HISTOIRE DU 20 MARS.

Lorsque Napoléon abdiqua la couronne, je brisai mon épée, en jurant de

ne plus servir ni la France, ni son nouveau souverain. Mais ému par les

adieux magnanimes de l'Empereur, et subjugué par ce pouvoir irrésistible

qu'exerce sur les soldats français, l'amour de la gloire et de la

patrie, je revins promptement à des sentimens plus modérés et plus

louables. Mes souvenirs et mes regrets s'adoucirent, et j'aspirai

sincèrement à l'honneur de servir encore mon pays et son Roi.

La réputation que je m'étais acquise, me valut d'abord l'accueil le plus

flatteur, les promesses les plus brillantes; je crus à leur sincérité:

cette erreur fut de courte durée. Abusé, repoussé, je vis qu'on se

jouait de l'armée et de moi: qu'on nous honorait en masse parce qu'on

nous craignait; qu'on nous insultait en particulier par système et par

haine. J'avais l'âme trop haute pour souffrir les insultes et le mépris

dont on voulait m'abreuver: je donnai ma démission.

Dégoûté de la France et de son gouvernement, mais toujours passionné

pour le métier des armes, je pensai que l'Empereur, qui m'avait

distingué sur le champ de bataille, ne m'aurait point oublié, et

daignerait m'accorder la grâce, si chère à mon coeur, de vivre et mourir

à son service. Je résolus donc de me rendre à l'île d'Elbe. Au moment de

partir, je fus arrêté par cette réflexion: l'Empereur, abandonné, trahi,

renié par des hommes qu'il avait comblés de bienfaits et d'honneurs, ne

croira pas à l'attachement que je lui ai gardé; peut-être même me

suspectera t-il d'avoir été envoyé près de lui, par les Bourbons, pour

épier ses paroles et ses actions. Que faire? J'avais conservé des

relations avec trois personnes investies autrefois de la confiance de

l'Empereur; leur conduite depuis la restauration avait été franche et

loyale: fidèles à Napoléon par sentiment, dévoués à sa cause par

principes et par patriotisme, elles n'avaient dissimulé ni leur fidélité

ni leur dévouement, et étaient restées inaccessibles aux tentatives

faites pour les attirer dans le parti royal. Je pensai que ces

personnes, en me recommandant d'une manière quelconque à l'Empereur,

pourraient me préserver de ses soupçons, et je fus leur confier sans

détour mes desseins et mes inquiétudes.

La première et la seconde me témoignèrent le plus vif intérêt, la plus

tendre sollicitude; me chargèrent d'exprimer à l'Empereur leurs douleurs

de l'avoir perdu, leur espérance de le revoir. Mais l'un et l'autre

craignirent de se compromettre en lui écrivant, et je les quittai sans

en avoir rien obtenu.

Je me présentai chez le troisième, M. X. Nous nous étions connus dans

ces tems de crise où les hommes s'éprouvent, et il avait daigné

conserver de mon courage et de mon caractère une opinion favorable. Je

lui dévoilai mes projets et mes craintes: «Vos craintes, me dit-il, sont

fondées. L'Empereur se méfiera de vous, et ne vous permettra point

probablement de rester près de lui, Ma recommandation vous serait sans

doute fort utile, mais je ne pourrais vous la donner sans danger; non

point pour moi, mes sentimens pour l'Empereur sont connus, mais pour

l'Empereur lui-même. Car si l'on vous enlevait ma lettre, on pourrait la

remettre à un espion, peut-être même à un assassin.»

Cette raison me parut décisive. Il me vient une inspiration, lui dis-je.

Il a existé entre l'Empereur et vous, des relations si multipliées, que

vous devez avoir conservé le souvenir de quelques circonstances, de

quelques épanchemens qui, rappelées par moi à Sa Majesté, pourraient lui

prouver que j'ai votre confiance, et que je suis digne de la

sienne.--Votre idée est parfaite: mais non, ajouta-t-il, je ne pourrais

que vous donner des détails insignifians, et alors l'Empereur ne s'en

ressouviendrait plus: ou vous révéler des choses importantes, et mon

devoir s'y oppose; au surplus, j'y réfléchirai: revenez demain matin.

Je revins. J'ai fouillé ma mémoire, me dit M. X. en m'abordant, et voici

votre affaire. Il me remit une note. Je n'avais considéré,

poursuivit-il, votre voyage à l'île d'Elbe que sous les rapports qui

vous concernent; mais il est d'une importance bien plus grande que vous

ne pensez, et que je ne l'avais pensé moi-même. Il peut avoir d'immenses

résultats. L'Empereur ne peut être indifférent à ce qui se passe en

France. S'il vous interrogeait, que lui répondriez-vous? Vous devez

sentir combien il serait dangereux de lui donner, sur notre situation,

des renseignemens erronés.--Quoique militaire, je ne suis point

totalement étranger à la politique. J'ai souvent réfléchi sur la

position où se trouve la France, et je crois la connaître assez bien

pour être en état de satisfaire la curiosité de Napoléon.--Je n'en doute

point: mais voyons, qu'en pensez-vous?--Voici ce que j'en pense: je lui

fis alors une analyse raisonnée des fautes du gouvernement et de leurs

conséquences... Notre conversation s'échauffa graduellement; et quand,

après avoir examiné le présent, nous portâmes notre attention sur

l'avenir, nos pensées prirent tout à coup un essor si rapide; elles nous

transportèrent si loin de notre premier but, que nous en fûmes effrayés,

et que nous restâmes plongés l'un et l'autre pendant quelques momens

dans une espèce de stupéfaction... Enfin, lui dis-je, en rompant le

silence, si l'Empereur, après m'avoir interrogé, me demandait:

Croyez-vous que le moment de reparaître en France soit arrivé; que lui

répondrai-je?--Vous êtes plus hardi que moi: cette question s'était

offerte à mon esprit et je n'avais pas osé l'aborder.--Et bien?--Et

bien, me dit M. X., vous diriez à Sa Majesté, que je n'ai point osé

prendre sur moi de décider une question aussi importante; mais qu'il

peut regarder comme un fait positif et incontestable que le gouvernement

actuel, ainsi que vous l'avez remarqué, s'est perdu dans l'esprit du

peuple et de l'armée; que le mécontentement est au comble; et qu'on ne

croit pas que le gouvernement puisse lutter long-tems contre

l'animadversion générale. Vous ajouterez que l'Empereur est devenu

l'objet des regrets et des espérances de l'armée et de la nation. Il

décidera ensuite dans sa sagesse ce qui lui reste à faire.--S'il me

demande si cette façon de penser est uniquement la vôtre, ou si elle est

aussi celle de MM... Que lui répondrai-je?--Vous lui direz que toutes

ces personnes-là ont, depuis son départ, cessé de se voir et de

s'entendre, mais que mon opinion est conforme à l'opinion générale.--Je

suis maintenant en état de répondre à toutes les questions de

l'Empereur: Adieu. Nous nous embrassâmes à plusieurs reprises et nous

nous séparâmes.

À peine eus-je quitté M. X. que tout ce qui s'était passé entre nous se

reproduisit à ma mémoire. Je mesurai dans toute son étendue, dans toutes

ses conséquences, l'espèce de mission que j'étais appelé à remplir; et

je ne pus me défendre d'une émotion mêlée de surprise et d'effroi. Tant

que ma seule intention, en me rendant à l'île d'Elbe, avait été d'offrir

mes services à l'Empereur, il m'avait semblé que mon voyage était une

chose toute naturelle; et j'aurais volontiers déclaré au gouvernement

que j'allais rejoindre mon ancien bienfaiteur et le souverain de mon

choix. Depuis que l'objet de ce voyage s'était agrandi, depuis enfin

qu'il pouvait avoir, suivant les paroles de M. X., d'immenses résultats,

il me semblait au contraire que le gouvernement devait avoir les yeux

sur moi, qu'il devait épier mes pas, et chercher à pénétrer mes pensées

et mes desseins... Je devins défiant et inquiet: la note de M. X. me

parut pesante. Je l'appris par coeur, et je la brûlai. Au lieu de

demander directement mon passe-port pour Gènes ou pour Livourne, comme

j'en avais eu l'intention, je le demandai pour Milan. Je connaissais

dans cette ville un officier général, et je pensai que je pourrais

déclarer à la police, si elle me questionnait, que j'allais à Milan

réclamer de cet officier, mon ami, le remboursement de sommes que je lui

avais prêtées autrefois.

Ce plan ainsi arrêté, je me rendis à la préfecture de police. En

franchissant le seuil de la porte, je me sentis saisi tout à coup d'un

tel battement de coeur, que je pouvais à peine trouver la force de me

mouvoir et de respirer. Si dans ce moment une voix m'eût crié:

Malheureux, que vas-tu faire? je crois que je serais tombé interdit et

que j'aurais tout confessé. Ce trouble n'était point l'effet d'une lâche

terreur; c'était sans doute l'impression que doit éprouver un homme de

bien, lorsque pour la première fois il commet une action qu'il ne peut

avouer.

Quelques minutes suffirent pour me rendre à moi-même. Je me présentai

hardiment devant le préfet de police, M. Rivière. Il me fit subir un

assez long interrogatoire; mes réponses furent claires et positives: mon

air d'assurance parut prévenir toute espèce de soupçon; il m'accorda mon

passe-port. Cependant j'eus soin, à tout hasard, d'examiner si j'étais

suivi, et deux jours de suite, je m'aperçus, à mon grand étonneraient,

qu'on observait mes pas. Je feignis de l'ignorer; et pour tromper

l'espion, je le conduisis aux messageries publiques où je retins et

payai une place pour Lyon. Dans la nuit, je fis prendre des chevaux de

poste sous un nom supposé, et je partis en toute hâte: en peu de jours

je fus à Milan.

Mon ami était absent; je lui écrivis; il accourut. Je lui avouai que

j'allais demander du service à Napoléon. Tu n'en obtiendras point, me

dit-il: il n'a pas assez d'argent pour subvenir à la solde de sa garde.

Plusieurs de mes anciens officiers ont été le rejoindre; ils sont à la

suite, et ne reçoivent pour eux et leur famille que cinquante ou

soixante francs par mois: ils sont dans le désespoir et dans la misère.

N'importe, repris-je, j'aime l'Empereur, et je veux à quelque prix que

ce soit aller le retrouver: enseigne-moi le moyen de m'embarquer

promptement.--La chose n'est point aisée. Tu ne trouveras à t'embarquer

qu'à Livourne ou à Gènes: et ces deux points sont si bien surveillés que

tu te feras arrêter, si on te reconnaît pour un Bonapartiste. Tu

pourrais réussir plus facilement à leur échapper, en te faisant passer

pour un marchand de cette ville; je tâcherai de te faire avoir un

passe-port, mais je crains que cela ne soit difficile.--Il y a une autre

difficulté bien plus grande, ma foi: c'est que je ne sais pas dix mots

d'italien.--Comment! cela est-il possible?--Oui, vraiment.--Et tu oses

tenter l'aventure? tu es donc devenu fou?--Fou ou non, je la tenterai.

N'y a-t-il donc pas d'autres points d'embarquement que Gènes et

Livourne?--Il y a sur les côtes de Toscane une foule de petits ports,

mais il faut y attendre l'occasion et rester exposé, en attendant, à la

surveillance des autorités qui sont toutes fort mal disposées pour

l'Empereur et pour les siens. Tu trouveras peut-être à t'embarquer

sur-le-champ dans le golfe de la Spézia, à Lerici. Mais pour y arriver,

il te faudrait passer par Gènes et longer les côtes, et il est à

craindre que les carabiniers piémontais ou le nouveau consul de Gènes,

qui, dit-on, est un enragé, ne te happent au passage. Il y a bien une

autre route à travers les montagnes de la Spézia, mais elle est

abandonnée depuis long-tems, et tu courrais risque de t'y engloutir ou

de t'y faire assommer.--N'importe: à vaincre sans péril, on triomphe

sans gloire; cette route me convient, et dès demain je vais à la

découverte.--Ton passe-port est-il en règle?--Je le ferai viser pour

Lerici.--Autre sottise. Tu ne sais donc pas que tu auras affaire aux

Autrichiens, nos plus implacables ennemis, et qu'ils te chercheront

mille difficultés? Je connais un colonel tudesque (c'est le nom qu'on

donne aux Autrichiens en Italie), qui probablement nous arrangera tout

cela. Allons lui offrir à dîner. Les affaires et les querelles

s'arrangent à table avec ces messieurs.

Notre colonel me fit effectivement régulariser mon passe-port. Je

laissai à Milan ma calèche et mes effets, et le lendemain je montai en

cédiole[34]. J'arrivai par des chemins de traverse au pied des

montagnes. Leur trajet en voiture étant impossible, je me séparai à

regret de mon conducteur. J'achetai deux chevaux, l'un pour mon nouveau

guide, l'autre pour moi. Ce nouveau guide ne savait point un mot de

français. J'avais eu soin de me munir d'un dictionnaire de poche; mais

j'ignorais à peu près la manière de prononcer et d'arranger les mots: de

sorte que notre conversation se réduisait à quelques phrases isolées que

nous ne parvenions point toujours à comprendre.

