La révolution du 20 mars formera, sans doute, l'épisode le plus
remarquable de la vie de Napoléon, déjà si féconde en événemens
surnaturels. Mon intention n'a point été d'en écrire l'histoire: cette
noble tâche est au-dessus de mes forces; j'ai voulu seulement mettre
Napoléon en scène, et opposer ses paroles, ses actions et la vérité, aux
assertions erronées de quelques historiens, aux mensonges de l'esprit de
parti et aux outrages de ces écrivains de circonstance habitués à
insulter, dans le malheur, ceux qu'ils ont honorés dans la prospérité.
Jusqu'alors, on n'avait pu s'accorder sur les motifs et les
circonstances qui avaient déterminé l'Empereur à quitter l'île d'Elbe.
Quelques personnes supposaient qu'il avait agi de son propre mouvement;
d'autres, qu'il avait conspiré avec ses partisans la perte des Bourbons.
Ces deux suppositions étaient également fausses. On apprendra avec
surprise, avec admiration peut-être, que cette étonnante révolution fut
l'ouvrage inoui de deux hommes et de quelques mots.
La relation du colonel Z***, déjà si précieuse par les révélations
qu'elle renferme, nous paraît devoir fixer sous d'autres rapports
l'attention du lecteur. En l'étudiant soigneusement, on y découvre le
type des défauts, des qualités, des passions, qui, confondus ensemble,
forment le caractère, si plein de contrastes, de l'incompréhensible
Napoléon. On l'aperçoit tour-à-tour défiant et expansif, ardent et
réservé, entreprenant et irrésolu, vindicatif et généreux, libéral et
monarchique. Mais on voit dominer par-dessus tout, cette activité, cette
force, cette chaleur d'âme, ces inspirations brillantes et ces
déterminations soudaines qui n'appartiennent qu'aux hommes
extraordinaires, qu'aux hommes de génie.
Les conférences que j'eus à Bâle avec l'agent mystérieux du prince de
Metternich, étaient restées ensevelies jusqu'à ce jour dans un profond
secret. Les historiens qui m'ont précédé, ont raconté, sans autre
explication, que le duc d'Otrante avait mis sous les yeux de l'Empereur,
au moment de l'abdication, une lettre de M. de Metternich; et que cette
lettre, artificieusement conçue, avait déterminé Napoléon à abdiquer,
dans l'espoir que la couronne passerait à son fils. Les détails donnés
dans ces Mémoires, changeront entièrement les idées qu'on s'était
formées de cette lettre et de son influence. Ils confirmeront aussi
l'opinion assez généralement répandue, que les souverains Alliés
attachaient peu d'importance au rétablissement des Bourbons, et qu'ils
auraient volontiers consenti à placer sur le trône le jeune prince
Napoléon.
On avait pensé que le fameux décret qui traduisait devant les tribunaux
le prince de Talleyrand et ses illustres complices, avait été rendu à
Lyon, dans un premier accès de vengeance. On verra qu'il fut le résultat
d'une simple combinaison politique; et la noble résistance que le
général Bertrand (aujourd'hui condamné à mort) crut devoir opposer à
cette mesure, ajoutera (s'il est possible) à la haute estime que mérite,
à tant de titres, ce fidèle ami du malheur.
Les écrits publiés avant cet ouvrage, ne contenaient, non plus, sur
l'abdication de Napoléon, que des rapports inexacts ou fabuleux.
Certains historiens s'étaient plu à représenter Napoléon dans un état
d'accablement pitoyable; d'autres l'avaient dépeint comme le jouet des
menaces de M. Regnault (de St.-Jean d'Angely) et des artifices du duc
d'Otrante. Ces Mémoires apprendront que Napoléon, loin d'être tombé dans
un état de faiblesse qui ne lui permettait plus de soutenir son sceptre,
aspirait au contraire à se faire investir d'une dictature temporaire, et
que, s'il consentit à abdiquer, ce fut parce que l'attitude énergique
des représentans le déconcerta, et qu'il céda à la crainte d'ajouter,
aux malheurs de l'invasion étrangère, les calamités de la guerre civile.
On ignorait complétement encore que Napoléon, après son abdication, eût
été retenu prisonnier à la Malmaison. On présumait qu'il avait différé
son départ, dans l'espoir d'être replacé à la tête de l'armée et du
gouvernement. Ces Mémoires feront connaître que cet espoir (s'il régna
intérieurement dans le coeur de Napoléon) ne fut pas le motif réel de son
séjour en France, et qu'il y fut retenu par la commission du
gouvernement, jusqu'au moment où, l'honneur l'emportant sur toute
considération politique, elle força Napoléon de s'éloigner, pour le
préserver de tomber entre les mains de Blucher.
Les négociations et les entretiens des plénipotentiaires Français avec
les généraux ennemis, les procédés du prince d'Eckmühl, les intrigues du
duc d'Otrante, les efforts des membres de la commission restés fidèles à
leur mandat, les débats sur la capitulation de Paris, et tous les faits
accessoires qui se rattachent à ces diverses circonstances, avaient été
totalement dénaturés. Ces Mémoires rétablissent la vérité ou la
dévoilent. Ils mettent au jour la conduite tenue par les membres de la
commission, qu'on supposait dupes ou complices de M. Fouché, par les
maréchaux, par l'armée, par les Chambres. Ils renferment en outre la
correspondance des plénipotentiaires et leurs instructions: documens
inédits qui feront connaître quels étaient alors la politique et les
voeux du gouvernement de la France.
J'observerai enfin, pour compléter le compte que je crois devoir rendre
au lecteur, de la substance de cet ouvrage, qu'il offre, sur la campagne
de 1815, des éclaircissemens dont le besoin s'était fait sentir
impérieusement. On ne savait point les causes qui déterminèrent Napoléon
à se séparer à Laon de son armée; je les indique. Le général Gourgaud,
dans sa relation, n'avait pu donner l'explication de la marche du corps
du comte d'Erlon à la bataille de Ligny, de la conduite du maréchal Ney
le 16, de l'inaction de Napoléon le 17, etc. J'éclaircis (je crois) tous
ces points. Je montre aussi que ce ne fut point, comme l'avancent encore
et le général Gourgaud et d'autres écrivains, pour relever le courage et
le moral de l'armée Française que son chef lui fit annoncer l'arrivée du
maréchal Grouchy. Napoléon (et ce fait est certain) fut abusé lui-même
par une vive fusillade engagée entre les Prussiens et les Saxons; et
c'est à tort qu'on lui impute d'avoir trompé sciemment ses soldats, dans
un moment où les lois de la guerre et de l'humanité lui prescrivaient de
songer plutôt à la retraite qu'à prolonger la bataille.
J'avais d'abord refusé l'entrée de ces Mémoires aux pièces officielles
déjà connues. J'ai cru devoir les y admettre: cet ouvrage, qui embrasse
tous les événemens du règne des Cent Jours, serait incomplet, s'il
fallait que le lecteur recourût aux écrits du tems pour relire ou
consulter l'Acte du Congrès de Vienne qui plaça l'Empereur Napoléon hors
de la loi des nations, l'Acte Additionnel qui lui fit perdre sa
popularité, et les discours éloquens et les déclarations vigoureuses par
lesquels Napoléon, ses ministres, et ses conseillers cherchèrent à
expliquer, à justifier le 20 Mars. J'ai pensé, d'ailleurs, qu'il ne
serait peut-être point sans intérêt de rendre le lecteur témoin des
combats livrés, à cette grande époque, par la légitimité des nations à
la légitimité des souverains.
Les couleurs sous lesquelles je représente Napoléon, la justice que je
rends à la pureté de ses intentions, ne plairont pas à tout le monde.
Beaucoup de personnes qui auraient cru aveuglément le mal que j'aurais
pu dire de l'ancien souverain de la France, n'ajouteront peut-être que
peu de foi à mes éloges; elles auraient tort: si les louanges prodiguées
à la puissance sont suspectes celles données au malheur doivent être
vraies: ce serait un sacrilége d'en douter.
Je ne me dissimule pas davantage que les hommes qui, par respect pour
les principes, persistent à ne voir, dans la révolution du 20 Mars,
qu'une odieuse conspiration, m'accuseront d'avoir embelli les faits et
défiguré à dessein la vérité; peu m'importe: j'ai peint cette
révolution, telle que je l'ai sentie, telle que je l'ai vue. Que
d'autres se complaisent à flétrir l'honneur national, à représenter leur
patrie comme un composé de poltrons ou de rebelles: moi je crois qu'il
est du devoir d'un bon Français de prouver à l'Europe, que le Roi ne fut
point coupable d'abandonner la France; que l'insurrection du 20 Mars ne
fut pas l'ouvrage de quelques factieux qu'on aurait pu réprimer, mais un
grand acte national contre lequel seraient venus se briser les efforts
des volontés particulières; que les royalistes ne furent point des
lâches, et les autres Français des traîtres; enfin, que le retour de
l'île d'Elbe fut la terrible conséquence des fautes des ministres et des
_ultrà_ qui appelèrent sur la France l'homme du destin, comme le fer
provocateur appelle la foudre.
Ce sentiment me portait naturellement à terminer ces Mémoires par
l'examen philosophique des Cent Jours et la réfutation des reproches
journellement adressés aux hommes du 20 Mars. Des considérations faciles
à pénétrer m'ont retenu. J'ai dû me borner à mettre les pièces du procès
sous les yeux du grand jury public et à lui laisser le soin de
prononcer. Je sais que la question a été décidée dans les champs de
Waterloo, mais une victoire n'est pas un jugement.
Quelle que soit l'opinion que le lecteur impartial portera de cet
ouvrage, je puis protester d'avance que je ne me suis laissé influencer
par aucune considération particulière, par aucun sentiment de haine,
d'affection ou de reconnaissance. Je n'ai écouté d'autre impulsion que
celle de ma conscience, et je puis dire, avec Montaigne: _Ceci est un
livre de bonne foi_.
Trop jeune pour avoir pu participer aux erreurs ou aux crimes de la
révolution, j'ai commencé et terminé, sans reproche et sans tache, ma
carrière politique. Les places, les titres, les décorations que
l'Empereur daigna m'accorder, furent le prix de plusieurs actes d'un
grand dévouement et de douze années d'épreuves et de sacrifices. Jamais
je ne reçus de lui ni grâces ni largesses: j'entrai, riche à son
service, j'en suis sorti pauvre.
Lorsque Lyon lui ouvrit ses portes, j'étais libre; j'embrassai
spontanément sa cause: elle me parut, comme à l'immensité des Français,
celle de la liberté, de l'honneur et de la patrie. Les lois de Solon
déclaraient infâmes ceux qui ne prenaient point de part dans les
troubles civils. Je suivis leurs maximes. Si les malheurs du 20 Mars
doivent retomber sur les coupables, ces coupables, aux yeux de la
postérité, ne seront pas (je le répète) les Français qui abandonnèrent
l'étendard royal, pour retourner sous les anciens drapeaux de la patrie;
mais ces hommes imprudens et insensés qui, par leurs menaces, leurs
injustices et leurs outrages, nous forcèrent d'opter entre
l'insurrection et la servitude, entre l'honneur et l'infamie.
Pendant la durée des Cent Jours, je n'ai fait de mal à personne, souvent
j'ai trouvé l'occasion de faire du bien; je l'ai saisie avec joie.
Depuis le retour du gouvernement royal, j'ai vécu tranquille et
solitaire; et, soit par oubli, soit par justice, j'ai échappé, en 1815,
aux persécutions qu'ont essuyées les partisans et les serviteurs de
Napoléon.
Cette explication ou cette apologie m'a paru nécessaire: il est bon que
le lecteur sache à qui il a affaire.
J'aurais désiré m'abstenir de parler, dans la première partie de cet
ouvrage, du gouvernement royal: cela ne m'a point été possible. Il m'a
fallu rappeler fastidieusement une à une les erreurs et les fautes des
ministres du Roi, pour rendre évidente cette vérité, _qu'ils sont les
seuls auteurs du 20 Mars_. En disant ici et ailleurs _le gouvernement_,
je n'entends point nommer le Roi, mais ses ministres. Dans une monarchie
constitutionnelle où les ministres sont responsables, on ne peut ni ne
doit les confondre avec le Roi. «C'est du Roi, a dit M. le
Garde-des-Sceaux en proposant aux députés de la nation le projet de loi
sur la responsabilité ministérielle, c'est du Roi qu'émane tout acte
d'équité, de protection, de clémence, tout usage régulier du pouvoir:
c'est aux ministres seuls que doit être imputé l'abus, l'injustice et la
malversation.»
MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE LA VIE PRIVÉE, DU RETOUR, ET DU
RÈGNE DE NAPOLÉON EN 1815.
Napoléon, depuis son avènement au Consulat et à l'Empire, avait joui
constamment, et sans nuage, de la confiance, de l'amour et de
l'admiration des Français. La guerre d'Espagne fut décidée; et la
multitude, qui juge et ne peut juger les actions des souverains que
d'après des apparences souvent trompeuses, ne vit dans cette guerre
qu'une injuste agression, et dans les procédés de Napoléon qu'un odieux
attentat. Des murmures se firent entendre; et pour la première fois,
Napoléon, en butte aux reproches de la nation, fut accusé de sacrifier à
une vaine et coupable ambition le sang et les trésors de la France.
La guerre contre la Russie vint détourner l'attention et le
mécontentement public.
Cette guerre, couronnée d'abord par de brillans succès, se termina
(l'humanité en frémit encore) par une catastrophe sans exemple dans les
fastes du monde.
L'Empereur, échappé presque seul à ce désastre, revint dans sa capitale.
Sa contenance fut celle d'un grand homme au-dessus de l'adversité; mais
cette contenance ne fut considérée que comme l'effet d'une barbare
insensibilité. Elle aigrit les coeurs au lieu de les rassurer. De toutes
parts éclatèrent de nouveaux murmures, de nouveaux cris d'indignation.
Cependant, tel était encore l'orgueil dont les triomphes de Napoléon
avaient enivré la France, que la France, honteuse de ses revers, implora
de nouvelles victoires: des armées se formèrent par enchantement, et
Napoléon reparut en Allemagne aussi formidable que jamais.
Après avoir vaincu à Lutzen, à Bautzen, à Dresde, la bataille de
Leipsik[1] fut donnée: pour la première fois s'offrit aux regards des
Français le spectacle déchirant de la retraite précipitée d'une armée
nationale en désordre; de tous côtés apparurent à la fois les débris
épars de nos soldats, dernier effort, dernier espoir de la patrie. Mais
ce n'était plus ces soldats pleins de force et de dévouement, c'était
des hommes flétris par les fatigues, la misère et le découragement.
Bientôt on vit arriver à leur suite, et errant au hasard, ces nombreux
transports de fiévreux et de blessés, où les mourants, entassés
pêle-mêle avec les cadavres, puisaient et propageaient ces germes
infects qui répandirent partout la contagion et la mort. L'abattement,
le désespoir, s'emparèrent des âmes les plus fortes; les pleurs arrachés
par la perte récente de tant de braves, renouvelèrent les larmes des
mères, des épouses de tous les autres braves moissonnés avant eux en
Espagne, en Russie: on n'entendit plus que des imprécations contre
l'auteur de tant de maux, contre Napoléon.
Tant que Napoléon avait été victorieux, les Français avaient applaudi à
ses ambitieuses entreprises; ils avaient vanté la profondeur de sa
politique, exalté son génie, admiré son audace. Quand il devint
malheureux, son génie ne fut plus que de l'ambition, sa politique de la
mauvaise foi, son audace de l'imprévoyance et de la folie.
Napoléon, que l'injustice et l'infortune n'abattaient point, réunit les
faibles restes de ses armées, et annonça hautement qu'il irait vaincre
ou se faire tuer à leur tête. Cette résolution ne produisit qu'une
impression passagère. Les Français qui naguères attachaient à la vie de
Napoléon le bonheur et le salut de la France, envisagèrent de sang-froid
la mort qu'il allait affronter, comme le seul moyen (la paix paraissant
impossible) de mettre un terme aux calamités de la guerre.
Napoléon partit: il fit des prodiges, mais en vain: l'énergie nationale
était éteinte; de degré en degré, l'on était arrivé à cette extrémité si
fatale aux princes, où l'âme découragée reste insensible à leurs
dangers, et les abandonne au destin.
Tel était l'état de la France au moment où Napoléon, réduit par
l'inertie publique à ne pouvoir plus faire ni la guerre ni la paix,
consentit à déposer la couronne[2].
Son abdication mit fin aux hostilités.
Paris, à peine revenu de la première frayeur que lui avaient inspirée
les bandes indisciplinées de la Russie, fit éclater la satisfaction la
plus vive en se voyant préservé des malheurs dont le menaçait derechef
la présence des Alliés et l'approche de l'armée Impériale.
Les départemens voisins, que l'ennemi se disposait à envahir, se
félicitèrent de n'avoir plus à redouter le pillage et la dévastation.
Les départemens conquis entrevirent avec ivresse le terme de leurs
souffrances.
Ainsi la France presque entière détourna les yeux des malheurs de son
ancien souverain, pour s'abandonner à la joie d'être délivrée des fléaux
de la guerre et à l'espérance de jouir enfin des bienfaits de la paix.
Ce fut au milieu de cette effusion d'égoïsme, que les sénateurs
appelèrent au trône le frère de Louis XVI; et ce choix, quoique
contraire à l'attente publique et aux voeux manifestés en faveur de
l'Impératrice et de son fils, souffrit peu d'opposition, parce que le
rappel de Louis paraissait être le gage de la paix, et que la paix
était, avant tout, le premier voeu de la nation.
D'un autre côté, les Bourbons, sagement conseillés, s'étaient empressés
de combattre, par des proclamations, les répugnances et les craintes
qu'inspiraient leur retour: _Nous garantissons_, disaient-ils, _à
l'armée ses grades, ses récompenses, ses honneurs; aux magistrats, aux
fonctionnaires, la conservation de leurs emplois et de leurs
distinctions, aux citoyens l'oubli du passé, le respect de leurs droits,
de leurs propriétés, de leurs institutions_.
Les Français, si faciles à abuser, regardaient ces garanties comme
inviolables, et se complaisaient à répéter ce mot si heureux du Comte
d'Artois[3]: _Il n'y aura rien de changé en France; il n'y aura que
quelques Français de plus_.
Cette sécurité naissante était soigneusement entretenue par les hommes
qui avaient renversé la dynastie impériale. Chaque jour, de nouveaux
écrits, répandus avec profusion, dépeignaient le chef de leur choix sous
les couleurs les plus propres à lui concilier les suffrages: «C'est lui,
répétait-on sans cesse, qui ouvre et lit toutes ses dépêches, qui seul y
fait les réponses. C'est lui, lorsqu'il est dans le cas de recevoir des
envoyés des puissances étrangères, qui les entretient, qui entend le
rapport de leur mission, et qui leur donne ses réponses de vive voix, ou
par écrit. C'est lui seul enfin qui traite, exclusivement, toutes les
affaires de son administration et de sa politique.
«Si l'excellence et la bonté du coeur font pressentir aux Français qu'ils
vont retrouver dans leur Roi un bon et tendre père, tant de lumières,
une telle force de caractère, et cette aptitude à expédier les affaires,
doivent les rassurer pour l'avenir[4].»
Les Français se félicitèrent donc de voir à leur tête un prince éclairé,
un prince juste et bon, qui ne confierait qu'à ses propres mains les
rênes de l'état; et leur imagination, prompte à s'enflammer, les faisait
jouir d'avance des bienfaits que sa bonté, sa sagesse et ses lumières
allaient ménager et répandre sur eux. Quelques regrets, quelques doutes
venaient-ils interrompre ce concert d'espoir et de confiance? ils
étaient aussitôt combattus, repoussés au nom de la patrie, au nom de
Napoléon lui-même. N'avait-il point dit à ses braves: _Soyez fidèles au
nouveau souverain de la France; ne déchirez point cette chère patrie si
longtems malheureuse_.
Tout se réunissait donc, et même l'attrait de la nouveauté, pour rendre
propice au Roi les esprits et les coeurs. Il parut: de nombreuses
démonstrations d'allégresse et d'amour l'accueillirent et
l'accompagnèrent jusques dans le palais de ses ancêtres.
Jamais changement de dynastie ne s'était opéré, à la suite d'une
contre-révolution, sous d'aussi favorables auspices.
Les Français fatigués de leurs dissensions, de leurs revers, et même de
leurs victoires, éprouvaient le besoin d'être tranquilles et heureux.
Ces paroles mémorables du frère de leur Roi: _Oublions le passé, ne
portons nos regards que sur l'avenir; que les coeurs se réunissent pour
travailler à réparer les maux de la patrie_; ces paroles sacrées avaient
retenti dans toutes les âmes, et étaient insensiblement devenues la
règle de tous les sentimens et de tous les devoirs.
Cet accord subsista tant qu'il ne fut point question de mettre le
gouvernement en action; mais quand l'heure fut venue de toucher à
l'armée, à l'administration, à la magistrature, l'orgueil, l'ambition,
l'esprit de parti se réveillèrent, et l'amour de soi-même l'emporta sur
l'amour de la patrie.
Les émigrés qui, depuis vingt-cinq ans, avaient traîné chez l'étranger
leur vie importune dans une honteuse et lâche oisiveté, ne pouvaient se
dissimuler qu'ils n'avaient ni les talens ni l'expérience des hommes de
la révolution; mais ils se figurèrent que la noblesse devait, comme
autrefois, suppléer au mérite, et que leurs parchemins étaient des
titres suffisans pour les autoriser à prétendre, de nouveau, à la
possession exclusive de toutes les places.
Les hommes de la révolution, les nationaux, se reposaient avec
complaisance sur la légitimité de leurs droits, sur les promesses
royales. Les anciens privilégiés, loin de leur donner de l'ombrage,
n'étaient pour eux qu'un sujet d'innocentes plaisanteries: ils
s'amusaient de la tournure grotesque des uns, de la fatuité surannée des
autres. Comment supposer que de prétendus militaires, dont l'épée,
encore vierge, s'était rouillée paisiblement dans le fourreau,
disputeraient à nos généraux le commandement des armées, et que des
nobles, vieillis dans l'ignorance, aspireraient à l'administration de
l'état?
Mais à défaut de mérite et de valeur, ils avaient un immense avantage,
celui d'occuper les avenues du trône. L'on ne tarda point à s'apercevoir
à leur arrogance, qu'ils en avaient habilement profité; et l'on prévit,
non sans amertume, que les vieux préjugés, les préventions haineuses,
les anciennes affections, triompheraient tôt ou tard des principes de
justice et d'impartialité si solennellement proclamés.
Les émigrés, en effet, déjà fiers de l'avenir, ne traitaient plus leurs
rivaux qu'avec hauteur et mépris; la vue des cicatrices de nos braves ne
leur permettait point d'oser les insulter en face, mais ils ne
laissaient échapper aucune occasion détournée de ravaler leur naissance,
leurs services, leur gloire, et de leur faire sentir la distance qui
existerait désormais entre d'anciens gentilshommes restés purs, et des
révolutionnaires parvenus[5].
Les nationaux, inquiets, jaloux, mécontens, invoquèrent avec confiance
les promesses du Roi; ils ne furent point écoutés: le gouvernement les
repoussa durement, et ils purent dire de Louis XVIII, comme le Doge
Génois de Louis XIV: Le roi nous avait ôté nos coeurs, ses ministres nous
les rendent[6].
Le gouvernement avait paru jusqu'alors conserver l'intention de tenir
une balance exacte entre les deux partis, et d'observer fidèlement les
engagemens contractés par le nouveau monarque envers la nation. Mais,
dominé par une haute influence, à laquelle il ne lui était point permis
de résister; circonvenu par les intrigues, les menaces, les prédictions
sinistres des émigrés; persuadé peut-être que le nouvel ordre de choses
était incompatible avec la sûreté du trône des Bourbons, il avait
entièrement changé de maximes; et regardant l'égalité des droits comme
une conquête révolutionnaire, les libertés nationales comme une
usurpation, la constitution nouvelle comme un attentat à l'indépendance
du souverain, il avait résolu d'éconduire des emplois et des
commandemens _les gens dangereux_[7], de replacer le pouvoir dans les
mains sûres et fidèles de l'ancienne noblesse; d'anéantir graduellement
la Charte royale, et de ramener la France, de gré ou de force, sous
l'empire absolu de l'ancienne monarchie.
