AU PEUPLE FRANÇAIS!

La défection du duc de Castiglione livra Lyon sans défense à nos

ennemis. L'armée dont je lui avais confié le commandement était,

par le nombre de ses bataillons, la bravoure et le patriotisme des

troupes qui la composaient, en état de battre le corps d'armée

Autrichien qui lui était opposé, et d'arriver sur les derrières du

flanc gauche de l'armée ennemie qui menaçait Paris.

Les victoires de Champ-Aubert, de Montmirail, de Château-Thierry,

de Vauchamp, de Mormane, de Montereau, de Craone, de Rheims,

d'Arcy-sur-Aube et de St.-Dizier; l'insurrection des braves paysans

de la Lorraine, de la Champagne, de l'Alsace, de la Franche-Comté

et de la Bourgogne, et la position que j'avais prise sur les

derrières de l'armée ennemie, en la séparant de ses magasins, de

ses parcs de réserve, de ses convois et de tous ses équipages,

l'avaient placée dans une situation désespérée. Les Français ne

furent jamais sur le point d'être plus puissans, et l'élite de

l'armée ennemie était perdue sans ressource; elle eût trouvé son

tombeau dans ces vastes contrées qu'elle avait si impitoyablement

saccagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la capitale

et désorganisa l'armée. La conduite inattendue de ces deux

généraux, qui trahirent à la fois leur patrie, leur prince et leur

bienfaiteur, changea le destin de la guerre; la situation de

l'ennemi était telle qu'à la fin de l'affaire qui eut lieu devant

Paris, il était sans munitions, par la séparation de ses parcs de

réserve[45].

Dans ces nouvelles et grandes circonstances, mon coeur fut déchiré,

mais mon âme resta inébranlable; je ne consultai que l'intérêt de

la patrie, je m'exilai sur un rocher au milieu des mers: ma vie

vous était et devait encore vous être utile. Je ne permis pas que

le grand nombre de citoyens qui voulaient m'accompagner,

partageassent mon sort; je crus leur présence utile à la France, et

je n'emmenai avec moi qu'une poignée de braves, nécessaires à ma

garde.

Élevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous

est illégitime. Depuis vingt-cinq ans, la France a de nouveaux

intérêts, de nouvelles institutions, une nouvelle gloire, qui ne

peuvent être garantis que par un gouvernement national et par une

dynastie née dans ces nouvelles circonstances. Un prince qui

régnerait sur vous, qui serait assis sur mon trône par la force des

mêmes armées qui ont ravagé notre territoire, chercherait en vain à

s'étayer des principes du droit féodal; il ne pourrait assurer

l'honneur et les droits que d'un petit nombre d'individus ennemis

du peuple, qui depuis vingt-cinq ans les a condamnés dans toutes

nos assemblées nationales. Votre tranquillité intérieure et votre

considération extérieure seraient perdues à jamais.

Français! dans mon exil j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; vous

réclamez ce gouvernement de votre choix, qui seul est légitime:

vous accusiez mon long sommeil; vous me reprochiez de sacrifier à

mon repos les grands intérêts de la patrie.

J'ai traversé les mers, au milieu des périls de toute espèce;

j'arrive parmi vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout

ce que des individus ont fait, écrit, ou dit depuis la prise de

Paris, je l'ignorerai toujours; cela n'influera en rien sur le

souvenir que je conserve des services importans qu'ils ont rendus;

car il est des événemens d'une telle nature qu'ils sont au-dessus

de l'organisation humaine.

Français! il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui

n'ait eu le droit de se soustraire et ne se soit soustraite au

déshonneur d'obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément

victorieux. Lorsque Charles VII rentra dans Paris et renversa le

trône éphémère de Henri VI, il reconnut tenir son trône de la

vaillance de ses braves, et non du prince régent d'Angleterre.

C'est aussi à vous seuls et aux braves de l'armée, que je fais et

ferai toujours gloire de tout devoir.

Signé, NAPOLÉON.

Par l'Empereur:

Le grand maréchal, faisant fonctions de major-général de la grande

armée.

Signé, BERTRAND.

L'Empereur, en dictant ces proclamations, paraissait animé de la plus

profonde indignation. Il semblait avoir sous les yeux les généraux qu'il

accusait d'avoir livré la France, et les ennemis qui l'avaient

subjuguée. Il répétait sans cesse les noms de Marmont, d'Augereau; et

toujours ils étaient accompagnés de menaces et d'épithètes analogues à

l'idée qu'il avait conçu de leur trahison.

Quand les proclamations furent transcrites, l'Empereur en fit donner

lecture à haute voix, et engagea tous ceux qui savaient bien écrire à en

faire des copies. En un instant, les bancs, les tambours servirent de

tables; et soldats, marins et officiers se mirent gaiement à l'ouvrage.

Au bout d'un certain tems, Sa Majesté dit aux officiers qui

l'entouraient: «Maintenant, Messieurs, il faut à votre tour parler à

l'armée; il faut lui apprendre ce que la France attend d'elle dans les

grandes circonstances où nous allons nous trouver; allons, Bertrand, la

plume en main.» Le grand maréchal s'excusa. L'Empereur alors reprit la

parole, et dicta, sans s'arrêter, une adresse aux généraux, officiers et

soldats de l'armée, dans laquelle la garde impériale les conjurait, au

nom de la patrie et de l'honneur, de secouer le joug des Bourbons.

SOLDATS, leur disait-elle, la générale bat, et nous marchons;

courez aux armes, venez nous joindre, joindre votre Empereur et vos

aigles.

Et si ces hommes aujourd'hui si arrogans, et qui ont toujours fui à

l'aspect de nos armes, osent nous attendre, quelle plus belle

occasion de verser notre sang, et de chanter l'hymne de la

victoire!

Soldats des septième, huitième et dix-neuvième divisions

militaires; garnison d'Antibes, de Toulon, de Marseille; officiers

en retraite, vétérans, de nos armées, vous êtes appelés à l'honneur

de donner le premier exemple; venez avec nous conquérir le trône,

palladium de nos droits; et que la postérité dise un jour: les

étrangers, secondés par des traîtres, avaient imposé un joug

honteux à la France, les braves se sont levés, et les ennemis du

peuple, de l'armée, ont disparu et sont rentrés dans le néant.

Cette adresse était à peine achevée, qu'on aperçut au loin les côtes

d'Antibes. Aussitôt l'Empereur et ses braves saluèrent la terre de la

patrie des cris de _Vive la France! Vivent les Français!_ et reprirent

au même instant la cocarde tricolore[46].

Le 1er Mars, à trois heures, on entra dans le golfe Juan. Le Général

Drouot et un certain nombre d'officiers et de soldats, montés sur la

félouque la _Caroline_, abordèrent avant l'Empereur qui se trouvait à

une assez grande distance du rivage. Au moment même, ils aperçurent à la

droite un gros navire qui leur parut (à tort) se diriger à toutes voiles

sur le brick; ils furent subitement saisis de la plus violente

inquiétude; ils allaient et venaient, témoignant, par leurs gestes et

leurs pas précipités, l'émotion et la crainte dont ils étaient agités.

Le Général Drouot ordonna de décharger la _Caroline_ et de voler à la

rencontre du brick; en un instant, canons, affûts, caissons, bagages,

tout fut jeté sur le sable, et déjà les grenadiers et les braves marins

de la garde faisaient force de rames, lorsque des acclamations parties

du brick vinrent frapper leurs oreilles et leurs regards éperdus.

C'était l'Empereur: soit prudence, soit impatience, il était descendu

dans un simple canot. Les alarmes cessèrent, et les grenadiers, les bras

tendus vers lui, l'accueillirent au milieu des plus touchantes

démonstrations de dévouement et de joie. À cinq heures, il mit pied à

terre: je lui ai entendu dire qu'il n'éprouva jamais une émotion aussi

profonde.

Son bivouac fut établi dans un champ entouré d'oliviers: «Voilà, dit-il,

un heureux présage; puisse-t-il se réaliser!»

On aperçut quelques paysans; l'Empereur les fit appeler, et les

interrogea. L'un d'eux avait servi autrefois sous ses ordres; il

reconnut son ancien général et ne voulut plus le quitter. Napoléon, se

tournant du côté du Grand Maréchal, lui dit en riant: «Eh bien!