Nous partîmes à la pointe du jour. Sur le midi, la neige commença à

tomber, et nous eûmes mille peines à gagner le hameau de... Le

lendemain, le tems devint encore plus mauvais. Le cheval de mon guide

s'abîma dans la neige, et nous perdîmes deux heures à l'en retirer. Mon

guide, superstitieux comme tous les Italiens et facile comme eux à

rebuter, regardait cet accident comme de mauvais augure, et voulait

rétrograder. Je ne pus vaincre sa répugnance qu'avec un double napoléon

d'or. À peine le lui eus-je donné, que je sentis mon imprudence: c'était

exciter la cupidité de cet homme et m'exposer à en devenir la victime. À

mesure que nous avancions, la route devenait de plus en plus difficile;

nous rencontrions à chaque pas des excavations, ou des chutes de rochers

qui barraient notre passage, et nous forçaient à nous créer au hasard de

nouveaux chemins. Il était tombé en 1814 tant de neige dans l'Italie

septentrionale, et particulièrement dans la partie que nous traversions,

que les muletiers eux-mêmes avaient déserté la montagne; en sorte que

mon guide, ne trouvant plus de sentiers frayés, était obligé de

s'orienter à chaque pas pour ne point nous égarer, ou nous précipiter

dans les gouffres cachés qui bordaient notre périlleuse route.

Nous arrivâmes le lendemain à Borcetto. Éclairé par les dangers de la

veille, je pris deux chevaux de réserve et un guide de plus. On me les

fit payer au poids de l'or. Je trouvai là un préposé des douanes: il

m'engagea, soit par bonté d'âme, soit pour me faire peur, à me tenir sur

mes gardes en traversant la Size, montagne fort élevée et fort

dangereuse. Elle était, disait-il, infestée de brigands. Je renouvelai

l'amorce de mes pistolets; je jetai les yeux au ciel pour invoquer sa

protection, et je partis.

Arrivé à la moitié de la montagne, je fus arrêté par un soldat, qui me

fît entrer au corps-de-garde pour y exhiber mon passe-port. Ce poste,

établi peu de jours auparavant pour la sûreté des voyageurs, était

occupé par un sous-officier et six soldats qui tous avaient servi dans

les armées impériales. Ils se doutèrent à ma mine que j'avais été

militaire; et après quelques momens de conversation, ils me proposèrent,

pour me réchauffer, de boire à la santé de l'Empereur Napoléon.

J'hésitai d'abord, craignant de donner dans un piége; mais ils

insistèrent si franchement que je ne pus leur résister. Je leur donnai

en partant 20 fr., pour boire à la santé de Napoléon et à la mienne, et

je les priai de me recommander à mes guides. Le commandant du poste les

fit venir et leur dit, avec un feu de file de juremens, que, s'il

m'arrivait quelque chose, il les ferait fusiller tous deux à leur

retour. Ces braves gens m'escortèrent assez long-tems, et nous nous

séparâmes avec une émotion qu'il faut avoir été soldat pour éprouver et

pour comprendre.

Nous devions aller coucher à Pontrémoli. La halte que j'avais faite nous

avait retardés, et nous nous trouvâmes surpris par la nuit. Pour abréger

le chemin, mes guides me firent descendre par un large sentier pratiqué

le long du flanc de la montagne: la pente était si rapide que nos

chevaux s'accroupissaient à chaque instant, et que nous-mêmes nous

étions forcés de nous laisser glisser. Je me trouvai au pied de la côte

dans un lieu si obscur et si sauvage que je crus que mes guides m'y

avaient conduit dans le dessein de s'y défaire de moi. Après avoir

marché à tâtons pendant assez long-tems, mes guides s'arrêtèrent tout à

coup: la neige et la nuit défiguraient tellement le terrain, qu'ils ne

savaient plus où ils se trouvaient, ni de quel côté ils devaient se

diriger: leur inquiétude était extrême; ils invoquaient tour à tour les

saints du Paradis, se serraient la main, et se pressaient dans leurs

bras, comme s'ils eussent été sur le point de faire naufrage. Je

conservai mon sang-froid, et voyant que je n'avais rien à attendre de

ces deux imbéciles, je pris un cheval, qui me parut être un vieux

routier, et après lui avoir mis la bride sur le cou, je lui appliquai un

vigoureux coup de fouet: il prit son élan, je le suivis, et peu

d'instans après, au grand étonnement et surtout à la grande satisfaction

de mes conducteurs, nous reconnûmes que nous étions dans la bonne voie

et à une demi-heure de marche de Pontrémoli, où nous arrivâmes à minuit.

J'étais encore à vingt-quatre heures de distance de la Spézia, et

vingt-quatre heures avec de semblables chemins sont des siècles. Mais

quel fut mon ravissement, quand, au lieu des déserts et des montagnes de

glaces que j'avais traversés la veille, je n'aperçus, au sortir de

Pontrémoli, que des vallons émaillés de verdure et de fleurs, des

coteaux entourés et couronnés d'arbustes et d'oliviers! Hier c'était

l'hiver et ses rigueurs, aujourd'hui le printems et ses charmes. Cette

agréable métamorphose trompa mon impatience, et fit succéder aux

agitations habituelles de mon âme, ce calme heureux qu'inspire la

contemplation des beautés et des dons de la nature.

À quelques lieues de Pontrémoli, le passage se trouve interrompu par un

torrent profond et rapide. On le passe à gué: mes conducteurs, que

j'avais devancés, me l'eurent à peine indiqué que je m'élançai dans

l'eau. Mais au lieu de porter mon cheval à gauche, je le dirigeai dans

le sens contraire. Mes guides, témoins de ma déviation, criaient à tue

tête, _Fermate, fermate!_ ce qui veut dire arrêtez: je crus que cela

signifiait, _ferme, ferme;_ et j'éperonnais et fouettais mon cheval de

toutes mes forces: il perdit pied; je manquai d'être submergé. Parvenu à

bord, je reçus de mes guides un sermon qui devait être sans doute fort

sévère, et dans lequel les noms de diable et de Français jouaient le

rôle principal.

J'arrivai le... à Lerici. Je vis avec joie la mer, dernier obstacle qui

me restait à franchir pour atteindre le terme de mes voeux et de mes

travaux. Mais hélas! ma joie ne se prolongea point. Je fus saisi, dans

la nuit, d'une forte oppression de poitrine et d'une fièvre brûlante:

c'était le résultat de mon immersion dans le torrent. Si j'ai le malheur

d'avoir une fluxion de poitrine, me disais-je tristement, que

deviendrai-je ici, sans secours, sans appui, au milieu d'une terre

étrangère? Je n'aurai donc quitté ma patrie, ma mère chérie, que pour

venir expirer loin d'elle dans les bras de mercenaires et d'inconnus? Je

n'aurai donc approché des bords si désirés de la Spézia, que pour

éprouver le douloureux regret de ne pouvoir les franchir? Ah! du moins,

si j'avais pu arriver près de l'Empereur, lui parler, et mourir à ses

pieds, je ne regretterais point la vie. Mon dévouement aurait été connu,

ma mémoire honorée; et mon nom, associé aux destinées de l'Empereur,

aurait passé peut-être avec le sien à la postérité.

Je fis appeler un médecin; par un bonheur inespéré, il se trouva que

c'était un ancien chirurgien militaire, homme de mérite, et chaud

partisan des Français. Quand je fus hors de danger, il me témoigna le

désir de connaître le motif qui m'avait amené à Lerici. à travers les

montagnes, et me fit entrevoir qu'il l'avait pénétré. Un homme qui parle

est toujours moins suspect que celui qui se tait. Je résolus donc de

satisfaire la curiosité du docteur. Après avoir exigé le secret, je lui

avouai mystérieusement que j'étais colonel; que j'allais à l'île d'Elbe;

qu'un officier supérieur de la garde de Napoléon avait épousé ma soeur;

que l'expatriation de son mari l'avait plongée dans un tel état

d'accablement et de souffrances, que les médecins avaient déclaré

qu'elle était perdue sans ressource; que sa santé, et quatre enfans en

bas âge, ne lui permettant point de venir rejoindre son mari, j'avais

pris le parti, pour rendre à ma pauvre soeur le bonheur et la vie, de

venir rappeler à mon beau-frère ce qu'il devait à son épouse et à ses

enfans, et que j'espérais le déterminer à retourner en France, au moins

momentanément.

Cette fable, que j'eus soin d'entrecouper de soupirs et de réflexions

sentimentales, parut le toucher infiniment. Il me plaignit, me consola,

me flatta des plus douces espérances, et me promit de me servir de tout

son pouvoir.

Devenu convalescent, je m'occupai avec plus d'ardeur que jamais des

moyens de m'embarquer promptement. L'officieux docteur me fit connaître

un capitaine de félouque courrière, et je frétai son bâtiment pour

quinze jours.

Il me demanda mon passe-port pour aller chez l'officier du port prendre

sa feuille de bord, et ma _boletta_. En effet (et je l'ignorais

complètement), on ne peut sortir d'un port et entrer dans un autre, sans

être pourvu d'une feuille de bord, constatant le nombre des marins et

des passagers qui se trouvent sur le bâtiment, et d'une boletta ou

certificat des inspecteurs de la santé, qui atteste, nominativement,

qu'aucun des passagers et des marins n'est atteint de maladie

contagieuse. Ces deux pièces ne se délivrent que sur la présentation des

passe-ports, avec lesquels elles doivent être d'une identité absolue.

Cette formalité, à laquelle je ne m'étais point attendu, déconcerta

totalement mes calculs. Mon passe-port ne me donnait point le droit de

m'embarquer, et je craignais, en le produisant (car on s'effraye de tout

en pareille circonstance), qu'on ne me fît des difficultés, et qu'on

n'en référât au consul ou à ses agens.

Mon capitaine devina mon embarras, et m'offrit de me procurer un

passe-port et une boletta sous des noms supposés; je refusai, préférant

m'exposer à être puni comme Bonapartiste, que comme faussaire. En ce

cas, me dit le capitaine, vous n'avez qu'un seul moyen, c'est de vous

jeter dans une barque et de vous faire passer pour matelot: j'arrangerai

cela. Quelques heures après, il m'amena Un matelot franco-génois, qui me

proposa de me conduire, sans papiers, où cela me ferait plaisir. Il

ajouta que l'un de ses parens était canonnier à bord du brick

l'_Inconstant_, de Napoléon, et qu'il serait bien content de le revoir.

Je jugeai que mon dessein de passer à l'île d'Elbe était éventé, et je

résolus de partir la nuit même, s'il était possible. Il fut convenu,

avec mon matelot (dont le nom était Salviti), qu'il viendrait me prendre

à minuit, et que nous nous éloignerions de la terre, quelque tems qu'il

fît.

Sur ces entrefaites, mon docteur vint me trouver, et m'annonça que le

commandant du pays, dont il était le médecin, se proposait de m'envoyer

chercher par ses carabiniers, pour connaître le motif de mon arrivée et

de mon séjour dans le golfe. Je lui ai annoncé, me dit-il, que vous êtes

malade, et que votre intention est de vous rendre en Corse, dans le sein

de votre famille, aussitôt que vous pourrez supporter la mer. Je crois

l'avoir tranquillisé: cependant, ne vous y fiez pas, et partez sans

délai.--Je partirai ce soir; mais comme il pourrait prendre d'ici là, à

votre commandant ou à ses gendarmes, la fantaisie de m'arrêter, j'aime

mieux me présenter chez lui de bonne volonté, et lui confirmer le conte

que vous lui avez fait.--Je m'y rendis immédiatement, et instruit par

les détails que m'avait donnés le médecin, de l'homme à qui j'avais

affaire, je parvins facilement à lui plaire et à le rassurer. Il me fit

promettre, néanmoins, de lui apporter, le lendemain, mon passe-port. Je

lui promis tout ce qu'il voulut: à minuit, nous mîmes clandestinement à

la voile, et à la pointe du jour j'avais déjà perdu de vue le golfe de

la Spézia et ses bords majestueux.

La barque qui me portait, moi et ma fortune, n'était qu'un bateau

ordinaire, à quatre rames, avec une petite voile latine. Elle était

montée par six hommes. Salviti seul parlait français; il avait bonne

mine; les autres portaient sur leurs figures l'empreinte de la misère et

de la plus profonde immoralité. Ils me regardaient avec curiosité, et

parlaient continuellement de moi. Salviti me traduisait leurs discours;

j'y répondais de bonne grâce: on cherche à plaire, même à des matelots,

quand on a besoin d'eux. Le mal de mer ne me laissait point un moment de

repos, et pour comble de malheur, je n'avais point eu la précaution de

me procurer des vivres. Il me fallut partager la nourriture de mes

compagnons; elle consistait en salaisons avariées, et principalement en

bacalat ou morue sèche, qui se mange toute crue.

