que vous ne sachiez. Vous le premier, monseigneur, vous avez jeté votre
coup d’œil dans ma conscience, vous y avez lu presque tout mon passé,
et ce que vous y avez entrevu vous a suffi. Mon confesseur, cet ange
que le ciel a mis près de moi, sait quelque chose de plus: j’ai dû
lui tout avouer. Vous de qui l’intelligence est éclairée par l’esprit
de l’Église, je veux vous consulter sur la manière dont, en vraie
chrétienne, je dois quitter la vie. Vous, austères et saints esprits,
croyez-vous que si le ciel daigne pardonner au plus entier, au plus
profond repentir qui jamais ait agité une âme coupable, pensez-vous que
j’aie satisfait à tous mes devoirs ici-bas?
--Oui, dit l’archevêque, oui, ma fille.
--Non, mon père, non, dit-elle en se dressant et jetant des éclairs
par les yeux. Il est, à quelques pas d’ici une tombe où gît un
malheureux qui porte le poids d’un horrible crime, il est dans cette
somptueuse demeure une femme que couronne une renommée de bienfaisance
et de vertu. Cette femme, on la bénit! Ce pauvre jeune homme, on
le maudit! Le criminel est accablé de réprobation, et je jouis de
l’estime générale; je suis pour la plus grande partie dans le forfait,
il est pour beaucoup dans le bien qui me vaut tant de gloire et de
reconnaissance; fourbe que je suis, j’ai les mérites, et, martyr de
sa discrétion, il est couvert de honte! Je mourrai dans quelques
heures, voyant tout un canton me pleurer, tout un département célébrer
mes bienfaits, ma piété, mes vertus; tandis qu’il est mort au milieu
des injures, à la vue de toute une population accourue en haine des
meurtriers! Vous, mes juges, vous êtes indulgents; mais j’entends
moi-même une voix impérieuse qui ne me laisse aucun repos. Ah! la
main de Dieu, moins douce que la vôtre, m’a frappée de jour en jour,
comme pour m’avertir que tout n’était pas expié. Mes fautes ne seront
rachetées que par un aveu public. Il est heureux, lui! Criminel, il
a donné sa vie avec ignominie à la face du ciel et de la terre. Et
moi, je trompe encore le monde comme j’ai trompé la justice humaine.
Il n’est pas un hommage qui ne m’ait insultée, pas un éloge qui n’ait
été brûlant pour mon cœur. Ne voyez-vous pas, dans l’arrivée ici du
Procureur-général, un commandement du ciel d’accord avec la voix qui me
crie: Avoue!
Les deux prêtres, le prince de l’Église comme l’humble curé, ces deux
grandes lumières tenaient les yeux baissés et gardaient le silence.
Les juges étaient trop émus par la grandeur et par la résignation du
coupable pour pouvoir prononcer un arrêt.
--Mon enfant, dit l’archevêque en relevant sa belle tête macérée par
les coutumes de sa pieuse vie, vous allez au delà des commandements de
l’Église. La gloire de l’Église est de faire concorder ses dogmes avec
les mœurs de chaque temps: elle est destinée à traverser les siècles
des siècles en compagnie de l’Humanité. La confession secrète a, selon
ses décisions, remplacé la confession publique. Cette substitution a
fait la loi nouvelle. Les souffrances que vous avez endurées suffisent.
Mourez en paix: Dieu vous a bien entendue.
--Mais le vœu de la criminelle n’est-il pas conforme aux lois de la
première Église qui a enrichi le ciel d’autant de saints, de martyrs
et de confesseurs qu’il y a d’étoiles au firmament? reprit-elle avec
véhémence. Qui a écrit: _Confessez-vous les uns aux autres_? n’est-ce
pas les disciples immédiats de notre Sauveur? Laissez-moi confesser
publiquement ma honte, à genoux. Ce sera le redressement de mes torts
envers le monde, envers une famille proscrite et presque éteinte par
ma faute. Le monde doit apprendre que mes bienfaits ne sont pas une
offrande, mais une dette. Si plus tard, après moi, quelque indice
m’arrachait le voile menteur qui me couvre?... Ah! cette idée avance
pour moi l’heure suprême.
--Je vois en ceci des calculs, mon enfant, dit gravement l’archevêque.
Il y a encore en vous des passions bien fortes, celle que je croyais
éteinte est...