Bonaparte, dont il invoquait souvent l'autorité, Bonaparte, disait-il,
avait reconnu le danger de donner aux Français un gouvernement
représentatif et la nécessité de les gouverner despotiquement. Mais
Bonaparte, en rétablissant le trône, la morale et la religion; en créant
de nobles institutions; en rendant la France calme au-dedans et
formidable au-dehors, avait acquis, par ses services et par ses
victoires, une autorité imposante, et, si je puis m'exprimer ainsi, un
droit au despotisme, que n'avaient point et ne pouvaient avoir les
Bourbons.
Le gouvernement impérial, quel que soit, d'ailleurs, le despotisme réel
ou prétendu qu'on lui attribue, n'avait jamais cessé d'être national,
tandis que celui des Bourbons ne l'était point et ne tendait nullement à
le devenir.
Les symptômes de la réaction que méditait le ministère se manifestèrent
de toutes parts: le corps législatif, effrayé lui-même, se rendit
l'organe de l'inquiétude publique et se hâta de rappeler au roi les
garanties données à la nation:
«La Charte,» lui dit-il dans son adresse, on pourrait dire dans sa
protestation du 15 Juin, «la Charte ouvre aux accens de la vérité
toutes les voies pour arriver au trône, puisqu'elle consacre la
liberté de la presse et le droit de pétition.
«Entre les garanties qu'elle donne, la France remarquera la
responsabilité des ministres qui trahiraient la confiance de votre
majesté, en violant les droits publics et privés que consacre la
Charte constitutionnelle.
«En vertu de cette Charte, la noblesse ne se présentera désormais à
la vénération du peuple, qu'entourée de témoignages d'honneur et de
gloire que ne pourront plus altérer les souvenirs de la féodalité.
«Les principes de la liberté civile se trouvent établis sur
l'indépendance du pouvoir judiciaire et la conservation du jury,
précieuse garantie de tous les droits, etc. etc. etc.»
Cette adresse si expressive n'aurait point manqué son but, si le roi eût
connu la vérité; mais comment aurait-il pu la connaître? D'abord il
avait eu la sage pensée d'attacher à sa personne la plupart des grands
notables de la révolution. Mais à force de remontrances et de
récriminations, on était parvenu à ramener sa raison sous le joug des
préjugés; et il ne s'était entouré que d'anciens nobles, c'est-à-dire
que d'hommes qui n'avaient point voulu se soumettre à la constitution de
Louis XVI, parce qu'elle détruisait leurs priviléges, et qui, par le
même motif, ne voulaient point reconnaître la constitution nouvelle
contre laquelle ils avaient osé protester.
Que d'hommes qui, aveuglés, abrutis par une sotte présomption, se
croyaient assez habiles pour renverser avec des édits et des ordonnances
l'oeuvre de tout un peuple et de vingt-cinq ans de révolution! que
d'hommes enfin, qui, loin de vouloir éclairer le souverain sur les
projets des ministres et de la faction dont ils n'étaient plus que
l'instrument docile, s'étaient rendus leurs complices, et conspiraient
avec eux l'anéantissement de la Charte royale!
Dans le sein du ministère se trouvaient placés, cependant, des hommes
d'état pleins de talens et d'expérience. Ils avaient senti qu'au lieu
d'inquiéter les esprits en laissant entrevoir le rétablissement des
anciens priviléges, on devait au contraire s'efforcer de les rassurer en
garantissant la stabilité des institutions nouvelles; qu'en voulant
rétablir la monarchie sur ses anciennes bases, on ôtait au nouveau
gouvernement le seul avantage qu'il possédât sur l'ancien: celui d'être
libéral; enfin que, si le caractère distinctif du gouvernement de
Napoléon avait été, comme on le prétendait, l'arbitraire et la force, il
fallait que le caractère distinctif du gouvernement royal fût la justice
et la modération.
Mais ils n'avaient point assez d'empire, assez de considération
personnelle, pour pouvoir lutter avec succès contre les émigrés et leurs
protecteurs. Leurs vues, souvent sages, et toujours bienveillantes,
étaient approuvées en conseil; hors du conseil, chaque ministre
n'agissait plus qu'à sa guise, et malheureusement les ministères appelés
à exercer le plus d'influence sur les personnes et sur les choses,
avaient été confiés à des hommes qui semblaient prendre à tâche d'aigrir
et de soulever les esprits.
L'un, chargé du département de la guerre[8], avait dû ce poste éminent
au mérite d'avoir été proscrit par l'Empereur; car, alors, on appela
proscription le châtiment modéré, l'exil qui lui fut imposé pour avoir
méconnu son souverain, et conduit honteusement sous le joug les légions
qui lui avaient été confiées. Faible, indolent, irrésolu, dénué de toute
espèce de caractère et de moyens, il n'eut jamais ni l'ambition, ni le
talent d'être un seul jour le ministre de la nation et du roi. Il ne fut
et ne pouvait être que le ministre complaisant de la cour et des
courtisans en crédit.
L'autre[9], qu'une éloquence douce et persuasive avait fait remarquer à
l'Assemblée constituante, et dont la modération semblait garantie par sa
qualité de ministre de l'Évangile, par une vie paisible, et une santé
chancelante, avait reçu le portefeuille de l'intérieur. Humble, doux,
timide tant qu'il ne fut pas le plus fort, il devint, lorsqu'il fut
puissant, dédaigneux, irascible, intolérant. Un seul principe, haine et
mépris pour la révolution, j'ai presque dit pour la France, dirigeait
son administration. Il n'examinait point si telle et telle institution
était bonne et utile, si elle avait coûté à établir, si elle pouvait
être modifiée, améliorée, appropriée aux circonstances actuelles; il
regardait seulement l'époque de sa création, et cette époque décidait
tout.
Un troisième[10], qui, jeune encore, s'était distingué dans nos
parlemens, non moins par ses talens que par sa sagesse et ses principes,
se trouvait placé à la tête de la magistrature. Rappelé dès long-tems
sur le sol de la patrie, il avait rempli en citoyen zélé, en sujet
fidèle, ses devoirs envers l'état, envers l'Empereur; et tout portait à
croire qu'il serait le protecteur des institutions sous lesquelles il
avait si long-tems vécu paisible et honoré. Mais à peine fut-il revêtu
de la simarre, qu'il devint l'oppresseur des tribunaux et des juges,
l'antagoniste des lois nouvelles, et le zélateur stupide des formules
serviles, des coutumes et des édits barbares, que l'ascendant des
lumières, de la raison et de la liberté avait plongés depuis un quart de
siècle dans le néant et l'oubli.
Le malheur de voir une partie de l'administration confiée à de pareils
chefs, ne fut point le seul: on avait annoncé que Louis régnerait en
personne; et autant les Français sont heureux et empressés d'obéir à la
voix de leur souverain, autant ils éprouvent de répugnance à se
soumettre aux ordres de ses favoris. Quelle ne fut donc point la
consternation générale, lorsqu'on apprit que Louis, affaibli par une
maladie opiniâtre et douloureuse, avait laissé tomber les rênes du
gouvernement dans les mains de M. de Blacas! et combien cette
consternation ne s'accrut-elle pas encore, quand on sut quels étaient
les principes, les projets, et le funeste ascendant de ce ministre!
Avec de semblables élémens, il était impossible que le gouvernement
royal pût conserver la confiance publique. On vit avec chagrin que les
efforts insensés d'une poignée d'individus allaient faire naître la
guerre civile, ou replonger la France dans les désordres et
l'asservissement dont la révolution l'avait affranchie. Le besoin de
s'opposer à ces tentatives monstrueuses se fit sentir d'une extrémité de
la France à l'autre: personne ne voulut rester neutre.
Dans les premiers jours de la Restauration, le parti des émigrés et
celui des Bonapartistes n'étaient, à vrai dire, que de grandes
catégories dans lesquelles se trouvaient classés les anciens privilégiés
et les nouveaux parvenus. Plus occupés d'abord de leurs intérêts privés
que des intérêts publics, ils s'étaient bornés à se disputer les emplois
de l'état et la faveur du prince, et ne s'étaient fait réciproquement
qu'une guerre de calcul et d'amour-propre Mais quand leurs divisions
vinrent à se compliquer des intérêts essentiels de la révolution; quand
des personnes, les émigrés voulurent en venir aux choses, la nation,
jusqu'alors témoin du combat, prit part à la querelle, et la France
entière[11] se trouva partagée en deux partis distincts.
Le premier, sous le titre de _royalistes purs_, ayant pour chefs la cour
et le gouvernement; pour auxiliaires les nobles, les prêtres, quelques
transfuges du gouvernement impérial, et tous les hommes qui n'avaient
point été jugés dignes ou capables de le servir, voulait détruire tout
ce qui avait été fait depuis vingt-cinq ans, et rétablir tout ce qui
avait été détruit.
Le deuxième, désigné sous le nom de _Bonapartistes_, ayant à sa tête les
plus illustres et les meilleurs citoyens, et dans ses rangs la masse de
la nation, s'opposait au renversement des nouvelles institutions et au
rétablissement des anciens abus et priviléges.
L'un cherchait à anéantir la Charte, et l'autre à la conserver; en sorte
que par une contradiction bizarre, la Charte royale avait pour ennemis
les royalistes, et pour défenseurs les Bonapartistes prétendus.
Des écrivains, dévoués ou vendus à la cause anti-nationale, se
précipitèrent dans l'arène et cherchèrent à persuader aux Français que
le rétablissement de la monarchie absolue, de la féodalité et des
momeries religieuses pouvait seul leur rendre et leur garantir le
bonheur et la paix.
D'autres écrivains se déclarèrent les soutiens des libertés et des
droits publics.
Les premiers pas du gouvernement avaient été marqués par des fautes et
des infractions à la foi promise. On avait _octroyé_ à la France, en
vertu du libre exercice de l'autorité royale, une _ordonnance de
réformation_, au lieu de la _constitution_ que l'on s'était engagé à
_recevoir_ du sénat et à _accepter_. On avait préféré la cocarde blanche
souillée du sang français, à la cocarde tricolore portée par Louis XVI
et illustrée par nos armées. On avait appelé le monarque Louis XVIII, et
daté ses actes de la dix-neuvième année de son règne, ce qui constituait
la nation en état de rébellion depuis vingt-cinq ans. On avait dédaigné
de devoir la couronne aux suffrages des Français, et l'on en avait fait
hommage au prince régent et à la grâce de Dieu.
Ces fautes graves, quoique sensibles à la nation, n'avaient point été
relevées au moment même, parce qu'on craignait de perdre par des
récriminations le fruit des sacrifices autrement importans qu'on avait
fait au bien général. Mais quand les patriotes reconnurent que le
gouvernement avait levé le masque, ils rompirent le silence et
l'attaquèrent sans ménagement.
À leur tête, se trouvaient placés les rédacteurs du _Censeur_. Chaque
abus de pouvoir, chaque infraction à la Charte fut signalé à la France
par ces jeunes tribuns; et la France entière applaudit à leur zèle, à
leurs talens, à leur courage.
D'autres plumes, moins sérieuses, assaillirent les émigrés avec les
traits du ridicule et de la satire, et vouèrent au mépris et à la risée
publique ceux que la gravité du _Censeur_ avait épargnés.
Le Mémoire de M. Carnot, les ouvrages de M. Benjamin Constant, pleins de
faits irrécusables et de vérités austères, contribuèrent puissamment
encore à éclairer la nation sur les projets contre-révolutionnaires des
ministres, et sur les dangers dont étaient menacés nos libertés et nos
droits.
Mais les avertissemens, les leçons, les reproches étaient perdus pour le
gouvernement. Loin d'être intimidé et retenu par les clameurs publiques,
il tenait à honneur de les braver; son parti était pris: trompé par
l'opinion qu'il s'était formé de la faiblesse des partisans de la
révolution et de la toute puissance de la faction régnante, il se
croyait assez fort, assez craint, pour se passer de ménagemens et
marcher droit au but qu'il s'était proposé. Nous allons donc le voir,
aveuglé par ses erreurs et ses passions, heurter de front les individus,
et attaquer, sans scrupule et sans déguisement, les uns après les
autres, leurs intérêts les plus chers et leurs droits les plus précieux.
