Molière,

comme nous l'avons été après l'avoir perdu.

Cette Comédie eut cependant des critiques; on disoit que c'étoit une

charge un peu forte. Mais Molière connoissoit déjà le point de vue du

Théâtre, qui demande de gros traits pour affecter le Public; & ce

principe lui a toujours réussi dans tous les caractères qu'il a voulu

peindre.

* * * * *

Le 28 Mars 1660, Molière donna pour la première fois le _Cocu

imaginaire_, qui eut beaucoup de succès. Cependant les petits Auteurs

comiques de ce tems-là, allarmez de la réputation que Molière commençoit

à se former, fesoient tout leur possible pour décrier sa Pièce. Quelques

personnes savantes et délicates répandoient aussi leur critique. Le

titre de cet ouvrage, disoient-ils, n'est pas noble; et puisqu'il a pris

presque toute cette Pièce chez les Étrangers, il pouvoit choisir un

sujet qui lui fît plus d'honneur. Le commun des gens ne lui tenoit pas

compte de cette Pièce comme des _Précieuses ridicules_; les caractères

de celle-là ne les touchoient pas aussi vivement que ceux de l'autre.

Cependant malgré l'envie des Troupes, des Auteurs, et des personnes

inquiètes, le _Cocu imaginaire_ passa avec aplaudissement dans le

Public. Un bon Bourgeois de Paris, vivant bien noblement, mais dans les

chagrins que l'humeur et la beauté de sa femme lui avoient assez

publiquement causés, s'imagina que Molière l'avait pris pour l'original

de son Cocu imaginaire. Ce Bourgeois crut devoir en être offencé; il en

marqua son ressentiment à un de ses amis. «Comment!» lui dit-t-il, «un

petit Comédien aura l'audace de mettre impunément sur le Théâtre un

homme de ma sorte?» (Car le Bourgeois s'imagine être beaucoup plus

au-dessus du Comédien, que le Courtisan ne croit être élevé au-dessus de

lui.) «Je m'en plaindrai,» ajouta-t-il: «en bonne police on doit

réprimer l'insolence de ces gens-là: ce sont les pestes d'une Ville; ils

observent tout pour le tourner en ridicule.» L'ami, qui étoit homme de

bon sens, et bien informé, lui dit: «Eh! Monsieur, si Molière a eu

intention sur vous, en fesant le _Cocu imaginaire_, de quoi vous

plaignez-vous? Il vous a pris du beau côté; et vous seriez bien heureux

d'en être quitte pour l'imagination.» Le Bourgeois, quoique peu

satisfait de la réponse de son ami, ne laissa pas d'y faire quelque

réflexion, et ne retourna plus au _Cocu imaginaire_.

* * * * *

Molière ne fut pas heureux dans la seconde Pièce nouvelle qu'il fit

paroître à Paris le 4 Février 1661. _Dom-Garcie de Navarre_, ou le

Prince jaloux, n'eut point de succès. Molière sentit, comme le Public,

le foible de sa Pièce. Aussi ne la fit-il pas imprimer; et on ne l'a

ajoutée à ses Ouvrages qu'après sa mort.

Ce peu de réussite releva ses ennemis; ils espéroient qu'il tomberoit de

lui-même, et que comme presque tous les Auteurs comiques, il seroit

bien-tôt épuisé. Mais il n'en connut que mieux le goût du tems: il s'y

acommoda entièrement dans l'_École des Maris_, qu'il donna le 24 Juin

1661. Cette Pièce qui est une de ses meilleures, confirma le Public dans

la bonne opinion qu'il avoit conçue de cet excellent Auteur. On ne douta

plus que Molière ne fût entièrement maître du Théâtre dans le genre

qu'il avoit choisi. Ses envieux ne purent pourtant s'empêcher de parler

mal de son Ouvrage. Je ne vois pas, disoit un Auteur Contemporain, qui

ne réussissoit point, où est le mérite de l'avoir fait: ce sont les

_Adelphes_ de Térence; il est aisé de travailler en y mettant si peu du

sien, et c'est se donner de la réputation à peu de frais. On n'écoutoit

point les personnes qui parloient de la sorte; et Molière eut lieu

d'être satisfait du Public, qui aplaudit fort à sa Pièce; c'est aussi

une de celles que l'on verroit encore représenter aujourd'hui avec le

plus de plaisir, si elle étoit jouée avec autant de feu et de

délicatesse qu'elle l'étoit du tems de l'Auteur.

* * * * *

Les _Fâcheux_, qui parurent à la Cour au mois d'Août 1661, et à Paris le

4 du mois de Novembre suivant, achevèrent de donner à Molière la

supériorité sur tous ceux de son tems qui travailloient pour le Théâtre

comique. La diversité de caractères dont cette Pièce est remplie, et la

nature que l'on y voyoit peinte avec des traits si vifs, enlevoient tous

les aplaudissements du Public. On avoua que Molière avoit trouvé la

belle Comédie: il la rendoit divertissante et utile. Cependant l'homme

de Cour, comme l'homme de Ville, qui croyoit voir le ridicule de son

caractère sur le Théâtre de Molière, ataquoit l'Auteur de tous côtés. Il

outre tout, disoit-t-on; il est inégal dans ses peintures; il dénoue

mal. Toutes les dissertations malines que l'on fesoit sur ses Pièces,

n'en empêchoient pourtant point le succès; et le Public étoit toujours

de son côté.

* * * * *

On lit dans la Préface, qui est à la tête des Pièces de Molière,

qu'elles n'avoient pas d'égales beautés, parce, dit-on, qu'il étoit

obligé d'assujettir son génie à des Sujets qu'on lui prescrivoit, et de

travailler avec une très-grande précipitation. Mais je sai par de

très-bons mémoires qu'on ne lui a jamais donné de sujets. Il en avoit un

magazin d'ébauchez par la quantité de petites farces qu'il avoit

hazardées dans les Provinces; et la Cour et la Ville lui présentoient

tous les jours des originaux de tant de façons, qu'il ne pouvoit

s'empêcher de travailler de lui-même sur ceux qui frapoient le plus. Et

quoiqu'il dise dans sa Préface des _Fâcheux_, qu'il ait fait cette Pièce

en quinze jours de tems, j'ai cependant de la peine à le croire; c'étoit

l'homme du monde qui travailloit avec le plus de difficulté; et il s'est

trouvé que des divertissements qu'on lui demandoit, étoient faits plus

d'un an auparavant.

* * * * *

On voit dans les remarques de Mr Ménage que «dans la Comédie des

_Fâcheux_, qui est,» dit-t-il, «une des plus belles de Mr de Molière,

le Fâcheux chasseur qu'il introduit sur la Scène, est Mr de S**: que ce

fut le Roi qui lui donna ce sujet, en sortant de la première

représentation de cette Pièce, qui se donna chez Mr Fouquet.» Sa

Majesté, voyant passer Monsieur de S**, dit à Molière: «Voilà un grand

original que vous n'avez point encore copié.» Je n'ai pu savoir

absolument si ce fait est véritable; mais j'ai été mieux informé que Mr

Ménage de la manière dont cette belle Scène du Chasseur fut faite.

Molière n'y a aucune part que pour la versification; car ne connoissant

point la chasse, il s'excusa d'y travailler. De sorte qu'une personne,

que j'ai des raisons de ne pas nommer, la lui dicta tout entière dans un

jardin; et Mr de Molière l'aïant versifiée, en fit la plus belle Scène

de ses _Fâcheux_, et le Roi prit beaucoup de plaisir à la voir

représenter.