--Oh! je vous le jure, monseigneur, dit-elle en interrompant le prélat
et lui montrant des yeux fixes d’horreur, mon cœur est aussi purifié
que peut l’être celui d’une femme coupable et repentante: il n’y a plus
en tout moi que la pensée de Dieu.
--Laissons, monseigneur, son cours à la justice céleste, dit le curé
d’une voix attendrie. Voici quatre ans que je m’oppose à cette pensée,
elle est la cause des seuls débats qui se soient élevés entre ma
pénitente et moi. J’ai vu jusqu’au fond de cette âme, la terre n’y a
plus aucun droit. Si les pleurs, les gémissements, les contritions de
quinze années ont porté sur une faute commune à deux êtres, ne croyez
pas qu’il y ait eu la moindre volupté dans ces longs et terribles
remords. Le souvenir n’a point mêlé ses flammes à celles de la plus
ardente pénitence. Oui, tant de larmes ont éteint un si grand feu. Je
garantis, dit-il en étendant sa main sur la tête de madame Graslin et
en laissant voir des yeux humides, je garantis la pureté de cette âme
archangélique. D’ailleurs, j’entrevois dans ce désir la pensée d’une
réparation envers une famille absente que Dieu semble avoir représentée
ici par un de ces événements où sa Providence éclate.
Véronique prit au curé sa main tremblante et la baisa.
--Vous m’avez été bien souvent rude, cher pasteur, mais en ce moment je
découvre où vous renfermiez votre douceur apostolique! Vous, dit-elle
en regardant l’archevêque, vous, le chef suprême de ce coin du royaume
de Dieu, soyez en ce moment d’ignominie mon soutien. Je m’inclinerai
la dernière des femmes, vous me relèverez pardonnée, et, peut-être,
l’égale de celles qui n’ont point failli.
L’archevêque demeura silencieux, occupé sans doute à peser toutes les
considérations que son œil d’aigle apercevait.
--Monseigneur, dit alors le curé, la religion a reçu de fortes
atteintes. Ce retour aux anciens usages, nécessité par la grandeur de
la faute et du repentir, ne sera-t-il pas un triomphe dont il nous sera
tenu compte?
--On dira que nous sommes des fanatiques! On dira que nous avons exigé
cette cruelle scène. Et il retomba dans ses méditations.
En ce moment, Horace Bianchon et Roubaud entrèrent après avoir frappé.
Quand la porte s’ouvrit, Véronique aperçut sa mère, son fils et tous
les gens de sa maison en prières. Les curés de deux paroisses voisines
étaient venus assister monsieur Bonnet, et peut-être aussi saluer le
grand prélat, que le clergé français portait unanimement aux honneurs
du cardinalat, en espérant que la lumière de son intelligence, vraiment
gallicane, éclairerait le sacré collége. Horace Bianchon repartait
pour Paris; il venait dire adieu à la mourante, et la remercier de sa
munificence. Il vint à pas lents, devinant, à l’attitude des deux
prêtres, qu’il s’agissait de la plaie du cœur qui avait déterminé celle
du corps. Il prit la main de Véronique, la posa sur le lit et lui tâta
le pouls. Ce fut une scène que le silence le plus profond, celui d’une
nuit d’été dans la campagne, rendit solennelle. Le grand salon, dont la
porte à deux battants restait ouverte, était illuminé pour éclairer la
petite assemblée des gens qui priaient, tous à genoux, moins les deux
prêtres assis et lisant leur bréviaire. De chaque côté de ce magnifique
lit de parade, étaient le prélat dans son costume violet, le curé, puis
les deux hommes de la Science.
--Elle est agitée jusque dans la mort! dit Horace Bianchon, qui,
semblable à tous les hommes d’un immense talent, avait la parole
souvent aussi grande que l’étaient les choses auxquelles il assistait.
L’archevêque se leva, comme poussé par un élan intérieur; il appela
monsieur Bonnet en se dirigeant vers la porte, ils traversèrent la
chambre, le salon, et sortirent sur la terrasse, où ils se promenèrent
pendant quelques instants. Au moment où ils revinrent après avoir
discuté ce cas de discipline ecclésiastique, Roubaud venait à leur
rencontre.
--Monsieur Bianchon m’envoie vous dire de vous presser, madame Graslin
se meurt dans une agitation étrangère aux douleurs excessives de la
maladie.
