CHATEAUBRIAND

Comme je lisais _Les Martyrs_ de Chateaubriand, je vins à penser que ce

livre conviendrait pour nos écoliers. Un esprit libre acceptera aisément

_Télémaque_, qui est un livre païen; pour _Les Martyrs_, il y aura

quelque résistance; mal fondée. Si nous voulons que nos garçons et nos

filles aient quelques vues de l’histoire humaine, nous ne pouvons pas

vouloir qu’ils ignorent le catholicisme; et la vérité du catholicisme ne

peut pas être séparée de ce paganisme qu’il a remplacé. Ce passage est

d’importance; il domine encore nos mœurs et se trouve marqué dans toutes

nos idées sans exception. Un enfant ne doit pas ignorer ce moment de

l’histoire humaine. Imaginez quelque fils de riche qui ne connaîtrait au

monde d’autre source de lumière et de chaleur que l’ampoule électrique.

La connaissance qu’il en aurait serait abstraite parce qu’elle serait

immédiate; l’ampoule électrique suppose avant elle, aussi bien en idée

qu’en fait, une suite d’essais plus faciles, le verre, le charbon, le

feu, le silex; j’en oublie. De même toutes nos pensées, de théorie et de

pratique, développent le catholicisme, qui développe lui-même le

paganisme, comme on comprend d’abord par les anticipations des Stoïciens

et même de Platon, comme on voit encore aujourd’hui d’après les

superstitions bretonnes, si naturellement incorporées au culte des

saints, de la Vierge et de la Trinité; mais la métaphore me trompe;

c’est bien plutôt la métaphysique catholique qui prend corps dans le

polythéisme subordonné. Qui n’a point médité là-dessus ignore

l’Humanité.

Chateaubriand est un bon guide ici, et le meilleur peut-être, par cette

contemplation poétique qui laisse toute chose à sa juste place. D’un

côté la nouvelle organisation de la famille, la condamnation de

l’esclavage, la guerre transformée devant l’esprit, et déchue de son

rang, tout ce bel avenir, tout cela est célébré comme il faut. Mais d’un

autre côté le paganisme n’est point défiguré; Démodocus, le prêtre

Homérique, n’est pas moins vénérable que l’évêque Cyrille, et l’ermite

chrétien du Vésuve a les dehors et les maximes d’un stoïcien. Le ciel

des anges et l’enfer des diables dirigent les combats humains et

distribuent les épreuves, comme font les dieux de l’Iliade. Il apparaît,

par le récit même, que le courage, la pudeur, la justice, n’avaient pas

moins de prix pour les anciens que pour nous. Même le fanatisme

catholique n’est point déguisé; on voit ici au naturel l’enfant ingrat

qui frappe sa nourrice; et cela est propre à éclairer le progrès humain,

toujours servi, mais souvent mal servi, par l’énergie des passions.

J’admire cette force de l’esprit qui prend ses distances, et veut être

spectateur de cette religion même à laquelle il a juré d’être fidèle. Il

y a de la hauteur, en cet homme, qu’il veut nommer indifférence, mais

qui vient plutôt de clairvoyance. Humain et solitaire, ce voyageur.

Napoléon ne l’étonna point; il annonça la République. Cependant il fut

fidèle invinciblement aux rois légitimes, ce même homme qui a écrit: «Je

ne crois pas aux rois.» Je trouve une belle parole dans _Les Martyrs_.

Eudore, chrétien, couvre un pauvre de son manteau. «Tu as cru sans

doute, dit la païenne, que cet esclave était quelque dieu caché?» «Non,

répondit Eudore, j’ai cru que c’était un homme.»

Propos sur le christianisme · 第 11 / 110 题