Le vent contrariant notre marche, ce ne fut que le matin du second jour,

que nous aperçûmes le phare de Livourne. Quelle fut ma surprise, mon

indignation, lorsque je vis notre barque se diriger vers l'entrée du

port! «Où me conduisez-vous, Salviti?--À Livourne.--Je ne veux point y

aller, m'écriai-je en blasphémant; ce n'est point là ce que vous m'aviez

promis.» Salviti déconcerté, m'avoua qu'il n'était pas le maître du

bâtiment; qu'il le louait en commun avec les autres matelots; qu'ils

faisaient la contrebande; et qu'ils se rendaient à Livourne pour se

concerter avec d'autres contrebandiers, au sujet d'une expédition

importante; que cela serait bientôt fait; et qu'ils me conduiraient

ensuite à Porto-Ferrajo; qu'il m'en donnait sa parole, et que je pouvais

m'y fier.--Je ne veux pas de cet arrangement, lui répondis-je, en

portant mes pistolets à sa poitrine; il faut aller droit à l'île d'Elbe,

ou je le tue.--Tuez-moi, si vous voulez, cela ne vous servira à rien:

vous serez jeté à la mer par mes camarades, ou guillotiné à Livourne.»

Le sang-froid de cet homme me désarma. «Eh bien, lui dis-je, jure-moi

donc que tu me conduiras demain à l'île d'Elbe.--Je vous l'ai déjà dit,

que je sois un... si je vous manque de parole.» Les matelots, qui ne

nous comprenaient pas, ne savaient à quel motif attribuer ma fureur;

l'un d'eux, déserteur de la marine anglaise, saisit un grand couteau en

forme de stilet, les autres semblaient attendre l'événement pour se

précipiter sur moi. Cette scène finie, je voulus essayer de faire

rétrograder Salviti pour de l'argent: il résista, il avait donné sa

parole de se trouver à Livourne, _et sa parole était inviolable_.

Je me vis donc conduit, malgré moi, dans le piége que j'avais voulu

éviter. Mon dépit, ma colère étaient au comble: j'écumais de rage et de

désespoir: «ainsi donc, pensai-je, en me tordant les bras, ces scélérats

vont me ravir le fruit de tout ce que j'ai souffert. Et l'Empereur!

l'Empereur! si près de lui, sous ses yeux, au moment...» Malheureux!

dis-je à Salviti; je ne te quitterai pas plus que ton ombre; et avant de

me laisser prendre, je te ferai sauter la cervelle.--C'est bon,

reprit-il en haussant les épaules: en attendant, il faut ôter vos habits

et vous mettre en matelot.--Pourquoi?--Parce que vous n'avez point de

papiers et qu'on vous mettrait dedans.» Je me soumis à cette nouvelle

épreuve. L'un de ces misérables se dépouilla pour moi d'une grande veste

à capuchon que j'endossai: un autre ôta de son col, et mit au mien un

mouchoir de couleur tout ruisselant la sueur et la crasse; un troisième

me donna son bonnet de laine, et malgré ma juste répugnance, il fallut

me l'enfoncer jusqu'aux yeux... Ma barbe heureusement était aussi longue

que celle de mes camarades, et pour que mes mains ne me trahissent

point, je les imprégnai de l'eau bourbeuse qui croupissait sous le

plancher de notre bateau. Ce n'est point tout; notre feuille de bord

n'énonçait que six hommes d'équipage: nous étions sept; il fallait donc

en cacher un[35]: nous choisîmes le plus petit et le plus mince d'entre

nous. Il se blottit sous le bout du bateau, et nous jetâmes négligemment

sur lui quelques vieilles nattes et deux ou trois vestes de matelot. Ces

préparatifs terminés, on me plaça sur un banc de rameur, la rame en

main, et à la nuit tombante nous fîmes notre entrée dans la rade.

Salviti présenta nos papiers; la date[36] en était trop ancienne; on lui

fit des difficultés; il s'emporta, et par châtiment et par précaution,

on nous astreignit à faire la petite quarantaine: c'est-à-dire, à

demeurer prisonniers dans la rade pendant trois jours.

Salviti revint tristement m'annoncer cette nouvelle infortune; notre

bateau fit volte-face, et nous nous rendîmes au lieu de notre exil.

Le soir du troisième jour, Salviti me prévint qu'on allait nous mettre à

bord, selon l'usage, un garde de la santé, qui passerait la nuit avec

nous, pour s'assurer si nous n'avions point de symptômes de maladie. Il

avait su, par l'homme qui nous avait apporté ou plutôt jeté des vivres,

car tout contact est interdit sous peine de mort; il avait su, dis-je,

le nom du garde qu'on nous destinait: c'était un joueur et un ivrogne.

Salviti se procura des cartes et du vin, et m'assura qu'il

l'endoctrinerait si bien, qu'il n'aurait point le tems de s'occuper de

moi.

Je n'étais point aussi tranquille que Salviti. Je redoutais que cet

homme ne découvrît le matelot que nous avions à cacher, ou qu'il ne

s'aperçût à mes manières, à mes traits, à ma gaucherie, que je n'étais

point ce que je paraissais être. Il lui suffisait d'ailleurs d'une seule

question pour me pousser à bout, puisque, ne sachant point l'italien, je

n'aurais pu lui répondre ou garder le silence sans me trahir. Il me vint

dans l'idée de contrefaire le sourd, pour n'être point dans le cas de

soutenir de conversation, et de supposer que je m'étais blessé à la

main, afin de rester oisif, et d'éviter de laisser paraître que je ne

savais point mon métier. Je me tirai quelques gouttes de sang que

j'épanchai sur de vieux haillons, et m'enveloppai la main. Salviti

expliqua mon stratagème à nos camarades, et de longs éclats de rire

m'annoncèrent qu'il avait obtenu leur approbation.

Le garde de la santé arriva: le matelot mystérieux ne bougea point:

Salviti joua son rôle à merveille; je m'acquittai fort bien du mien; et

à ma vive satisfaction, la soirée se termina sans accidens. Jusques-là,

j'avais été couché à part, et sur un assez bon matelas; on fit les

honneurs de ma place et de mon lit, à M. le garde, et je fus obligé de

m'étendre par terre, tête bêche avec les matelots; le dégoût, la

mauvaise odeur, la privation d'air me firent porter le sang à la tête,

et je pensai suffoquer. À la pointe du jour, mes camarades se mirent à

boire et à manger. Je me tins à l'écart. «Approchez et mangez, me dit

Salviti.--Je ne le puis.--Le garde va supposer que tous êtes malade, et

il n'en faut pas davantage pour nous faire recommencer la

quarantaine.--Je mangeai.» À dix heures du matin les officiers de la

santé s'approchèrent de nous; et sur le rapport favorable de notre

surveillant, nous obtînmes l'entrée du port. Je restai dans le bateau,

avec un de nos gens que je gardai en otage. À deux heures, les

conciliabules de mes contrebandiers furent terminés; à trois heures,

nous levâmes l'ancre. Un vent propice enfla notre voile, et j'oubliai

bientôt mes angoisses et mes dangers, en apercevant le rocher sur lequel

j'allais retrouver Napoléon le Grand.

Nous arrivâmes, sans obstacles, dans la rade de Porto-Ferrajo[37], au

moment où le canon venait de donner le signal de la fermeture du port:

j'entendis battre la retraite à la française: mon coeur tressaillit. Je

passai la nuit sur le pont du bateau. Malgré ma joie d'être arrivé au

port, je ne pus me défendre d'une certaine mélancolie que m'inspirèrent

sans doute le calme de la nuit, et l'aspect des montagnes sombres et

arides dont j'étais environné. Ô vanité des grandeurs humaines! me

disais-je, c'est donc là, sur ce roc desséché, que respire cet homme

incompréhensible qui naguères trouvait _qu'il étouffait en Europe_!

C'est dans cette humble bicoque qu'habite, avec quelques serviteurs

fidèles, cet homme que j'ai vu, dans le palais des Césars, entouré des

hommages et des adorations de la plus brillante cour du monde; que j'ai

vu assis, la tête couverte, au milieu de huit rois se tenant

respectueusement devant lui chapeau bas! C'est sur cette peuplade, à

peine égale à la population d'un village, que règne maintenant ce

Napoléon le Grand, si long-tems le maître et la terreur du monde; ce

Napoléon qui, d'une part de ses conquêtes, élevait des trônes pour les

princes ses alliés.

Le jour vint mettre fin à mes réflexions. Je reconnus sur le rempart,

avec une joie inexprimable, ces vieux et braves grenadiers que j'avais

tant de fois honorés et admirés sur le champ de bataille. Je m'élançai à

terre et me jetai précipitamment dans la première auberge, pour quitter

mon déguisement de matelot et voler au palais de Napoléon. Mais j'avais

été remarqué et suivi; et l'on vint sur-le-champ, de la part du

commandant de la place (le général Cambronne), pour s'assurer de ma

personne. Je tranquillisai ses émissaires, et me rendis avec eux à la

municipalité où logeait le général Bertrand. Je me fis annoncer; le

général vint au-devant de moi: «Venez-vous de France, Monsieur?--Oui,

Monsieur le Maréchal.--Que venez-vous faire ici?--Voir l'Empereur et lui

demander du service.--L'Empereur vous connaît-il?--Oui, Monsieur. M. X.

m'a donné d'ailleurs des moyens de prouver à l'Empereur que je ne suis

point indigne de ses bontés.--Nous apportez-vous des nouvelles de

France?--Oui, Monsieur le Maréchal, et je les crois bonnes.--Dieu vous

entende! nous sommes si malheureux! Je brûle de causer de la France avec

vous; mais je dois avant tout prévenir l'Empereur de votre arrivée.

Peut-être ne pourra-t-il point vous recevoir sur-le-champ: nous avons

aujourd'hui la corvette anglaise[38], et ces gens-là s'effrayent de

tout. Sait-on qui vous êtes?--On sait que je suis officier

français.--Tant pis; cachez vos décorations, ne dites rien à personne,

et restez à votre auberge à vous reposer; je vous enverrai chercher.»

Une demi-heure après, il me fit avertir de me rendre en toute hâte à la

porte du jardin de l'Empereur; que l'Empereur y viendrait, et que sans

avoir l'air de me connaître, il me ferait appeler. Je m'y rendis:

l'Empereur, accompagné de ses officiers, se promenait, suivant sa

coutume, les mains derrière le dos; il passa plusieurs fois devant moi

sans lever les yeux; à la fin il me fixa, et s'arrêtant, il me demanda

en italien de quel pays j'étais: je lui répondis en français que j'étais

parisien; que j'avais été appelé par des affaires en Italie; et que je

n'avais pu résister au désir de revoir mon ancien souverain. «Eh bien,

Monsieur, parlez-moi de Paris et de la France.» En achevant ces mots, il

se remit à marcher. Je l'accompagnai, et après plusieurs questions

insignifiantes, faites à haute voix, il me fit entrer dans ses

appartemens, ordonna aux généraux Bertrand et Drouot de se retirer, et

me força de m'asseoir à côté de lui. «Le Grand Maréchal, me dit-il avec

un air froid et distrait, m'a annoncé que vous arriviez de France.--Oui,

Sire.--Que venez-vous faire ici?--Sire, je viens vous offrir mes

services; ma conduite, en 1814... L'Empereur, m'interrompant: Je ne

doute pas, Monsieur, que vous ne soyez un bon officier; mais les

officiers que j'ai avec moi, sont déjà si nombreux, qu'il me serait bien

difficile de pouvoir faire quelque chose pour vous; cependant, nous

verrons. Vous connaissez, il paraît, M. X.--Oui, Sire.--Vous a-t-il

remis une lettre pour moi?--Non, Sire.--(L'Empereur, m'interrompant.) Je

vois bien qu'il m'a oublié comme tous les autres; depuis que je suis

ici, je n'ai entendu parler ni de lui ni de personne.--Sire

(l'interrompant à mon tour), il n'a point cessé d'avoir pour votre

Majesté, l'attachement et le dévouement que lui ont conservé les vrais

Français, et... L'Empereur, avec dédain. Quoi! on pense donc encore à

moi en France?--On ne vous y oubliera jamais.--Jamais! c'est beaucoup.

Les Français ont un autre souverain, et leur devoir et leur tranquillité

leur commandent de ne plus songer qu'à lui.» Cette réponse me déplut;

l'Empereur, me dis-je, est mécontent de ce que je ne lui apporte point

de lettres, il se défie de moi: ce n'était point la peine de venir de si

loin pour être si mal reçu.--«Que pense-t-on de moi en France?--On y

plaint et l'on y regrette votre Majesté.--L'on y fait aussi sur moi

beaucoup de fables et de mensonges; tantôt on prétend que je suis fou,

tantôt que je suis malade, et vous voyez, me dit l'Empereur, en

regardant son embonpoint, si j'en ai l'air. On y prétend aussi qu'on

veut me transporter à Ste-Hélène ou à Malte. Je ne leur conseille pas

d'y essayer. J'ai des vivres pour me nourrir six mois, des canons et des

braves pour me défendre; je leur ferais payer cher leur honteuse

tentative. Mais je ne puis croire que l'Europe veuille se déshonorer en

s'armant contre un seul homme, qui ne veut point et qui ne peut plus lui

faire de mal. L'Empereur Alexandre aime trop la postérité, pour

consentir à un semblable attentat. Ils m'ont garanti la souveraineté de

l'Ile d'Elbe par un traité solennel; je suis ici chez moi, et tant que

je n'irai point chercher querelle à mes voisins, on n'a pas le droit de

venir m'y troubler... Avez-vous servi dans la grande armée?--Oui, Sire,

j'eus le bonheur de me distinguer sous vos yeux dans les plaines de la

Champagne. Votre Majesté avait paru tellement me remarquer, que j'avais

osé concevoir l'espérance qu'elle se ressouviendrait de moi.--Au fait,

j'ai cru vous reconnaître en vous voyant, mais je n'ai de vous qu'un

souvenu confus.» Pauvres hommes! pensai-je en moi-même, exposez donc

votre vie pour les rois, sacrifiez-leur donc votre jeunesse, votre

repos, votre bonheur!--«À quelles affaires vous êtes-vous

distingué?--Sire, à... et à... Le Maréchal Ney me présenta, à cette

époque, à Votre Majesté, en lui disant: voici Sire, l'intrépide S...