* * * * *

L'_École des Femmes_ parut en 1662, avec peu de succès; les gens de

spectacle furent partagés; les Femmes outragées, à ce qu'elles

croyoient, débauchoient autant de beaux esprits qu'elles le pouvoient,

pour juger de cette Pièce comme elles en jugeoient. «Mais que

trouvez-vous à redire d'essenciel à cette Pièce?» disoit un Connoisseur

à un Courtisan de distinction.--«Ah parbleu! ce que j'y trouve à redire,

est plaisant,» s'écria l'homme de Cour! «_Tarte à la crème_, morbleu,

_Tarte à la crème_.--Mais, _Tarte à la crème_, n'est point un défaut,»

répondit le bon esprit, «pour décrier une Pièce comme vous le

faites.--_Tarte à la crème_, est exécrable,» répliqua le Courtisan.

«_Tarte à la crème_! bon Dieu! avec du sens commun, peut-t-on soutenir

une Pièce où l'on ait mis _Tarte à la crème_?» Cette expression se

répétoit par écho parmi tous les petits esprits de la Cour et de la

Ville, qui ne se prêtent jamais à rien, et qui incapables de sentir le

bon d'un Ouvrage, saisissent un trait foible, pour ataquer un Auteur

beaucoup au-dessus de leur portée. Molière, outré à son tour des mauvais

jugemens que l'on portoit sur sa pièce, les ramassa, et en fit la

_Critique de l'École des Femmes_, qu'il donna en 1663. Cette pièce fit

plaisir au Public: elle étoit du tems, et ingénieusement travaillée.

* * * * *

L'_Impromptu de Versailles_, qui fut joué pour la première fois devant

le Roi le 14e d'Octobre 1663, et à Paris le 4e de Novembre de la même

année, n'est qu'une conversation satirique entre les Comédiens, dans

laquelle Molière se donne carrière contre les Courtisans, dont les

caractères lui déplaisoient, contre les Comédiens de l'Hôtel de

Bourgogne, et contre ses ennemis.

* * * * *

Molière, né avec des moeurs droites, et dont les manières étoient

simples et naturelles, souffroit impatiemment le Courtisan empressé,

flateur, médisant, inquiet, incommode, faux ami. Il se déchaîne

agréablement dans son _Impromptu_ contre ces Messieurs-là, qui ne lui

pardonnoient pas dans l'ocasion. Il ataque leur mauvais goût pour les

ouvrages: il tâche d'ôter tout crédit au jugement qu'ils fesoient des

siens.

Mais il s'atache sur tout à tourner en ridicule une pièce intitulée le

_Portrait du Peintre_, que Mr Boursaut avoit faite contre lui; et à

faire voir l'ignorance des Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne dans la

déclamation, en les contrefesant tous si naturellement, qu'on les

reconnoissoit dans son jeu. Il épargna le seul Floridor. Il avoit

très-grande raison de charger sur leur mauvais goût. Ils ne savoient

aucuns principes de leur art; ils ignoroient même qu'il en eût. Tout

leur jeu ne consistoit que dans une prononciation ampoulée et

emphatique, avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles; on

n'y reconnoissoit ni mouvemens, ni passion: et cependant les

Beauchateau, les Mondori, étoient aplaudis, parce qu'ils fesoient

pompeusement ronfler un vers. Molière, qui connoissoit l'action par

principes, étoit indigné d'un jeu si mal réglé, et des aplaudissemens

que le Public ignorant lui donnoit. De sorte qu'il s'apliquoit à metre

ses Acteurs dans le naturel; et avant lui, pour le comique, et avant Mr

le Baron, qu'il forma dans le sérieux, comme je le dirai dans la suite,

le jeu des Comédiens étoit pitoïable pour les personnes qui avoient le

goût délicat; et nous nous appercevons malheureusement que la plupart de

ceux qui représentent aujourd'hui, destitués d'étude qui les soutienne

dans la connoissance des principes de leur art, commencent à perdre ceux

que Molière avoit établis dans sa Troupe.

* * * * *

La différence de jeu avoit fait naître de la jalousie entre les deux

Troupes. On alloit à celle de l'Hôtel de Bourgogne; les Auteurs

Tragiques y portoient presque tous leurs Ouvrages; Molière en étoit

fâché. De manière qu'aïant sceu qu'ils dévoient représenter une pièce

nouvelle dans deux mois, il se mit en tête d'en avoir une toute prête

pour ce tems-là, afin de figurer avec l'ancienne Troupe. Il se souvint

qu'un an auparavant un jeune homme lui avoit aporté une pièce intitulée

_Théagène et Chariclée_, qui à la vérité ne valoit rien; mais qui lui

avoit fait voir que ce jeune homme en travaillant pouvoit devenir un

excellent Auteur. Il ne le rebuta point, mais il l'exhorta de se

perfectionner dans la Poësie, avant que de hazarder ses Ouvrages au

Public: et il lui dit de revenir le trouver dans six mois. Pendant ce

tems-là Molière fit le dessein des _Frères Ennemis_; mais le jeune homme

n'avoit point encore paru: et lorsque Molière en eut besoin, il ne

savoit où le prendre: il dit à ses Comédiens de le lui déterrer à

quelque prix que ce fût. Ils le trouvèrent. Molière lui donna son

projet; et le pria de lui en aporter un acte par semaine, s'il étoit

possible. Le jeune Auteur, ardent et de bonne volonté, répondit à

l'empressement de Molière; mais celui-ci remarqua qu'il avoit pris

presque tout son travail dans la _Thébaïde_ de Rotrou. On lui fit

entendre que l'on n'avoit point d'honneur à remplir son ouvrage de celui

d'autrui; que la pièce de Rotrou étoit assez récente pour être encore

dans la mémoire des Spectateurs; et qu'avec les heureuses dispositions

qu'il avoit, il falloit qu'il se fît honneur de son premier ouvrage,

pour disposer favorablement le Public à en recevoir de meilleurs. Mais

comme le tems pressoit, Molière lui aida à changer ce qu'il avoit pillé,

et à achever la pièce, qui fut prête dans le tems, et qui fut d'autant

plus aplaudie, que le Public se prêta à la jeunesse de Mr Racine, qui

fut animé par les aplaudissemens, et par le présent que Molière lui fit.

Cependant ils ne furent pas long-tems en bonne intelligence, s'il est

vrai que ce soit celui-ci qui ait fait la Critique de l'_Andromaque_,

comme Mr Racine le croyoit: il estimoit cet Ouvrage, comme un des

meilleurs de l'Auteur; mais Molière n'eut point de part à cette

Critique; elle est de Mr de Subligny.

Le Roi connoissant le mérite de Molière, et l'atachement particulier

qu'il avoit pour divertir Sa Majesté, daigna l'honorer d'une pension de

mille livres. On voit dans ses Ouvrages le remercîment qu'il en fit au

Roi. Ce bienfait assura Molière dans son travail; il crut après cela

qu'il pouvoit penser favorablement de ses Ouvrages; et il forma le

dessein de travailler sur de plus grands caractères, et de suivre le

goût de Térence un peu plus qu'il n'avoit fait: il se livra avec plus de

fermeté aux Courtisans, et aux Savans, qui le recherchoient avec

empressement: on croyoit trouver un homme aussi éguayé, aussi juste dans

la conversation, qu'il l'étoit dans ses pièces; et l'on avoit la

satisfaction de trouver dans son commerce encore plus de solidité, que

dans ses Ouvrages. Et ce qu'il y avoit de plus agréable pour ses amis,

c'est qu'il étoit d'une droiture de coeur inviolable, et d'une justesse

d'esprit peu commune.