La garde impériale avait trop de gloire pour ne point offusquer les
émigrés, trop de patriotisme pour ne point les alarmer: elle fut
éloignée. Les murmures qu'elle fit entendre lors de l'entrée du roi,
motivèrent, dit-on, cette rigueur[12]. Mais n'avait-on pas excité
soi-même ces murmures? N'avait-on pas manqué de générosité en obligeant
ces braves, dont la douleur et la fidélité devaient être respectées, à
marcher devant le char de triomphe du nouveau monarque? Je les vis ces
nobles guerriers; leurs regards abattus, leur morne silence exprimaient
ce qui se passait au fond de leur âme: tout entiers à leurs tristes
pensées, ils semblaient ne rien voir, ne rien entendre; en vain les
Parisiens attendris les saluaient des cris de _Vive la garde impériale!_
Ces cris, qu'ils méprisaient peut-être, n'arrivaient plus jusqu'à leurs
coeurs; soumis aux ordres suprêmes, ils avaient été appelés là pour
marcher, ils marchaient et c'était tout.
On se hâta de les éloigner et de les remplacer par des troupes de ligne.
Ces troupes nouvelles ne tardèrent point à faire éclater elles-mêmes
leur propre mécontentement.
On les indisposa en brisant leur ancienne organisation, et en
introduisant dans leurs rangs des officiers inconnus.
On les dégoûta du service en les fatiguant par des manoeuvres et des
revues perpétuelles, ordonnées non plus pour leur instruction, mais bien
pour celle de leurs nouveaux chefs.
On les humilia en les maltraitant; en les contraignant de porter les
armes aux gardes-du-corps qu'elles avaient pris en aversion: et l'on
sait qu'on n'humilie pas en vain l'amour-propre français[13].
L'amour-propre chez le soldat est le véhicule de la gloire. C'est en le
flattant, c'est en l'élevant par des proclamations dignes de
l'antiquité, que Napoléon, dans ses immortelles campagnes d'Italie,
parvint à ranimer le courage de son armée et à faire de chaque soldat un
héros.
C'est en l'humiliant, cet amour-propre, par le mépris des victoires
nationales, par des airs de hauteur et de fierté, par le vain étalage de
la supériorité de la naissance et du rang, que les nouveaux chefs donnés
à l'armée s'aliénèrent sa confiance et son affection.
Cependant ce n'était point là l'exemple ni les préceptes qu'ils
recevaient journellement du plus grand et du plus redoutable de nos
ennemis. Ce prince, qu'il est inutile de nommer, au lieu de chercher à
rabaisser la gloire des Français, se plaisait à rendre un hommage sans
cesse renouvelé à leurs talens, à leur bravoure. Les généraux qui
l'approchaient n'étaient point accueillis par lui avec ce dédain déguisé
qu'on prodigue aux vaincus, mais avec la franche estime qu'inspire la
valeur, et avec les égards, j'ai presque dit le respect, qu'on doit à
une noble infortune. Si quelquefois il se trouvait entraîné par la
nature de ses entretiens à rappeler nos revers, il en adoucissait le
souvenir en donnant des éloges animés, aux efforts que nous avions faits
pour lui arracher la victoire, et semblait s'étonner lui-même de n'avoir
point succombé.
Quel effet cette magnanime générosité ne devait-elle pas produire sur le
coeur de nos guerriers, quand ils la comparaient aux efforts qu'on
faisait pour empoisonner le souvenir qui leur restait de leurs
triomphes, souvenir qui seul pouvait les consoler de leurs malheurs et
les leur rendre supportables!
Cependant la plupart des officiers et des généraux s'étaient ralliés
franchement à la cause royale; et si quelques-uns moins confians
montraient encore de la tiédeur ou de l'éloignement, il eût été facile
de les ramener, soit avec ces mots flatteurs si bien placés dans la
bouche des rois, soit en donnant à leur ressentiment le tems de
s'apaiser de soi-même.
Lorsque ce roi, qu'on ne se lasse point d'entendre nommer, lorsque Henri
IV se rendit maître de son trône, quelques ligueurs fanatiques, auxquels
il avait pardonné, continuèrent à se répandre contre lui en injures et
en menaces; on lui proposa de les punir: _Non_, dit-il, _il faut
attendre; ils sont encore fâchés_. Ah pourquoi ces hommes qui sans cesse
invoquaient le bon Henri ne cherchaient-ils point à l'imiter! mais au
lieu de donner à nos généraux le tems de n'être plus fâchés, ils les
aigrissaient chaque jour par de nouveaux outrages et ne les traitaient
plus que comme des brigands et des rebelles qui devaient s'estimer
heureux qu'on eût daigné leur pardonner. C'était pour l'armée de Condé,
pour les Vendéens, pour les Chouans qu'on réservait les éloges et les
grâces; on menaçait d'une destruction sacrilége les arcs de triomphes
destinés à consacrer les exploits de nos armées, et l'on proposait avec
emphase d'élever un monument à la mémoire des Vendéens et des émigrés
morts à Quiberon. Sans doute ils étaient dignes de nos regrets et de nos
larmes, ces Français égarés; mais n'étaient-ils pas descendus les armes
à la main sur le sol sacré de la patrie? n'étaient-ils pas les
auxiliaires ou les salariés de nos implacables ennemis les Anglais? Et
pouvait-on les honorer comme d'illustres victimes, sans ne pas déclarer
que leurs vainqueurs n'étaient que des meurtriers ou des bourreaux?
Les titres de noblesse que nos braves avaient obtenus en répandant leur
sang pour la patrie, étaient dénigrés publiquement; et publiquement on
anoblissait Georges Cadoudal dans la personne de son père, pour avoir
égorgé des Français et tenté de commettre un parricide.
Georges, en voulant attenter à la vie de Napoléon, s'était rendu
coupable d'une action que les lois divines et humaines regardent et
punissent comme un crime. Ériger ce crime en vertu, lui décerner une
récompense éclatante, c'était encourager l'assassinat, le régicide;
c'était compromettre la vie de Louis XVIII et de tous les rois, et
proclamer ce principe, aussi dangereux qu'antisocial, qu'un individu a
le droit de juger de la légitimité de son souverain et d'attenter à sa
vie, si son pouvoir lui paraît usurpé.
L'anoblissement de la famille de Georges n'était point le seul scandale
donné à l'armée et à la France. Des titres honorifiques, des grades, des
pensions furent portés dans la Vendée aux Chouans les plus horriblement
célèbres, et distribués, au grand jour, sous les yeux des victimes de
leurs brigandages et de leur férocité[14].
Ce n'était point encore assez pour la faction dominante de chercher à
élever les hommes qui avaient combattu la France, au-dessus de ceux qui
l'avaient défendue et illustrée; il fallait encore rabaisser et détruire
les institutions qui pouvaient rappeler les services et la gloire des
défenseurs de la patrie.
On commença d'abord, au mépris des promesses les plus saintes, à
dépouiller la Légion d'honneur de ses prérogatives. On fit insinuer
ensuite dans les feuilles ministérielles, que l'ordre de Saint-Louis
serait désormais le seul ordre militaire, et que la Légion d'honneur ne
serait plus que la récompense de services civils... Le coup était
mortel: l'armée frémit, les maréchaux s'indignèrent... Le gouvernement
fut obligé d'abandonner son projet et de le désavouer.
Il lui restait un autre moyen d'avilir la Légion d'honneur: c'était de
la prodiguer; il l'employa.
La croix, qu'on n'obtenait qu'après l'avoir si long-tems méritée et
attendue, devint alors la proie facile de la faveur et de la bassesse;
elle fut prostituée à une foule d'intrigans et de favoris subalternes,
sans autre titre que le caprice des uns, ou la protection vénale des
autres.
Les militaires qui n'avaient obtenu cette récompense qu'au prix de leur
généreux sang; l'administrateur, le magistrat, le savant, le
manufacturier, qui l'avaient reçue pour prix des services signalés
rendus à l'état, aux sciences, aux arts, à l'industrie, furent
consternés de se voir associés à des hommes sans mérite, sans
réputation, souvent sans honneur; et par un juste mouvement d'orgueil,
la plupart cessèrent de porter une décoration qui ne servait plus à les
honorer, mais à les confondre avec des hommes poursuivis et flétris par
l'opinion publique.
Le gouvernement ne s'en tint point à ce premier succès. L'Empereur avait
ouvert de nobles asiles aux filles des membres de la Légion: le
ministère, sous le prétexte d'une économie de quarante mille francs,
surprit au roi l'ordre de les en chasser. En vain le maréchal Macdonald
déclara-t-il que les anciens chefs de l'armée n'abandonneraient jamais
les enfans de leurs compagnons d'armes, et qu'ils étaient prêts à
déposer au trésor public les quarante mille francs qui servaient de
prétexte à leur expulsion. En vain la supérieure de la maison de Paris
offrit-elle de se passer des secours du gouvernement, et de consacrer sa
fortune entière au soulagement de ses jeunes élèves. En vain
représenta-t-on qu'un grand nombre de ces enfans n'avaient ni parens, ni
protecteurs, ni amis, et qu'en les abandonnant à leur malheureux sort,
on les livrerait indubitablement à la misère, ou aux piéges de la
séduction; rien ne put émouvoir la compassion ministérielle.
Cependant l'indignation publique trouva de dignes interprètes dans
l'enceinte de la représentation nationale, et les mandataires du peuple
allaient adresser au chef de l'état des remontrances, lorsque le
ministère déconcerté renonça honteusement à ses criminelles entreprises.
Cet échec ne le corrigea pas. Quelques jours à peine écoulés, il
supprima les écoles militaires de Saint-Cyr et de Saint-Germain, comme
excédant les besoins du service; et rétablit simultanément l'École
royale militaire, «afin de faire _jouir la noblesse du royaume_ des
avantages accordés par l'édit du mois de janvier 1757».
Cette audacieuse violation des principes de la Charte souleva de nouveau
la représentation nationale, et le ministère fut encore obligé de
reculer.
Pour se venger de ces affronts réitérés, et dans l'espoir mal conçu de
diminuer les moyens de résistance, il effaça des cadres de l'armée une
masse innombrable d'officiers, et réduisit de moitié leur solde, dont la
conservation et l'intégralité avaient été formellement garanties. Le
nombre des officiers de l'ancienne armée n'était plus, sans doute, en
harmonie avec la force de l'armée royale; mais puisqu'on les réformait
sous prétexte de surabondance et d'économie, il n'aurait point fallu
insulter à leur disgrâce en accordant, sous leurs yeux, des grades et de
l'emploi à une multitude d'émigrés incapables de servir; et en créant
cinq à six mille gardes-du-corps, mousquetaires, chevau-légers,
gendarmes de la garde, etc., qui, par leurs épaulettes fraîchement
acquises, et le luxe et l'éclat de leurs uniformes, scandalisaient Paris
et révoltaient l'armée.
Enfin, le gouvernement dans sa fureur subversive, ne respecta même point
les vieux soldats que la mort moins cruelle avait épargnés sur les
champs de bataille; sans égards, sans pitié pour leurs cheveux blancs,
pour leurs glorieuses mutilations, il ravit, sous prétexte d'économie, à
deux mille cinq cents de ces infortunés, l'asile et les bienfaits que la
patrie reconnaissante leur avait accordés.
Si le gouvernement ne redoutait point d'offenser publiquement l'armée
dans ses plus chères affections; s'il ne craignait point de méconnaître
ouvertement ses services et ses droits: de combien de dégoûts et
d'injustices ne dut-elle pas être abreuvée dans ses rapports individuels
avec le ministère? Je n'entrerai point dans le détail des plaintes, des
accusations qui s'élevèrent de tous côtés; je rapporterai seulement le
fait suivant, parce qu'il peint doublement l'esprit dans lequel on
agissait alors.
Le général Milhaud s'était distingué dans le cours des guerres
nationales par une foule de succès et de belles actions. Lors de
l'invasion des alliés, il s'était couvert de gloire en sabrant, à la
tête d'une poignée de dragons, un corps considérable de troupes
ennemies. Ce général, par son grade, son rang, ses services, avait été
nommé, de droit, chevalier de Saint-Louis. Au moment de sa réception, la
croix lui fut retirée ignominieusement, parce que vingt ans auparavant
il avait eu le malheur de voter la mort du roi.