P... dont je vous ai parlé.--Ah! ah! je me rappelle effectivement; oui,

j'ai été très-content de votre conduite à... et à... Vous avez montré

de la résolution, du caractère; ne vous ai-je point décoré sur le champ

de bataille?--Oui, Sire.--Eh bien (avec plus de chaleur et d'abandon),

comment se trouve-t-on en France des Bourbons?--Sire, ils n'ont point

réalisé l'attente des Français, et chaque jour le nombre des mécontens

s'augmente.--Tant pis, tant pis, (vivement). Comment, X. ne vous a point

donné de lettres pour moi?--Non, Sire, il a craint qu'elles ne me

fussent enlevées; et comme il a pensé que Votre Majesté, obligée d'être

sur ses gardes et de se défier de tout le monde, se défierait peut-être

aussi de moi, il m'a révélé plusieurs circonstances qui, n'étant connues

que de Votre Majesté et de lui, peuvent vous prouver que je suis digne

de votre confiance.--Voyons ces circonstances.» Je lui en détaillai

quelques-unes, et sans me laisser achever: «Cela suffit, me dit-il.

Pourquoi n'avoir pas commencé par me dire tout cela? voilà une

demi-heure que vous nous faites perdre.» Cette bourrasque me

déconcerta[39]. Il s'en aperçut, et reprit avec douceur. «Allons,

mettez-vous à votre aise, et racontez-moi dans le plus grand détail tout

ce qui s'est dit et passé entre X. et vous.» Je lui exposai alors les

circonstances qui m'avaient amené à avoir un entretien avec M. X.; je

lui rapportai mot à mot cet entretien; je lui fis une énumération

complète des fautes et des excès du gouvernement royal. Et j'allais en

déduire les conséquences que nous en avions tirées M. X. et moi, lorsque

l'Empereur incapable, quand il est ému, d'écouter un récit quelconque

sans l'interrompre et le commenter à chaque instant, m'ôta la parole et

me dit: «Je croyais aussi, lorsque j'abdiquai, que les Bourbons,

instruits et corrigés par le malheur, ne retomberaient point dans les

fautes qui les avaient perdus en 1789. J'espérais que le Roi vous

gouvernerait en bon homme, c'était le seul moyen de se faire pardonner

de vous avoir été donné par les étrangers. Mais depuis qu'ils ont remis

le pied en France, ils n'ont fait que des sottises. Leur traité du 23

avril, continua-t-il en élevant la voix, m'a profondément indigné; d'un

trait de plume ils ont dépouillé la France de la Belgique et des

possessions qu'elle avait acquises depuis la révolution; ils lui ont

fait perdre les arsenaux, les flottes; les chantiers, l'artillerie et le

matériel immense que j'avais entassés dans les forteresses et les ports

qu'ils leur ont livrés. C'est Talleyrand qui leur a fait cette infamie.

On lui aura donné de l'argent. La paix est facile avec de telles

conditions. Si j'avais voulu comme eux signer la ruine de la France, ils

ne seraient point sur mon trône, (avec force) j'aurais mieux aimé me

trancher la main. J'ai préféré renoncer au trône, plutôt que de le

conserver aux dépens de ma gloire et de l'honneur Français... une

couronne déshonorée est un horrible fardeau... Mes ennemis ont publié

partout que je m'étais refusé opiniâtrement à faire la paix; ils m'ont

représenté comme un misérable fou, avide de sang et de carnage. Ce

langage leur convenait: quand on veut tuer son chien, il faut bien faire

accroire qu'il est enragé: mais l'Europe connaîtra la vérité: je lui

apprendrai tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est passé à Châtillon.

Je démasquerai d'une main vigoureuse, les Anglais, les Russes et les

Autrichiens. L'Europe prononcera. Elle dira de quel côté fut la fourbe

et l'envie de verser du sang. Si j'avais été possédé de la rage de la

guerre, j'aurais pu me retirer avec mon armée au-delà de la Loire, et

savourer à mon aise la guerre des montagnes. Je ne l'ai point voulu;

j'étais las de massacres... mon nom et les braves qui m'étaient restés

fidèles, faisaient encore trembler les alliés, même dans ma capitale.

Ils m'ont offert l'Italie, pour prix de mon abdication; je l'ai refusée:

quand on a régné sur la France, on ne doit pas régner ailleurs. J'ai

choisi l'île d'Elbe; ils ont été trop heureux de me la donner. Cette

position me convenait. Je pouvais veiller sur la France et sur les

Bourbons. Tout ce que j'ai fait, a toujours été pour la France. C'est

pour elle, et non pour moi, que j'aurais voulu la rendre la première

nation de l'univers. Ma gloire est faite à moi. Mon nom vivra autant que

celui de Dieu. Si je n'avais eu à songer qu'à ma personne, j'aurais

voulu, en descendant du trône, rentrer dans la classe ordinaire de la

vie; mais j'ai dû garder le titre d'Empereur pour ma famille, et pour

mon fils... mon fils, après la France, est ce que j'ai de plus cher au

monde.»

L'Empereur, pendant tout ce discours, avait marché à grands pas, et

paraissait violemment agité. Il se tut quelques momens, et reprit: «Ils

savent bien (les émigrés) que je suis là, et voudraient me faire

assassiner. Chaque jour je découvre de nouvelles embûches, de nouvelles

trames. Ils ont envoyé en Corse un des sicaires de Georges, un misérable

que les journaux anglais eux-mêmes ont signalé à l'Europe comme un

buveur de sang, comme un assassin. Mais qu'il prenne garde à lui; s'il

me manque, je ne le manquerai pas. Je l'enverrai chercher par mes

grenadiers, et je le ferai fusiller pour servir d'exemple aux autres...»

Après quelques nouveaux momens de silence, il me dit: «Mes généraux

vont-ils à la cour? ils doivent y faire une triste figure.» J'avais

attendu la fin de cette digression pour reprendre le fil de mon

discours; convaincu qu'il me serait impossible de parvenir à mener la

conversation, je résolus de laisser l'Empereur la diriger à sa guise, et

je lui répondis: «Oui, Sire, et ils sont outrés de se voir préférer des

émigrés qui n'ont jamais entendu le bruit du canon.--Les émigrés seront

toujours les mêmes. Tant qu'il ne fut question que de faire les belles

jambes dans mon antichambre, j'en trouvais plus que je n'en voulus.

Quand il fallut montrer de l'homme, ils se sont retirés comme des c...

J'ai fait une grande faute en rappelant en France cette race

anti-nationale; sans moi ils seraient tous morts de faim à l'étranger.

Mais alors j'avais de grands motifs, je voulais réconcilier l'Europe

avec nous, et clore la révolution... Que disent de moi les soldats?--Les

soldats, Sire, s'entretiennent sans cesse de vos immortelles victoires.

Ils ne prononcent jamais votre nom qu'avec respect, admiration et

douleur. Lorsque les princes leur donnent de l'argent, ils le boivent à

votre santé, et quand on les force à crier _vive le Roi!_ ils répètent à

voix basse, _de Rome_.--(En souriant) ils m'aiment donc toujours?--Oui,

Sire, et j'oserai même dire, plus que jamais.--Que disent-ils de nos

malheurs?--ils les regardent comme l'effet de la trahison, et répètent

sans cesse qu'ils n'auraient jamais été vaincus, si la France n'eût

point été vendue aux ennemis; ils ont horreur surtout de la capitulation

de Paris.--Ils ont raison; sans l'infâme défection du duc de Raguse, les

alliés étaient perclus. J'étais maître de leurs derrières, et de toutes

leurs ressources de guerre. Il n'en serait pas échappé un seul. Ils

auraient eu aussi leur vingt-neuvième bulletin! Marmont est un

misérable: il a perdu son pays, et livré son prince. Sa convention seule

avec Schwartzemberg suffit pour le déshonorer. S'il n'avait pas su qu'il

compromettait, en se rendant, ma personne et mon armée, il n'aurait pas

eu besoin de stipuler de sauve-garde pour ma liberté et pour ma vie.

Cette trahison n'est pas la seule. Il a intrigué avec Talleyrand, pour

ôter la régence à l'Impératrice et la couronne à mon fils. Il a trompé

et joué indignement Caulincourt, Macdonald et les autres maréchaux. Tout

son sang ne suffirait point pour expier le mal qu'il a fait à la

France... Je dévouerai son nom à l'exécration de la postérité... Je suis

bien aise d'apprendre que mon armée a conservé le sentiment de sa

supériorité, et qu'elle rejette sur leurs véritables auteurs nos grandes

infortunes. Je vois avec satisfaction, d'après ce que vous venez de

m'apprendre, que l'opinion que je m'étais formée de la situation de la

France est exacte: la race des Bourbons n'est plus en état de gouverner.

Son gouvernement est bon pour les prêtres, les nobles, les vieilles

comtesses d'autrefois: il ne vaut rien pour la génération actuelle. Le

peuple a été habitué par la révolution à compter dans l'état: il ne

consentira jamais à retomber dans son ancienne nullité, et à redevenir

le patient de la noblesse et de l'église... L'armée ne sera jamais aux

Bourbons. Nos victoires et nos malheurs ont établi entre elle et moi un

lien indestructible: avec moi seul, elle peut retrouver la vengeance, la

puissance, et la gloire; avec les Bourbons, elle ne peut attraper que

des injures et des coups: les rois ne se soutiennent que par l'amour de

leurs peuples ou par la crainte. Les Bourbons ne sont ni craints ni

aimés; ils se jetteront d'eux-mêmes à bas du trône, mais ils peuvent s'y

maintenir encore long-tems. Les Français ne savent pas conspirer.»

L'Empereur en prononçant ces mots gesticulait et marchait avec

précipitation: il avait plutôt l'air de parler seul que d'adresser la

parole à quelqu'un.--«M. X. croit-il (en me jetant un regard oblique)

que ces gens-là tiendront long-tems?--Son opinion sur ce point est

entièrement conforme à l'opinion générale: c'est-à-dire, qu'on pense en

France, et qu'on est convaincu que le gouvernement marche à sa perte.

Les prêtres et les émigrés sont ses seuls partisans, et il a pour

ennemis tous les hommes qui ont du patriotisme et de l'âme.--Oui,

reprit-il, avec énergie, il doit avoir pour ennemis tous les hommes qui

ont du sang national dans les veines. Mais comment tout cela

finira-t-il? croit-on qu'il y aura une nouvelle révolution?--Sire, les

esprits sont tellement mécontens et exaspérés que le moindre mouvement

partiel entraînerait nécessairement une insurrection générale, et que

personne ne serait surpris qu'elle éclatât au premier jour.--Mais que

feriez-vous si vous chassiez les Bourbons; rétabliriez vous la

république?--La république, Sire! on n'y songe point. Peut-être

établirait-on une régence.--(Avec véhémence et surprise) Une régence! et

pourquoi faire, suis-je mort?--Mais, Sire, votre absence...--Mon absence

n'y fait rien: en deux jours, je serais en France, si la nation me

rappelait... Croyez-vous que je ferais bien d'y revenir?» En disant ces

mots, l'Empereur détourna les yeux, et il me fut facile de remarquer

qu'il attachait à cette question plus d'importance qu'il ne voulait le

laisser paraître, et qu'il attendait ma réponse avec anxiété.--«Je n'ose

point, Sire, résoudre personnellement une semblable question,

mais--(brusquement) Ce n'est point là ce que je vous demande. Répondez,

oui ou non?--Eh bien, oui, Sire.--(Avec émotion) Vous le pensez?--Oui,

Sire, je suis convaincu, ainsi que M. X., que le peuple et l'armée vous

recevraient en libérateur et embrasseraient votre cause avec

enthousiasme.--(Napoléon, avec inquiétude et agitation.) X. est donc

d'avis que je revienne?--Nous avions prévu que Votre Majesté

m'interrogerait sur ce point, et voici textuellement sa réponse: «Vous

direz à l'Empereur que je n'ose prendre sur moi de décider une question

aussi importante; mais qu'il peut regarder comme un fait positif et

incontestable, que le gouvernement actuel s'est perdu dans l'esprit du

peuple et de l'armée; que le mécontentement est au comble, et qu'on ne

croit pas qu'il puisse lutter long-tems contre l'animadversion générale.