L’archevêque hâta le pas et dit en entrant à madame Graslin, qui le
regardait avec anxiété: --Vous serez satisfaite!
Bianchon tenait toujours le pouls de la malade, il laissa échapper un
mouvement de surprise, et jeta un coup d’œil sur Roubaud et sur les
deux prêtres.
--Monseigneur, ce corps n’est plus de notre domaine, votre parole a mis
la vie là où il y avait la mort. Vous feriez croire à un miracle.
--Il y a longtemps que madame est tout âme! dit Roubaud, que Véronique
remercia par un regard.
En ce moment un sourire où se peignait le bonheur que lui causait la
pensée d’une expiation complète rendit à sa figure l’air d’innocence
qu’elle eut à dix-huit ans. Toutes les agitations inscrites en rides
effrayantes, les couleurs sombres, les marques livides, tous les
détails qui rendaient cette tête si horriblement belle naguère, quand
elle exprimait seulement la douleur, enfin les altérations de tout
genre disparurent; il semblait à tous que jusqu’alors Véronique
avait porté un masque, et que ce masque tombait. Pour la dernière
fois s’accomplissait l’admirable phénomène par lequel le visage de
cette créature en expliquait la vie et les sentiments. Tout en elle
se purifia, s’éclaircit, et il y eut sur son visage comme un reflet
des flamboyantes épées des anges gardiens qui l’entouraient. Elle fut
ce qu’elle était quand Limoges l’appelait la _belle madame Graslin_.
L’amour de Dieu se montrait plus puissant encore que ne l’avait été
l’amour coupable, l’un mit jadis en relief les forces de la vie,
l’autre écartait toutes les défaillances de la mort. On entendit un
cri étouffé; la Sauviat se montra, elle bondit jusqu’au lit en disant:
--«Je revois donc enfin mon enfant!» L’expression de cette vieille
femme en prononçant ces deux mots _mon enfant_, rappela si vivement
la première innocence des enfants, que les spectateurs de cette belle
mort détournèrent tous la tête pour cacher leur émotion. L’illustre
médecin prit la main de madame Graslin, la baisa, puis il partit. Le
bruit de sa voiture retentit au milieu du silence de la campagne, en
disant qu’il n’y avait aucune espérance de conserver l’âme de ce pays.
L’archevêque, le curé, le médecin, tous ceux qui se sentirent fatigués
allèrent prendre un peu de repos, quand madame Graslin s’endormit
elle-même pour quelques heures. Car elle s’éveilla dès l’aube en
demandant qu’on ouvrît ses fenêtres. Elle voulait voir le lever de son
dernier soleil.
A dix heures du matin, l’archevêque, revêtu de ses habits pontificaux,
vint dans la chambre de madame Graslin. Le prélat eut, ainsi que
monsieur Bonnet, une si grande confiance en cette femme, qu’ils ne lui
firent aucune recommandation sur les limites entre lesquelles elle
devait renfermer ses aveux. Véronique aperçut alors un clergé plus
nombreux que ne le comportait l’église de Montégnac, car celui des
communes voisines s’y était joint. Monseigneur allait être assisté par
quatre curés. Les magnifiques ornements, offerts par madame Graslin à
sa chère paroisse, donnaient un grand éclat à cette cérémonie. Huit
enfants de chœur, dans leur costume rouge et blanc, se rangèrent
sur deux files, à partir du lit jusque dans le salon, tenant tous
un de ces énormes flambeaux de bronze doré que Véronique avait fait
venir de Paris. La croix et la bannière de l’église étaient tenues
de chaque côté de l’estrade par deux sacristains en cheveux blancs.
Grâce au dévouement des gens, on avait placé près de la porte du
salon l’autel en bois pris dans la sacristie, orné, préparé pour
que monseigneur pût y dire la messe. Madame Graslin fut touchée de
ces soins que l’Église accorde seulement aux personnes royales. Les
deux battants de la porte qui donnait sur la salle à manger étaient
ouverts, elle put voir le rez-de-chaussée de son château rempli par
une grande partie de la population. Les amis de cette femme avaient
pourvu à tout, car le salon était exclusivement occupé par les gens
de sa maison. En avant et groupés devant la porte de sa chambre, se
trouvaient les amis et les personnes sur la discrétion desquelles on
pouvait compter. Messieurs Grossetête, de Grandville, Roubaud, Gérard,
Clousier, Ruffin, se placèrent au premier rang. Tous devaient se lever
et se tenir debout pour empêcher ainsi la voix de la pénitente d’être
écoutée par d’autres que par eux. Il y eut d’ailleurs une circonstance
heureuse pour la mourante: les pleurs de ses amis étouffèrent ses
aveux. En tête de tous, deux personnes offraient un horrible spectacle.