On ne pouvoit souhaiter une situation plus heureuse que celle où il

étoit à la Cour, et à Paris depuis quelques années. Cependant il avoit

cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible, s'il le partageoit

avec une femme; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de

la fille de la Béjart avoient nourrie dans son coeur, à mesure qu'elle

avoit cru. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager

un homme, et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé

des amusemens que l'on se fait avec un enfant, à l'amour le plus violent

qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit

d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'étoit une femme

altière, et peu raisonnable, lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens:

elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère: ainsi il

auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa

fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme.

Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son

mariage pendant plus de neuf mois; ç'eût été risquer un éclat qu'il

vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le

soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en

femme furieuse et extravagante de le perdre, lui, sa fille et elle-même,

si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne

s'acommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit

continuellement, et qui lui fesoit essuyer tous les désagrémens qu'elle

pouvoit inventer: de sorte que cette jeune personne, plus lasse

peut-être d'atendre le plaisir d'être femme, que de souffrir les duretés

de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'apartement de

Molière, fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue

pour sa femme; ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement

causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur et de

désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale; ou comme si sa fille

fût tombée entre les mains d'un malheureux. Néanmoins, il fallut bien

s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la

Béjart, que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit

d'avoir épousé Molière; qui perdit par ce mariage tout l'agrément que

son mérite et sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez

Philosophe pour se passer d'une femme.

Celle-ci ne fut pas plutôt Mademoiselle de Molière, qu'elle crut être au

rang d'une Duchesse; et elle ne se fut pas donnée en Spectacle à la

Comédie que le Courtisan désocupé lui en conta. Il est bien difficile à

une Comédienne belle, et soigneuse de sa personne, d'observer si bien sa

conduite, que l'on ne puisse l'ataquer. Qu'une Comédienne rende à un

grand Seigneur les devoirs de politesse qui lui sont dus, il n'y a point

de miséricorde; c'est son amant. Molière s'imagina que toute la Cour,

toute la Ville en vouloit à son Épouse. Elle négligea de l'en désabuser:

au contraire les soins extraordinaires qu'elle prenoit de sa parure, à

ce qu'il lui sembloit, pour tout autre que pour lui, qui ne demandoit

point tant d'arangement, ne firent qu'augmenter ses soupçons, et sa

jalousie. Il avoit beau représenter à sa femme la manière dont elle

devoit se conduire, pour passer heureusement la vie ensemble: elle ne

profitoit point de ses leçons, qui lui paroissoient trop sévères pour

une jeune personne, qui d'ailleurs n'avoit rien à se reprocher. Ainsi

Molière, après avoir essuyé beaucoup de froideurs et de dissentions

domestiques, fit son possible pour se renfermer dans son travail et dans

ses amis, sans se mettre en peine de la conduite de sa femme.

* * * * *

La _Princesse d'Élide_, qui fut représentée dans une grande Fête, que le

Roi donna aux Reines, et à toute sa Cour au mois de Mai 1664, fit à

Molière tout l'honneur qu'il en pouvoit atendre. Cette pièce le

réconcilia, pour ainsi dire, avec le Courtisan chagrin; elle parut dans

un tems de plaisirs, le Prince l'avoit aplaudie, Molière à la Cour étoit

inimitable; on lui rendoit justice de tous côtés; les sentimens qu'il

avoit donnés à ses Personnages, ses vers, sa prose (car il n'avoit pas

eu le tems de versifier toute sa pièce), tout fut trouvé excellent dans

son ouvrage. Mais le _Mariage forcé_, qui fut représenté le dernier jour

de la Fête du Roi, n'eut pas le même sort chez le Courtisan. Est-ce le

même Auteur, disoit-on, qui a fait ces deux pièces? Cet homme aime à

parler au Peuple; il n'en sortira jamais: il croit encore être sur son

Théâtre de campagne. Malgré cette critique, qui étoit peut être en sa

place, Sganarelle avec ses expressions, ne laissa pas de faire rire

l'homme de Cour.

* * * * *

La _Princesse d'Élide_, et le _Mariage forcé_ eurent aussi leurs

aplaudissemens à Paris au mois de Novembre de la même année; mais bien

des Gens se récrièrent contre cette dernière pièce, qui n'auroit pas

passé si un autre Auteur l'avoit donnée, et si elle avoit été jouée par

d'autres Comédiens que ceux de la Troupe de Molière, qui par leur jeu

fesoient goûter au Bourgeois les choses les plus communes.

* * * * *

Molière, qui avoit acoutumé le Public à lui donner souvent des

nouveautez, hazarda son _Festin de Pierre_ le 15 de Février 1665. On en

jugea dans ce tems-là, comme on en juge en celui-ci. Et Molière eut la

prudence de ne point faire imprimer cette pièce; dont on fit dans le

tems une très-mauvaise Critique.

* * * * *

C'est une question souvent agitée dans les conversations, savoir si

Molière a maltraité les Médecins par humeur, ou par ressentiment. Voici

la solution de ce problème. Il logeoit chez un Médecin, dont la femme,

qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle

vouloit augmenter le loyer de la portion de maison qu'elle ocupoit.

Celle-ci qui croyoit encore trop honorer la femme du Médecin de loger

chez elle, ne daigna seulement pas l'écouter: de sorte que son

apartement fut loué à la Du-Parc; et on donna congé à la Molière. C'en

fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La

Du-Parc, pour se mettre bien avec sa nouvelle Hôtesse, lui donna un

billet de Comédie: celle-ci s'en servit avec joie parce qu'il ne lui

coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plutôt, que la

Molière envoya deux Gardes pour la faire sortir de l'Amphithéâtre; et se

donna le plaisir d'aller lui dire elle-même, que puisqu'elle la chassoit

de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu, où

elle étoit la maîtresse. La femme du Médecin, plus avare que susceptible

de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si

offençant causa de la rumeur: les maris prirent parti trop vivement: de

sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes

qui le touchoient, irrité contre le Médecin, pour se venger de lui, fit

en cinq jours de tems la Comédie de l'_Amour Médecin_, dont il fit un

divertissement pour le Roi le 15 de Septembre 1665, et qu'il représenta

à Paris le 22 du même mois. Cette pièce ne relevoit pas à la vérité le

mérite de son Auteur; Molière le sentit lui-même, puisqu'en la fesant

imprimer il prévient son Lecteur sur le peu de tems qu'il avoit employé

à la faire, et sur le peu de plaisir qu'elle peut faire à la lecture.

Depuis ce tems-là Molière n'a pas épargné les Médecins dans toutes les

ocasions qu'il en a pu amener, bonnes ou mauvaises. Il est vrai qu'il

avoit peu de confiance en leur savoir; et il ne se servoit d'eux que

fort rarement, n'aïant, à ce que l'on dit, jamais été saigné. Et l'on

raporte dans deux livres de remarques que Mr de Mauvilain, et lui,

étant à Versailles au dîner du Roi, Sa Majesté dit à Molière: «Voilà

donc votre Médecin? Que vous fait-il?--Sire,» répondit Molière, «nous

raisonnons ensemble; il m'ordonne des remèdes; je ne les fais point, et

je guéris.» On m'a assuré que Molière définissoit un Médecin: _un homme

que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade,

jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué_.

Cependant un Médecin du tems et de la connoissance de Molière veut lui

ôter l'honneur de cette heureuse définition, et il m'a assuré qu'il en

étoit l'Auteur. Mr de Mauvilain est le Médecin pour lequel Molière a

fait le troisième placet qui est à la tête de son _Tartuffe_, lorsqu'il

demanda au Roi un Canonicat de Vincennes pour le fils de ce Médecin.