Vous ajouterez que l'Empereur est devenu l'objet des regrets et des voeux

de l'armée et de la nation. L'Empereur décidera ensuite dans sa sagesse

ce qui lui reste à faire.»

L'Empereur devint pensif, se tut, et après une longue méditation, me

dit: «J'y réfléchirai; je vous garde avec moi; venez demain à onze

heures.»

En sortant de chez l'Empereur, je retrouvai le grand Maréchal:

«L'Empereur vous a gardé bien long-tems, me dit-il; je crains que cet

entretien n'ait été remarqué; nous sommes entourés d'espions anglais, et

la moindre imprudence nous coûterait cher: je ne vous demande point,

continua-t-il, ce que vous avez dû apprendre à l'Empereur; mais si, sans

manquer à votre devoir, il vous était possible de me donner des détails

sur la France, vous me feriez un grand bien. Nous ne connaissons ce qui

se passe que par les journaux et par quelques voyageurs du commerce, et

ce que nous apprenons est si contradictoire ou insignifiant, que nous ne

savons à quoi nous en tenir.--Je puis vous satisfaire, Monsieur le

Maréchal, sans indiscrétion. J'ai dit à l'Empereur ce que toute la

France sait: que le mécontentement est au comble, et que le gouvernement

royal touche à sa fin.--Je ne sais, reprit le Maréchal, ce que l'avenir

nous réserve; mais quel que soit notre sort, il ne peut être pire que

celui que nous éprouvons maintenant. Nos ressources s'épuisent chaque

jour; le mal du pays nous gagne. Si l'espérance ne nous soutenait un

peu, je ne sais en vérité ce que nous deviendrions. L'Empereur vous

a-t-il dit de rester avec nous?--Oui, Monsieur le Maréchal.--Je m'en

félicite, mais je vous plains: on n'est jamais heureux loin de sa

patrie. Je ne regrette point d'avoir suivi l'Empereur, mon devoir et ma

reconnaissance me le prescrivaient: mais je regrette la France comme un

enfant qui a perdu sa mère, comme un amant qui a perdu sa maîtresse. Ses

yeux se mouillèrent de larmes, il me serra affectueusement la main, et

me dit: «Venez déjeuner demain avec nous, je vous présenterai à ma

femme, ce sera une fête pour elle que de voir un Français, et surtout un

bon Français.»

On sut bientôt dans la ville qu'il était arrivé un Français du

continent. Mon auberge fut encombrée d'officiers et de grenadiers, qui

m'obsédèrent de questions sur leurs parens et leurs amis; il semblait

que je dusse connaître toute la France. Plusieurs m'interrogèrent sur

les affaires publiques; j'évitai de répondre, en déclarant que j'avais

quitté la France depuis cinq mois.

Je me rendis à l'invitation du Grand Maréchal. Il habitait une aile du

bâtiment où siégeait la mairie; son appartement n'avait à peu près que

les quatre murs, il s'aperçut que je le remarquais. «Vous regardez notre

misère, me dit-il; elle doit contraster avec l'opinion que vous vous

étiez peut-être formé de nous. On suppose en Europe que l'Empereur a

emporté de France d'immenses trésors: son argenterie de campagne, son

lit de camp et quelques chevaux à moitié ruinés sont les seuls objets

qu'il ait conservés et voulu conserver. Comme Saladin, il pourrait faire

crier à sa porte, en exposant les haillons de notre misère: _Voilà ce

que_ NAPOLÉON-LE-GRAND, _vainqueur de l'univers, emporte de ses

conquêtes_.

Le Général, fidèle à ses promesses, me présenta à Madame la Maréchale;

je fus enchanté de ses manières et de son amabilité. La France et l'île

d'Elbe, le présent et l'avenir, furent le sujet de notre conversation;

et je ne sus, en quittant Madame Bertrand, ce que je devais admirer le

plus, de la grâce piquante de son esprit, ou de la noblesse et de la

force de son caractère.

À onze heures, je me présentai chez l'Empereur. On me fit attendre, dans

son salon, au rez de chaussée: la tenture en soie bariolée était à

moitié usée et décolorée. Le tapis de pied montrait la corde, et était

rapiécé en plusieurs endroits; quelques fauteuils mal couverts

complétaient l'ameublement... Je me rappelai le luxe des palais

impériaux; et la compassion m'arracha un profond soupir. L'Empereur

arriva; son maintien attestait un calme que démentaient ses yeux; il

était aisé de s'apercevoir qu'il avait éprouvé une violente agitation.

«Monsieur, me dit-il, je vous ai annoncé hier que je vous attachais à

mon service; je vous le répète aujourd'hui: dès ce moment vous

m'appartenez, et vous remplirez, je l'espère, vos devoirs envers moi

comme un bon et fidèle sujet: vous le jurez, n'est-ce pas?--Oui, Sire,

je le jure.--C'est bien.» Il reprit: «J'avais prévu l'état de crise où

la France va se trouver; mais je ne croyais pas que les choses fussent

aussi avancées. Mon intention était de ne plus me mêler des affaires

politiques; ce que vous avez dit, a changé mes résolutions: c'est moi

qui suis cause des malheurs de la France, c'est moi qui dois les

réparer. Mais avant de prendre un parti, j'ai besoin de connaître à fond

la situation de nos affaires: asseyez-vous, et répétez-moi tout ce que

vous m'avez dit hier; j'aime à vous entendre.»

Rassuré par ces paroles et par un regard plein de douceur et de bonté,

je m'abandonnai, sans réserve et sans crainte, à toutes les inspirations

de mon esprit et de mon âme, et je fis à l'Empereur un tableau si

touchant, si animé, des douleurs et des espérances nationales, qu'il en

fut frappé. «Brave jeune homme, me dit-il, vous avez l'âme française:

mais votre imagination ne vous a-t-elle point égaré?--Non, Sire, le

récit que j'ai fait à Votre Majesté est fidèle; j'ai pu m'exprimer avec

chaleur, parce qu'il ne m'est pas possible d'exprimer autrement ce que

j'éprouve: mais tout est exact, tout est vrai. Dans une si grave

circonstance, je regarderais comme un crime de substituer à la vérité

les inspirations de mon imagination.--Vous croyez donc que la France

attend de moi sa délivrance, et qu'elle me recevra comme un

libérateur?--Oui, Sire; je dirai plus: le dégoût, et l'aversion des

Français pour le gouvernement royal, sont portés à un si haut point, et

ce gouvernement pèse tellement à la nation et à l'armée, que tout autre

que Votre Majesté qui voudra les en affranchir, trouvera les Français

disposés à le seconder.--(Gravement) Répétez-moi cela.--Oui, Sire, je le

répète, les Français sont tellement fatigués, humiliés, indignés du joug

anti-national des prêtres et des émigrés, qu'ils sont prêts à faire

cause commune avec celui qui leur promettra de les en délivrer.--Mais si

je débarquais en France, ne serait-il pas à craindre que les émigrés et

les chouans ne massacrassent les patriotes?--Je ne le pense pas, Sire;

nous sommes les plus nombreux et les plus braves.--Oui; mais si l'on

vous entasse dans les prisons, ils vous y égorgeront?--Le peuple, Sire,

ne les laisserait pas faire.--Puissiez-vous ne point vous tromper!

D'ailleurs, j'arriverai si vite à Paris, qu'ils n'auront point le tems

de savoir où donner de la tête. J'y serai aussitôt que la nouvelle de

mon débarquement... Oui, dit l'Empereur, après avoir fait quelques pas,

j'y suis résolu... C'est moi qui ai donné les Bourbons à la France;

c'est moi qui l'en délivrerai: je partirai... l'entreprise est grande,

est difficile, est périlleuse; mais elle n'est point au-dessus de moi.

La fortune ne m'a jamais abandonné dans les grandes occasions... je

partirai, non point seul (je ne veux point me laisser mettre la main sur

le collet par des gendarmes), je partirai avec mon épée, mes polonais,

mes grenadiers... La France est tout pour moi. Je lui appartiens. Je lui

sacrifierai avec joie mon repos, mon sang, ma vie...» L'Empereur, après

avoir prononcé ces mots, s'arrêta: ses yeux étincelaient d'espoir et de

génie: son attitude annonçait la confiance, la force, la victoire; il

était grand! il était beau! il était admirable! Il reprit la parole et

me dit: «Croyez-vous qu'ils oseront m'y attendre?--Non, Sire.--Je ne le

crois pas non plus. Quand ils entendront tonner mon nom, ils

trembleront, et sentiront qu'une fuite prompte est le seul moyen de

m'échapper. Mais que fera la garde nationale? croyez-vous qu'elle se

battra pour eux?--Je pense, Sire, qu'elle gardera la neutralité.--C'est

déjà beaucoup. Quant à leurs gardes-du-corps et à leurs compagnies

rouges, je ne les crains point; ce sont des vieillards ou des enfans:

ils auront peur des moustaches de mes grenadiers. (En élevant la voix et

la main) Je ferai arborer à mes grenadiers la cocarde nationale. Je

ferai un appel à mes anciens soldats. Je leur parlerai; aucun d'eux ne

méconnaîtra la voix de son ancien général... L'armée, cela est certain,

ne peut hésiter entre le drapeau blanc et le drapeau tricolor, entre moi

qui l'ai comblée de bienfaits et de gloire, et les Bourbons qui ont

voulu la déshonorer... Et les maréchaux, que feront-ils?--Les maréchaux,

comblés de titres, d'honneurs et de richesses, n'ont plus rien à désirer

que le repos. Ils craindront, en embrassant un parti douteux, de

compromettre leur existence; et peut-être resteront-ils spectateurs de

la crise. Peut-être même la crainte que Votre Majesté ne les punisse de

l'avoir abandonnée ou trahie en 1814, les portera-t-elle à embrasser le

parti du Roi.--Je ne punirai personne; entendez-vous? dites-le bien à M.

X.: je veux tout oublier; nous avons tous des reproches à nous

faire.--Je le lui dirai, Sire, avec une bien douce joie: cette assurance

achèvera de vous concilier tous les esprits: car il existe (même parmi

vos partisans) des hommes qui redoutent votre retour, dans la crainte

que vous n'exerciez des vengeances.--Oui, je sais bien qu'on me croit

vindicatif et même sanguinaire; qu'on me regarde comme une espèce d'ogre

et d'antropophage: on se trompe. Je veux qu'on fasse son devoir; je veux

qu'on m'obéisse, et voilà tout. Un souverain faible est une calamité

pour ses peuples. S'il laisse croire aux méchans et aux traîtres qu'il

ne sait point punir, il n'y a plus de sûreté pour l'état ni pour les

citoyens. La sévérité prévient plus de fautes qu'elle n'en réprime.

Quand on règne, on doit gouverner avec sa tête et non point avec son

coeur. Dites cependant à X. que j'excepte du pardon général Talleyrand,

Augereau et le duc de Raguse: ce sont eux qui sont cause de tous nos

malheurs: la patrie doit être vengée.--Pourquoi, Sire, les exclure? ne

craignez-vous pas que cette exception ne vous ravisse le fruit de votre

clémence, et ne fasse même douter pour l'avenir de votre sincérité?--On

en douterait bien davantage, si je leur pardonnais.--Mais, Sire.--Ne

vous mêlez pas de cela... Quelle est la force de l'armée?--Je l'ignore,

Sire; je sais seulement qu'elle a été considérablement affaiblie par les

désertions, par les congés, et que la plupart des régimens sont à peine

de trois cents hommes.--Tant mieux; les mauvais soldats seront partis,

les bons seront restés. Connaissez-vous le nom des officiers qui

commandent sur les côtes et dans la huitième division?--Non,

Sire.--(avec humeur) Comment X. ne m'a-t-il point fait savoir tout

cela?--M. X., Sire, était, ainsi que moi, bien loin de prévoir que Votre

Majesté prendrait sur le champ la généreuse résolution de reparaître en

France. Il pouvait croire, d'ailleurs, d'après les bruits publics, que

vos agens ne vous laissaient rien ignorer de tout ce qui pouvait vous

intéresser.--J'ai su effectivement que les journaux prétendaient que

j'avais des agens... c'est une histoire. J'ai, il est vrai, envoyé en

France quelques hommes à moi, pour savoir ce qui s'y passait; ils m'ont

volé mon argent, et ne m'ont entretenu que des propos de la canaille.