La première était Denise Tascheron: ses vêtements étrangers, d’une
simplicité quakerienne, la rendaient méconnaissable à ceux du village
qui la pouvaient apercevoir; mais elle était, pour l’autre personne,
une connaissance difficile à oublier, et son apparition fut un horrible
trait de lumière. Le Procureur-général entrevit la vérité; le rôle
qu’il avait joué auprès de madame Graslin, il le devina dans toute son
étendue. Moins dominé que les autres par la question religieuse, en
sa qualité d’enfant du dix-neuvième siècle, le magistrat eut au cœur
une féroce épouvante, car il put alors contempler le drame de la vie
intérieure de Véronique à l’hôtel Graslin, pendant le procès Tascheron.
Cette tragique époque reparut tout entière à son souvenir, éclairée
par les deux yeux de la vieille Sauviat, qui, allumés par la haine,
tombaient sur lui comme deux jets de plomb fondu; cette vieille, debout
à dix pas de lui, ne lui pardonnait rien. Cet homme, qui représentait
la Justice humaine éprouva des frissons. Pâle, atteint dans son cœur,
il n’osa jeter les yeux sur le lit où la femme qu’il avait tant aimée,
livide sous la main de la Mort, tirait sa force, pour dompter l’agonie,
de la grandeur même de sa faute; et le sec profil de Véronique,
nettement dessiné en blanc sur le damas rouge, lui donna le vertige. A
onze heures la messe commença. Quand l’épître eut été lue par le curé
de Vizay, l’archevêque quitta sa dalmatique et se plaça au seuil de la
porte.
--Chrétiens rassemblés ici pour assister à la cérémonie de
l’Extrême-Onction que nous allons conférer à la maîtresse de cette
maison, dit-il, vous qui joignez vos prières à celles de l’Église afin
d’intercéder pour elle auprès de Dieu et obtenir son salut éternel,
apprenez qu’elle ne s’est pas trouvée digne, à cette heure suprême, de
recevoir le saint-viatique sans avoir fait, pour l’édification de son
prochain, la confession publique de la plus grande de ses fautes. Nous
avons résisté à son pieux désir, quoique cet acte de contrition ait été
pendant long-temps en usage dans les premiers jours du christianisme;
mais comme cette pauvre femme nous a dit qu’il s’agissait en ceci de
la réhabilitation d’un malheureux enfant de cette paroisse, nous la
laissons libre de suivre les inspirations de son repentir.
Après ces paroles dites avec une onctueuse dignité pastorale,
l’archevêque se retourna pour faire place à Véronique. La mourante
apparut soutenue par sa vieille mère et par le curé, deux grandes et
vénérables images: ne tenait-elle pas son corps de la Maternité, son
âme de sa mère spirituelle, l’Église? Elle se mit à genoux sur un
coussin, joignit les mains, et se recueillit pendant quelques instants
pour puiser en elle-même à quelque source épanchée du ciel la force de
parler. En ce moment, le silence eut je ne sais quoi d’effrayant. Nul
n’osait regarder son voisin. Tous les yeux étaient baissés. Cependant
le regard de Véronique, quand elle leva les yeux, rencontra celui du
Procureur-général, et l’expression de ce visage devenu blanc la fit
rougir.
--Je ne serais pas morte en paix, dit Véronique d’une voix altérée, si
j’avais laissé de moi la fausse image que chacun de vous qui m’écoutez
a pu s’en faire. Vous voyez en moi une grande criminelle qui se
recommande à vos prières, et qui cherche à se rendre digne de pardon
par l’aveu public de sa faute. Cette faute fut si grave, elle eut des
suites si fatales qu’aucune pénitence ne la rachètera peut-être. Mais
plus j’aurai subi d’humiliations sur cette terre, moins j’aurai sans
doute à redouter de colère dans le royaume céleste où j’aspire. Mon
père, qui avait tant de confiance en moi, recommanda, voici bientôt
vingt ans, à mes soins un enfant de cette paroisse, chez lequel il
avait reconnu l’envie de se bien conduire, une aptitude à l’instruction
et d’excellentes qualités. Cet enfant est le malheureux Jean-François
Tascheron, qui s’attacha dès lors à moi comme à sa bienfaitrice.