Louis XVIII, en rentrant en France, avait promis qu'on ne ferait aucune
recherche des votes émis contre son auguste frère. Cette promesse qu'on
avait exigée et qu'il consacra par la Charte, fut sans doute bien
douloureuse pour son coeur; il dut lui en coûter d'admettre en sa
présence, et d'offrir aux regards de la fille de Louis XVI, les juges
qui avaient envoyé à l'échafaud ce prince vertueux: mais enfin, il avait
juré de ne point venger sa mort, et les sermens des rois aux nations
doivent être inviolables et sacrés.
Il fallait donc imposer silence aux ressentimens, et ne point souffrir,
puisque les votans avaient été absous, qu'on fît revivre leur crime, et
qu'on appelât sur leurs têtes la vengeance et la mort. Il fallait tirer
un voile funèbre sur cette époque de notre révolution, époque pendant
laquelle tous les Français furent également égarés ou coupables.
Disons-le, d'ailleurs, avec franchise: la douleur qu'excitait le meurtre
de Louis XVI n'était point le véritable moteur des imprécations que les
émigrés faisaient retentir contre les régicides; on sait,
malheureusement, quel fut l'effet que produisirent à Coblentz le procès
et l'exécution du Roi. On ne s'attachait avec tant d'acharnement à
rechercher les excès, les erreurs de quelques hommes de la révolution,
que pour arriver à cette conclusion: que la révolution étant l'oeuvre du
crime, il fallait renverser de fond en comble tout ce qui provenait de
la révolution.
L'affront fait au général Milhaud fut donc moins une punition
individuelle qu'une combinaison politique; et le choix que le
gouvernement fit de ce général pour diriger une première attaque contre
les régicides, prouve combien le gouvernement était malheureux et
maladroit; car, s'il voulait rendre les régicides méprisables ou odieux,
il ne fallait point s'attaquer à un général qui depuis long-tems avait
lavé les traces du sang de Louis XVI dans le sang ennemi.
Mais tandis que les militaires de tout grade étaient en butte aux
offenses et aux persécutions du parti dominant, les fonctionnaires des
ordres civil et judiciaire enduraient également les traitemens et les
injustices les plus révoltantes.
Dans les premiers jours de la restauration, on avait envoyé des
commissaires dans les départemens _pour assurer l'établissement du
gouvernement royal, et examiner la conduite tenue par les fonctionnaires
dans les circonstances actuelles_ (c'est-à-dire au moment du
rétablissement des Bourbons). Telle était, à cette époque, la confiance
qu'inspiraient les promesses et les garanties royales, que cette mission
n'éveilla aucune inquiétude; on pensa généralement qu'elle opérerait un
grand bien, celui de calmer les partis et de rattacher plus promptement
au trône les intérêts et les opinions.
Cette flatteuse illusion fut de courte durée. Un grand nombre d'émigrés
nouvellement rentrés furent nommés commissaires; et au lieu de
s'entourer des conseils d'hommes sages et expérimentés, ils se
laissèrent circonvenir par une foule de prêtres et d'anciens nobles
dépourvus de lumières ou de modération.
La classe intermédiaire, qui, par ses rapports journaliers avec les
classes inférieures, exerce une si grande influence, ne leur parut qu'un
assemblage grossier de roturiers parvenus; ils la traitèrent avec
hauteur, avec mépris. Trompés par les souvenirs des excès de la
révolution, ils se persuadèrent qu'on était maître de la France, quand
on avait pour soi la populace; et comme, à défaut d'argent, le plus sûr
moyen de lui plaire est de flatter ses passions, ils publièrent qu'ils
étaient venus pour rendre justice au peuple, pour entendre ses plaintes,
pour faire cesser les abus, pour abolir les droits réunis, la
conscription, etc.
Des assemblées furent convoquées dans les villages, dans les petites
villes.
Les gens honnêtes ne s'y présentèrent point, les intrigans, et la
populace avide de bruit et de nouveauté, s'y rendirent en foule. Mille
griefs, plus dérisoires les uns que les autres, furent accumulés contre
les dépositaires de l'autorité publique. Les magistrats, les préfets,
les sous-préfets, les maires, les agens de l'administration, les
préposés du fisc, personne ne fut épargné.
Les commissaires, au lieu de mépriser ces accusations populaires, ou de
les soumettre à un examen impartial, les accueillaient avec transport;
ils regardaient ce tumulte comme un triomphe; et pleins du bonheur que
leur inspirait le prétendu succès de leurs efforts, ils s'écriaient sans
cesse avec une joie toujours croissante: Mes amis, c'est parfait; soyez
tranquilles; le roi est votre père, ces gens-là sont de la canaille, ils
seront chassés, foi de gentilshommes, etc.
Bientôt, en effet, et selon leurs promesses, les employés, les
fonctionnaires de toutes les classes, furent à peu près destitués, et
leurs places données à leurs principaux dénonciateurs ou aux nobles.
La populace, promptement refroidie et détrompée, ne s'en trouva ni plus
riche ni plus dévouée; et les commissaires, au lieu d'avoir popularisé
la royauté, comme ils l'avaient cru, la décrièrent, en la compromettant
par des scènes tumultueuses, et en l'avilissant par des actes injustes
et arbitraires.
Ce ne fut point ainsi que procédèrent les commissaires non-émigrés: ils
surent apprécier, à leur juste valeur, les déclamations mensongères des
nobles et de la canaille qu'ils avaient ameutée.
Cette différence de conduite produisit comme il est facile de le penser,
les effets les plus disparates. Les fonctionnaires publics furent
conservés dans un département, honnis et conspués dans un autre.
La France, spectatrice de ces scènes scandaleuses, blâma hautement le
gouvernement d'avoir confié des missions aussi importantes que celles de
prononcer sur l'honneur et l'existence de tant d'hommes recommandables,
à des émigrés, qui depuis vingt-cinq ans avaient vécu loin du sol
national, et qui, étrangers aux formes, aux principes, aux vices mêmes
de l'administration impériale, ne pouvaient apprécier la conduite bonne
ou mauvaise qu'avaient pu tenir les dépositaires de l'autorité.
Elle vit qu'on l'avait abusée; et que cette mesure, déguisée sous un
masque trompeur, n'était dans le fait qu'un moyen de consommer plus
sûrement le déplacement des fonctionnaires nationaux.
Elle vit enfin que ce déplacement allait enlever leurs protecteurs
naturels aux individus qui avaient pris une part quelconque à la
révolution, et les placer sous la dépendance de leurs ennemis
irréconciliables, les nobles, les prêtres et tous leurs adhérens.
Ces craintes furent encore augmentées par le dessein manifesté d'épurer
les tribunaux. L'inamovibilité des juges était cependant au nombre des
garanties données à la France; et de toutes celles qu'elle avait
obtenues, c'était sans doute la plus précieuse. Mais plus elle était
importante, moins elle devait être respectée.
À la nouvelle de cette épuration, les nouveaux magistrats tremblèrent
sur leurs siéges, et pressentirent qu'ils seraient éliminés pour faire
place aux anciens parlementaires.
De toutes parts s'élevèrent des protestations, des cris d'alarme.
L'épuration n'en fut pas moins arrêtée. Elle commença par le premier
tribunal de l'état, la cour de cassation; et pour ne point laisser de
doutes sur ses intentions ultérieures, le gouvernement annonça
officiellement que l'élimination, déguisée sous le titre d'installation
royale, n'avait été différée que pour _recueillir des renseignemens
propres à éclairer ou diriger les choix, et qu'elle s'opérerait
successivement dans les autres cours et tribunaux du royaume_.
Cette installation ne fut point considérée seulement comme un acte
déloyal, mais comme une conspiration manifeste contre la sûreté des
personnes et des propriétés.
On prévoyait que les tribunaux seraient composés de magistrats dont les
préjugés, les principes, les intérêts se trouveraient en opposition avec
les lois nouvelles, et qu'ils chercheraient à les éluder ou à les
anéantir. On pressentait que ces magistrats seraient les parens, les
amis, ou les créatures des émigrés, des nobles, de tous ceux enfin qui
avaient des droits ou des priviléges à revendiquer; et qu'ils ne
pourraient point tenir une balance exacte entre les privilégiés, qu'ils
regardaient comme les victimes des révolutionnaires, et les
révolutionnaires, qu'ils considéraient comme les oppresseurs, les
spoliateurs des privilégiés.
L'expulsion prochaine des juges de la révolution inquiéta
particulièrement les acquéreurs de domaines nationaux.
La Charte leur avait garanti l'inviolabilité de leurs propriétés; mais
ils n'avaient point oublié que la rédaction de cet article avait donné
lieu à des discussions fort animées, et qu'on avait reproché déjà au
ministère de n'avoir pas voulu chercher, par une rédaction franche et
positive, à prévenir pour l'avenir toute espèce d'interprétation et de
difficultés.
Ils n'ignoraient pas que l'annulation de ces ventes était le voeu public
des émigrés, des nobles, des prêtres, et le voeu secret de très-hauts
personnages.
Les doutes élevés par les journaux ministériels sur la légitimité de ces
ventes, et par conséquent sur leur validité; les attaques formelles
dirigées contre les acquéreurs, dans des écrits répandus avec profusion;
la protection et l'impunité qu'avaient obtenu les auteurs de ces
écrits[15]; enfin les consultations faites, dit-on, par ces mêmes grands
personnages, sur les moyens d'annuler les ventes, se réunissaient pour
justifier les appréhensions des possesseurs des biens nationaux, et
faire généralement regarder la désorganisation des tribunaux comme une
calamité nationale.
Une occasion se présenta de dissiper les inquiétudes de cette masse
imposante de la population de la France[16]. Il s'agissait de la loi sur
la réintégration des émigrés dans la propriété de leurs biens
non-aliénés. Il était naturel de penser que le ministère saisirait cette
occasion pour rétablir la confiance et renouveler les garanties
consacrées par la Charte. Il n'en fut point ainsi. L'orateur du
gouvernement, l'un des hommes qui a fait le plus de mal à la France et
au roi (M. Ferrand), se livra, au contraire, suivant l'expression du
rapporteur, à toute l'âcreté de ses ressentimens, et à toute la
dépravation de ses principes. Aussi imprudent qu'insensé, il ne craignit
point de déclarer dans l'enceinte de la représentation nationale, que
les émigrés avaient des droits plus particuliers à la faveur et à la
justice du gouvernement royal, parce que seuls ils ne s'étaient point
écartés de la ligne droite; et partant de ce raisonnement, il fit
envisager la confiscation et la vente de leurs biens, non point comme un
acte législatif, mais comme une spoliation révolutionnaire, qu'il
fallait se hâter de réparer.
La chambre réprouva hautement le langage et les doctrines séditieuses de
l'orateur royal, et repoussa de la loi proposée le mot de _restitution_
(qu'on n'y avait point inséré sans dessein), parce que _restitution_
suppose _spoliation_, et que les biens des émigrés n'avaient point été
spoliés, mais confisqués en vertu d'une loi, sanctionnée par le roi,
laquelle n'était elle-même qu'une application nouvelle du système de
confiscation créé et suivi par les rois ses prédécesseurs.
En effet, et sans remonter à une époque plus éloignée, n'était-ce pas
avec les dépouilles des victimes de la politique meurtrière de
Richelieu, et de l'intolérance religieuse de Louis XIV, qu'avaient été
enrichies les premières familles de l'état? Et qui sait si les biens que
les émigrés réclamaient avec tant de hauteur et d'amertume, n'étaient
point les mêmes que ceux que leurs ancêtres n'avaient point rougi
d'accepter des mains ensanglantées de Richelieu et de Louis?
Je conviens que le dévouement inaltérable d'un certain nombre d'émigrés,
imposait au gouvernement royal l'obligation de reconnaître leur
fidélité, et de réparer leurs malheurs. Mais tous n'avaient pas droit à
sa sollicitude, à sa reconnaissance. Si quelques-uns avaient
généreusement sacrifié au roi et à la royauté leurs fortunes et leur
patrie, les autres n'avaient abandonné la France que pour se soustraire
aux poursuites de leurs créanciers[17], et aller chercher chez
l'étranger des ressources ou des dupes qu'ils ne pouvaient plus trouver
impunément sur le sol natal.
Il fallait donc distinguer les émigrés de cette première espèce, des
émigrés de la seconde; et (cette distinction établie) en appeler
loyalement à la justice et à la générosité de la nation. Les Français,
si accessibles aux nobles sentimens, n'auraient point voulu laisser dans
la pauvreté les fidèles et vertueux serviteurs de leur roi. J'en ai pour
garant l'assentiment universel qu'obtint la proposition du duc de
Tarente, de consacrer annuellement dix millions à indemniser les émigrés
et les militaires dotés, de la perte de leurs biens et de leurs
dotations.