C... est venu me voir, mais il ne savait rien; vous êtes la première

personne qui m'ait fait connaître, sous ses grands rapports, la position

de la France et des Bourbons. Sans vous, j'aurais ignoré que l'heure de

mon retour était sonnée; sans vous, on m'aurait laissé ici à remuer la

terre de mon jardin. J'ai bien reçu, sans trop savoir de quelle part, le

signalement d'assassins soudoyés contre moi; et une ou deux lettres

anonymes, de la même main, où l'on me disait d'être tranquille, que les

broderies reprenaient faveur, et autres bêtises semblables; mais, voilà

tout. Ce n'est point avec de pareilles données qu'on tente un

bouleversement. Mais comment pensez-vous que les étrangers prendront mon

retour? voilà le grand point.--Les étrangers, Sire, ont été forcés par

Votre Majesté de se réunir contre nous, pour se soustraire,

permettez-moi de le dire, (l'Empereur: _dites, dites_,) aux effets de

votre ambition, et aux abus de votre force. Aujourd'hui que l'Europe a

recouvré son indépendance, et que la France a cessé d'être redoutable,

les étrangers ne voudront probablement pas courir les chances d'une

nouvelle guerre qui pourrait nous rendre l'ascendant que nous avons

perdu.--Si les souverains étaient dans leurs capitales, ils y

regarderaient sans doute à deux fois, avant de se remettre en campagne;

mais ils sont encore en face les uns des autres, et il est à craindre

qu'ils ne fassent de la guerre une affaire d'amour-propre.–-Croyez-vous

qu'il soit bien vrai qu'ils ne s'entendent point?--Oui, Sire, il paraît

que la mésintelligence règne dans le Congrès; que chacune des grandes

puissances veut s'approprier la meilleure part du butin.--Il paraît

aussi, n'est-ce pas, que leurs peuples sont mécontens?--Oui, Sire, rois

et peuples, tout semble conspirer en votre faveur. Les Saxons, les

Génois, les Belges, les riverains du Rhin, les Polonais, ne veulent

point des nouveaux souverains qu'on veut leur donner. L'Italie, fatiguée

de l'avarice et de la grossièreté des Autrichiens, aspire au moment de

se soustraire à leur domination. Le roi de Naples, instruit par

l'expérience, a dû reconnaître que vous êtes sa meilleure sauve-garde,

et favorisera, quand vous le voudrez, la révolte des Italiens. Les rois

de la Confédération du Rhin, éclairés par l'exemple de la Saxe,

redeviendront, à la première victoire, les alliés de Votre Majesté. La

Prusse et la Russie, en leur abandonnant ce qu'elles ont acquis, se

tairont. L'Autriche, qui a tout à redouter de la Russie et de la Prusse,

et rien à espérer du Roi de France, consentira sans peine, si on lui

garantit l'Italie, à vous laisser faire des Bourbons tout ce que vous

voudrez. Toutes les puissances, en un mot, à l'exception de

l'Angleterre, ont plus ou moins intérêt à ne pas se déclarer contre

vous, et avant que l'Angleterre ait pu corrompre et faire insurger le

continent, Votre Majesté sera tellement affermie sur son trône, que l'on

chercherait vainement à l'ébranler.--Tout cela est bien beau (dit

l'Empereur, en secouant la tête). Cependant, je regarde comme certain

que les rois qui m'ont fait la guerre n'ont plus la même union, les

mêmes vues, les mêmes intérêts. L'Empereur Alexandre doit m'estimer; il

doit savoir apprécier la différence qui existe entre Louis XVIII et moi?

et si sa politique était bien entendue, il aimerait mieux voir le

sceptre de la France dans les mains d'un homme fort, implacable ennemi

de l'Angleterre, que dans les mains d'un homme faible, ami et vassal du

Prince Régent. Je lui laisserais la Pologne, et davantage s'il le

voulait. Il sait que j'ai toujours été plus disposé à tolérer son

ambition qu'à la réprimer. S'il fût resté mon ami et mon allié, je

l'aurais fait plus grand qu'il ne le sera jamais. La Prusse et tous les

petits rois de la Confédération du Rhin suivront le sort de la Russie:

si j'avais la Russie, elle me donnerait toutes les puissances du second

ordre. Quant à l'Autriche, je ne sais ce qu'elle ferait; elle n'a jamais

été franche avec moi. Je suppose que je la contiendrais, en la menaçant

de lui ôter l'Italie. L'Italie me conserve beaucoup de reconnaissance et

d'attachement. Si je lui demandais demain cent mille hommes et cent

millions, je les obtiendrais. Si l'on me forçait à la guerre, il me

serait facile de la révolutionner. Je lui rendrais, à son choix,

l'indépendance ou Eugène. Méjan et quelques autres lui ont fait du tort,

mais il n'en est pas moins fort aimé, et fort estimé. Il est fait pour

l'être, il a montré qu'il avait une belle âme. Murat est à nous. J'ai eu

beaucoup à m'en plaindre autrefois. Depuis que je suis ici, il a pleuré

ses fautes et réparé, autant qu'il a pu, ses torts envers moi. Je lui ai

rendu mon amitié et ma confiance. Ses secours, si j'avais la guerre, me

seraient fort utiles. Il a peu de tête, il n'a que des bras et du coeur;

mais sa femme le dirigerait. Ses Napolitains l'aiment assez; et j'ai

encore, parmi eux, quelques bons officiers qui les feraient aller droit.

Pour l'Angleterre, nous aurions pu nous serrer la main de Douvres à

Calais, si M. Fox eût vécu; mais tant qu'elle sera gouvernée par les

principes et les passions de Pitt, nous serons toujours, l'un pour

l'autre, le feu et l'eau... Je n'ai à espérer d'elle, ni trêve ni

quartier... Elle sait que du moment où j'aurai mis le pied en France,

son influence repassera les mers... Tant que je vivrai, je ferai une

guerre à mort à son despotisme maritime. Si l'Europe m'eût secondé, si

elle n'avait pas eu peur de moi, si elle eût compris mon ambition, les

pavillons de toutes les puissances flotteraient la tête haute d'un bout

de l'univers à l'autre, et la terre serait en paix. Tout considéré, les

nations étrangères ont de grands motifs pour me faire la guerre, comme

elles en ont pour me laisser en paix. Il est à craindre, comme je vous

l'ai déjà dit, qu'elles ne fassent de tout ceci une affaire

d'amour-propre, un point d'honneur. D'un autre coté, il serait possible

qu'elles renonçassent à leur système de coalition qui n'a plus d'objet,

pour surveiller leurs peuples, et garder une neutralité armée, jusqu'à

ce que je leur aie donné des garanties. Leurs déterminations, quelles

qu'elles soient, n'influeront en rien sur les miennes. La France parle,

cela suffit. En 1814, j'avais chez moi l'Europe entière; et elle ne

m'aurait jamais fait la loi, si la France ne m'eût point laissé lutter

seul contre le monde entier. Aujourd'hui que la France sait ce que je

vaux, et qu'elle a retrouvé son énergie et son patriotisme, elle

triomphera de ses ennemis, si on l'attaque, comme elle en a triomphé aux

belles époques de la révolution. L'expérience prouve que les armées ne

suffisent point toujours pour sauver une nation, tandis qu'une nation

défendue par le peuple est toujours invincible. Je ne suis point encore

fixé sur le jour de mon départ: en le différant, j'aurais l'avantage de

laisser le Congrès se dissoudre; mais aussi je courrais le risque, si

les étrangers venaient à se brouiller (comme tout l'annonce), que les

Bourbons et l'Angleterre ne me fissent garder à vue par leurs vaisseaux.

Murat me donnerait bien sa marine si j'en avais besoin; mais si nous ne

réussissons point, il serait compromis. Ne nous inquiétons point de tout

cela; il faut laisser faire quelque chose à la fortune. Nous avons

approfondi, je crois, tous les points sur lesquels il m'importait de me

fixer et de nous entendre. La France est lasse des Bourbons; elle

redemande son ancien souverain; l'armée et le peuple seront pour nous;

les étrangers se tairont; s'ils parlent, nous serons bons pour leur

répondre: voilà, en résumé, notre présent et notre avenir. Partez; vous

direz à X. que vous m'avez vu, que je suis décidé à tout braver pour

répondre aux voeux de la France et pour la débarrasser des Bourbons...

que je partirai d'ici au premier avril avec ma garde, ou peut-être plus

tôt; que j'oublierai tout, que je pardonne tout; que je donnerai à la

France et à l'Europe les garanties qu'elles peuvent attendre et exiger

de moi; que j'ai renoncé à tout projet d'agrandissement, et que je veux

réparer par une paix stable le mal que nous a fait la guerre. Vous direz

aussi à X. et à mes amis, d'entretenir et de fortifier, par tous les

moyens possibles, le bon esprit du peuple et de l'armée. Si les excès

des Bourbons accéléraient leur chute et que la France les chassât avant

mon débarquement, vous déclarerez à X, que je ne veux point de régence,

ni rien qui lui ressemble. Je veux qu'on établisse un gouvernement

provisoire composé de... de... de... de... Allez, monsieur, j'espère

que nous nous retrouverons bientôt.--Où débarquerai-je, Sire?--Vous

allez vous rendre à Naples: voici un passe-port de l'île, et une lettre

pour ***. Vous affecterez une grande confiance en lui, mais vous ne lui

confierez rien. Vous lui donnerez vaguement des nouvelles de France, et

vous lui direz que je vous y envoie pour sonder le terrain et régler

quelques affaires d'intérêt. J'ordonne à *** de vous faire avoir un

passe-port, pour que vous puissiez retourner à Paris sans obstacle et

sans danger.--Votre Majesté, lui dis-je, est donc décidée à me renvoyer

en France[40]?--Il le faut absolument.--Votre Majesté connaît mon

dévouement, et je suis prêt à lui en donner toutes les preuves qu'elle

pourra désirer; mais, Sire, daignez considérer dans votre propre intérêt

et dans celui de la France, que mon départ a été remarqué; que mon

retour le sera davantage; qu'il pourra faire naître des soupçons, et

déterminer peut-être les Bourbons à se mettre sur leurs gardes, à faire

surveiller les côtes et l'île d'Elbe.--Bah! dit Napoléon, vous croyez

donc que les gens de police prévoient tout, savent tout: la police en

invente plus qu'elle n'en découvre. La mienne valait bien, sans doute,

celle de ces gens-là, et souvent elle ne savait rien, et encore, au bout

de huit à quinze jours, que par hasard, imprudence ou trahison. Je n'ai

rien de tout cela à craindre avec vous, vous avez de l'esprit et du

caractère; et si l'on vous cherchait chicane, vous vous en tireriez

facilement. D'ailleurs, une fois à Paris, ne vous montrez point, restez

dans un trou, on n'ira point vous y chercher. Je pourrais sans doute

confier cette mission à l'une des personnes qui m'entourent; mais je

veux éviter de mettre quelqu'un de plus dans ma confidence. Vous avez la

confiance de X., vous avez la mienne; vous êtes, en un mot, ce qu'il me

faut. Votre retour a sans doute des inconvéniens; mais ils ne sont rien

au prix de ses avantages. Tout ce que nous avons dit des Bourbons, de la

France et de moi, n'est qu'un assemblage de vaines paroles; et ce n'est

point avec des mots qu'on renverse un trône. Pour que mon entreprise

n'échoue point, il faut qu'elle soit secondée, et que les patriotes se

mettent en mesure d'assaillir les Bourbons d'un côté, tandis que je les

occuperai de l'autre. Il faut enfin qu'on sache qu'on peut compter sur

moi; qu'on connaisse mes sentimens, mes intentions et la résolution, où

je suis de tout sacrifier et de tout affronter pour sauver la France.

L'Empereur s'arrêta pour me regarder, et pensant sans doute que j'étais

un de ces hommes qui ne montrent de la répugnance à obéir que pour faire

acheter leurs services un peu plus cher, il me dit: «Comme on a toujours

besoin d'argent en voyage, je vais vous faire donner mille louis et

partez.--Mille louis! repris-je avec indignation: Sire, je répondrai à

Votre Majesté ce que ce soldat répondit à son général: on ne fait pas de

ces choses-là pour de l'argent.--L'Empereur: c'est très-bien, j'aime

qu'on ait de la fierté.--Je n'ai pas de fierté, Sire, j'ai de l'âme; et

si je pensais que Votre Majesté pût croire que j'ai embrassé sa cause

par l'appât de l'argent, je la prierais de ne plus compter sur mes

services.--Si je l'avais cru, me dit Napoléon, je ne vous aurais point

accordé ma confiance. Jamais personne n'en reçut de moi une preuve plus

honorable et plus éclatante que celle que je vous donne en me décidant,

sur votre seule parole, à quitter l'île d'Elbe, et en vous chargeant

d'aller annoncer à la France ma prochaine arrivée. Mais ne parlons plus

de tout cela; et dites-moi si vous vous ressouviendrez bien de tout ce

que je vous ai dit?--Je n'ai point perdu une seule parole de Votre

Majesté; elles sont toutes gravées dans ma mémoire.--En ce cas, je n'ai

plus à vous souhaiter qu'un bon voyage. J'ai tout fait préparer pour

votre départ. Ce soir, à neuf heures, vous trouverez un guide et des

chevaux au sortir de la porte de la ville. On vous conduira à

Porto-Longone. Le commandant a reçu l'ordre de vous faire délivrer les

papiers de santé nécessaires. Il ignore tout; ne lui dites rien. À

minuit, il partira une felouque qui vous conduira à Naples. Je suis

fâché de vous avoir blessé en vous offrant de l'argent; je croyais que

vous en aviez besoin. Adieu, Monsieur; soyez prudent: nous nous

reverrons bientôt, je l'espère; et je reconnaîtrai, d'une manière digne

de vous ce que tous aurez fait pour la patrie et pour moi.