Bertrand, voilà déjà du renfort.» Il passa la soirée à causer et à rire

familièrement avec ses généraux et les officiers de sa maison. «Je vois

d'ici, disait-il, la peur que je vais faire aux Bourbons, et l'embarras

dans lequel vont se trouver tous ceux qui m'ont tourné le dos.» Puis,

continuant à badiner sur le même sujet, il définit, avec sa sagacité

ordinaire, le caractère des Maréchaux et des grands personnages qui

l'avaient servi autrefois, et s'amusa beaucoup des efforts qu'ils

allaient faire _pour sauver les apparences_, et attendre prudemment le

moment de se déclarer pour le parti du plus fort.

Le succès de son entreprise paraissait moins l'occuper que les dangers

auxquels allaient être exposés ses amis et ses partisans qu'il ne

désignait plus que sous le nom de _patriotes_. «Que vont devenir les

patriotes jusqu'à mon arrivée à Paris? répétait-il fréquemment. Je

tremble que les Vendéens et les émigrés ne les massacrent; malheur à eux

s'ils y touchent! je serai sans pitié.»

L'Empereur, aussitôt son débarquement, avait dirigé sur Antibes un

capitaine de la garde et vingt-cinq hommes; leurs instructions portaient

de s'y présenter comme déserteurs de l'île d'Elbe, de sonder les

dispositions de la garnison, et si elles paraissaient favorables, de la

débaucher: mais entraînés par leur imprudente ardeur, ils entrèrent dans

la ville aux cris de _Vive l'Empereur!_ le commandant fit lever le

pont-levis et les retint prisonniers. Napoléon, ne les voyant point

revenir, fit appeler un officier civil de la garde, et lui dit: «Vous

allez vous rendre sur le champ sous les murs d'Antibes; vous remettrez,

ou ferez remettre au général Corsin cette dépêche; vous n'entrerez pas

dans la place, on pourrait vous y garder; vous attirerez les soldats,

vous leur lirez mes proclamations; vous les haranguerez. Ne savez-vous

donc pas, leur direz-vous, que votre Empereur est là? que les garnisons

de Grenoble et de Lyon viennent le joindre au pas de charge:

qu'attendez-vous? voulez-vous laisser à d'autres l'honneur de se réunir

à lui avant vous? l'honneur de marcher les premiers à son avant-garde?

venez saluer nos aigles, nos drapeaux tricolors. L'Empereur et la patrie

vous l'ordonnent: venez.»

Cet officier, de retour, annonça que les portes de la ville et du port

étaient fermées; et qu'il ne lui avait point été possible de voir le

général Corsin, ni de parler aux soldats. Napoléon parut contrarié, mais

peu inquiet de ce contre-temps. À onze heures du soir, il se mit en

marche, traînant à sa suite quatre pièces d'artillerie. Les Polonais

n'ayant pu embarquer leurs chevaux, en avaient emporté l'équipement, et

marchaient joyeusement à l'avant-garde, courbés sous le poids de cet

énorme bagage. Napoléon faisait acheter, pour eux, tous les chevaux

qu'il rencontrait, et remontait ainsi, un à un, sa petite cavalerie.

Il se rendit à Cannes, de là à Grasse, et arriva dans la soirée du 2 au

village de Cerenon, ayant fait vingt lieues dans cette première journée.

Il fut reçu partout avec des sentimens qui furent le présage du succès

de l'entreprise.

Le 3, l'Empereur coucha à Barème, et le 4 à Digne. Le bruit de son

débarquement, qui le devançait de proche en proche, excitait partout un

sentiment mêlé de joie, de surprise et d'inquiétude. Les paysans

bénissaient son retour et lui offraient, dans leur naïf langage,

l'expression de leurs voeux; mais quand ils voyaient sa petite troupe,

ils la regardaient avec une tendre commisération et n'espéraient plus

qu'il pût triompher avec de si faibles moyens.

Le 5, Napoléon fut coucher à Gap, et ne conserva près de lui que six

hommes à cheval et quarante grenadiers.

Ce fut dans cette ville, qu'il fit imprimer, pour la première fois, ses

proclamations; elles se répandirent avec la rapidité de l'éclair et

enflammèrent toutes les têtes et tous les coeurs d'un dévouement si

violent et si prompt, que toute la population du pays voulait se lever

en masse et marcher à l'avant-garde.

Il n'emprunta point dans ses proclamations, comme on l'a prétendu, ni la

qualité de _Général en Chef_, ni celle de _Lieutenant-général_ de son

fils. Avant de quitter l'île d'Elbe, il s'était déterminé à reprendre,

aussitôt son débarquement, le titre d'_Empereur des Français_.

Il avait reconnu que toute autre qualification diminuerait sa force et

son ascendant sur le peuple et l'armée, jetterait de l'incertitude sur

ses intentions, ferait naître des scrupules, des hésitations, et le

constituerait d'ailleurs en état d'hostilité contre la France.

Il avait reconnu enfin qu'il serait toujours le maître de se faire

légitimer Empereur des Français, si les suffrages de la nation lui

étaient nécessaires, pour lui rendre, aux yeux de l'Europe et même de la

France, les droits que son abdication aurait pu lui faire perdre

momentanément.

Les autorités supérieures de Gap s'étaient retirées à son approche. Il

n'eut à recevoir d'autres félicitations que celles du maire, des

conseillers municipaux et des officiers à la demi-solde. Il s'entretint

avec eux des bienfaits de la révolution, de la souveraineté du peuple,

de la liberté, de l'égalité, et surtout des émigrés et des Bourbons.

Avant de les quitter, il adressa aux habitans des hautes et basses Alpes

des remercimens publics, ainsi conçus:

CITOYENS, j'ai été vivement touché de tous les sentimens que vous

m'avez montrés; vos voeux seront exaucés; la cause de la nation

triomphera encore. Vous avez raison de m'appeler votre père; je ne

vis que pour l'honneur et le bonheur de la France. Mon retour

dissipe vos inquiétudes; il garantit la conservation de toutes les

propriétés, l'égalité entre toutes les classes; et ces droits, dont

vous jouissiez depuis vingt-cinq ans, et après lesquels nos pères

ont tant soupiré, forment aujourd'hui une partie de votre

existence.

Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me

rappellerai toujours avec un vif intérêt ce que j'ai vu en

traversant votre pays.

Le 6, à deux heures après midi, l'Empereur partit de Gap: la ville tout

entière était sur son passage.

À Saint-Bonnel, les habitans, voyant le petit nombre de ses soldats,

eurent des craintes et lui proposèrent de faire sonner le tocsin pour

réunir les villages, et l'accompagner en masse. «Non, dit l'Empereur,

vos sentimens me font connaître que je ne me suis point trompé; ils sont

pour moi un sûr garant des sentimens de mes soldats; ceux que je

rencontrerai se rangeront de mon côté; plus ils seront, plus mon succès

sera assuré. Restez donc tranquilles chez vous.»

Le même jour, l'Empereur vint coucher à Gorp; le général Cambronne et

quarante hommes formant l'avant-garde poussèrent jusqu'à Mure.

Cambronne, le plus souvent, marchait seul en avant de ses grenadiers,

pour éclairer leur route et leur faire préparer d'avance des logemens et

des subsistances. À peine avait-il prononcé le nom de l'Empereur, qu'on

s'empressait de lui témoigner la plus vive et la plus tendre

sollicitude. Un seul maire, celui de Sisteron, M. le marquis de ***,

voulut essayer de soulever les habitans de cette commune, en leur

dépeignant les soldats de Napoléon comme des brigands et des

incendiaires. Confondu par l'apparition subite du général Cambronne,

seul, et sans autre arme que son épée, il changea de langage, et parut

n'avoir éprouvé que la crainte de n'être point payé[47]. Cambronne lui

jeta froidement sa bourse, en lui disant: «Payez-vous!» Les habitans,

indignés, s'empressèrent à fournir plus de vivres qu'on n'en avait

demandé; et quand le bataillon de l'île d'Elbe parut, ils lui offrirent

un drapeau tricolor en signe d'estime et de dévouement.

En sortant de la mairie, le général Cambronne et ses quarante grenadiers

se rencontrèrent avec un bataillon envoyé de Grenoble pour leur fermer

le passage. Cambronne voulut parlementer, et ne fut point écouté.

