Je demande indulgence pour ces pièces mal cousues. Il n’y a pas
apparence que je m’attaque jamais directement et systématiquement au
sujet redoutable que mon titre annonce. Toutefois je veux dire ici
comment je procéderais le cas échéant. Peut-être les idées auxquelles je
touche dans ces pages seront-elles alors plus aisément mises en place et
en valeur.
Premièrement je voudrais retracer une histoire de cette religion, non
pas tant pour y faire remarquer des changements qui n’altèrent point son
fond, que pour montrer d’où elle est partie, en quoi elle ressemble à
l’hébraïsme et à l’hellénisme, en quoi elle s’y oppose. Mais surtout,
afin qu’on n’estime pas ces théologies elles-mêmes au-dessous de leur
prix, je voudrais peindre encore derrière elles, comme un horizon,
l’impénétrable forêt des cultes anciens, bien mieux, en m’efforçant de
retrouver, dans les superstitions les plus folles, cette folle
elle-même, notre imagination telle qu’elle se montre encore, et,
autrefois comme aujourd’hui, toujours soutenue par l’entendement. On
soupçonnerait, d’après cette suite d’erreurs, que l’Esprit Humain n’est
pas une fiction.
En second lieu, je voudrais donner quelque idée d’une Physiologie des
religions, d’après l’esprit Darwinien, c’est-à-dire sans jamais séparer
l’organisme humain de ce milieu terrestre qui le porte et qui le
nourrit. Tout mouvement humain dépend de la structure du corps humain et
en même temps de l’objet antagoniste; c’est d’après cette double
condition que les pieds tracèrent le sentier. D’où il faudrait tirer une
théorie des signes, tant de ceux qui s’inscrivent dans le corps humain,
comme est la danse, que de ceux qui sont marqués dans les choses, comme
le sentier et le tombeau. Suivant cette double idée on rendrait compte à
ce que je crois, et sans supposer d’abord la moindre pensée théologique,
de cette antique et assez uniforme politesse que l’on nomme le Culte,
comme aussi de ces monuments et traces qui furent les premières idoles.
En considérant ainsi les choses humaines à la manière du naturaliste, on
apercevrait que l’anthropomorphisme fut dans les choses avant d’être
dans les pensées. Et je crois qu’une telle analyse appliquée au
Christianisme, et dans ce cas particulièrement difficile à conduire,
expliquerait cette écorce ou forme extérieure qui cache les pensées.
Dans une troisième partie, que serait comme l’Éthique de la religion,
j’aurais à décrire les émotions, les passions, les sentiments, et le
passage montant des unes aux autres, d’après l’idée Cartésienne,
c’est-à-dire en joignant les deux termes qui font le problème humain;
d’un côté l’animal machine, déjà amplement décrit, et de l’autre ce
génie infatigable qui se veut libre en cette prison. Je tiens, par
exemple, que le passage de la passion au sentiment, qui est substantiel
au sentiment, a toujours la forme de la prière, comme l’élan lyrique de
Rodrigue en ses stances, non moins que celui de Polyeucte, le fait assez
entendre. D’où l’on verrait que l’idée du Salut est universelle, et
naturellement liée à une discipline des mouvements, de façon qu’élever
les mains et les joindre est un signe qui signifie quelque chose. Par
quoi l’on pourrait comprendre que tous les arts sont religieux et vont
droit à sauver l’âme; qu’ainsi l’adoration, quoiqu’elle vise l’esprit,
se prend pourtant toujours à un objet. En quel sens donc il y a
Idolatrie et Vrai Culte, c’est ce qui serait expliqué ici.
Sous le titre de Philosophie du Christianisme il faudrait enfin
développer cette doctrine chrétienne comme vraie. C’est ce que nous
faisons tous, et il n’y a pas en nous de pensée, je dis même concernant
les sciences physiques, qui ne soit chrétienne à sa racine. Comte a
poussé fort avant cette idée. Mais le principal serait d’expliquer
encore mieux, s’il était possible, ce que c’est que croire. Savoir
croire est un grand art, et encore profondément caché. Homère est
toujours bon à lire, et chacun en convient. Ces beaux récits donnent un
corps à nos pensées; et l’expérience fait voir que l’état ancien d’une
idée est le meilleur départ, si l’on veut la former correctement. Lire
Homère dans cette disposition, c’est y croire il me semble. Il nous
manque à tous, en ce qui concerne l’Évangile et les penseurs chrétiens,
de les aborder ainsi généreusement, c’est-à-dire avec l’assurance de
former mieux nos idées, et plus près de notre nature, à leur école,
qu’en suivant de plus récents penseurs, plus avancés peut-être, mais qui
aussi nous laissent moins à former. Par le préjugé laïque nous avons,
pourrait-on dire, l’esprit bien meublé; mais le corps reste enfant.
L’imagination n’est point disciplinée, parce qu’elle n’entre pas dans le
jeu. Aussi ce ne serait pas un petit avantage si nos enfants tiraient
leurs idées justement d’où elles viennent. Pour tout dire il faudrait,
en cette dernière partie, un commentaire des livres sacrés considérés
comme des auteurs classiques. La lecture véritable se fait toujours sous
deux conditions, d’un côté le respect du texte, qui donne appui à
l’esprit, mais, de l’autre, une volonté de comprendre, et de ne point
s’arrêter aux signes. Car s’arrêter aux signes, est-ce lire?
Telle est l’imparfaite esquisse qui aidera peut-être à comprendre les
chapitres qui suivent. J’insiste encore en terminant sur cette idée que
croire est néant, si ce n’est pas un mouvement pour penser ce que l’on
croit.
Février 1924.
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