Mais il ne fallait pas venir au secours des émigrés par des voies
injurieuses à la nation et attentatoires à la Charte. Il ne fallait pas
surtout leur inspirer de folles et orgueilleuses espérances. Abandonnés
à eux-mêmes, ils se seraient rapprochés des acquéreurs de leurs biens,
leur auraient proposé des arrangemens à l'amiable, et seraient rentrés
successivement, sans secousse et sans scandale, dans l'héritage de leurs
pères.
La partialité qu'on affectait sans cesse en faveur des émigrés, fit un
autre mal plus grand encore; ce fut de contribuer, beaucoup plus que la
malveillance, à persuader aux paysans qu'on voulait les attacher à la
glèbe, et les rendre tributaires de la noblesse et du clergé.
Les paysans avaient été habitués par la révolution à être quelque chose
dans l'état; la révolution les avait enrichis et libérés de la double
servitude dans laquelle ils rampaient autrefois sous les nobles et les
prêtres. Ils ne pouvaient donc songer sans effroi à un autre avenir.
Chaque jour ils entendaient répéter, ou ils lisaient (car tout le monde
lit en France maintenant) qu'on voulait ramener l'ancien régime: et
ramener l'ancien régime signifiait pour eux, comme pour beaucoup
d'autres, rétablir le vasselage, les dîmes et les droits féodaux. Les
prétentions outrées des émigrés, les déclamations des prêtres les
fortifiaient encore dans cette inquiétante et dangereuse opinion: en
vain cherchait-on à les rassurer: leur confiance avait été déjà trahie,
et rarement les paysans se laissent attraper deux fois. On leur avait
annoncé l'abolition de la conscription, et tous les jours ils voyaient
garrotter sous leurs yeux les conscrits réfractaires, et condamner leurs
familles à l'amende. On leur avait promis de supprimer les droits
réunis, et non-seulement ils étaient perçus avec plus de hauteur et de
dureté que précédemment, mais quelques-uns même avaient subi de fortes
augmentations.
Telle était en général la fatalité attachée aux procédés du
gouvernement, que les choses les plus simples, les plus raisonnables, se
dénaturaient, s'envenimaient dans ses mains; et qu'au lieu de produire
le bien qu'on pouvait en attendre, elles ne faisaient qu'augmenter le
désordre, la méfiance et le mécontentement.
Ce mécontentement, résultat inévitable du mépris du gouvernement pour
les hommes et pour leurs intérêts[18], s'accrut encore par la violation
manifeste et successive des droits publics que le pacte national
semblait devoir préserver de toute atteinte.
La Charte avait proclamé la liberté de conscience: et cette liberté fut
presque aussitôt anéantie par une ordonnance de police[19], qui faisait
revivre les réglemens rendus dans les tems de l'intolérance, sur
l'observation rigoureuse et générale des fêtes et dimanches.
Elle le fut encore par le rétablissement des processions extérieures,
que Napoléon, jaloux de tenir une balance exacte entre les Catholiques
et les Protestans, avait prohibées, dans les lieux où des temples de
l'une et de l'autre communion se trouvaient en présence.
Les prêtres Catholiques jouirent de ces processions comme un vainqueur
des honneurs du triomphe; et au lieu de rassurer les sectaires, et
d'édifier les fidèles par une modestie du moins apparente, ils les
scandalisèrent par leur orgueil, et les irritèrent par leurs
violences[20].
La victoire qu'ils venaient de remporter enflamma leur pieuse
imagination. Ils se persuadèrent qu'ils avaient déjà recouvré la
plénitude de leur puissance; et ils voulurent en faire un second usage,
en interdisant l'inhumation d'une actrice du Théâtre Français, morte
sans avoir obtenu et songé qu'il fallait obtenir la révocation de
l'excommunication lancée jadis contre les comédiens français;
excommunication, il faut le rappeler, qui priva Molière de la sépulture.
Le peuple, attiré par la curiosité au convoi de cette actrice célèbre,
fut informé de l'injure faite à ses cendres; transporté d'une soudaine
indignation, il se précipite sur le char funéraire, et l'entraîne: en un
instant les portes de l'église interdite sont assiégées et forcées. On
demande un prêtre; il ne paraît point. Le tumulte augmente, l'église et
les rues adjacentes retentissent des murmures, des menaces de dix mille
individus témoins ou acteurs de cette scène déplorable. L'agitation
augmente, et l'on ne pouvait prévoir où s'arrêterait cette effervescence
toujours croissante, lorsqu'un envoyé du roi vint, en son nom, donner
l'ordre de procéder au service funèbre.
Cet événement, propagé et commenté, fit à Paris et dans la France la
plus vive sensation. Les ennemis de la religion s'en réjouirent; les
amis de l'ordre et de la décence accusèrent le gouvernement d'encourager
les progrès alarmans du despotisme des prêtres. C'était particulièrement
dans les petites villes, dans les villages, qu'ils abusaient, avec la
plus coupable audace, de l'indépendance qu'on leur avait rendue. La
chaire était devenue un tribunal du haut duquel ils jugeaient et
condamnaient à l'infamie et aux peines éternelles, ceux qui ne
partageaient point leurs principes et leurs fureurs. Unis de coeur et
d'intérêts avec les émigrés, ils mettaient tout en oeuvre, insinuations,
suggestions, promesses, menaces, et le nom de Dieu lui-même! pour
contraindre les acquéreurs de domaines nationaux à se dessaisir de leurs
biens, pour amener les malheureux paysans à se courber de nouveau sous
le joug de la tyrannie seigneuriale et de la superstition.
Ce Dieu, qu'ils invoquaient, le sait: on ne commande point à la
conscience, à l'opinion. Les prêtres, pendant la révolution, s'étaient
montrés sans masque et s'étaient attirés trop de mépris, pour que le
gouvernement pût espérer de leur faire recouvrer tout à coup l'ascendant
salutaire qu'ils avaient perdu. Cet ascendant devait être le prix d'une
conduite sage et modérée, d'une bienfaisance active et impartiale, de la
pratique enfin de toutes les vertus sacerdotales: il ne pouvait point
s'acquérir par des ordonnances de police, par des injures, des
violences, et par des processions qui, dans nos moeurs actuelles, ne
peuvent plus être que ridicules et inconvenantes.
Ainsi que la liberté des cultes, la Charte avait compris, au nombre de
ses garanties, la liberté de la presse; et cependant chaque jour une
foule d'écrits étaient saisis ou supprimés. Un député, qui ne transigea
jamais, ni avec sa conscience, ni avec la crainte (M. Durbach), s'en
plaignit à la tribune, et le gouvernement, cédant au voeu de la Chambre,
lui fit soumettre, par M. de Montesquiou, un projet de loi qui, au lieu
d'affranchir la presse de son esclavage, la plaçait sous le joug de la
censure et la soumettait de droit à la tyrannie de fait exercée sur elle
par le gouvernement précédent.
Ce projet fut attaqué avec vigueur par les journaux, par M. Benjamin
Constant, par tous les publicistes.
M. de Montesquiou ne se déconcerta point. Lui démontrait-on que sa loi
était destructive de la liberté de la presse; lui prouvait-on, la Charte
à la main, que la Charte se bornait à vouloir que les abus de la presse
fussent réprimés, et que dès-lors son projet était radicalement
inconstitutionnel, puisqu'il tendait, au moyen de la censure préalable,
non point à réprimer ces abus, mais à les prévenir; il répondait avec
assurance que les auteurs de semblables objections n'entendaient point
le français; que _prévenir_ et _réprimer_ étaient parfaitement
synonymes, et que la loi présentée, loin d'être oppressive et
inconstitutionnelle, était au contraire le développement le plus
parfait, le plus libéral des dispositions de la Charte. Cette prétention
inouïe de faire prendre le change à une assemblée de Français, sur la
signification des mots de leur propre langue, parut à la Chambre le
comble de l'impudence et de la folie. N'est-ce pas une insulte au bon
sens? répétèrent plusieurs députés; n'est-ce pas une dérision amère que
de prétendre détruire un droit public consacré par la loi de l'état au
moyen de subtilités grammaticales? Jamais, au fait, on ne montra tant de
front et de mauvaise foi; aussi le rapporteur de la commission (M.
Raynouard) s'écria-t-il avec l'accent d'une douloureuse indignation: «Ô
vous, ministres du roi, que n'avouez-vous du moins que la loi est
contraire à la constitution, puisque vous ne pouvez-vous refuser à
l'évidence? Votre obstination à contester une vérité si claire ne nous
inspirerait pas de si justes alarmes».
Néanmoins la loi fut adoptée par l'une et l'autre Chambre.
Cette lutte, dans laquelle on vit l'influence du ministère triompher de
la raison, et renverser le plus ferme rempart des garanties nationales,
fit dans toutes les âmes la plus profonde impression: _La sérénité ne se
trouva plus sur le visage d'un seul homme en état de penser et de
prévoir_. L'on fut convaincu que la Chambre des députés, malgré le
patriotisme des Dupont de l'Eure, des Raynouard, des Durbach, des
Bedoch, des Flaugergues, etc., ne pourrait point arrêter les entreprises
despotiques et anti-constitutionnelles du gouvernement: que le
gouvernement serait le maître, quand il le voudrait, de faire
interpréter à sa guise les dispositions de la Charte, et de ravir à la
France les faibles droits qu'elle lui assurait encore. «C'était,
disait-on, à l'aide de semblables interprétations que le Sénat avait
sacrifié à l'Empereur l'indépendance nationale; mais du moins le
despotisme impérial était accompagné de tout ce qui pouvait le justifier
et l'ennoblir. Il tendait à faire de la nation la première nation du
monde; tandis que le despotisme qu'on nous prépare, n'a d'autre compagne
que la mauvaise foi, et d'autre but que d'abaisser et d'asservir la
France.»
Ces réflexions portèrent au comble de la défiance, le dégoût et
l'aversion qu'inspirait le gouvernement. Elles firent plus: les
Français, naturellement enclins à changer d'opinion et de sentiment,
passèrent de leurs anciennes préventions contre Napoléon à de nouveaux
transports d'admiration: ils comparèrent l'état de désordre,
d'abâtardissement et d'humiliation dans lequel la France était tombée
sous le roi, avec l'ascendant, la force et l'unité d'administration dont
elle jouissait sous Napoléon; et Napoléon, que naguères ils accusaient
d'être l'auteur de tous leurs maux, ne fut plus à leurs yeux qu'un grand
homme, qu'un héros malheureux.
Les regrets, les éloges donnés à l'ancien chef de l'état furent
entendus. On crut en affaiblir l'effet en l'insultant par de grossières
caricatures, et en cherchant, par des écrits outrageans et calomnieux à
rendre odieux son gouvernement et sa mémoire. On se trompa: les
caricatures n'obtinrent que le sourire du mépris; et les actions, les
erreurs de la vie politique de Napoléon, celles même qui avaient excité
le plus de scandale et de blâme, trouvèrent alors de nombreux
défenseurs, de zélés apologistes.
L'accusait-on d'avoir, le 18 brumaire, renversé la République et asservi
la France?--ils répondaient[21]: «Au 18 brumaire, l'anarchie, accrue par
les revers, ne pouvait plus se guérir par la victoire. La guerre civile
était organisée dans plus de vingt départemens; des révoltes
s'annonçaient dans plusieurs, le brigandage se répandait dans presque
tous. Le vol et l'assassinat se commettaient avec impunité sur un grand
nombre de routes. Deux lois terribles (celles des otages et de l'emprunt
forcé) appelaient plus de maux qu'elles n'en pouvaient guérir. Un
désordre de finance, tel qu'aucune nation n'en avait jamais supporté,
une succession de banqueroutes partielles prolongeaient l'opprobre de la
banqueroute générale. Le trésor public était pillé sur tous les chemins,
dans les maisons même des receveurs; et son vide ne pouvait se remplir
même par les plus violentes exactions. Les Jacobins étaient près de
ressaisir leur règne terrible; les royalistes recouraient sans scrupule
à tous les moyens que pouvait leur fournir la vengeance, et les
paisibles amis des lois étaient réduits à garder entre les deux partis
la honteuse neutralité de la faiblesse. Telle était, concluaient-ils, à
l'époque où Napoléon s'empara du gouvernement de l'état, la situation
désespérée de la France; et loin de l'accuser de l'avoir asservie, on
doit au contraire le bénir de l'avoir arrachée aux spoliations, aux
meurtres, à la tyrannie que lui réservaient l'anarchie et la terreur.»