L'Empereur, informé de cette résistance, se porta sur le champ en avant;

sa garde, abîmée par une longue marche à travers la neige et des chemins

rocailleux, n'avait pu le suivre entièrement. Mais quand elle apprit

l'affront fait à Cambronne et les dangers que pouvait courir l'Empereur,

elle oublia ses fatigues et vola sur ses traces. Les soldats qui ne

pouvaient plus traîner leurs pieds meurtris ou ensanglantés, étaient

soutenus par leurs camarades ou portés sur des brancards faits avec

leurs fusils: tous juraient, comme les soldats de Fabius, non point de

mourir ou de vaincre, mais d'être vainqueurs. Quand l'Empereur les

aperçut, il leur tendit la main, et s'écria: «Avec vous, mes braves, je

ne craindrais pas dix mille hommes!»

Cependant les troupes venues de Grenoble avaient rétrogradé, et pris

position à trois lieues de Gorp, entre les lacs et près d'un village.

L'Empereur fut les reconnaître; il trouva sur la ligne opposée un

bataillon du cinquième régiment de ligne, une compagnie de sapeurs, et

une compagnie de mineurs, en tout sept à huit cents hommes: il leur

envoya le chef d'escadron Roul; elles refusèrent de l'entendre.

Napoléon, se tournant alors du côté du maréchal Bertrand, lui dit: «Z.

m'a trompé; n'importe, en avant.» Aussitôt mettant pied à terre, il

marcha droit au détachement, suivi de sa garde, l'arme baissée: «Eh!

quoi, mes amis, leur dit-il, vous ne me reconnaissez pas? je suis votre

Empereur; s'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Général,

son Empereur, il le peut: me voilà... (en effaçant sa poitrine)

Le cri unanime de _vive l'Empereur!_ fut leur réponse.

Ils demandèrent aussitôt à marcher des premiers sur la division qui

couvrait Grenoble. On se mit en marche au milieu de la foule d'habitans

qui s'augmentait à chaque instant. Vizille se distingua par son

enthousiasme: «C'est ici qu'est née la révolution, disaient ces braves

gens; c'est nous qui, les premiers, avons osé réclamer les priviléges

des hommes; c'est encore ici que ressuscite la liberté française, et que

la France recouvre son honneur et son indépendance.»

Entre Vizille et Grenoble, un adjudant-major du septième de ligne vint

annoncer que le colonel Labédoyère, profondément navré du déshonneur qui

couvrait la France, et déterminé par les plus nobles sentimens, s'était

détaché de la division de Grenoble, et venait avec son régiment, au pas

accéléré, à la rencontre de l'Empereur.

Bientôt après, on entendît au loin de nombreuses acclamations: c'était

Labédoyère et le septième. Les deux troupes, impatientes de se réunir,

rompirent leurs rangs; des embrassemens et des cris mille fois répétés

de _vive la garde! vive le septième! vive l'Empereur!_ devinrent le gage

de leur union et de leurs sentimens.

Napoléon, qui, à chaque pas, voyait s'accroître ses forces et

l'enthousiasme public, résolut d'entrer le soir même à Grenoble.

Il fut arrêté, en avant de cette ville, par un jeune négociant, officier

de la garde nationale: «Sire, lui dit-il, je viens offrir à Votre

Majesté cent mille francs et mon épée.--J'accepte l'un et l'autre:

restez avec nous.»

Plus loin, il fut rejoint par un détachement d'officiers qui lui

confirmèrent (il l'avait appris de Labédoyère) que le générai Marchand

et le préfet s'étaient déclarés contre lui, et que la garnison et la

garde nationale n'avaient encore fait éclater aucune disposition

favorable.

Le général Marchand, effectivement, avait fait rentrer les troupes dans

Grenoble et fermé les portes; les remparts étaient couverts par le

troisième régiment du génie, composé de deux mille sapeurs, tous vieux

soldats couverts d'honorables blessures; par le quatrième d'artillerie

de ligne, ce même régiment où l'Empereur, vingt-cinq ans auparavant,

avait été fait capitaine; puis les deux autres bataillons du cinquième

de ligne, et les fidèles hussards du quatrième.

Jamais ville assiégée n'offrit un semblable spectacle. Les assiégeans,

l'arme renversée, et marchant dans le désordre de la joie, approchaient,

en chantant, des murailles de la place. Le bruit des armes, les cris de

guerre des soldats ne venaient point épouvanter les airs: on n'entendait

d'autre bruit que les acclamations sans cesse renaissantes de _vive

Grenoble! vive la France! vive Napoléon!_ d'autres cris que ceux de la

plus franche gaieté et du plus pur enthousiasme. La garnison, la garde

nationale, la population répandues sur les remparts, regardèrent d'abord

avec surprise, avec émotion, ces transports d'allégresse et de

dévouement. Bientôt ils les partagèrent; et les assiégeans et les

assiégés, réunis par les mêmes pensées, les mêmes sentimens, firent

éclater à la fois le cri de ralliement, le cri de _vive l'Empereur!_ Le

peuple et les soldats se présentèrent aux portes; en un instant, elles

furent enfoncées; et Napoléon, entouré, pressé par une foule idolâtre,

fit son entrée triomphante à Grenoble. Quelques momens après, les

habitans, au son des fanfares, vinrent lui apporter les débris des

portes: «à défaut des clefs de la bonne ville de Grenoble, lui

dirent-ils, tiens, voilà les portes.»

La possession de cette place était pour Napoléon de la plus haute

importance. Elle lui offrait un point d'appui, des munitions, des armes,

de l'artillerie. Il ne put dissimuler son extrême contentement, et

répéta plusieurs fois à ses officiers: «Tout est décidé maintenant; nous

sommes sûrs d'aller à Paris.» Il questionna longuement Labédoyère sur

Paris et sur la situation générale de la France. Ce jeune colonel, plein

de nobles sentimens, s'exprimait avec une franchise, qui quelquefois

interdisait Napoléon. «Sire, lui disait-il, les Français vont tout faire

pour Votre Majesté, mais il faut aussi que Votre Majesté fasse tout pour

eux: _plus d'ambition, plus de despotisme: nous voulons être libres et

heureux_. Il faut abjurer, Sire, ce système de conquête et de puissance

qui a fait le malheur de la France et le vôtre.--Si je réussis,

répondait Napoléon, je ferai tout ce qu'il faudra faire pour remplir

l'attente de la nation. Son bonheur m'est plus cher que le mien. C'est

pour la rendre libre et heureuse que je me suis jeté dans une entreprise

qui pouvait ne pas avoir de succès et me coûter la vie; mais nous

aurions eu la consolation de mourir sur le sol de la patrie.--Et de

mourir, ajoutait Labédoyère, pour son honneur et sa liberté.»

L'Empereur donna l'ordre de faire imprimer dans la nuit ses

proclamations, et dépêcha des émissaires sur tous les points, pour

annoncer qu'il était entré à Grenoble; que l'Autriche était pour lui;

que le roi de Naples le suivait avec quatre-vingt mille hommes...;

enfin, pour décourager, intimider, retenir par de fausses terreurs, de

fausses confidences, les partisans et les agens du gouvernement royal.

Les proclamations, affichées avec profusion, produisirent à Grenoble,

comme à Gap, la plus vive sensation. Jamais, en effet, on n'avait parlé

à l'orgueil national, au patriotisme, aux nobles passions de l'âme, avec

plus de charme, de force et d'éloquence; les soldats et les citoyens ne

se lassaient point de les relire et de les admirer. Tout le monde

voulait les avoir; les voyageurs et les habitans des pays voisins en

reçurent une immense quantité, qu'ils se chargèrent de répandre sur leur

passage, et d'envoyer de tous côtés.

Le lendemain 8, le clergé, l'état-major, la cour impériale, les

tribunaux et les autorités civiles et militaires vinrent reconnaître

Napoléon et lui offrir leurs félicitations. Il causa familièrement avec

les juges, de l'administration de la justice; avec le clergé, des

besoins du culte; avec les militaires, des armées; avec les officiers

municipaux, des souffrances du peuple, des villes et des campagnes, et

les enchanta tous par la variété de ses connaissances et la

bienveillance de ses intentions. Il leur dit ensuite: «J'ai su que la

France était malheureuse; j'ai entendu ses gémissemens et ses reproches,

je suis venu avec les fidèles compagnons de mon exil, pour la délivrer

du joug des Bourbons... leur trône est illégitime... mes droits à moi

m'ont été déférés par la nation, par la volonté unanime des Français;

ils ne sont autres que les droits du peuple... je viens les reprendre,

non pour régner, le trône n'est rien pour moi; non pour me venger, je

veux oublier tout ce qui a été dit, fait et écrit depuis la capitulation

de Paris: mais pour vous restituer les droits que les Bourbons vous ont

ôté; et vous arracher à la glèbe, au servage, et au régime féodal dont

ils vous menacent... J'ai trop aimé la guerre, je ne la ferai plus; je

laisserai mes voisins en repos; nous devons oublier que nous avons été

les maîtres du monde... je veux régner pour rendre notre belle France

libre, heureuse et indépendante, et pour asseoir son bonheur sur des

bases inébranlables; _je veux être moins son souverain, que le premier

et le meilleur de ses citoyens_. J'aurais pu venir attaquer les Bourbons

avec des vaisseaux et des flottes nombreuses. Je n'ai voulu des secours

ni de Murat, ni de l'Autriche. Je connais mes concitoyens et les

défenseurs de la patrie; et je compte sur leur patriotisme.»