* * * * *

Molière étoit continuellement ocupé du soin de rendre sa Troupe la

meilleure. Il avoit de bons Acteurs pour le Comique; mais il lui en

manquoit pour le sérieux, qui répondissent à la manière dont il vouloit

qu'il fut récité sur le Théâtre. Il se présenta une favorable ocasion de

remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avoit de faire du bien à

ceux qui le méritoient. Mr le Baron a toujours été de ces sujets

heureux qui touchent à la première vue. Je me flate qu'il ne trouvera

point mauvais que je dise comment il excita Molière à lui vouloir du

bien; c'est un des plus beaux endroits de la Vie d'un homme, dont la

mémoire doit lui être chère.

Un Organiste de Troie, nommé Raisin, fortement ocupé du désir de gagner

de l'argent, fit faire une épinette à trois claviers, longue à peu près

de trois piés, et large de deux et demi, avec un corps, dont la capacité

étoit le double plus grande que celles des épinettes ordinaires. Raisin

avoit quatre enfans, tous jolis, deux garçons, et deux filles; il leur

avoit apris à jouer de l'épinette. Quand il eut perfectionné son idée,

il quite son orgue, et vient à Paris avec sa femme, ses enfants et

l'épinette. Il obtint une permission de faire voir à la foire de Saint

Germain le petit spectacle qu'il avoit préparé. Son affiche, qui

promettoit un Prodige de méchanique, et d'obéissance dans une épinette,

lui atira du monde les premières fois suffisamment pour que le Public

fût averti que jamais on n'avoit vu une chose aussi étonnante que

l'épinette du Troyen. On va la voir en foule; tout le monde l'admire;

tout le monde en est surpris; et peu de personnes pouvoient deviner

l'artifice de cet instrument. D'abord le petit Raisin l'aîné, et sa

petite soeur Babet se metoient chacun à son clavier, et jouoient

ensemble une pièce, que le troisième clavier répétoit seul d'un bout à

l'autre, les deux enfants aïant les bras levés. Ensuite le père les

fesoit retirer, et prenoit une clef, avec laquelle il montoit cet

instrument, par le moyen d'une roue qui fesoit un vacarme terrible dans

le corps de la machine, comme s'il y avoit eu une multiplicité de roues,

possible et nécessaire pour exécuter ce qu'il lui alloit faire jouer. Il

la changeoit même souvent de place pour ôter tout soupçon. «Hé!

épinette,» disoit-il, à cet instrument quand tout étoit préparé,

«jouez-moi une telle courante.» Aussi-tôt l'obéissante épinette jouoit

cette pièce entière. Quelquefois Raisin l'interrompoit, en lui disant:

«Arrestez-vous, épinette.» S'il lui disoit de poursuivre la pièce, elle

la poursuivoit; d'en jouer une autre, elle la jouoit; de se taire, elle

se taisoit.

Tout Paris étoit ocupé de ce petit prodige; les esprits foibles

croyoient Raisin sorcier; les plus présomptueux ne pouvoient le deviner.

Cependant la foire valut plus de vingt mille livres à Raisin. Le bruit

de cette épinette alla jusqu'au Roi; Sa Majesté voulut la voir, et en

admira l'invention. Elle la fit passer dans l'apartement de la Reine,

pour lui donner un spectacle si nouveau. Mais Sa Majesté en fut tout

d'un coup effrayée; de sorte que le Roi ordonna sur le champ que l'on

ouvrît le corps de l'épinette, d'où l'on vit sortir un petit enfant de

cinq ans, beau comme un Ange. C'étoit Raisin le cadet, qui fut dans le

moment caressé de toute la Cour. Il étoit tems que le pauvre enfant

sortît de sa prison, où il étoit si mal à son aise depuis cinq ou six

heures, que l'épinette en avoit contracté une mauvaise odeur.

Quoique le secret de Raisin fût découvert, il ne laissa pas de former le

dessein de tirer encore parti de son épinette à la foire suivante. Dans

le tems il fait afficher, et il annonce le même spectacle que l'année

précédente; mais il promet de découvrir son secret, et d'acompagner son

épinette d'un petit divertissement. Cette foire fut aussi heureuse pour

Raisin que la première. Il commençoit son spectacle par sa machine,

ensuite de quoi les trois enfants dançoient une sarabande; ce qui étoit

suivi d'une Comédie que ces trois petites personnes, et quelques autres

dont Raisin avoit formé une Troupe, représentoient tant bien que mal.

Ils avoient deux petites pièces qu'ils fesoient rouler, _Tricassin

rival_, et l'_Andouille de Troie_. Cette Troupe prit le titre de

Comédiens de Monsieur le Dauphin, et elle se donna en spectacle avec

succès pendant du tems.

Je sais que cette Histoire n'est pas tout-à-fait de mon sujet; mais elle

m'a paru si singuliére, que je ne crois pas que l'on me sache mauvais

gré de l'avoir donnée. D'ailleurs on verra par la suite, qu'elle a du

rapport à quelques particularitez qui regardent Molière.

* * * * *

Pendant que cette nouvelle Troupe se fesoit valoir, le petit Baron étoit

en pension à Villejuif; et un Oncle, et une Tante ses Tuteurs avoient

déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui

avoit laissé, et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils

commençoient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivoient un

procès en son nom: leur Avocat, qui se nommoit Margane, aimoit beaucoup

à faire de méchans vers: une pièce de sa façon intitulée _la Nimphe

dodue_, qui couroit parmi le Peuple, fesoit assez connoître la mauvaise

disposition qu'il avoit pour la Poësie. Il demanda un jour à l'Oncle et

à la Tante de Baron ce qu'ils vouloient faire de leur pupille. «Nous ne

le savons point,» dirent-ils; «son inclination ne paroît pas encore:

cependant il récite continuellement des vers.--Et bien,» répondit

l'Avocat, «que ne le mettez-vous dans cette petite Troupe de Monsieur le

Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parens saisirent ce conseil plus par

envie de se deffaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste

de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avoit

apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la Troupe

de la Raisin, car son mari étoit mort alors. Cette femme fut ravie de

trouver un enfant qui étoit capable de remplir tout ce que l'on

souhaiteroit de lui: et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus

d'empressement, qu'elle y avoit été fortement incitée par un fameux

Médecin, qui étoit de Troie, et qui s'intéressant à l'établissement de

cette veuve, jugeoit que le petit Baron pouvoit y contribuer, étant fils

d'une des meilleures Comédiennes qui ait jamais été.

Le petit Baron parut sur le Théâtre de la Raisin avec tant

d'aplaudissement, qu'on le fut voir jouer avec plus d'empressement que

l'on n'en avoit eu à chercher l'épinette. Il étoit surprenant qu'un

enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de

la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le

fesoit.

La Raisin s'étoit établie après la foire proche du vieux Hôtel de

Guénégaud; et elle ne quita point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille

écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui seroit pas moins

favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle,

elle mangea ce qu'elle avoit d'argent avec un Gentil-homme de Monsieur

le Prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimoit à la fureur, et qui la

suivoit par tout; de sorte qu'en très-peu de tems sa Troupe fut réduite

dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la Comédie

à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits

Comédiens, et son Olivier.

Cette femme n'aïant aucune ressource, et connoissant l'humeur

bien-fesante de Molière, alla le prier de lui prêter son Théâtre pour

trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espéroit de faire

dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état.

Molière voulut bien lui acorder ce qu'elle lui demandoit. Le premier

jour fut plus heureux qu'elle ne se l'étoit promis; mais ceux qui

avoient entendu le petit Baron, en parlèrent si avantageusement, que le

second jour qu'il parut sur le Théâtre, le lieu étoit si rempli, que la

Raisin fit plus de mille écus.