Prétendait-on qu'il avait gouverné la France despotiquement?--ils
soutenaient que cette imputation n'était point fondée, et voici quels
étaient leurs discours: «Lorsque Napoléon détrôna l'anarchie, il lui
fallut substituer l'ordre au désordre, l'autorité d'un seul à l'autorité
de tous; il lui fallut comprimer les partis, anéantir les factions,
dompter les préjugés des nobles et les habitudes révolutionnaires des
Jacobins. Ce grand oeuvre ne put s'opérer sans blesser des opinions, des
intérêts, des individus; Napoléon fut considéré comme un despote, et
cela devait être: toutes les fois que, dans un état, l'ordre des choses
anciennement établi a été renversé, celui qui, le premier, reconstruit
un nouvel édifice social, est nécessairement accusé de despotisme,
puisqu'il n'a d'autre règle apparente que sa volonté. D'un autre côté,
Napoléon avait contracté dans les camps l'habitude de commander en
maître. Il ne la perdit point en montant sur le trône. Le plus souvent
il parlait à ses courtisans, à ses conseillers, à ses ministres, comme
il avait autrefois parlé à ses soldats, à ses généraux[22]. Ce langage,
inusité dans les relations civiles, donna naturellement à ses manières,
à l'expression de ses volontés, l'apparence du despotisme, et presque
toujours l'apparence est prise pour la réalité. Le ton absolu de
Napoléon, blâmé d'abord, admiré ensuite, fut bientôt étendu aux
ambassadeurs, aux monarques étrangers. Les formes artificieuses de
l'ancienne diplomatie furent mises de côté. Napoléon ne négocia plus; il
commanda. Tenant d'une main son épée victorieuse, et de l'autre des
couronnes, il offrait aux souverains son amitié ou sa haine, des
royaumes ou _des coups_; et ces souverains, avertis par l'expérience,
qu'il avait le double pouvoir de récompenser et de frapper, subissaient
son alliance, et se vengeaient de leur faiblesse en criant à la
tyrannie[23]. Ces diverses causes réunies ont dû faire croire que
Napoléon était un véritable despote: car il est des choses, comme le
remarque Montesquieu, qu'on finit par croire à force de les entendre
répéter. Mais quand on considère impartialement le gouvernement de
Napoléon, on reconnaît que le despotisme, qu'on lui attribue, existait
réellement plus dans les mots et dans les formes, que dans les faits.
Qu'on recherche les actes de son règne, l'on n'en trouvera aucun
empreint du caractère d'un véritable despotisme, c'est-à-dire, d'un
despotisme uniquement fondé sur le bon plaisir du prince. Tous
attesteront, au contraire, que Napoléon n'eut jamais en vue que
l'intérêt et la grandeur de la France, et que jamais les Français, loin
d'être gouvernés tyranniquement, ne jouirent si complètement des
bienfaits de la justice distributive, et ne furent si parfaitement
protégés contre les hautes classes de la société et contre les
dépositaires du pouvoir. On peut le blâmer d'avoir, de complicité avec
le sénat et les représentans de la nation, abusé de certaines lois. Mais
les lois (et les publicistes les plus rigides consacrent ce principe),
ne lient les princes que dans le cours ordinaire des choses. Dans les
circonstances extraordinaires, il est de leur devoir de s'en écarter.
Pour juger équitablement les actes d'un souverain, il ne faut point
d'ailleurs les isoler les uns des autres. Tel acte qui, pris isolément
est répréhensible ou odieux, cesse de l'être si on le rattache aux
événemens dont il est né, ou à l'enchaînement politique dont il fait
partie. Il ne faut point les juger non plus d'après les principes du
droit naturel; en fait de gouvernement, la nécessité et le salut commun.
Voilà la loi suprême. Tout ce qui blesse l'intérêt particulier,
disparaît et doit disparaître devant la raison d'état. Au surplus,
continuaient-ils, la véritable question à décider, est moins de savoir
si le gouvernement de Napoléon était plus ou moins despotique; mais s'il
était tel que les hommes et le tems pouvaient l'exiger, tel qu'il devait
être pour rendre la France tranquille, heureuse et puissante. Or, on ne
peut contester que la France, sous le règne de Napoléon, n'ait joui
intérieurement d'un calme imperturbable, et ne soit parvenue, par
l'ascendant du génie de son chef, à un degré de force et de prospérité
qu'elle n'avait jamais atteint, et que probablement elle n'atteindra
jamais plus.»
Reprochait-on à l'Empereur son ambition démesurée; ses guerres injustes
et désastreuses d'Espagne et de Russie?--La guerre d'Espagne, aux yeux
des infatigables apologistes de Napoléon, n'était plus une injuste
agression, mais une guerre éminemment politique: elle avait été
provoquée par l'inconstance et la perfidie d'un allié qui, au mépris de
ses engagemens, intriguait sourdement avec les Anglais, et plusieurs
fois, à leur instigation, avait tenté de profiter de nos embarras et de
l'éloignement de nos armées, pour envahir notre territoire et s'associer
aux trames de nos ennemis. La capture de Ferdinand n'était plus un
odieux abus de confiance, mais la conséquence nécessaire de la duplicité
de ce prince, de ses projets parricides, et de ses liaisons avec
l'Angleterre. L'élévation de Joseph au trône d'Espagne n'était point,
comme autrefois, attribuée au désir immodéré de placer des couronnes sur
la tête de chaque membre de la famille impériale, mais à la nécessité
d'enlever pour toujours l'Espagne à l'influence des Anglais. Napoléon
n'avait-il pas laissé aux Cortès le choix de leur souverain? ne leur
avait-il pas dit publiquement: _Disposez du trône: peu m'importe que le
roi d'Espagne s'appelle Ferdinand ou Joseph, pourvu qu'il soit l'allié
de la France et l'ennemi de l'Angleterre_[24]? La guerre avec la Russie
était plus facile encore à légitimer: ce n'était plus la passion du
merveilleux qui l'avait suggérée, mais le besoin de venger le mal que
cette puissance nous avait causé en rouvrant ses ports aux Anglais, et
en frustrant la France du prix des sacrifices qu'elle avait faits pour
établir et consolider le blocus continental, cette digue universelle qui
fit trembler l'Angleterre et ses mille vaisseaux! Les envahissemens de
Napoléon en Allemagne n'étaient plus l'effet d'une insatiable avidité de
puissance et de gloire[25], c'était le seul moyen d'ôter aux ennemis
irréconciliables de la France (les Anglais) leur funeste ascendant sur
le continent, et de les contraindre par nécessité, ou par force,
d'abdiquer l'empire absolu des mers; c'était enfin le juste châtiment
qu'avaient mérité ces souverains de toutes les statures, qui, après
avoir imploré ou accepté l'alliance de Napoléon, et l'avoir cimentée par
des promesses, dont il avait eu la générosité de se contenter, le
contraignaient de recourir aux armes pour les empêcher d'ouvrir
complaisamment leurs cabinets aux agens de l'Angleterre, et leurs états
à ses marchandises.»
Les partisans de Napoléon trouvaient ainsi les moyens de pallier ses
fautes, de justifier ses erreurs; aucune objection, aucun reproche
n'était laissé sans réponse; et quand, après l'avoir défendu, ils
arrivaient aux pages brillantes de son histoire, leurs éloges plus
justes, et peut-être plus sincères, ne connaissaient alors aucune borne.
Napoléon, disaient-ils, eut toutes les qualités des grands rois, et
n'eut point leurs défauts: il n'était ni débauché comme César, ni
intempérant comme Alexandre, ni cruel comme Charlemagne. À l'âge où l'on
commence à peine sa carrière, il comptait déjà autant de victoires que
d'années; et l'Europe, vaincue par son épée, ou subjuguée par son génie,
se courbait humblement devant ses aigles victorieuses. La France,
agrandie par ses conquêtes, semblait appelée à reproduire aux yeux du
monde étonné la puissance de l'ancienne Rome; le nom français, flétri
par les crimes de la révolution, avait repris son lustre, son empire; il
était craint, admiré, respecté de tout l'univers. Non moins philosophe
que guerrier, Napoléon, après avoir illustré la France par ses armes,
voulut la rendre heureuse par les lois. Il lui fit présent de ce code
immortel que nos anciens rois aspirèrent vainement à lui donner, et de
ce beau système de finance et d'administration qu'imploraient
inutilement leurs peuples oppressés. Ce n'était point assez: il voulut
encore la rendre florissante par les sciences, les arts et l'industrie.
D'un côté naquirent, à l'aide de ses magnifiques secours, ces mille et
mille manufactures dont les produits achevés devinrent l'orgueil des
Français, et le désespoir et la ruine des étrangers. De l'autre, les
favoris d'Apollon, auxquels il prodigua noblement ses largesses et ses
grâces[26], saisirent leurs crayons, leurs compas, leurs ciseaux, et
enfantèrent ces merveilles de l'art qui firent de Paris une nouvelle
Athènes. On vit alors, et comme par enchantement, le Louvre antique
sortir de ses ruines abandonnées; les palais des rois s'embellir; les
temples des arts s'enrichir de chefs-d'oeuvre dignes de l'antiquité; le
sol de la patrie se peupler de ces établissemens pompeusement utiles aux
citoyens, et de ces monumens impérissables destinés à transmettre aux
races futures le souvenir de notre gloire. Au même moment, en d'autres
lieux, par ses ordres souverains, des mains non moins habiles
réprimaient les flots de la mer, leur creusaient de nouveaux abîmes,
substituaient de superbes chantiers, de vastes ports, de fertiles canaux
à des plages stériles, à des marais infects, et rendaient le commerce et
la vie aux nombreux habitans des bords de l'océan, des rives de l'Escaut
et de la Somme. Au même moment s'enfantaient à ses ordres ces nouvelles
voies romaines qui, parcourant de toutes parts la France, l'Allemagne,
l'Italie, assuraient aux peuples de ces contrées et à leur industrie,
des communications aussi promptes que faciles, aussi belles que
majestueuses. Et quel homme, ami ou ennemi de Napoléon, a pu, ou pourra
jamais franchir les sommets des Alpes et leurs flancs tortueux, sans
bénir le prince magnanime qui, pour favoriser ses pas et protéger ses
jours, a fermé les précipices, enchaîné les torrens, et abaissé ces
gigantesques montagnes qui, depuis tant de siècles, bravaient impunément
la puissance des hommes et du tems? La postérité, quand elle rassemblera
tout ce que Napoléon a fait de grand et de magnifique, quand elle
comptera ses bienfaits et ses victoires, doutera qu'un seul homme, en si
peu d'années, ait pu opérer tant de prodiges. Elle croira qu'on s'est
plu à rechercher dans une longue suite de siècles, et à entasser sur une
seule tête, les hauts faits d'une foule de grands hommes.
Les braves, qui avaient servi sous les drapeaux de Napoléon,
n'entendaient point vanter leur général, sans vouloir lui offrir aussi
leur tribut d'éloges. Ses conquêtes lointaines, qu'ils avaient eux-mêmes
regardées comme la cause de nos malheurs, étaient redevenues le sujet
intarissable de leurs récits et de leur admiration.
Les uns rappelaient avec fierté que Napoléon avait commandé en maître au
Caire, à Moscou, à Vienne, à Madrid, à Munich, à Lisbonne, à Milan, à
Amsterdam, à Varsovie, à Hambourg, à Berlin, à Rome, etc., etc.
D'autres le représentaient au pont de Lodi, ranimant ses soldats
découragés, défiant, à leur tête, le drapeau national à la main, les
dangers et la mort, et enlevant à l'ennemi ses remparts et sa gloire.
D'autres le montraient franchissant le mont Saint-Bernard, à travers les
frimas et les précipices, et venant remporter, dans les plaines de
Marengo, cette immortelle victoire, qui fut le gage de la paix et de la
grandeur de la France.