L'audience finie, l'Empereur fut passer la revue de la garnison composée

de cinq à six mille hommes. Lorsqu'il parut, le ciel fut obscurci, par

la multitude de sabres, de baïonnettes, de bonnets de grenadiers, de

schacots, etc., que le peuple et les soldats élevaient en l'air au

milieu des plus vives démonstrations de mouvement et d'amour.

Il adressa quelques mots au peuple, qui ne purent être entendus, et se

rendit sur le front du 4ème d'artillerie. «C'est parmi vous, leur

dit-il, que j'ai fait mes premières armes. Je vous aime tous comme

d'anciens camarades; je vous ai suivis sur le champ de bataille, et j'ai

toujours été content de vous. Mais j'espère que nous n'aurons pas besoin

de vos canons: il faut à la France de la modération et du repos. L'armée

jouira, dans le sein de la paix, du bien que je lui ai déjà fait, et que

je lui ferai encore. Les soldats ont retrouvé en moi leur père: ils

peuvent compter sur les récompenses qu'ils ont méritées.»

Après cette revue, la garnison se mit en marche sur Lyon.

Le soir, Napoléon écrivit à l'Impératrice et au prince Joseph. Il le

chargea de faire connaître à Rome, à Naples, à Porto-Ferrajo que son

entreprise paraissait devoir être couronnée du plus prompt et du plus

brillant succès. Les courriers partirent avec fracas, et l'on ne manqua

pas de publier, qu'ils allaient porter à l'Impératrice la nouvelle du

retour de l'Empereur, et l'ordre de venir, elle et son fils, le

rejoindre sur le champ.

Le 9, l'Empereur signala le l'établissement du pouvoir impérial par

trois décrets. Le premier ordonnait d'intituler les actes publics et de

rendre la justice en son nom, à compter du 15 mars. Les deux autres

organisaient les gardes nationales des cinq départemens des Hautes et

Basses-Alpes, de la Drôme, du Mont-Blanc et de l'Isère, et confiait à

l'honneur et au patriotisme des habitans de la 7ème division les places

de Briançon, de Grenoble, du fort Barreaux, Colmar, etc.

Au moment de partir, il adressa aux habitans du département de l'Isère

la proclamation suivante.

CITOYENS! lorsque dans mon exil j'appris tous les malheurs qui

pesaient sur la nation, que tous les droits du peuple étaient

méconnus, et qu'on me reprochait le repos dans lequel je vivais, je

ne perdis pas un moment; je m'embarquai sur un frêle navire; je

traversai les mers au milieu des vaisseaux de guerre de différentes

nations; je débarquai seul sur le sol de la patrie, et je n'eus en

vue que d'arriver avec la rapidité de l'aigle dans cette bonne

ville de Grenoble, dont le patriotisme et l'attachement à ma

personne m'étaient particulièrement connus. Dauphinois, vous avez

rempli mon attente.

J'ai supporté, non sans déchirement de coeur, mais sans abattement,

les malheurs auxquels j'ai été en proie il y a un an; le spectacle

que m'a offert le peuple sur mon passage m'a vivement ému. Si

quelques nuages avaient pu altérer la grande opinion que j'avais du

peuple Français, ce que j'ai vu m'a convaincu qu'il était toujours

digne de ce nom de grand peuple dont je le saluai il y a vingt ans.

Dauphinois! sur le point de quitter vos contrées, pour me rendre

dans ma bonne ville de Lyon, j'ai senti le besoin de vous exprimer

toute l'estime que m'ont inspirée vos sentimens élevés. Mon coeur

est tout plein des émotions que vous y avez fait naître; j'en

conserverai toujours le souvenir.

La nouvelle du débarquement de l'Empereur ne parvint à Paris que dans la

nuit du 5 Mars; elle transpira le 6; et le 7, parut dans le _Moniteur_,

sans autre détail, une proclamation royale qui convoquait sur le champ

les Chambres, et une ordonnance qui mettait _hors la loi_ Napoléon et

tous ceux qui le suivraient ou lui prêteraient assistance[48].

Le 8, le Moniteur et les autres journaux annoncèrent que Bonaparte était

débarqué avec onze cents hommes, dont la plupart l'avaient déjà

abandonné; que, suivi de quelques individus seulement, il errait dans

les montagnes, qu'on lui refusait des vivres, qu'il manquait de tout, et

que, poursuivi et bientôt cerné par les troupes détachées contre lui, de

Toulon, de Marseille, de Valence, de Grenoble, il ne tarderait point à

expier sa criminelle et téméraire entreprise.

Cette nouvelle frappa d'étonnement tous les partis et leur fit éprouver,

suivant leurs opinions et leurs sentimens, des impressions différentes.

Les mécontens ne doutaient point du succès de l'Empereur et de la perte

des Bourbons.

Les courtisans regrettaient qu'il n'y eût pas assez de danger dans cette

entreprise audacieuse et folle, pour donner au moins quelque prix à leur

dévouement.

Les émigrés la regardaient en pitié, la tournaient en ridicule; et s'il

ne leur eût fallu que des plaisanteries, des injures et des fanfaronades

pour battre Napoléon, leur victoire n'eût point été douteuse.

Le gouvernement lui-même partagea leur jactance et leur sécurité.

De nouvelles dépêches ne tardèrent point à faire connaître les progrès

de Napoléon.

Le Comte d'Artois, le Duc d'Orléans et le Maréchal Macdonald partirent

précipitamment pour Lyon.

Les députés s'assemblèrent.

Les royalistes furent inquiets; on les rassura.

Le Comte d'Artois, dit-on, à la tête de quinze mille Gardes nationaux et

de dix mille hommes de troupes de ligne, doit l'arrêter en avant de

Lyon.

Le général Marchand, le général Duvernet, le prince d'Essling, le duc

d'Angoulême se portent sur ses derrières et lui fermeront la retraite.

Le général Lecourbe vient manoeuvrer sur ses flancs.

Le maréchal Oudinot arrive avec ses fidèles grenadiers royaux.

Les Gardes Nationales de Marseille, et la population entière du midi,

marchent de tous côtés à sa poursuite: il est impossible qu'il échappe.

On était au 10 Mars.

Le lendemain, un officier de la maison du Roi parut au balcon des

Tuileries et annonça, en agitant son chapeau, que le Roi venait de

recevoir la nouvelle officielle, que le Duc d'Orléans, à la tête de

vingt mille hommes de la Garde Nationale de Lyon, avait attaqué

Bonaparte dans la direction de Bourgoing et l'avait complètement battu.

Le même jour, on apprit que les Généraux Drouet, d'Erlon,

Lefebvre-Desnouettes et Lallemand qui avaient tenté de soulever les

troupes sous leurs ordres, avaient complètement échoué et étaient en

fuite[49].

Les mécontens doutèrent: les Royalistes furent dans l'ivresse.

Le 12, la victoire du Duc d'Orléans fut démentie; le Journal officiel

annonça que Bonaparte avait dû coucher à Bourgoing, qu'on s'attendait à

ce qu'il pourrait entrer à Lyon dans la soirée du 10 Mars; qu'il

paraissait certain que Grenoble ne lui avait point encore ouvert ses

portes.

Le Comte d'Artois vint bientôt confirmer par son retour la prise de Lyon

et l'inutilité de ses efforts.

Les alarmes recommencèrent.

Le Roi, dont la contenance était à la fois noble et touchante, invoqua,

par des proclamations éloquentes, le dévouement des Français, le courage

et la fidélité de l'armée.

L'armée garda le silence; les corps judiciaires, les autorités civiles,

l'ordre des avocats et une foule de citoyens isolés répondirent à

l'appel du Roi par des adresses empreintes des témoignages de leur amour

et de leur fidélité.

Les deux Chambres déposèrent également aux pieds du trône, l'expression

de leurs sentimens: mais leur langage fut différent.