Molière, qui étoit incommodé, n'avoit pu voir le petit Baron les deux

premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit

porter au Palais Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il

étoit. Les Comédiens de l'Hôtel de Bourgogne n'en avoient manqué aucune,

et ils n'étoient pas moins surpris du jeune Acteur, que l'étoit le

Public, sur tout la Du-Parc, qui le prit tout d'un coup en amitié; et

qui bien sérieusement avoit fait de grands préparatifs pour lui donner à

souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne sçavoit auquel entendre pour

recevoir les caresses qu'on lui fesoit, promit à cette Comédienne qu'il

iroit chez elle. Mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de

venir souper avec lui. C'étoit un maître et un oracle quand il parloit.

Et ces Comédiens avoient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui

dire qu'il étoit retenu; et la Du-Parc n'avoit garde de trouver mauvais

que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardoient tous ce bon

acueil, comme la fortune de Baron; qui ne fut pas plutôt arrivé chez

Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son Tailleur, pour

le faire habiller, (car il étoit en très-mauvais état) et il recommanda

au Tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le

lendemain matin. Molière interrogeoit et observoit continuellement le

jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir

plus de tems de connoître ses sentimens par la conversation, afin de

placer plus seurement le bien qu'il lui vouloit faire.

Le lendemain matin le Tailleur exact aporta sur les neuf à dix heures au

petit Baron un équipage tout complet. Il fut tout étonné, et fort aise

de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le Tailleur lui dit qu'il

falloit descendre dans l'apartement de Molière pour le remercier. «C'est

bien mon intention,» répondit le petit homme, «mais je ne crois pas

qu'il soit encore levé.» Le Tailleur l'aïant assuré du contraire, il

descendit, et fit un compliment de reconnoissance à Molière, qui en fut

très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait

acommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les

dépencer à ses plaisirs. Tout cela étoit un rêve pour un enfant de douze

ans, qui étoit depuis long-tems entre les mains de gens durs, avec

lesquels il avoit souffert, et il étoit dangereux et triste qu'avec les

favorables dispositions qu'il avoit pour le Théâtre, il restât en de si

mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière. Il

s'aplaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui

paroissoit avoir toutes les qualitez nécessaires pour profiter du soin

qu'il vouloit prendre de lui; il n'avoit garde d'ailleurs, à le prendre

du côté du bon esprit, de manquer une ocasion si favorable d'assurer sa

Troupe, en y fesant entrer le petit Baron.

Molière lui demanda ce que sincérement il souhaiteroit le plus

alors?--«D'être avec vous le reste de mes jours,» lui répondit Baron,

«pour vous marquer ma vive reconnoissance de toutes les bontez que vous

avez pour moi.--Eh! bien,» lui dit Molière, «c'est une chose faite, le

Roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la Troupe où vous

êtes.» Molière, qui s'étoit levé dès quatre heures du matin, avoit été à

S. Germain suplier sa Majesté de lui acorder cette grace, et l'ordre

avoit été expédié sur le champ.

La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur; animée par son

Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de

Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendoit

son Acteur elle alloit lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit

à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup

de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et

elle se jeta aux piés de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de

lui rendre son Acteur; et lui exposant la misère où elle alloit être

réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenoit.--«Comment

voulez-vous que je fasse?» lui dit-il; «le Roi veut que je le retire de

votre Troupe; voilà son ordre.» La Raisin voyant qu'il n'y avoit plus

d'espérance, pria Molière de lui acorder du moins que le petit Baron

jouât encore trois jours dans sa Troupe.--«Non-seulement trois,»

répondit Molière, «mais huit; à condition pourtant qu'il n'ira point

chez vous, et que je le ferai toujours acompagner par un homme qui le

ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme,

et Olivier, ne séduisissent l'esprit du jeune homme pour le faire

retourner avec eux. Il fallut bien que la Raisin en passât par là; mais

ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut

faire un établissement près de l'Hôtel de Bourgogne; mais dont le

détail, et le succès ne regardent point mon sujet.

Molière, qui aimoit les bonnes moeurs, n'eut pas moins d'attention à

former celles de Baron, que s'il eût été son propre fils: il cultiva

avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avoit pour la

déclamation. Le Public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection

il l'a élevé. Mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous a

fait voir qu'il a sçu profiter des leçons d'un si grand Maître. Qui,

depuis sa mort, a soutenu plus seurement le Théâtre comique, que

Monsieur Baron?

* * * * *

Le Roi se plaisoit tellement aux divertissements fréquents que la Troupe

de Molière lui donnoit, qu'au mois d'Août 1665, Sa Majesté jugea à

propos de la fixer tout-à-fait à son service, en lui donnant une pension

de sept mille livres. Elle prit alors le titre de la Troupe du Roi,

qu'elle a toujours conservé depuis, et elle étoit de toutes les fêtes

qui se fesoient par tout où étoit Sa Majesté.

Molière de son côté n'épargnoit ni soins, ni veilles pour soutenir, et

augmenter la réputation qu'il s'étoit acquise, et pour répondre aux

bontez que le Roi avoit pour lui. Il consultoit ses amis; il examinoit

avec atention ce qu'il travailloit; on sait même que lorsqu'il vouloit

que quelque Scène prît le Peuple des Spectateurs, comme les autres, il

la lisoit à sa servante pour voir si elle en seroit touchée. Cependant

il ne saisissoit pas toujours le Public d'abord; il l'éprouva dans son

_Avare_. A peine fut-il représenté sept fois. La prose dérouta ce

Public. «Comment!» disoit Monsieur le Duc de ..., «Molière est-il fou,

et nous prend-il pour des benests, de nous faire essuyer cinq Actes de

prose? A-t-on jamais vu plus d'extravagance? Le moyen d'être diverti par

de la prose!» Mais Molière fut bien vengé de ce Public injuste et

ignorant quelques années après: il donna son _Avare_ pour la seconde

fois le 9e Septembre 1668. On y fut en foule, et il fut joué presque

toute l'année; tant il est vrai que le Public goûte rarement les bonnes

choses quand il est dépaysé. Cinq Actes de prose l'avoient révolté la

première fois; mais la lecture et la réflexion l'avoient ramené, et il

fut voir avec empressement une pièce qu'il avoit méprisée dans les

commencemens.

* * * * *

Cependant ces jugemens injustes et de cabale, et la situation domestique

où se trouvoit Molière, ne laissoient pas de le troubler, quelque

heureux qu'il fût du côté de son Prince, et de celui de ses amis. Son

mariage diminua l'amitié que la Béjart avoit pour lui auparavant, au

lieu de la cimenter: de manière qu'il voyoit bien que sa belle-mère ne

l'aimoit plus, et il s'imaginoit que sa femme étoit prête à le haïr.

L'esprit de ces deux femmes étoit tellement oposé à celui de Molière

qu'à moins de s'assujetir à leur conduite, et à leur humeur, il ne

devoit pas compter de jouir d'aucuns momens agréables avec elles. Le

bien que Molière fesoit à Baron déplaisoit à sa femme: sans se mettre en

peine de répondre à l'amitié qu'elle vouloit exiger de son mari, elle ne

pouvoit souffrir qu'il eût de la bonté pour cet enfant, qui de son côté

à treize ans n'avoit pas toute la prudence nécessaire, pour se gouverner

avec une femme, pour qui il devoit avoir des égards. Il se voyoit aimé

du mari; necessaire même à ses spectacles, caressé de toute la Cour, il

s'embarassoit fort peu de plaire, ou non à la Molière: elle ne le

négligeoit pas moins; elle s'échapa même un jour de lui donner un

soufflet sur un sujet assez léger. Le jeune homme en fut si vivement

piqué qu'il se retira de chez Molière: il crut son honneur intéressé

d'avoir été batu par une femme. Voilà de la rumeur dans la maison.