Comment l’affection que je lui portais devint-elle coupable? C’est
ce que je crois être dispensée d’expliquer. Peut-être verrait-on
les sentiments les plus purs qui nous font agir ici-bas détournés
insensiblement de leur pente par des sacrifices inouïs, par des raisons
tirées de notre fragilité, par une foule de causes qui paraîtraient
diminuer l’étendue de ma faute. Que les plus nobles affections aient
été mes complices, en suis-je moins coupable? J’aime mieux avouer que,
moi qui par l’éducation, par ma situation dans le monde, pouvais me
croire supérieure à l’enfant que me confiait mon père, et de qui je
me trouvais séparée par la délicatesse naturelle à notre sexe, j’ai
fatalement écouté la voix du démon. Je me suis bientôt trouvée beaucoup
trop la mère de ce jeune homme pour être insensible à sa muette et
délicate admiration. Lui seul, le premier, m’appréciait à ma valeur.
Peut-être ai-je moi-même été séduite par d’horribles calculs: j’ai
songé combien serait discret un enfant qui me devait tout, et que le
hasard avait placé si loin de moi quoique nous fussions égaux par
notre naissance. Enfin, j’ai trouvé dans ma renommée de bienfaisance
et dans mes pieuses occupations un manteau pour protéger ma conduite.
Hélas! et ceci sans doute est l’une de mes plus grandes fautes, j’ai
caché ma passion à l’ombre des autels. Les plus vertueuses actions,
l’amour que j’ai pour ma mère, les actes d’une dévotion véritable
et sincère au milieu de tant d’égarements, j’ai tout fait servir au
misérable triomphe d’une passion insensée, et ce fut autant de liens
qui m’enchaînèrent. Ma pauvre mère adorée, qui m’entend, a été, sans
en rien savoir pendant long-temps, l’innocente complice du mal. Quand
elle a ouvert les yeux, il y avait trop de faits dangereux accomplis
pour qu’elle ne cherchât pas dans son cœur de mère la force de se
taire. Chez elle, le silence est ainsi devenu la plus haute des vertus.
Son amour pour sa fille a triomphé de son amour pour Dieu. Ah! je la
décharge solennellement du voile pesant qu’elle a porté. Elle achèvera
ses derniers jours sans faire mentir ni ses yeux ni son front. Que sa
maternité soit pure de blâme, que cette noble et sainte vieillesse,
couronnée de vertus, brille de tout son éclat, et soit dégagée de cet
anneau par lequel elle touchait indirectement à tant d’infamie!...
Ici, les pleurs coupèrent pendant un moment la parole à Véronique;
Aline lui fit respirer des sels.
--Il n’y a pas jusqu’à la dévouée servante qui me rend ce dernier
service qui n’ait été meilleure pour moi que je ne le méritais, et
qui du moins a feint d’ignorer ce qu’elle savait; mais elle a été
dans le secret des austérités par lesquelles j’ai brisé cette chair
qui avait failli. Je demande donc pardon au monde de l’avoir trompé,
entraînée par la terrible logique du monde. Jean-François Tascheron
n’est pas aussi coupable que la société a pu le croire. Ah! vous tous
qui m’écoutez, je vous en supplie! tenez compte de sa jeunesse et
d’une ivresse excitée autant par les remords qui m’ont saisie que par
d’involontaires séductions. Bien plus! ce fut la probité, mais une
probité mal entendue, qui causa le plus grand de tous les malheurs.
Nous ne supportâmes ni l’un ni l’autre ces tromperies continuelles. Il
en appelait, l’infortuné, à ma propre grandeur, et voulait rendre le
moins blessant possible pour autrui ce fatal amour. J’ai donc été la
cause de son crime. Poussé par la nécessité, le malheureux, coupable
de trop de dévouement pour une idole, avait choisi dans tous les actes
répréhensibles celui dont les dommages étaient irréparables. Je n’ai
rien su qu’au moment même. A l’exécution, la main de Dieu a renversé
tout cet échafaudage de combinaisons fausses. Je suis rentrée ayant
entendu des cris qui retentissent encore à mes oreilles, ayant deviné
des luttes sanglantes qu’il n’a pas été en mon pouvoir d’arrêter, moi
l’objet de cette folie. Tascheron était devenu fou, je vous l’atteste.