«Sire, dit la chambre des Pairs, jusqu'ici une bonté paternelle a

marqué tous les actes de votre gouvernement[50]. S'il fallait que

les lois devinssent plus sévères, vous en gémiriez sans doute; mais

les deux chambres, animées du même esprit, s'empresseraient de

concourir à toutes les mesures que pourraient exiger la gravité des

circonstances et la sûreté du peuple.»

«Quelles que soient les fautes commises, dit la chambre des

députés, ce n'est point le moment de les examiner; nous devons tous

nous réunir contre l'ennemi commun, et chercher ensuite à rendre

cette crise profitable à la sûreté du trône, et à la liberté

publique.»

Le Roi ne s'en tint pas à de vaines proclamations; il ordonna: qu'une

nouvelle armée se rassemblerait en avant de Paris, sous les ordres du

duc de Berri, et le commandement du maréchal Macdonald; que tous les

militaires en semestre et en congé limité, rejoindraient leurs corps;

que tous les officiers à la demi-solde seraient rappelés; que les trois

millions de gardes nationales du royaume prendraient les armes pour,

_pendant que l'armée tiendrait la campagne_, contenir les factieux et

dissiper leurs rassemblemens; que les jeunes gardes nationaux qui

voudraient faire partie de l'armée active, seraient armés et équipés, et

dirigés sur les points menacés; que pour utiliser les services des

braves Français qui, de toutes parts, demandaient à marcher contre

l'ennemi, il serait formé des bataillons de volontaires royaux qui

feraient partie de l'armée du duc de Berry.

Le maréchal Ney, dont on connaissait la popularité et l'influence, fut

chargé de prendre le commandement des troupes de l'Est.

Le maréchal Soult fut remplacé par le duc de Feltre.

Le roi n'omit rien, enfin, de tout ce qui pouvait concourir à sauver son

trône des dangers dont il était menacé.

De semblables mesures, suffisantes pour arrêter une armée de trois cents

mille hommes, ne pouvaient qu'attester les succès de Napoléon; et,

cependant, le ministère faisait répandre chaque jour dans le public, et

accréditer par les journaux, les bruits les plus rassurans.

M. de Montesquiou, fidèle au système de déception qu'il avait adopté,

continuait à mystifier les députés, en les trompant par de fausses

nouvelles, et en les berçant d'espérances qu'il n'avait plus lui-même.

Il connaissait l'ivresse qu'excitaient en tous lieux l'approche et le

passage de Napoléon. Il savait qu'il était maître de Grenoble, de Lyon;

que les troupes qu'on avait voulu lui opposer, s'étaient réunies aux

siennes avec enthousiasme; et néanmoins, il annonçait à la chambre, «que

tous les départemens envahis par l'aventurier de l'île d'Elbe,

manifestaient hautement leur indignation contre ce brigand audacieux;

qu'ils avaient pu être surpris, mais non subjugués; que toutes les

sommations qu'il avait faites, les ordres qu'il avait voulu donner aux

autorités locales, étaient rejetés avec fermeté; que les Lyonnais

avaient montré le dévouement qu'on avait droit d'attendre de leur noble

caractère; que les départemens de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de

la Lorraine, de la Champagne, de la Picardie, etc., etc., rivalisaient

de dévouement et d'énergie; que le bon esprit des troupes répondait à

celui des citoyens, et que tous ensemble, généraux, officiers, soldats

et citoyens, concourraient à défendre la patrie et le roi.»

Ces jongleries politiques ne furent point sans effet; elles rassurèrent

quelques hommes crédules et enflammèrent le courage et l'imagination de

quelques jeunes gens: les enrôlemens volontaires se multiplièrent; un

certain nombre d'élèves des écoles de droit et de médecine offrirent

leurs bras et parcoururent les rues de Paris, aux cris de _vive le roi!

à bas le Corse! à bas le tyran!_ etc.

Ce mouvement d'effervescence ne pouvait être durable; et quels que

fussent les soins qu'on mettait à tromper la capitale, les voyageurs,

les lettres particulières opposaient la vérité aux mensonges

ministériels.

La défection du maréchal Ney vint bientôt déchirer le voile, et

répandre, parmi les ministres et leurs partisans, la consternation et

l'effroi.

Le Roi se rendit à la chambre des députés, dans l'espoir d'affermir leur

dévouement et de dissiper, par un serment solennel, les doutes que ses

ministres avaient fait concevoir sur son attachement à la charte et son

intention de la conserver. Jamais spectacle ne fut plus imposant, plus

pathétique. Quel coeur aurait pu se fermer à la douleur de cet auguste

vieillard, aux accens de sa voix gémissante! Ces paroles prophétiques:

«Je ne crains rien pour moi, mais je crains pour la France; pourrais-je

à soixante ans mieux terminer ma carrière qu'en mourant pour la défense

de l'état?» Ces paroles royales excitèrent l'émotion la plus vive, et

des larmes abondantes s'échappèrent de tous les yeux.

Le serment prononcé par le Roi de maintenir la charte, fut immédiatement

répété par M. le comte d'Artois qui, jusqu'alors, s'en était abstenu.

«Nous jurons, dit-il, sur l'honneur, moi et ma famille, de vivre et

mourir fidèles à notre roi et à la charte constitutionnelle qui assure

le bonheur des Français.» Mais ces protestations tardives ne pouvaient

réparer le mal qu'avait fait aux Bourbons et à leur cause, la conduite

déloyale du gouvernement.

En vain, ces mots de patrie, de liberté, de constitution, se

retrouvaient-ils dans tous les discours, dans toutes les proclamations.

En vain promettait-on solennellement que la France, dès qu'elle serait

délivrée, recevrait toutes les garanties réclamées par le voeu public, et

que la presse recouvrerait son entière liberté. En vain, offrait-on de

rendre à la légion d'honneur le lustre et les prérogatives dont elle

avait été dépouillée. En vain, comblait-on l'armée d'éloges fastueux et

de promesses éclatantes. Il n'était plus tems.

Le ministère avait ôté au roi la confiance qui est le premier mobile de

l'ascendant des princes sur le peuple, et la force qui peut seule

suppléer à la confiance et commander l'obéissance et la crainte.

L'approche de Napoléon, l'abandon du maréchal Ney, la déclaration faite,

par les généraux encore fidèles, que les troupes ne se battraient point

contre l'Empereur, ne laissèrent plus de doute au gouvernement sur le

sort qui l'attendait.

Dès ce moment, il n'exista plus d'harmonie dans les volontés, d'ensemble

dans les moyens d'exécution.

Les ordres, les contre-ordres étaient donnés d'un côté, révoqués de

l'autre; des projets de toute espèce, et tous aussi irréfléchis

qu'impraticables, étaient approuvés et rejetés, repris et abandonnés.

Les chambres et le gouvernement avaient cessé de s'entendre. Les

ministres se plaignaient des députés, les députés demandaient

publiquement au roi de renvoyer les ministres, et de s'entourer d'hommes

«qui aient été les défenseurs constans de la justice et de la liberté,

et dont les noms soient une garantie pour tous les intérêts[51].»

Le même désordre, la même désunion se manifestaient partout à la fois;

on n'était plus d'accord que sur un seul point: c'est que tout était

perdu.

Tout l'était en effet.

Le peuple, que les nobles avaient humilié, vexé ou effrayé par des

prétentions hautaines et tyranniques; les acquéreurs de domaines

nationaux, qu'ils avaient voulu déposséder; les protestans, qu'on avait

sacrifiés; les magistrats, qu'on avait chassés; les employés qu'on avait

plongés dans la misère; les soldats, les officiers, les généraux qu'on

avait méprisés et maltraités; les révolutionnaires qu'on avait sans

cesse outragés et menacés; les amis de la justice, de la liberté qu'on

avait abusés; tous les Français que le gouvernement avait réduits (pour

ainsi dire malgré eux) à, faire des voeux pour un autre ordre de choses,

embrassèrent avec empressement la cause de Napoléon, devenue, par les

fautes du gouvernement, la cause nationale.

Il ne restait à la royauté d'autres défenseurs que des femmes _et leurs

mouchoirs_, des prêtres sans influence, des nobles sans courage, des

gardes du-corps sans jeunesse ou sans expérience.

Les légions de la garde nationale, sur lesquelles on avait fondé tant

d'espoir, furent passées en revue par leur colonel-général; il leur

parla de la Charte, de la tyrannie de Bonaparte; il leur annonça qu'il

marcherait à leur tête; il leur dit: «Que ceux qui aiment leur Roi

sortent des rangs, et me suivent.» Deux cents hommes se présentèrent à

peine.