«Est-il possible,» dit Molière à son Épouse, «que vous ayez eu

l'imprudence de fraper un enfant aussi sensible que vous connoissez

celui-là; et encore dans un tems où il est chargé d'un rolle de six cens

vers dans la pièce que nous devons représenter incessamment devant le

Roi?» On donna beaucoup de mauvaises raisons, piquantes même, ausquelles

Molière prit le parti de ne point répondre; il se retrancha à tâcher

d'adoucir le jeune homme, qui s'étoit sauvé chez la Raisin. Rien ne

pouvoit le ramener, il étoit trop irrité; cependant il promit qu'il

représenteroit son rolle; mais qu'il ne rentreroit point chez Molière.

En effet il eut la hardiesse de demander au Roi à Saint Germain la

permission de se retirer. Et incapable de réflexion, il se remit dans la

Troupe de la Raisin, qui l'avoit excité à tenir ferme dans son

ressentiment.

Cette femme prit la résolution de courir la Province avec sa Troupe, qui

réussit assez par tout à cause de son Acteur. Mais elle se dérangea par

la suite. Il s'en forma une meilleure, dans laquelle étoit Mademoiselle

de Beauval: Baron jugea à propos de s'y metre. Cependant il étoit

toujours ocupé de Molière; l'âge, le changement lui fesoient sentir la

reconnoissance qu'il lui devoit, et le tort qu'il avoit eu de le quiter.

Il ne cachoit point ces sentimens, et il disoit publiquement qu'il ne

chercheoit point à se remettre avec lui, parce qu'il s'en reconnoissoit

indigne. Ces discours furent raportés à Molière; il en fut bien aise; et

ne pouvant tenir contre l'envie qu'il avoit de faire revenir ce jeune

homme dans sa Troupe, qui en avoit besoin, il lui écrivit à Dijon une

lettre très-touchante; et comme s'il avoit été assuré que Baron

adhéreroit à sa priére, et répondroit au bien qu'il lui fesoit, il lui

envoya un nouvel ordre du Roi, et lui marqua de prendre la poste pour se

rendre plus promtement auprès de lui.

Molière avoit souffert de l'absence de Baron; l'éducation de ce jeune

homme l'amusoit dans ses momens de relâche; les chagrins de famille

augmentoient tous les jours chez lui. Il ne pouvoit pas toujours

travailler, ni être avec ses amis pour s'en distraire. D'ailleurs il

n'aimoit pas le nombre, ni la gêne, il n'avoit rien pour s'amuser et

s'étourdir sur ses déplaisirs. Sa plus douloureuse réflexion étoit,

qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on

eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit, et plus

paisible. Ainsi il regardoit le retour de Baron comme un amusement

famillier, avec lequel il pourroit avec plus de satisfaction mener une

vie tranquile, conforme à sa santé et à ses principes, débarassé de cet

atirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus

souvent par leur présence importune les momens les plus agréables de

notre vie.

Baron ne fut pas moins vif que Molière sur les sentimens du retour: il

part aussi-tôt qu'il eut reçu la lettre: et Molière ocupé du plaisir de

revoir son jeune Acteur quelques momens plutôt, fut l'atendre à la porte

Saint Victor le jour qu'il devoit arriver. Mais il ne le reconnut point.

Le grand air de la campagne et la course l'avoient tellement harrassé et

défiguré, qu'il le laissa passer sans le reconnoître, et il revint chez

lui tout triste après avoir bien atendu. Il fut agréablement surpris d'y

trouver Baron, qui ne put metre en oeuvre un beau compliment qu'il avoit

composé en chemin; la joie de revoir son bien-faiteur lui ôta la parole.

Molière demanda à Baron s'il avoit de l'argent. Il lui répondit qu'il

n'en avoit que ce qui étoit resté de répandu dans sa poche; parce qu'il

avoit oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée;

qu'il s'en étoit aperçu à quelques postes; mais que l'empressement qu'il

avoit de le revoir ne lui avoit pas permis de retourner sur ses pas pour

chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché, et

reconnoissant. Il l'envoya à la Comédie, avec ordre de s'enveloper

tellement dans son manteau que personne ne pût le reconnoître; parce

qu'il n'étoit pas habillé, quoique fort proprement, à la phantaisie d'un

homme qui en fesoit l'agrément de ses spectacles; Molière n'oublia rien

pour le remetre dans son lustre. Il reprit la même atention qu'il avoit

eue pour lui dans les commencemens: et l'on ne peut s'imaginer avec quel

soin il s'apliquoit à le former dans les moeurs, comme dans sa

profession. En voici un exemple qui fait un des plus beaux traits de sa

vie.

* * * * *

Un homme, dont le nom de famille étoit Mignot, et Mondorge celui de

Comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution

d'aller à Hauteüil, où Molière avoit une maison, et où il étoit

actuellement, pour tâcher d'en tirer quelque secours, pour les besoins

pressans d'une famille qui étoit dans une misère affreuse. Baron, à qui

ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément; car ce pauvre Comédien

fesoit le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il

savoit être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente

nécessité où il étoit lui avoit fait prendre le parti de recourir à lui,

pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille;

qu'il avoit été le camarade de Mr de Molière en Languedoc; et qu'il ne

doutoit pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron vouloit bien

s'intéresser pour lui.

Baron monta dans l'apartement de Molière, et lui rendit le discours de

Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rapeller

désagréablement à un homme fort riche, l'idée d'un camarade fort gueux.

«Il est vrai que nous avons joué la Comédie ensemble,» dit Molière, «et

c'est un fort honneste homme; je suis fâché que ses petites affaires

soient en si mauvais état. Que croyez-vous,» ajouta-t-il, «que je lui

doive donner?» Baron se deffendit de fixer le plaisir que Molière

vouloit faire à Mondorge, qui pendant que l'on décidoit sur le secours

dont il avoit besoin, dévoroit dans la cuisine, où Baron lui avoit fait

donner à manger.--«Non,» répondit Molière, «je veux que vous déterminiez

ce que je dois lui donner.» Baron ne pouvant s'en deffendre, statua sur

quatre pistoles, qu'il croyoit suffisantes pour donner à Mondorge la

facilité de joindre une Troupe.--«Eh bien, je vais lui donner quatre

pistoles pour moi,» dit Molière à Baron, «puisque vous le jugez à

propos: mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je

veux qu'il connoisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service

que je lui rens. J'ai aussi,» ajoute-t-il, «un habit de Théâtre, dont je

crois que je n'aurai plus de besoin, qu'on le lui donne; le pauvre homme

y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que

Molière donnoit avec tant de plaisir, lui avoit coûté deux mille cinq

cens livres, et il étoit presque tout neuf. Il assaisonna ce présent

d'un bon acueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'étoit pas atendu à tant

de libéralité.

* * * * *

Quoique la Troupe de Molière fût suivie, elle ne laissa pas de languir

pendant quelque tems par le retour de Scaramouche. Ce Comédien, après

avoir gagné une somme assez considérable pour se faire dix ou douze

mille livres de rente, qu'il avoit placées à Florence, lieu de sa

naissance, fit dessein d'aller s'y établir. Il commença par y envoyer sa

femme, et ses enfans; et quelque tems après il demanda au Roi la

permission de se retirer en son Pays. Sa Majesté voulut bien la lui

acorder; mais elle lui dit en même-tems qu'il ne falloit pas espérer de

retour. Scaramouche, qui ne comptoit pas de revenir, ne fit aucune

atention à ce que le Roi lui avoit dit: il avoit de quoi se passer du

Théâtre. Il part; mais il trouva chez lui une femme et des enfans

rebelles, qui le reçurent non-seulement comme un étranger, mais encore

qui le maltraitèrent. Il fut batu plusieurs fois par sa femme, aidée de

ses enfans, qui ne voulaient point partager avec lui la jouissance du

bien qu'il avoit gagné, et ce mauvais traitement alla si loin, qu'il ne

put y résister: de manière qu'il fit solliciter fortement son retour en

France, pour se délivrer de la triste situation où il étoit en Italie.