D'autres le figuraient à Austerlitz, culbutant, avec la force et la
rapidité de la foudre, les bataillons de l'Autriche et de la Russie, et
donnant, à leurs souverains éperdus, l'exemple d'une générosité que plus
tard ils furent si loin d'imiter.
D'autres le transportaient sur le plateau de Jena, faisant fuir, devant
ses enseignes triomphantes, ces soldats de Frédéric qui, trompés par
leurs souvenirs, se croyaient encore les premiers soldats du monde.
D'autres le conduisaient au milieu des sables brûlans de l'Égypte, ou
des déserts glacés de la Russie, supportant sans ostentation les feux ou
les rigueurs du climat, et donnant à ses soldats l'exemple de la fermeté
et de la résignation.
D'autres le ramenaient dans les plaines de la Champagne à la tête d'une
armée à peine égale à l'une des nombreuses divisions de l'ennemi,
épiant, évitant, surprenant les Autrichiens, les Russes, les Prussiens,
et les frappant de ses armes victorieuses de tous côtés à la fois, et
avec tant de promptitude, qu'il semblait avoir donné des ailes au fer et
à la mort.
D'autres le plaçaient en avant de quelques escadrons, affrontant à
Arcis-sur-Aube les balles et les boulets ennemis, et voulant perdre, au
champ d'honneur, une vie qu'il prévoyait ne pouvoir plus consacrer sur
le trône à la gloire et à la prospérité de la France.
Tous enfin, généraux, officiers, soldats, appelaient à l'envi les
marches, les attaques, les siéges, les combats, les batailles qui
avaient immortalisé leur général; et quel coeur français ne tressaillait
point à de semblables souvenirs[27]!
Les amis de Napoléon et tous les hommes qui, fatigués ou mécontens des
Bourbons, désiraient son retour, entretinrent et fortifièrent les
sentimens réveillés en sa faveur. Son nom, qu'on osait à peine
prononcer, se retrouvait dans toutes les bouches, son souvenir dans tous
les coeurs; insensiblement, il devint l'objet des regrets, des
espérances, des voeux de la nation; et chacun fut averti par un
pressentiment secret, que ses voeux ne tarderaient point à être exaucés.
Pendant que cette redoutable fermentation s'accroissait et se
manifestait de toutes parts, la cour, les ministres, les émigrés se
reposaient avec une complaisante sécurité sur le volcan qu'ils avaient
allumé, et ne se doutaient point de sa prochaine explosion.
«S'ils veulent sortir du royaume, écrivait M. de Chateaubriant, en
parlant des partisans de l'Empereur, y rentrer, porter des lettres, en
rapporter, envoyer des courriers, faire des propositions, semer des
bruits et même de l'argent, s'assembler en secret, en public, menacer,
répandre des libelles, en un mot, conspirer; ils le peuvent. Ce
gouvernement de huit mois est si solide, que, fît-il aujourd'hui fautes
sur fautes, il tiendrait encore en dépit de ses erreurs.»
Cet aveuglement ne tarda point, cependant, à diminuer. Sans apercevoir
toute l'étendue du mal, on reconnut que la nation et l'armée étaient
agitées, mécontentes; et l'on délibéra sur les moyens, non point de les
apaiser, mais de les contraindre à se taire.
Quelques chouans furibonds, instruits des inquiétudes du gouvernement,
publièrent qu'il était tems de se défaire des Bonapartistes. Un chef
célèbre dans les fastes de la Vendée, poussa l'audace jusqu'à déclarer
au général Ex... qu'il n'attendait, pour faire main basse sur les
prétendus jacobins, que l'arrivée de ses fidèles Vendéens.
Le bruit de ce massacre fut bientôt entendu des victimes qu'on devait
frapper. Les unes sortirent de Paris; les autres s'armèrent, et firent
des dispositions pour vendre chèrement leurs vies.
Le gouvernement, assure-t-on, eut connaissance des projets homicides des
Chouans, et épargna à la France et au monde le spectacle d'une nouvelle
Saint-Barthélemy.
Ce projet d'assassinat, auquel je n'ai jamais pu croire, démontra aux
hommes de la révolution, qu'ils n'avaient plus aucune trêve, aucun
quartier à espérer des royalistes, et qu'il fallait qu'un des deux
partis écrasât l'autre. Les anciens militaires commencèrent à se réunir,
à se concerter. Le gouvernement, voulant dissoudre ces réunions qui
l'inquiétaient, interdit à tous officiers, généraux ou particuliers, de
séjourner à Paris sans autorisation, et ordonna à ceux d'entre eux qui
n'étaient point nés dans cette ville, de retourner sur-le-champ dans
leurs foyers.
Cette mesure augmenta l'exaspération sans diminuer le danger. Les
officiers en non activité, au lieu de s'y soumettre, s'enhardirent
mutuellement à la désobéissance, et forcés par l'ordre du ministre
d'opter entre Paris et leur demi-solde, beaucoup, quoique pauvres,
préférèrent l'indépendance à la soumission.
Le gouvernement, irrité de cette résistance, voulut faire un exemple.
En ce moment, on venait d'intercepter une lettre de félicitation, que le
général Excelmans écrivait au roi de Naples, son ancien souverain.
Le nouveau ministre de la guerre[28] s'empara de cette occasion. Il mit
le général en demi-activité, et lui prescrivit, par voie de punition, de
se rendre immédiatement, et jusqu'à nouvel ordre, à soixante lieues de
Paris.
Excelmans prétendit que le ministre n'avait point le droit d'éloigner de
leur domicile, les officiers non employés activement, et refusa d'obéir.
Il fut arrêté sous le prétexte d'entretenir des correspondances
criminelles avec les ennemis du roi, et comme coupable, en outre, de
désobéissance à ses ordres. Ce coup d'éclat et d'autorité, dont le
gouvernement attendait les plus heureux effets, tourna contre lui. La
France connaissait Excelmans. Elle le considérait comme l'un de ses plus
valeureux, de ses plus dignes enfans; et les accusations de trahison que
la haine et le dépit des ministres accumulaient sur sa tête, loin de lui
ravir l'estime et l'affection publique, ne le rendirent que plus
intéressant et plus cher à ses compagnons d'armes et à la nation.
Excelmans, jugé, fut absous[29].
Le conseil de guerre, en sanctionnant la désobéissance de ce général,
déclara implicitement que le gouvernement n'avait point le droit
d'exercer, sur les officiers en non-activité, l'autorité qu'il s'était
arrogée.
Dès ce moment, le gouvernement fut perdu: le jugement qui affranchissait
de sa dépendance les militaires à la demi-solde, et leur laissait la
faculté de braver impunément son autorité, était un coup de massue qui
l'avait terrassé, sans lui laisser l'espoir de se relever jamais.
Je m'arrête ici: à quoi me servirait-il d'étendre davantage le récit et
l'examen de la conduite oppressive et insensée du gouvernement?
Si l'on a suivi la marche et l'enchaînement successif de ses idées et de
ses actions, on l'aura vu former et mettre en oeuvre le projet de
rétablir l'ancienne monarchie et de renverser par surprise ou par force
le gouvernement constitutionnel.
On l'aura vu se jouer sans pudeur de la Charte royale, et fouler aux
pieds, sans scrupule, les droits civils et politiques qu'elle avait
consacrés.
On l'aura vu attaquer, méconnaître, violer les garanties individuelles
données solennellement à l'armée, à la magistrature, à l'administration,
à tous les Français.
On l'aura vu insulter la gloire nationale, blesser les affections
publiques, tourmenter les opinions, les moeurs, les habitudes nouvelles,
et froisser et mécontenter, les unes après les autres, toutes les
classes de l'état.
On l'aura vu aliéner au roi, par l'injustice et le manque de foi, la
confiance et l'amour de la nation, et reporter sur Napoléon les
espérances et les voeux.
On l'aura vu enfin, malgré les obstacles qu'il avait rencontrés, les
avanies qu'il avait reçues, les pas rétrogrades qu'il avait été obligé
de faire, poursuivre à tort et à travers le funeste système qu'il avait
adopté, et préparer par ses fautes le retour de Napoléon, comme Napoléon
avait préparé par les siennes le retour des Bourbons.
Mais tandis que tout présageait à la France un prochain bouleversement,
que faisait Napoléon? Privé de toute ambition, il semblait préférer à sa
grandeur passée une vie modeste et paisible; aux nobles agitations de la
guerre, un doux repos; aux méditations de son génie, un désoeuvrement
agréable. L'étude de la botanique, les soins de sa maison, les
plantations qu'il avait faites, celles qu'il projetait encore,
occupaient plus particulièrement ses loisirs[30]; et comme Dioclétien,
il pouvait dire aux hommes qui le soupçonnaient de regretter le trône:
«Venez me voir dans ma retraite; je vous montrerai les jardins que j'ai
plantés, et vous ne me parlerez plus de l'empire.»
Pendant les premiers tems de son séjour à l'île d'Elbe, Napoléon
n'éprouvait effectivement qu'un besoin vague de régner. Affligé des maux
de la France qu'il aimait passionnément, fatigué des vicissitudes de la
fortune, dégoûté des hommes, il appréhendait, en cherchant à ressaisir
le sceptre, de précipiter la France et lui-même dans de nouvelles
chances, de nouveaux malheurs; et sans abandonner le projet de remonter
un jour sur le trône, il laissait à l'avenir le soin de fixer ses
résolutions.
Il fut bientôt tiré de cet état d'indifférence et d'hésitation, par la
tournure que prirent en France les affaires publiques. Il avait pensé
(et je le lui ai entendu dire) que les Bourbons, instruits par
l'adversité, rendraient la France libre et heureuse; mais quand il
s'aperçut de l'ascendant qu'on accordait aux prêtres, aux émigrés, aux
courtisans, il prévit que les mêmes causes qui avaient amené la première
révolution, en amèneraient bientôt une seconde: dès-lors il reporta ses
regards sur le continent, et ne perdit plus de vue le Congrès, la France
et les Bourbons. Il connaissait[31] les talens, les principes, les vices
et les vertus de tous ceux qui avaient surpris ou obtenu la confiance de
Louis XVIII; il savait le degré d'influence que chacun d'eux était
susceptible d'acquérir et d'exercer; et il calculait d'avance les
erreurs dans lesquelles ils entraîneraient nécessairement son facile
successeur.
Les journaux français et étrangers, les écrits périodiques, redevinrent
l'objet de ses lectures assidues: il les étudiait, les commentait, et
pénétrait avec sagacité ce que l'esclavage de la presse les forçait de
dissimuler ou de taire.
Il accueillait les étrangers de distinction, et particulièrement les
Anglais, avec grâce et bonté. Il s'entretenait familièrement avec eux de
la situation politique de l'Europe et de la France; il les faisait
causer adroitement sur les points qu'il voulait approfondir, et tirait
presque toujours, de leur conversation, d'utiles éclaircissemens:
c'était par ces simples moyens que Napoléon savait ce qui se passait sur
le continent. Il avait trop d'habitude des crises politiques pour ne
point prévoir que la force des choses lui ouvrirait les portes de la
France, et il était trop habile pour vouloir entretenir, avec ses
partisans, des correspondances qui auraient pu révéler ses voeux secrets,
et fournir à ses ennemis l'occasion d'attenter à son indépendance et à
sa liberté.
Napoléon attendait donc en silence le moment de reparaître en France,
lorsqu'un officier déguisé en matelot vint débarquer à
Porto-Ferrajo[32].
Cet officier me remit, quelques jours avant son départ pour l'armée, en
1815, la relation de son voyage à l'île d'Elbe: «Je vous confie, me
dit-il, mon histoire et celle du 20 mars. L'Empereur, lors de son
rétablissement sur le trône, n'ayant point parlé de moi, j'ai dû me
taire; mais je suis aussi jaloux que lui de vivre dans la postérité[33].
Je veux qu'elle connaisse la part glorieuse que j'ai prise au
renversement du gouvernement royal, et au retour de Napoléon. J'ai le
pressentiment que je serai tué dans cette campagne. Gardez cet écrit, et
promettez-moi de le publier un jour.--Je le promis. Ce pressentiment se
réalisa; M. Z. fut tué à Waterloo.
Je remplis aujourd'hui ma promesse. Je ne me suis permis de faire subir
à ces mémoires aucun changement, j'aurais cru trahir les intentions de
mon ami. Je me suis borné seulement à taire les noms et à supprimer
quelques phrases de circonstance, injurieuses à la famille des Bourbons.