Les volontaires royaux qui avaient fait tant de bruit, quand ils

croyaient vaincre sans péril, s'étaient dispersés successivement; et

ceux d'entr'eux que l'approche du danger n'avait point refroidis et

intimidés, étaient en trop petit nombre pour compter dans la balance.

Un seul et dernier espoir restait au gouvernement: c'était (je n'ose le

dire) que Napoléon serait assassiné!

Les mêmes hommes qui avaient prêché la guerre civile, _et déclaré qu'il

serait honteux de ne pas la voir_, souillèrent les murs de Paris de

provocations au meurtre et de louanges fanatiques données d'avance aux

meurtriers. Des émissaires répandus dans les groupes cherchaient à

mettre le poignard à la main à de nouveaux Jacques Clément. Un acte

public avait proscrit Napoléon; un prix fut offert publiquement à celui

qui apporterait sa tête. Cet appel au crime que, pour la première fois,

les assassins de Coligny firent entendre à la France indignée, fut

répété par des hommes qui, comme eux, avaient sans cesse à la bouche les

mots sacrés de morale, d'humanité, de religion, et qui, comme eux,

n'étaient altérés que de vengeance et de sang.

Mais, tandis qu'on conspirait à Paris son assassinat, Napoléon

poursuivait paisiblement sa marche triomphale.

Parti de Grenoble le 9, il vint le soir même coucher à Bourgoing: la

foule et l'enthousiasme allaient en augmentant. «Il y a long-tems que

nous vous attendions, disaient tous ces braves gens à l'Empereur; vous

voilà enfin arrivé pour délivrer la France de l'insolence de la

noblesse, des prétentions des prêtres et de la honte du joug de

l'étranger.»

L'Empereur fatigué[52] était dans sa calèche, allant au pas, environné

d'une foule de paysans chantant des chansons qui exprimaient toute la

noblesse des sentimens des braves Dauphinois. «Ah! dit l'Empereur, je

retrouve ici les sentimens qui, il y a vingt ans, me firent saluer la

France du nom de _grande nation_! Oui, vous êtes encore la grande

nation, et vous le serez toujours.»

On approchait de Lyon; l'Empereur s'était fait devancer par des

émissaires qui le firent prévenir que le comte d'Artois, le duc

d'Orléans et le maréchal Macdonald voulaient défendre la ville et qu'on

allait couper le pont de la Guillotière et le pont Morand. L'Empereur

riait de ces ridicules préparatifs; il ne pouvait avoir de doute sur les

dispositions des lyonnais, encore moins sur les dispositions des

soldats; cependant il donna ordre au général Bertrand de réunir des

bateaux à Mirbel, dans l'intention de passer dans la nuit, et

d'intercepter les routes de Moulins et de Mâcon au prince qui voulait

lui interdire le passage du Rhône. À quatre heures, une reconnaissance

du 4ème de hussards arriva à la Guillotière, et fut accueillie aux cris

de _vive l'Empereur!_ par cette immense population d'un faubourg qui

toujours s'est distingué par son attachement à la patrie.

L'Empereur contremanda sur-le-champ le passage de Mirbel, et voulant,

comme il l'avait fait à Grenoble, mettre à profit ce premier mouvement

d'enthousiasme, il se porta au galop au faubourg de la Guillotière.

Le comte d'Artois, moins heureux, ne pouvait même réussir à opposer à

son adversaire un simulacre de défense. Il avait voulu détruire les

ponts, et la ville s'y était opposée. Les troupes, dont il avait cru

acheter le dévouement par de l'argent ou l'appât des récompenses,

étaient restées sourdes à sa voix, à ses prières, à ses promesses.

Passant devant le treizième régiment de dragons, il dit à un brave que

des cicatrices et trois chevrons décoraient: «Allons, mon camarade, crie

donc _vive le roi!_--Non, monsieur, répond le brave dragon, aucun soldat

ne combattra contre son père; je ne puis vous répondre qu'en disant

_vive l'Empereur!_» Confus et désespéré, il s'était écrié avec l'accent

de la douleur: «Tout est perdu!» et ces mots propagés à l'instant,

avaient encore fortifié la mauvaise volonté ou le découragement[53].

Cependant le maréchal Macdonald, connu des troupes, était parvenu à

faire barricader le pont de la Guillotière, et il y conduisait en

personne deux bataillons d'infanterie, lorsque les hussards de Napoléon

débouchèrent de la Guillotière et se présentèrent devant le pont,

précédés, entourés et suivis de toute la jeunesse du faubourg.

Le maréchal contint les soldats pendant quelques momens; mais émus,

séduits, entraînés par les provocations du peuple et des hussards, ils

se jetèrent sur les barricades, les rompirent, et furent bientôt dans

les bras et dans les rangs des soldats de Napoléon.

Le comte d'Artois, prévoyant cette défection, avait quitté Lyon, non

point accompagné d'un seul gendarme, mais escorté par un détachement du

treizième de dragons commandé par le lieutenant Marchebout. Les troupes

(on leur doit cet hommage) ne cessèrent point de le respecter, et il ne

courut aucun risque[54].

À cinq heures du soir, la garnison toute entière s'élança au-devant de

Napoléon.

Une heure après, l'armée impériale prit possession de la ville.

À sept heures, Napoléon y fit son entrée solennelle, seul, en avant de

ses troupes, mais précédé et suivi d'une foule immense qui lui

exprimait, par des acclamations sans cesse renaissantes, l'ivresse, le

bonheur et l'orgueil qu'elle éprouvait de le revoir. Il fut descendre à

l'archevêché, et se livra paisiblement à un doux repos, dans les mêmes

lieux que monsieur le comte d'Artois, cédant à son désespoir, venait

d'arroser de ses larmes.

Napoléon confia sur-le-champ à la garde nationale la garde de sa

personne et la surveillance intérieure de son palais. Il ne voulut point

accepter les services des gardes à cheval. «Nos institutions, leur

dit-il, ne reconnaissent point de gardes nationales à cheval; d'ailleurs

vous vous êtes si mal conduits avec le comte d'Artois que je ne veux

point de vous.»

Effectivement, l'Empereur, qui avait toujours respecté le malheur,

s'était informé, en arrivant, de monsieur le comte d'Artois, et il avait

appris que les nobles, qui composaient en grande partie la garde à

cheval, après avoir juré au prince de mourir pour lui, l'avaient

abandonné, à l'exception d'un seul d'entre eux, qui était resté

fidèlement attaché à son escorte, jusqu'au moment où sa personne et sa

liberté lui parurent hors de danger.

L'Empereur ne se borna point à donner des éloges à la conduite de ce

généreux Lyonnais: «je n'ai jamais laissé, dit-il, une belle action sans

récompense,» et il le nomma membre de la Légion d'Honneur.