Le Roi eut la bonté de lui permettre de revenir. Paris l'avoit trouvé

fort à redire; et son retour réjouit toute la Ville. On alla avec

empressement à la Comédie Italienne pendant plus de six mois, pour

revoir Scaramouche: la Troupe de Molière fut négligée pendant tout ce

tems-là; elle ne gagnoit rien; et les Comédiens étoient prêts à se

révolter contre leur Chef. Ils n'avoient point encore Baron pour

rapeller le Public; et l'on ne parloit pas de son retour. Enfin ces

Comédiens injustes murmuroient hautement contre Molière, et lui

reprochoient qu'il laissoit languir leur Théâtre. «Pourquoi,» lui

disoient-ils, «ne faites-vous pas des ouvrages qui nous soutiennent?

Faut-il que ces Farceurs d'Italiens nous enlèvent tout Paris?» En un mot

la troupe étoit un peu dérangée, et chacun des Acteurs méditoit de

prendre son parti. Molière étoit lui-même embarassé comment il les

ramèneroit; et à la fin fatigué des discours de ses Comédiens, il dit à

la Du-Parc, et à la Béjart, qui le tourmentoient le plus, qu'il ne

savoit qu'un moyen pour l'emporter sur Scaramouche, et gagner bien de

l'argent: que c'étoit d'aller bien loin pour quelque tems, pour s'en

revenir comme ce Comédien; mais il ajouta qu'il n'étoit ni en pouvoir,

ni dans le dessein d'exécuter ce moyen, qui étoit trop long; mais

qu'elles étoient les maîtresses de s'en servir. Après s'être moqué

d'elles, il leur dit sérieusement que Scaramouche ne seroit pas toujours

couru avec ce même empressement: qu'on se lassoit des bonnes choses,

comme des mauvaises, et qu'ils auroient leur tour. Ce qui arriva aussi

par la première pièce que donna Molière.

* * * * *

Ce n'est pas là le seul désagrément que Molière ait eu avec ses

Comédiens: l'avidité du gain étouffoit bien souvent leur reconnoissance,

et ils le harcelloient toujours pour demander des graces au Roi. Les

Mousquetaires, les Gardes-du-Corps, les Gendarmes, et les Chevaux-Légers

entroient à la Comédie sans payer: et le Parterre en étoit toujours

rempli: de sorte que les Comédiens pressèrent Molière d'obtenir de Sa

Majesté un Ordre pour qu'aucune personne de sa Maison n'entrât à la

Comédie sans payer. Le Roi le lui acorda. Mais ces Messieurs ne

trouvèrent pas bon que les Comédiens leur fissent imposer une loi si

dure; et ils prirent pour un affront qu'ils eussent eu la hardiesse de

le demander: les plus mutins s'ameutèrent; et ils résolurent de forcer

l'entrée. Ils furent en troupe à la Comédie. Ils ataquent brusquement

les Gens qui gardoient les portes. Le Portier se deffendit pendant

quelque tems; mais enfin étant obligé de céder au nombre, il leur jeta

son épée, se persuadant qu'étant desarmé, ils ne le tueroient pas: le

pauvre homme se trompa. Ces furieux, outrés de la résistance qu'il avoit

faite, le percèrent de cent coups d'épée: et chacun d'eux en entrant lui

donnoit le sien. Ils cherchoient toute la Troupe pour lui faire éprouver

le même traitement qu'aux gens qui avoient voulu soutenir la porte. Mais

Béjart, qui étoit habillé en vieillard pour la pièce qu'on alloit jouer,

se présenta sur le Théâtre. «Eh! Messieurs,» leur dit-il, «épargnez du

moins un pauvre Vieillard de soixante-quinze ans, qui n'a plus que

quelques jours à vivre.» Le compliment de ce jeune Comédien, qui avoit

profité de son habillement pour parler à ces mutins, calma leur fureur.

Molière leur parla aussi très-vivement sur l'ordre du Roi. De sorte que

refléchissant sur la faute qu'ils venoient de faire, ils se retirèrent.

Le bruit, et les cris avoient causé une allarme terrible dans la Troupe;

les femmes croyoient être mortes: chacun cherchoit à se sauver, sur tout

Hubert et sa femme, qui avoient fait un trou dans le mur du Palais

Royal. Le mari voulut passer le premier; mais parce que le trou n'étoit

pas assez ouvert, il ne passa que la tête et les épaules; jamais le

reste ne put suivre. On avoit beau le tirer de dedans le Palais Royal,

rien n'avançoit; et il crioit comme un forcené par le mal qu'on lui

fesoit, et dans la peur qu'il avoit que quelque Gendarme ne lui donnât

un coup d'épée dans le derrière. Mais le tumulte s'étant apaisé, il en

fut quite pour la peur; et l'on agrandit le trou pour le retirer de la

torture où il étoit.

Quand tout ce vacarme fut passé la Troupe tint conseil, pour prendre une

résolution dans une occasion si périlleuse. «Vous ne m'avez point donné

de repos,» dit Molière à l'Assemblée, que je n'aie importuné le Roi pour

avoir l'ordre, qui nous a mis tous à deux doigts de notre perte; il est

question présentement de voir, ce que nous avons à faire.» Hubert

vouloit qu'on laissât toujours entrer la maison du Roi, tant il

apréhendoit une seconde rumeur. Plusieurs autres, qui ne craignoient pas

moins que lui, furent de même avis. Mais Molière, qui étoit ferme dans

ses résolutions, leur dit que puisque le Roi avoit daigné leur acorder

cet ordre, il falloit en pousser l'exécution jusques au bout, si Sa

Majesté le jugeoit à propos: et «je pars dans ce moment,» leur dit-il,

«pour l'en informer.» Ce dessein ne plut nullement à Hubert, qui

trembloit encore.

Quand le Roi fut instruit de ce désordre, Sa Majesté ordonna aux

Commandans des Corps qui l'avoient fait, de les faire metre sous les

armes le lendemain, pour connoître et faire punir les plus coupables, et

pour leur réitérer ses deffenses d'entrer à la Comédie sans payer.

Molière, qui aimoit fort la harangue, fut en faire une à la tête des

Gendarmes; et leur dit que ce n'étoit point pour eux, ni pour les autres

personnes qui composoient la Maison du Roi, qu'il avoit demandé à Sa

Majesté un ordre pour les empêcher d'entrer à la Comédie: que la Troupe

seroit toujours ravie de les recevoir quand ils voudroient les honorer

de leur présence. Mais qu'il y avoit un nombre infini de malheureux qui

tous les jours abusant de leur nom, et de la bandolière de Messieurs les

Gardes-du-Corps, venoient remplir le Parterre, et ôter injustement à la

Troupe le gain qu'elle devoit faire. Qu'il ne croyoit pas que des

Gentilshommes qui avoient l'honneur de servir le Roi dûssent favoriser

ces misérables contre les Comédiens de Sa Majesté. Que d'entrer à la

Comédie sans payer n'étoit point une prérogative que des personnes de

leur caractère dûssent si fort ambitionner, jusqu'à répandre du sang

pour se la conserver. Qu'il falloit laisser ce petit avantage aux

Auteurs, et aux Personnes, qui n'aïant pas le moyen de dépenser quinze

sols, ne voyoient le spectacle que par charité, s'il m'est permis,

dit-il, de parler de la sorte. Ce discours fit tout l'effet que Molière

s'étoit promis; et depuis ce tems-là la Maison du Roi n'est point entrée

à la Comédie sans payer.