À peine étais-je redescendu à la ville, qu'il me fit rappeler. «J'ai

pensé, me dit-il, qu'il m'importait de connaître les corps qui se

trouvent dans les 8ème et 10ème divisions militaires, et le nom des

officiers qui les commandent; tous aurez soin de vous en informer sur

votre passage et de me l'écrire sur-le-champ. Vous m'adresserez vos

lettres par triplicata, une par Gènes, l'autre par Livourne, et la

troisième par Civita Vecchia. Vous aurez soin d'écrire correctement le

nom que voici (il me remit une note contenant le nom d'un habitant de

l'île): vous plierez vos lettres à la manière du commerce. Pour qu'on ne

puisse pas pénétrer, en cas d'événement imprévu, le secret de votre

correspondance, vous donnerez à vos renseignemens la figure d'affaires

de commerce; et vous imiterez le style habituel des banquiers: par

exemple, je suppose qu'il existe de Chambéry à Lyon, en passant par

Grenoble, cinq régimens: vous me marquerez, j'ai vu en passant les cinq

négocians que vous m'avez indiqués; leurs dispositions sont toujours les

mêmes; votre crédit s'étend de plus en plus; votre opération sera

bonne... comprenez-vous?--Oui, Sire; mais comment indiquerai-je à Votre

Majesté le nom des colonels et des généraux?--Décomposez-les; rien n'est

plus facile, il n'y a pas un seul général, un seul colonel, que je ne

connaisse, et j'aurai bientôt recomposé leurs noms.--Mais, Sire, le nom

que je formerai sera peut-être si bizarre, qu'on pourrait s'apercevoir,

à la poste, que ce sont des noms dénaturés à dessein.--Croyez-vous donc

que la poste s'amuse à ouvrir et à lire toutes les lettres du commerce?

elle n'y suffirait point: j'ai cherché à déjouer les correspondances

cachées sous le masque de la banque, et je n'ai jamais pu y parvenir; il

en est de la poste comme de la police: on n'attrape que les sots.

Cependant, cherchez un autre moyen, j'y consens.»

Après quelques momens de méditation, je dis à l'Empereur: «En voici un,

Sire, qui peut-être sera bon. Votre Majesté a-t-elle l'almanach

impérial?--Oui, sans doute.--Eh bien, Sire, cet almanach renferme les

tableaux des officiers généraux et des colonels de l'armée: je suppose

donc que le régiment qui se trouve à Chambéry soit commandé par le

colonel Paul: je cherche dans l'almanach, et je vois que Paul se trouve

porté le quarante-septième dans l'état des colonels; je suppose encore

que le mot de traite signifie pour nous colonel ou général; j'écrirai

alors à Votre Majesté, j'ai vu à Chambéry votre correspondant; il m'a

soldé le montant de votre traite n.° 47. Votre Majesté ouvrira son

almanach, et elle reconnaîtra que le quarante-septième colonel, qui

commande le régiment de Chambéry, se nomme Paul, etc. Enfin, pour que

Votre Majesté puisse discerner quand je voudrai parler d'un colonel,

d'un général, d'un maréchal, j'aurai soin de le lui indiquer par un,

deux, ou trois points, placés à la suite de la lettre initiale du

numéro. Le colonel n'aura qu'un point, N.; le général en aura deux, N..;

etc.--Fort bien, fort bien, me dit l'Empereur. Voici un almanach pour

vous: Bertrand en a un que je prendrai pour moi.» Celui que l'Empereur

venait de me donner était richement relié, et portait les armes

impériales. J'en arrachai la couverture.

Pendant ce tems, l'Empereur se promenait et répétait en riant: «c'est

vraiment parfait; ils n'y verront goutte.» Quand j'eus fini, il me dit:

«une idée en amène une autre; et je me demande maintenant comment vous

vous y prendriez pour m'écrire, si vous aviez quelque chose d'important

et d'imprévu à m'apprendre; par exemple, si un événement extraordinaire

vous faisait penser que mon débarquement dût être accéléré ou différé;

si les Bourbons étaient sur leurs gardes; enfin, que sais-je?» Il se

tut, et reprit: «Je ne vois qu'un seul moyen d'en finir. Ma confiance en

vous ne doit point connaître de bornes; je vais vous remettre un chiffre

que je me suis fait composer, pour correspondre avec ma famille, en cas

de circonstances graves; je n'ai pas besoin de vous faire sentir que

vous devez en avoir soin; attachez-le sur vous, crainte de le perdre; et

au moindre danger, au moindre soupçon, brûlez-le, ou mettez-le en

pièces. Avec ce chiffre, vous pourrez tout me dire; j'aime mieux que

vous vous en serviez, que de revenir ou de m'envoyer quelqu'un. Ils me

prendraient une lettre chiffrée, qu'il leur faudrait trois mois pour la

lire, et la capture d'un agent pourrait tout perdre en un moment.» Il

fut alors chercher son chiffre, m'en fit faire l'application sous ses

yeux, et me le remit en me recommandant de ne m'en servir qu'en cas

d'insuffisance des autres moyens convenus.--«Je ne pense pas que vous

soyez dans le cas de revenir ici avant mon départ, à moins que le

renversement subit de nos projets ne vous force d'y chercher un asile;

dans ce cas, mandez-moi votre retour, et je vous enverrai prendre où

vous voudrez; mais il faut espérer que la victoire se déclarera pour

nous: Elle aime la France... Vous ne m'avez pas parlé de l'affaire

d'Excelmans; si de mon tems pareille affaire me fût arrivée, je me

serais cru perdu: quand l'autorité du maître est méconnue, tout est

fini. Plus j'y pense, dit-il, en manifestant une émotion subite, plus je

suis convaincu que la France est à moi, et que je serai reçu à bras

ouverts par les patriotes et par l'armée.--Oui, Sire, je vous le jure

sur ma tête, le peuple et l'armée se déclareront pour vous, aussitôt

qu'ils entendront prononcer votre nom, aussitôt qu'ils verront les

bonnets de vos grenadiers.--Pourvu que le peuple ne se fasse point

justice avant mon arrivée. Une révolution populaire alarmerait les

étrangers; ils craindraient la contagion de l'exemple. Ils savent que la

royauté ne tient plus qu'à un fil, qu'elle n'est plus dans les idées du

siècle: ils aimeraient mieux me voir reprendre le trône que de laisser

le peuple me le donner. C'est pour apprendre aux Nations que les droits

des souverains sont sacrés, sont imprescriptibles, qu'ils ont rétabli

les Bourbons: ils ont fait une bêtise. Ils auraient plus fait pour la

légitimité en laissant mon fils qu'en rétablissant Louis XVIII. Ma

dynastie avait été reconnue par la France et par l'Europe; elle avait

été sanctifiée par le Pape: il fallait la respecter. Ils pouvaient, en

abusant de la victoire, m'ôter le trône; mais il était injuste, odieux,

impolitique de punir un fils des torts de son père, et de le dépouiller

de son héritage. Je n'étais point un usurpateur; ils auront beau le

dire, on ne les croira pas. Les Anglais, les Italiens, les Allemands

sont trop éclairés aujourd'hui, pour se laisser endoctriner par de

vieilles idées, par de vieilles traditions. Le souverain du choix de

toute une Nation sera toujours aux yeux des peuples le souverain

légitime... Les souverains qui, après m'avoir envoyé respectueusement

des ambassades solennelles; qui, après avoir mis dans mon lit une fille

de leur race; qui, après m'avoir appelé leur frère, m'ont ensuite appelé

usurpateur, se sont crachés à la figure, en voulant cracher sur moi. Ils

ont avili la majesté des rois, ils l'ont couverte de boue. Qu'est-ce au

surplus que le nom d'_Empereur?_ Un mot comme un autre. Si je n'avais

d'autres titres que celui-là pour me présenter devant la postérité, elle

me rirait au nez. Mes institutions, mes bienfaits, mes victoires: voilà

mes véritables titres de gloire. Qu'on m'appelle Corse, caporal,

usurpateur, peu m'importe... je n'en serai pas moins l'objet de

l'étonnement et peut-être de l'admiration des siècles futurs. Mon nom,

tout neuf qu'il est, vivra d'âge en âge, tandis que celui de tous ces

rois, de père en fils, sera oublié, avant que les vers n'aient eu le

tems de digérer leurs cadavres.» L'Empereur s'arrêta quelques momens, et

reprit: «J'oublie que nos instans sont précieux; je ne veux plus vous

retenir. Adieu, monsieur, embrassez-moi, et partez; mes pensées et mes

voeux vous suivront.»

Deux heures après, j'étais en mer.

L'Empereur, ses paroles, ses confidences, ses desseins avaient absorbé

toute mon attention, toutes mes facultés, et ne m'avaient laissé ni le

temps, ni la possibilité de m'occuper de moi. Lorsque je fus en pleine

mer, mes idées se reportèrent sur le rôle extraordinaire que le hasard

m'avait départi; je le contemplai avec orgueil; et je remerciai le

destin de m'avoir choisi pour être l'instrument de ses impénétrables

décrets. Jamais homme ne fut peut-être placé dans une situation aussi

imposante que la mienne: j'étais l'arbitre des destinées de l'Empereur

et des Bourbons, de la France et de l'Europe: d'un mot je pouvais perdre

Napoléon; d'un mot je pouvais sauver Louis: mais Louis n'était rien pour

moi; je ne voyais en lui qu'un prince placé sur le trône par des mains

étrangères encore teintes du sang français; je voyais, en Napoléon le

souverain que la France avait librement couronné pour prix de vingt ans

de travaux et de gloire: le tableau des malheurs que la tentative de

Napoléon pourrait attirer sur sa tête et sur la France ne s'offrit point

à mon imagination. J'étais persuadé que les étrangers, à l'exception des

Anglais, garderaient la neutralité; et que les Français accueilleraient

l'Empereur comme un libérateur et comme un père. J'étais bien plus loin

encore de me considérer comme étant vis-à-vis des Bourbons en état de

félonie et de conspiration. Depuis que j'avais prêté serment de fidélité

à Napoléon, je le regardais comme mon souverain légitime, et je

m'applaudissais d'avoir été appelé, par sa confiance, à concourir avec

lui, à rendre à la France la liberté, la puissance et la gloire qu'on

lui avait injustement ravies. Je jouissais d'avance des louanges

publiques qu'il décernerait après le succès à mon courage, à mon

dévouement, à mon patriotisme: je me livrais enfin avec délices, avec

fierté, à toutes les pensées, à toutes les résolutions généreuses que

peuvent inspirer l'amour de la renommée et l'amour de la patrie.

Les entretiens que j'avais eus avec l'Empereur, étaient restés empreints

dans ma mémoire: Cependant, dans la crainte de les dénaturer ou d'en

omettre quelques parties, j'employai le temps de la traversée à me

rappeler ses propres paroles et à classer ses questions et mes réponses;

j'appris ensuite le tout par coeur, comme un écolier apprend sa leçon,

afin de pouvoir affirmer à M. X. que je lui rapportais, fidèlement et

mot pour mot, tout ce que l'Empereur m'avait dit et ordonné de lui dire.

Un tems assez beau nous conduisit rapidement à Naples. Je me rendis sur

le champ chez M. ***; il me fit une foule de questions indiscrètes

auxquelles je répondis par une foule de réponses insignifiantes. Il

pensa sans doute que je n'en savais point davantage, et ne me sut pas

mauvais gré de ma circonspection. Notre conversation préliminaire

épuisée, je le priai de me remettre mon passe-port; il me le donna sur

le champ. C'était un passe-port Napolitain. «Ce n'est point là ce qu'il

me faut, lui dis-je; c'est un passe-port Français.--Je n'en ai

point.--L'Empereur m'a dit que vous m'en procureriez un.--L'Empereur est

comme cela, il croit tout possible. Où veut-il que j'en prenne? C'est

beaucoup faire que de vous en donner un comme sujet de Sa Majesté. On

sait déjà que nous avons des relations avec l'île d'Elbe; si l'on venait

à découvrir que vous êtes attaché à Napoléon et que vous retournez en

France par son ordre, avec l'assistance du Roi, toute l'Europe en

retentirait, et le Roi serait compromis. Pourquoi l'Empereur ne se

tient-il pas tranquille? Il se perdra et nous entraînera tous dans sa

perte.--Il ne m'appartient pas d'examiner, et encore moins de censurer

la conduite de Sa Majesté. Je suis à son service, et mon devoir me

commande de lui obéir. J'ai besoin d'un passe-port français.

Pouvez-vous, ou ne pouvez-vous pas m'en procurer un?--Cela m'est

impossible, je vous le répète. C'est déjà trop faire que de vous en

donner un comme sujet napolitain.--En ce cas, je retourne à

Porto-Ferrajo. Mais je ne puis vous dissimuler que l'Empereur attachait

du prix à ce que je fusse en France, et qu'il sera sans doute fort

mécontent de vous et du Roi.--Il aurait tort: le Roi fait et fera pour

lui tout ce qui est possible; jamais il ne l'abandonnera. Mais il faut

que l'Empereur discerne ce que la position critique du Roi lui permet et

lui interdit de faire. Mais pourquoi ne voulez-vous point du passe-port

que je vous offre? Parce que je ne sais point la langue Italienne, et

que votre passe-port me rendrait, en conséquence, plus suspect que le

mien. Pourquoi n'essayez-vous pas de pousser jusqu'à Rome? vous y

trouverez la famille de l'Empereur; Louis XVIII y a une légation; et

peut-être pourra-t-on vous procurer un passe-port avec de

l'argent.--Vous me suggérez là une excellente idée. Je vais partir;

instruisez l'Empereur des entraves que je viens d'éprouver, afin qu'il

puisse dépêcher un autre émissaire, s'il le juge convenable.»