Je me trouvais à Lyon, au moment de l'arrivée de Napoléon; il le sut, et

le soir même il me fit appeler: «Eh bien! me dit-il en souriant; on ne

s'attendait pas à me revoir si tôt[55].--Non, Sire, il n'y a que Votre

Majesté en état de causer de semblables surprises.--Que dit-on de tout

cela à Paris?--Mais, Sire, on s'y réjouit sans doute comme ici de

l'heureux retour de Votre Majesté.--Et l'esprit public, comment

est-il?--Sire, il est bien changé; autrefois nous ne songions qu'à la

gloire, aujourd'hui nous ne songeons qu'à la liberté. La lutte qui s'est

établie entre les Bourbons et la nation nous a révélé nos droits; elle a

fait éclore dans les têtes une foule d'idées libérales qu'on n'avait

point du temps de Votre Majesté; on sent, on éprouve le besoin d'être

libre; et le plus sûr moyen de plaire aux Français, serait de leur

promettre et de leur donner des lois franchement populaires.--Je sais

que les discussions qu'ils ont laissé établir[56] ont déconsidéré et

affaibli le pouvoir. Les idées libérales lui ont repris tout le terrain

que je lui avais fait gagner. Je ne chercherai point à le reprendre; il

ne faut jamais lutter contre une nation: c'est le pot de terre contre le

pot de fer. Les Français seront contens de moi. Je sens qu'il y a du

plaisir et de la gloire à rendre un grand peuple libre et heureux. Je

donnerai à la France des garanties: je ne lui avais point épargné la

gloire, je ne lui épargnerai point la liberté. Je ne garderai de pouvoir

que ce qu'il m'en faudra pour gouverner. Le pouvoir n'est point

incompatible avec la liberté; jamais, au contraire, la liberté n'est

plus entière, que lorsque le pouvoir est bien constitué. Quand il est

faible, il est ombrageux; quand il est fort, il dort tranquille et

laisse à la liberté la bride sur le cou. Je sais ce qu'il faut aux

Français; nous nous arrangerons: mais point de licence, point

d'anarchie, car l'anarchie nous ramènerait au despotisme des

républicains, le plus fécond de tous en actes tyranniques, parce que

tout le monde s'en mêle... Croit-on qu'on se battra?--On ne le pense

pas; le gouvernement n'a jamais eu la confiance des soldats; il s'est

fait détester des officiers: et toutes les troupes qu'on opposera à

Votre Majesté seront autant de renforts qu'on lui enverra.--Je le pense

aussi; et les Maréchaux?--Sire, ils doivent craindre que Votre Majesté

ne se ressouvienne de Fontainebleau; et peut-être serait-il convenable

de les rassurer et de leur faire connaître personnellement l'intention

où est Votre Majesté de tout oublier.--Non, je ne veux point leur

écrire, ils me regarderaient comme leur obligé: je ne veux avoir

d'obligation à personne. Les troupes sont bien disposées, les officiers

sont bons; et si les maréchaux voulaient les retenir, ils seraient

entraînés... Où est ma garde?--Je la crois à Metz et à Nancy.--Je suis

sûr d'elle; ils auront beau faire, ils ne la gâteront jamais. Que font

Augereau et Marmont?--Je l'ignore.--Que fait Ney? comment est-il avec le

Roi?--Tantôt bien, tantôt mal; il a eu, je crois, à se plaindre de la

cour, à cause de sa femme.--Sa femme est une précieuse; elle aura voulu

faire la grande dame, et les vieilles douairières se seront moquées

d'elle. Ney a-t-il un commandement?--Je ne le crois pas, Sire.--Est-il

des nôtres?--La part qu'il a prisé à votre abdication...--Oui, j'ai lu

cela à Porto-Ferrajo: il s'est vanté de m'avoir maltraité, d'avoir posé

des pistolets sur ma table; tout cela est faux. S'il avait osé se

permettre de me manquer, je l'aurais fait fusiller. On a fait un tas de

contes sur mon abdication. J'ai abdiqué, non point par leurs conseils,

mais parce que mon armée avait le vertige; je ne voulais point

d'ailleurs de la guerre civile; elle n'a jamais été de mon goût. On a

dit également qu'Augereau, lorsque je le rencontrai, m'avait couvert

d'injures... on a menti: aucun de mes généraux n'aurait osé oublier

devant moi ce qu'il me devait. Si j'avais connu la proclamation

d'Augereau, je l'aurais chassé de ma présence[57]; il n'y a que les

lâches qui insultent au malheur. Sa proclamation, qu'on prétend que

j'avais dans ma poche, ne me fut connue qu'après notre entrevue. Ce fut

le général Keller qui me la montra; mais laissons-là tous ces contes

populaires. Qu'a-t-on fait des Tuileries?--On n'y a rien changé, Sire;

on n'a même point encore ôté les aigles.--(En riant) Ils ont dû trouver

que je les avais bien fait arranger.--Je le présume, Sire: on a dit que

le Comte d'Artois, aussitôt son arrivée, avait été parcourir les

appartemens, et qu'il ne se lassait point de les admirer.--Je le crois

bien. Qu'ont-ils fait de mes tableaux?--On en a fait enlever

quelques-uns; mais celui de la bataille d'Austerlitz est encore dans la

salle du Conseil.--Et le spectacle?--On n'y a point touché; on ne s'en

sert plus.--Que fait Talma?--Mais, Sire, il continue à obtenir et à

mériter les applaudissemens du public.--Je le reverrai avec plaisir.

Avez-vous été à la cour?--Oui, Sire, j'ai été présenté.--On dit qu'ils

ont tous l'air de nouveaux parvenus; qu'ils ne savent point dire un mot,

ni faire un pas à propos: les avez-vous vus en grande cérémonie?--Non,

Sire; mais je puis assurer à Votre Majesté qu'on n'est pas plus sans

façon chez soi qu'aux Tuileries; on y va en bottes crottées, en frac de

ville, et en chapeau rond.--Cela doit faire un coup-d'oeil bien

majestueux! Mais à quoi donc toutes ces vieilles _ganaches_

dépensent-elles leur argent, car on leur a tout rendu?--Mais, Sire,

elles veulent probablement user leurs vieux habits.--Pauvre France! dans

quelles mains as-tu été te fourrer! Et le Roi, quelle mine a-t-il?--Il a

une assez belle tête.--Sa monnaie est-elle belle?--Votre Majesté peut en

juger: voici une pièce de vingt francs.--Comment! ils n'ont point refait

de _Louis_; cela m'étonne. (En tournant et retournant la pièce.) Il n'a

point l'air de se laisser mourir de faim: mais, voyez, ils ont ôté

_Dieu, protége la France_, pour remettre leur _Domine, salvum fac

regem_. Voilà comme ils ont toujours été: tout pour eux, rien pour la

France. Où est Maret? où est Caulincourt? où est Lavalette? où est

Fouché?--Ils sont tous à Paris--Et Molé?--Il est également à Paris; je

l'ai aperçu il n'y a pas long-tems chez la reine.--Avons-nous autour

d'ici quelques hommes qui m'aient été attachés de près?--Je l'ignore,

Sire.--Il faudra voir cela et les faire venir. Je serai fort aise de

connaître à fond l'esprit du jour, et d'être un peu remis au fait des

affaires. Que fait Hortense?--Sire, sa maison est toujours le

rendez-vous des hommes qui savent apprécier la grâce et l'esprit: et la

Reine, quoique sans trône, n'en est pas moins l'objet des égards et des

hommages de tout Paris.--Elle a fait une grande sottise de se donner en

spectacle devant les tribunaux. Ceux qui l'ont conseillée étaient des

bêtes. Pourquoi aussi a-t-elle été demander le titre de duchesse?--Mais,

Sire, elle ne l'a point demandé. C'est l'Empereur Alexandre...--Peu

importe; elle ne devait pas plus le recevoir que le demander; il fallait

qu'elle s'appelât madame Bonaparte; ce nom-là en vaut bien un autre.

Quel droit d'ailleurs avait-elle de faire de son fils un duc de

Saint-Leu, et un pair des Bourbons? Louis a eu raison de s'y opposer; il

a senti que le nom de son fils était assez beau, pour ne point souffrir

qu'il en changeât. Si Joséphine avait vécu, elle l'aurait empêchée de

faire cette belle équipée. L'a-t-on bien regrettée?--Oui, Sire. Votre

Majesté sait à quel point elle était aimée et honorée des

Français.--Elle le méritait. C'était une femme excellente; elle avait un

grand sens. Je l'ai beaucoup regrettée aussi, et le jour où j'ai appris

sa mort, a été l'un des jours les plus malheureux de ma vie. A-t-on

porté publiquement son deuil?--Non, Sire. Je pense même qu'on lui aurait

refusé les honneurs dus à son rang, si l'Empereur Alexandre ne l'eût

exigé.--Je l'ai appris dans le tems, mais je ne l'avais point cru. Cela

ne le regardait point.--La générosité d'Alexandre ne s'est renfermée

dans aucune borne; il s'est montré le protecteur de l'Impératrice, de la

Reine, du prince Eugène, du duc de Vicence et d'une foule d'autres

personnages de marque qui, sans lui, auraient été persécutés ou

maltraités.--Vous l'aimez, il paraît.--Sire...--La Garde nationale de

Paris a-t-elle un bon esprit?--Je ne puis l'affirmer, mais je suis sûr

du moins que si elle ne se déclare pas pour Votre Majesté, elle n'agira

du moins pas contre nous.--Je le suppose aussi. Que croit-on que les

étrangers penseront de mon retour?--On croit que l'Autriche se

rapprochera de Votre Majesté, et que la Russie verra la disgrâce des

Bourbons sans regrets.--Comment cela?--On prétend, Sire, qu'Alexandre a

été mécontent des princes pendant son séjour à Paris; que la

prédilection du Roi pour l'Angleterre et l'hommage qu'il a rendu de sa

couronne au prince Régent lui ont déplu.--C'est bon à savoir. A-t-il vu

mon fils?--Oui, Sire; on m'a assuré qu'il l'avait embrassé avec une

tendresse vraiment paternelle, et qu'il s'était écrié: Il est charmant:

ah! comme on m'a trompé!--Que voulait-il dire?--On lui avait assuré,

dit-on, que le jeune prince était rachitique et imbécile.--Les

misérables! cet enfant est admirable; il a tous les symptômes d'un homme

à grand caractère. Il fera honneur à son siècle. Est-il vrai qu'on ait

tant fêté Alexandre à Paris?--Oui, Sire; on ne faisait attention qu'à

lui; les autres souverains avaient l'air de ses aides-de-camp.--Au fait,

il a beaucoup fait pour Paris; sans lui, les Anglais l'auraient ruiné,

et les Prussiens brûlé. Il a bien joué son rôle... (en souriant) Si je

n'étais Napoléon, je voudrais peut-être être Alexandre.»