* * * * *

Quelque tems après le retour de Baron, on joua une pièce intitulée

_Dom-Quixote_ (je n'ai pu savoir de quel Auteur). On l'avoit prise dans

le tems que Dom-Quixote installe Sancho-Pança dans son Gouvernement.

Molière fesoit Sancho: et comme il devoit paroître sur le Théâtre monté

sur un Ane, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le

moment que la Scène le demanderoit. Mais l'Ane, qui ne savoit point le

rolle par coeur, n'observa point ce moment; et dès qu'il fut dans la

coulisse il voulut entrer, quelques efforts que Molière employât pour

qu'il n'en fît rien. Sancho tiroit le licou de toute sa force; l'Ane

n'obéissoit point; il vouloit absolument paroître. Molière apelloit:

«Baron, la Forest, à moi! ce maudit Ane veut entrer.» La Forest étoit

une servante qui fesoit alors tout son domestique, quoiqu'il eût près de

trente mille livres de rente. Cette femme étoit dans la coulisse oposée,

d'où elle ne pouvoit passer par-dessus le Théâtre pour arrêter l'Ane; et

elle rioit de tout son coeur de voir son maître renversé sur le derrière

de cet animal, tant il metoit de force à tirer son licou, pour le

retenir. Enfin, destitué de tout secours, et désespérant de pouvoir

vaincre l'opiniâtreté de son Ane, il prit le parti de se retenir aux

ailes du Théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour

aller faire telle Scène qu'il jugeroit à propos. Quand on fait réflexion

au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite, et de sa

conversation, il est risible que ce Philosophe fût exposé à de pareilles

avantures, et prît sur lui les Personnages les plus comiques. Il est

vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et si ce n'avoit été

l'attachement inviolable qu'il avoit pour les plaisirs du Roi, il auroit

tout quité pour vivre dans une molesse philosophique, dont son

domestique, son travail, et sa Troupe l'empêchoient de jouir. Il y avoit

d'autant plus d'inclination qu'il étoit devenu très-valétudinaire, et il

étoit réduit à ne vivre que de lait. Une toux qu'il avoit négligée, lui

avoit causé une fluxion sur la poitrine, avec un crachement de sang,

dont il étoit resté incommodé; de sorte qu'il fut obligé de se mettre au

lait pour se racommoder, et pour être en état de continuer son travail.

Il observa ce régime presque le reste de ses jours. De manière qu'il

n'avoit plus de satisfaction que par l'estime dont le Roi l'honoroit, et

du côté de ses amis. Il en avoit de choisis, à qui il ouvroit souvent

son coeur.

* * * * *

L'amitié qu'ils avoient formée dès le Collége, Chapelle et lui, dura

jusqu'au dernier moment. Cependant celui-là n'étoit pas un ami consolant

pour Molière, il étoit trop dissipé; il aimoit véritablement, mais il

n'étoit point capable de rendre de ces devoirs empressés qui réveillent

l'amitié. Il avoit pourtant un apartement chez Molière à Hauteuil, où il

alloit fort souvent; mais c'étoit plus pour se réjouir, que pour entrer

dans le sérieux. C'étoit un de ces génies supérieurs et réjouissans, que

l'on annonçoit six mois avant que de le pouvoir donner pendant un repas.

Mais pour être trop à tout le monde, il n'étoit point assez à un

véritable ami: de sorte que Molière s'en fit deux plus solides dans la

personne de Mrs Rohault et Mignard, qui le dédommageoient de tous les

chagrins qu'il avoit d'ailleurs. C'étoit à ces deux Messieurs qu'il se

livroit sans réserve. «Ne me plaignez-vous pas,» leur disoit-il un jour,

«d'être d'une profession, et dans une situation si oposées aux

sentimens, et à l'humeur que j'ai présentement? J'aime la vie tranquile;

et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et

turbulens, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencemens, et

ausquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec

toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas

laissé de tomber dans le désordre où tous ceux qui se marient sans

réflexion ont acoutumé de tomber.--Oh! oh!» dit Mr Rohaut.--«Oui, mon

cher Monsieur Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes,»

ajouta Molière, «et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que

j'étois trop austère, pour une société domestique. J'ai cru que ma femme

devoit assujétir ses manières à sa vertu, et à mes intentions; et je

sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus

malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de

l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire

valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en

plains. Cette femme cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut

jouir agréablement de la vie; elle va son chemin: et assurée par son

innocence, elle dédaigne de s'assujétir aux précautions que je lui

demande. Je prens cette négligence pour du mépris; je voudrois des

marques d'amitié pour croire que l'on en a pour moi, et que l'on eût

plus de justesse dans sa conduite pour que j'eusse l'esprit tranquille.

Mais ma femme, toujours égale, et libre dans la sienne, qui seroit

exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le

suis, me laisse impitoyablement dans mes peines; et ocupée seulement du

désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de

dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois

jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois pour m'étourdir

sur mes chagrins et sur mon inquiétude! Mais vos ocupations

indispensables, et les miennes m'ôtent cette satisfaction.» Mr Rohaut

étala à Molière toutes les maximes d'une saine Philosophie pour lui

faire entendre qu'il avoit tort de s'abandonner à ses déplaisirs.--«Eh!»

lui répondit Molière, «je ne saurois être Philosophe avec une femme

aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez

encore de plus mauvais quarts d'heure.»

Chapelle n'entroit pas si intimement dans les plaintes de Molière, il

étoit contrariant avec lui, et il s'ocupoit beaucoup plus de l'esprit et

de l'enjouement, que du coeur, et des affaires domestiques, quoique ce

fût un très-honnête homme. Il aimoit tellement le plaisir qu'il s'en

étoit fait une habitude. Mais Molière ne pouvoit plus lui répondre de ce

côté-là, à cause de son incommodité. Ainsi quand Chapelle vouloit se

réjouir à Hauteuil, il y menoit des Convives pour lui tenir tête; et il

n'y avoit personne qui ne se fît un plaisir de le suivre. Connoître

Molière étoit un mérite que l'on chercheoit à se donner avec

empressement: d'ailleurs Mr de Chapelle soutenoit sa table avec

honneur. Il fit un jour partie avec Mrs de J..., de N..., et de L...,

pour aller se réjouir à Hauteuil avec leur ami. «Nous venons souper avec

vous,» dirent-ils à Molière.--«J'en aurois», dit-il, «plus de plaisir si

je pouvois vous tenir compagnie; mais ma santé ne me le permetant pas,

je laisse à Mr de Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il

pourra.» Ils aimoient trop Molière pour le contraindre; mais ils lui

demandèrent du moins Baron.--«Messieurs,» leur répondit Molière, je vous

vois en humeur de vous divertir toute la nuit; le moïen que cet enfant

puisse tenir? il en seroit incommodé, je vous prie de le laisser.--Oh

parbleu,» dit Mr de L..., «la fête ne seroit pas bonne sans lui, et

vous nous le donnerez.» Il falut l'abandonner: et Molière prit son lait

devant eux, et s'alla coucher.

La Vie de M. de Molière Réimpression de l'édition originale (Paris, 1705) et des pièces annexes · 第 5 / 17 题