Ici, Véronique regarda le Procureur-général, et l’on entendit un
profond soupir sortir de la poitrine de Denise.
--Il n’avait plus sa raison en voyant ce qu’il croyait être son bonheur
détruit par des circonstances imprévues. Ce malheureux, égaré par son
cœur, a marché fatalement d’un délit dans un crime, et d’un crime dans
un double meurtre. Certes, il est parti de chez ma mère innocent, il
y est revenu coupable. Moi seule au monde savais qu’il n’y eut ni
préméditation, ni aucune des circonstances aggravantes qui lui ont
valu son arrêt de mort. Cent fois j’ai voulu me livrer pour le sauver,
et cent fois un horrible héroïsme, nécessaire et supérieur, a fait
expirer la parole sur mes lèvres. Certes, ma présence à quelques pas a
contribué peut-être à lui donner l’odieux, l’infâme, l’ignoble courage
des assassins. Seul, il aurait fui. J’avais formé cette âme, élevé
cet esprit, agrandi ce cœur, je le connaissais, il était incapable
de lâcheté ni de bassesse. Rendez justice à ce bras innocent, rendez
justice à celui que Dieu dans sa clémence laisse dormir en paix dans
le tombeau que vous avez arrosé de vos larmes, devinant sans doute
la vérité! Punissez, maudissez la coupable que voici! Épouvantée du
crime, une fois commis, j’ai tout fait pour le cacher. J’avais été
chargée par mon père, moi privée d’enfant, d’en conduire un à Dieu,
je l’ai conduit à l’échafaud; ah! versez sur moi tous les reproches,
accablez-moi, voici l’heure!
En disant ces paroles, ses yeux étincelaient d’une fierté sauvage,
l’archevêque debout derrière elle, et qui la protégeait de sa crosse
pastorale, quitta son attitude impassible, il voila ses yeux de sa
main droite. Un cri sourd se fit entendre, comme si quelqu’un se
mourait. Deux personnes, Gérard et Roubaud, reçurent dans leurs bras
et emportèrent Denise Tascheron complétement évanouie. Ce spectacle
éteignit un peu le feu des yeux de Véronique, elle fut inquiète; mais
sa sérénité de martyre reparut bientôt.
--Vous le savez maintenant, reprit-elle, je ne mérite ni louanges ni
bénédictions pour ma conduite ici. J’ai mené pour le ciel une vie
secrète de pénitences aiguës que le ciel appréciera! Ma vie connue a
été une immense réparation des maux que j’ai causés: j’ai marqué mon
repentir en traits ineffaçables sur cette terre, il subsistera presque
éternellement. Il est écrit dans les champs fertilisés, dans le bourg
agrandi, dans les ruisseaux dirigés de la montagne dans cette plaine,
autrefois inculte et sauvage, maintenant verte et productive. Il ne
se coupera pas un arbre d’ici à cent ans, que les gens de ce pays ne
se disent à quels remords il a dû son ombrage, reprit-elle. Cette
âme repentante et qui aurait animé une longue vie utile à ce pays,
respirera donc long-temps parmi vous. Ce que vous auriez dû à ses
talents, à une fortune dignement acquise, est accompli par l’héritière
de son repentir, par celle qui causa le crime. Tout a été réparé de ce
qui revient à la société, moi seule suis chargée de cette vie arrêtée
dans sa fleur, qui m’avait été confiée, et dont il va m’être demandé
compte!...
Là, les larmes éteignirent le feu de ses yeux. Elle fit une pause.
--Il est enfin parmi vous un homme qui, pour avoir strictement accompli
son devoir, a été pour moi l’objet d’une haine que je croyais devoir
être éternelle, reprit-elle. Il a été le premier instrument de mon
supplice. J’étais trop près du fait, j’avais encore les pieds trop
avant dans le sang, pour ne pas haïr la Justice. Tant que ce grain
de colère troublerait mon cœur, j’ai compris qu’il y aurait un reste
de passion condamnable; je n’ai rien eu à pardonner, j’ai seulement
purifié ce coin où le Mauvais se cachait. Quelque pénible qu’ait été
cette victoire, elle est complète.