Quand l'esprit est toujours en mouvement et toujours assailli de

sensations nouvelles, on n'a point le temps de réfléchir d'avance.

J'étais donc parti pour Rome, avec la pensée dominante de voir la

famille de l'Empereur et de la prier de m'aider à sortir d'embarras.

Mais quand il fut question de me présenter devant elle, je réfléchis que

l'Empereur, qui savait que je passerais à Rome, ne m'avait point ordonné

de la voir, et je conclus qu'il en avait eu ses raisons; je pris donc le

parti de continuer ma route. Je suis venu sans obstacle de Naples à

Rome: j'irai, me dis-je, sans plus d'obstacle, de Rome à Milan; là je

retrouverai mon ami et son Tudesque, je ferai régulariser une seconde

fois mon passe-port français, et les destins feront le reste.

Je me présentai hardiment à la police de Rome, pour faire viser mon

passe-port Elbois pour Milan. On me conduisit devant Son Éminence le

directeur général, qui avait été renfermé, je crois, à Vincennes sous le

gouvernement impérial.

Il me reçut rudement et voulut m'astreindre à me présenter à l'ambassade

de France; je m'y refusai. Le Roi de France n'est plus mon souverain,

répondis-je avec fermeté, je suis sujet de l'Empereur Napoléon. Les

puissances alliées l'ont proclamé et reconnu souverain de l'île d'Elbe,

il règne donc à Porto-Ferrajo comme le Pape à Rome, Georges à Londres,

et Louis XVIII à Paris. L'Empereur et Sa Sainteté vivent en bonne

intelligence, les sujets et les bâtimens des états Romains[41] sont bien

accueillis à l'île d'Elbe, et l'on doit également aide et protection aux

Elbois, aussi long-tems que le Saint Père n'aura point rompu avec

Napoléon.

Ces raisonnemens produisirent leur effet, et Son Éminence ordonna, en

murmurant, qu'on fit droit à ma demande.--Qu'allez-vous faire à Milan?

me demanda-t-il (en jurant, je crois, entre ses dents).--Je vais, lui

répondis-je, pour prendre des arrangemens relatifs aux dotations que

nous possédions sur le mont Napoléon. Il fut satisfait de ma réponse, et

moi aussi. J'écrivis par la voie du consul napolitain, à M. ***, et je

le priai de faire connaître à l'île d'Elbe mon nouvel itinéraire.

Je continuai ma route. Mon passe-port portait en tête les armes

impériales. Le nom de Napoléon et sa qualité d'Empereur s'y trouvaient

inscrits en gros caractères. Jamais, avant moi, aucun Français de l'île

n'avait pu ni osé traverser l'Italie. Que de choses pour éveiller la

curiosité, et fixer l'attention! j'étais accablé de questions sur

Porto-Ferrajo et son illustre souverain. J'y répondais tant qu'on

voulait; pendant qu'on s'occupait de l'Empereur, on ne songeait point à

moi; c'était ce qu'il me fallait. J'avais soin, pour éviter les

questionneurs dangereux, de traverser les villes pendant la nuit, et de

ne jamais m'y arrêter. Enfin, grâce à mon adresse et à mon bonheur, je

parvins à Milan, sain et sauf; j'y retrouvai mon ami et son colonel, et

tout s'arrangea à merveille.

Je repartis en toute hâte pour Turin. En arrivant sur la place de...

j'aperçus des groupes nombreux qui me parurent très-animés. Quelle ne

fut point ma surprise, quand je sus qu'on s'y entretenait de Napoléon et

de son évasion de l'île d'Elbe! Cette nouvelle qu'on venait de recevoir

à l'instant, me causa d'abord le plus violent dépit; j'accusai

l'Empereur de perfidie, et lui reprochai de m'avoir abusé, trompé,

sacrifié.

Ce premier accès d'humeur passé, je considérai la conduite de l'Empereur

sous un autre aspect. Je pensai qu'il avait été déterminé, par des

considérations imprévues, à s'embarquer précipitamment; j'eus honte de

mes soupçons, de mes emportemens; et ne songeai plus qu'à voler sur ses

traces. Mais déjà l'on avait donné l'ordre d'interrompre les

communications. Je passai huit jours qui me parurent huit siècles, à

solliciter la permission de rentrer en France: je l'obtins enfin.

J'arrivai à Paris le 25 Mars; le 26 je fus présenté à l'Empereur par M.

X.; il m'embrassa, et me dit: «Je désire, pour des raisons graves, que

vous oubliez, X. et vous, tout ce qui s'est passé à l'île d'Elbe; moi

seul, je ne l'oublierai point; comptez en toute occasion sur mon estime

et ma protection[42].»

Ici se termine le mémoire de M. Z.

À peine cet officier eut-il quitté l'île d'Elbe, que l'Empereur (et

c'est de Sa Majesté elle-même que je tiens ces détails) reconnut et

déplora l'imprudence qu'il avait commise, en renvoyant Z. sur le

continent. Le caractère et la fermeté de ce fidèle serviteur lui étaient

assez connus, pour qu'il n'eût sur son compte aucune inquiétude; il

était sûr (ce sont ses propres expressions) qu'il se ferait plutôt

hacher en morceaux que d'ouvrir la bouche; mais il craignit que les

informations qu'il lui avait ordonné de prendre sur la route, les

lettres qu'il pourrait lui adresser, ou les conférences qu'il pourrait

avoir à Paris avec M. X. et ses amis, n'éveillassent les soupçons de la

police, et que les Bourbons ne fissent établir des croisières qui

auraient rendu impossible toute évasion de l'île d'Elbe et tout

débarquement sur les côtes de France.

L'Empereur sentit donc qu'il n'avait qu'un seul moyen de prévenir ce

danger: de partir sur le champ.

Il n'hésita point. Dès-lors tout prit à l'île d'Elbe un autre aspect.

Cette île, naguères le séjour de la paix et de la philosophie, devint en

un instant le quartier-général impérial. Des estafettes, des ordres, des

contre-ordres allaient et revenaient sans cesse de Porto-Ferrajo à

Longone, et de Longone à Porto-Ferrajo. Napoléon, dont l'activité

brûlante avait été si long-tems enchaînée, se livrait avec un charme

infini à tous les soins qu'exigeait son audacieuse entreprise. Mais

quelque soit le mystère dont il avait cru l'envelopper, les comptes

inusités qu'il s'était fait rendre, l'attention particulière qu'il avait

reportée sur ses vieux grenadiers, avait éveillé leurs soupçons; ils se

doutèrent qu'il méditait de quitter l'île. Tous présumèrent qu'il

débarquerait à Naples ou sur quelqu'autre point de l'Italie; aucun n'osa

même penser qu'il projetait d'aller renverser Louis XVIII de son trône.

Le 26 Février, à une heure, la garde et les officiers de sa maison

reçurent l'ordre de se tenir prêts à partir; tout se mit en mouvement

les grenadiers reprirent avec joie leurs armes si longtemps oisives, et

jurèrent spontanément de ne les quitter qu'avec la vie. La population

entière du pays, une foule de femmes, d'enfans, de vieillards se

portèrent précipitamment sur le rivage et offrirent de toutes parts les

scènes les plus touchantes. On se pressait autour des fidèles compagnons

de Napoléon; on se disputait le plaisir, l'honneur de les toucher, de

les voir, de les embrasser encore une fois. Les jeunes gens les plus

distingués de l'île sollicitèrent comme une grâce le danger de

s'associer aux périls de Napoléon. La joie, la gloire, l'espérance

éclataient dans tous les yeux; on ne savait point ou l'on allait, mais

Napoléon était là... et avec lui pouvait-on douter de la victoire?

À huit heures du soir, un coup de canon donna le signal du départ. Mille

doux embrassemens furent aussitôt prodigués et rendus. Les Français

s'élancèrent dans leurs barques; une musique guerrière se fit entendre;

et Napoléon et les siens s'éloignèrent majestueusement du rivage, au

milieu des cris mille fois répétés de _Vive l'Empereur!_[43]

Napoléon, en mettant le pied dans son navire, s'était écrié comme César;

_le sort en est jeté!_ Sa figure était calme, son front serein; il

paraissait moins occupé du succès de son entreprise que des moyens

d'arriver promptement au but. Les yeux du comte Bertrand étincelaient

d'espérance et de joie; le Général Drouot était pensif et sérieux;

Cambronne paraissait peu se soucier de l'avenir, et ne s'occuper que de

bien faire son devoir. Les vieux grenadiers avaient repris leur air

martial et menaçant. L'Empereur causait et plaisantait sans cesse avec

eux; il leur tirait les oreilles, les moustaches et leur rappelait leurs

dangers, leur gloire, et faisait descendre dans leur âme la confiance

dont la sienne était animée.

Tout le monde brûlait d'apprendre où l'on allait; le respect ne

permettait à personne d'oser le demander; enfin Napoléon rompit le

silence: «GRENADIERS, dit-il NOUS ALLONS EN FRANCE, NOUS ALLONS À

PARIS.» À ces mots, tous les visages s'épanouirent, la joie cessa d'être

inquiète, et des cris étouffés de VIVE LA FRANCE! attestèrent à Napoléon

que l'amour de la patrie ne s'éteint jamais dans le coeur des Français.

Une corvette Anglaise, commandée par le capitaine Campbell, paraissait

chargée de surveiller l'île d'Elbe[44]: elle allait et venait sans cesse

de Porto-Ferrajo à Livourne, et de Livourne à Porto-Ferrajo. Au moment

de l'embarquement, elle se trouvait dans ce dernier port, et ne pouvait

inspirer aucune inquiétude; mais l'on avait signalé dans le canal

plusieurs bâtimens français, et leur présence faisait naître de justes

craintes. Cependant on espérait que la brise de la nuit favoriserait la

marche de la flotille, et qu'avant la pointe du jour, elle serait hors

de vue. Cet espoir fut déçu. On avait à peine doublé le cap Saint-André

de l'île d'Elbe, que le vent mollit; la mer devint calme. À la pointe du

jour, on n'avait fait que six lieues, et l'on était encore entre l'île

de Capraïa et l'île d'Elbe.

Le péril paraissait éminent, plusieurs marins étaient d'opinion de

retourner à Porto-Ferrajo. L'Empereur ordonna de continuer la

navigation, ayant pour ressource, en dernier événement, soit de

s'emparer de la croisière française, soit de se réfugier dans l'île de

Corse, où il était assuré d'être bien reçu. Pour faciliter les

manoeuvres, il ordonna de jeter à la mer tous les effets embarqués; ce

qui fut exécuté joyeusement et à l'instant même.

Vers midi, le vent fraîchit un peu. À quatre heures, on se trouva à la

hauteur de Livourne. Une frégate parut à cinq lieues sous le vent, une

autre était sur les côtes de Corse, et un bâtiment de guerre qu'on

reconnut être le brick le _Zéphir_, commandé par le capitaine Andrieux,

venait droit, vent arrière, à la rencontre de la flotille impériale. On

proposa d'abord de lui parler, et de lui faire arborer le pavillon

tricolor. Cependant l'Empereur donna l'ordre aux soldats de la garde

d'ôter leurs bonnets et de se cacher sous le pont, préférant passer à

côté du brick sans se laisser reconnaître, et se réservant, en cas de

besoin, de le faire changer de pavillon. À six heures du soir, les deux

bricks passèrent bord à bord, et leurs commandans, qui se connaissaient,

s'adressèrent mutuellement la parole; celui du _Zéphir_ demanda des

nouvelles de l'Empereur, et l'Empereur lui répondit lui-même avec le

porte-voix, qu'il se portait à merveille.

Les deux bricks, allant en sens contraire, furent bientôt hors de vue,

sans que le capitaine Andrieux se doutât de la précieuse proie qu'il

laissait échapper.

Dans la nuit du 27 au 28, le vent continua de fraîchir. À la pointe du

jour, on reconnut un bâtiment de soixante-quatorze, qui avait l'air de

se diriger sur Saint-Florent ou sur la Sardaigne; on ne tarda point à

s'apercevoir que ce bâtiment ne s'occupait pas du brick.

L'Empereur, avant de quitter l'île d'Elbe, avait préparé de sa main deux

proclamations, l'une aux Français, l'autre à l'armée; il voulut les

faire mettre au net. Son secrétaire et le général Bertrand ne pouvant

réussir à les déchiffrer, furent les porter à Napoléon qui, désespérant

lui-même d'y parvenir, les jeta de dépit dans la mer. Puis, après avoir

rassemblé quelques momens ses idées, il dicta sur je champ à son

secrétaire les deux proclamations suivantes:

Les Cent Jours (1/2) Mémoires pour servir à l'histoire de la vie privée, du retour et du règne de Napoléon en 1815. · 第 6 / 22 题