Le lendemain, il passa, sur la place Bellecour, la revue de la division

de Lyon. «Je verrai cette place avec plaisir, dit-il, aux chefs de la

Garde nationale qui l'entouraient; je me rappelle que je la relevai de

ses ruines, et que j'en posai la première pierre, il y a quinze ans.» Il

sortit, précédé seulement de quelques hussards. Une foule d'hommes, de

vieillards, de femmes et d'enfans inondait les ponts, les quais et les

rues; on se précipitait sous les pieds des chevaux, pour l'entendre, le

voir, le regarder de plus près, pour toucher ses vêtemens... c'était un

véritable délire. À peine avait-il franchi quelques pas, que la foule

qui l'avait déjà vu, se portait en courant sur un autre point pour le

revoir encore. L'air retentissait d'acclamations non interrompues.

C'était un feu roulant de cris de _Vive la nation! vive l'Empereur! à

bas les prêtres! à bas les royalistes!_ etc.

La division Brayer, aussitôt la revue, se mit en marche sur Paris.

Quand l'Empereur revint à l'archevêché, la grande galerie de ce palais

était encombrée de généraux, de colonels, de magistrats,

d'administrateurs de tous les rangs et de toutes les espèces: on croyait

être aux Tuileries.

L'Empereur s'arrêta quelques momens; il embrassa les généraux

Mouton-Duvernet, Girard et autres officiers que Paris croyait à sa

poursuite; et après avoir distribué, à droite et à gauche, quelques

sourires et beaucoup de complimens, il passa dans son salon et admit à

lui être présentés, la cour impériale, le corps municipal, les chefs des

corps militaires et de la garde nationale.

Il s'entretint long-tems avec eux, des fautes des Bourbons, et de la

situation déplorable dans laquelle il retrouvait la France. Il leur

avoua, avec une noble franchise, qu'il n'était point étranger à ses

malheurs. «J'ai été entraîné, dit-il, par la force des événemens dans

une fausse route. Mais instruit par l'expérience, j'ai abjuré cet amour

de la gloire si naturel aux Français, qui a eu pour la France et pour

moi tant de funestes résultats... Je me suis trompé en croyant que le

siècle était venu de rendre la France le chef-lieu d'un grand empire;

j'ai renoncé pour toujours à cette haute entreprise; nous avons assez de

gloire, il faut nous reposer.

«Ce n'est point l'ambition qui me ramène en France; c'est l'amour de la

patrie. J'aurais préféré le repos de l'île d'Elbe aux soucis du trône,

si je n'avais su que la France était malheureuse et qu'elle avait besoin

de moi. En mettant le pied sur notre chère France, continua-t-il, après

quelques réponses insignifiantes des auditeurs, j'ai fait le voeu de la

rendre libre et heureuse: je ne lui apporte que des bienfaits. Je

reviens pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a

fait naître; je reviens pour concourir, avec les représentans de la

nation, à la formation d'un pacte de famille, qui conservera à jamais la

liberté et les droits de tous les Français: je mettrai désormais mon

ambition et ma gloire à faire le bonheur de ce grand peuple duquel je

tiens tout. Je ne veux point, comme Louis XVIII, vous octroyer une

charte révocable, je veux vous donner une constitution inviolable, et

qu'elle soit l'ouvrage du peuple et de moi.» Telles furent ses paroles;

il les prononça d'un air si satisfait; il paraissait si confiant en lui

et en l'avenir, qu'on se serait cru coupable, de douter de la pureté de

ses intentions et du bonheur qu'il allait assurer à la France.

Le langage qu'il tint à Lyon ne fut point le même, comme on le voit, que

celui qu'il avait fait entendre à Gap et à Grenoble. Dans ces dernières

villes, il avait cherché principalement à faire fermenter dans les têtes

la haine des Bourbons et l'amour de la liberté: il s'était plutôt

exprimé en citoyen qu'en monarque. Aucun mot, aucune assurance formelle

n'avait révélé ses intentions. On aurait pu penser qu'il songeait autant

à rétablir la république ou le consulat, que l'empire. À Lyon, plus de

vague, plus d'incertitude; il parle en souverain, et promet de donner à

la France une constitution nationale: L'idée du Champ de Mai lui était

venue.

Aucun de nous ne suspecta la sincérité des promesses et des résolutions

de Napoléon.

Le tems, la réflexion, le malheur, ce grand maître de l'homme, avaient

opéré dans le caractère et les principes de Napoléon les plus favorables

changemens.

Autrefois, quand des obstacles imprévus venaient tout-à-coup contrarier

ses projets, ses passions, habituées à n'être point contenues, à ne

respecter aucun frein, se déchaînaient avec la fureur des flots en

courroux; il parlait, il ordonnait, il décidait comme s'il eût été le

maître de la terre et des élémens; rien ne lui paraissait impossible.

Dans ses revers, il avait appris, dans le calme de la solitude et de la

méditation, à commander à la violence de ses volontés, et à les

soumettre au joug de la prudence et de la raison. Il avait lu

attentivement les écrits, les pamphlets et même les libelles publiés

contre lui; et au milieu des injures, des calomnies et des absurdités

que souvent ils renfermaient, il y avait trouvé des vérités utiles, des

observations judicieuses, des vues profondes, dont il avait su faire son

profit.

«Les princes, observe le savant auteur de l'Esprit des lois, ont dans

leur vie des périodes d'ambition, auxquelles succèdent d'autres

passions, et même l'oisiveté.» L'heure de l'oisiveté n'était point

encore sonnée pour Napoléon; mais à l'ambition d'accroître sans mesure

sa puissance, avait succédé le désir de rendre la France heureuse, et de

réparer par une paix durable et un gouvernement paternel, tous les maux

que la guerre lui avait faits.

L'Empereur passa la soirée du onze dans son cabinet; sa première pensée

fut pour l'Impératrice. Il lui écrivit une lettre fort tendre, qui

commençait par ces mots remarquables: _Madame et chère épouse, je suis

remonté sur mon trône._

Il instruisit également le prince Joseph[58] qu'il avait ressaisi sa

couronne, et le chargea de faire connaître aux puissances étrangères,

par l'intermédiaire de leurs ministres près la Confédération Helvétique,

que ses intentions étaient de ne plus troubler le repos de l'Europe, et

de maintenir loyalement le traité de Paris. Il lui recommanda surtout de

faire bien comprendre à l'Autriche et à la Russie, combien il aspirait à

rétablir avec elles, dans toute leur intimité, ses anciennes liaisons.

Il paraissait attacher un prix particulier à l'alliance de la Russie; sa

prédilection était sans doute fondée sur des raisons politiques, faciles

à concevoir: cependant, je crois qu'elle était également déterminée par

les procédés généreux d'Alexandre envers les Français. Le renom et la

popularité que ce prince avait acquis en France, excitaient et devaient

exciter la jalousie de Napoléon; mais cette jalousie, attribut des

grandes âmes, ne le rendait point injuste: il savait apprécier

Alexandre.

Napoléon, jusqu'alors, ne s'était occupé que d'enlever au Roi son armée;

il pensa que le moment était venu de lui ravir aussi le sceptre de

l'administration. «J'y suis décidé, me dit-il; je veux dès aujourd'hui

anéantir l'autorité royale, et renvoyer les chambres; puisque j'ai

repris le gouvernement, il ne doit plus exister d'autre autorité que la

mienne; il faut qu'on sache, dès à présent, que c'est à moi seul qu'on

doit obéir.» Alors il me dicta successivement les décrets suivans,

connus sous le nom de _décrets de Lyon_.

Les Cent Jours (1/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 10 / 22 题