--Monseigneur, et vous, monsieur le curé, je ne vous apprendrai rien

que vous ne sachiez. Vous le premier, monseigneur, vous avez jeté votre

coup d’œil dans ma conscience, vous y avez lu presque tout mon passé,

et ce que vous y avez entrevu vous a suffi. Mon confesseur, cet ange

que le ciel a mis près de moi, sait quelque chose de plus: j’ai dû

lui tout avouer. Vous de qui l’intelligence est éclairée par l’esprit

de l’Église, je veux vous consulter sur la manière dont, en vraie

chrétienne, je dois quitter la vie. Vous, austères et saints esprits,

croyez-vous que si le ciel daigne pardonner au plus entier, au plus

profond repentir qui jamais ait agité une âme coupable, pensez-vous que

j’aie satisfait à tous mes devoirs ici-bas?

--Oui, dit l’archevêque, oui, ma fille.

--Non, mon père, non, dit-elle en se dressant et jetant des éclairs

par les yeux. Il est, à quelques pas d’ici une tombe où gît un

malheureux qui porte le poids d’un horrible crime, il est dans cette

somptueuse demeure une femme que couronne une renommée de bienfaisance

et de vertu. Cette femme, on la bénit! Ce pauvre jeune homme, on

le maudit! Le criminel est accablé de réprobation, et je jouis de

l’estime générale; je suis pour la plus grande partie dans le forfait,

il est pour beaucoup dans le bien qui me vaut tant de gloire et de

reconnaissance; fourbe que je suis, j’ai les mérites, et, martyr de

sa discrétion, il est couvert de honte! Je mourrai dans quelques

heures, voyant tout un canton me pleurer, tout un département célébrer

mes bienfaits, ma piété, mes vertus; tandis qu’il est mort au milieu

des injures, à la vue de toute une population accourue en haine des

meurtriers! Vous, mes juges, vous êtes indulgents; mais j’entends

moi-même une voix impérieuse qui ne me laisse aucun repos. Ah! la

main de Dieu, moins douce que la vôtre, m’a frappée de jour en jour,

comme pour m’avertir que tout n’était pas expié. Mes fautes ne seront

rachetées que par un aveu public. Il est heureux, lui! Criminel, il

a donné sa vie avec ignominie à la face du ciel et de la terre. Et

moi, je trompe encore le monde comme j’ai trompé la justice humaine.

Il n’est pas un hommage qui ne m’ait insultée, pas un éloge qui n’ait

été brûlant pour mon cœur. Ne voyez-vous pas, dans l’arrivée ici du

Procureur-général, un commandement du ciel d’accord avec la voix qui me

crie: Avoue!

Les deux prêtres, le prince de l’Église comme l’humble curé, ces deux

grandes lumières tenaient les yeux baissés et gardaient le silence.

Les juges étaient trop émus par la grandeur et par la résignation du

coupable pour pouvoir prononcer un arrêt.

--Mon enfant, dit l’archevêque en relevant sa belle tête macérée par

les coutumes de sa pieuse vie, vous allez au delà des commandements de

l’Église. La gloire de l’Église est de faire concorder ses dogmes avec

les mœurs de chaque temps: elle est destinée à traverser les siècles

des siècles en compagnie de l’Humanité. La confession secrète a, selon

ses décisions, remplacé la confession publique. Cette substitution a

fait la loi nouvelle. Les souffrances que vous avez endurées suffisent.

Mourez en paix: Dieu vous a bien entendue.

--Mais le vœu de la criminelle n’est-il pas conforme aux lois de la

première Église qui a enrichi le ciel d’autant de saints, de martyrs

et de confesseurs qu’il y a d’étoiles au firmament? reprit-elle avec

véhémence. Qui a écrit: _Confessez-vous les uns aux autres_? n’est-ce

pas les disciples immédiats de notre Sauveur? Laissez-moi confesser

publiquement ma honte, à genoux. Ce sera le redressement de mes torts

envers le monde, envers une famille proscrite et presque éteinte par

ma faute. Le monde doit apprendre que mes bienfaits ne sont pas une

offrande, mais une dette. Si plus tard, après moi, quelque indice

m’arrachait le voile menteur qui me couvre?... Ah! cette idée avance

pour moi l’heure suprême.

--Je vois en ceci des calculs, mon enfant, dit gravement l’archevêque.

Il y a encore en vous des passions bien fortes, celle que je croyais

éteinte est...

--Oh! je vous le jure, monseigneur, dit-elle en interrompant le prélat

et lui montrant des yeux fixes d’horreur, mon cœur est aussi purifié

que peut l’être celui d’une femme coupable et repentante: il n’y a plus

en tout moi que la pensée de Dieu.

--Laissons, monseigneur, son cours à la justice céleste, dit le curé

d’une voix attendrie. Voici quatre ans que je m’oppose à cette pensée,

elle est la cause des seuls débats qui se soient élevés entre ma

pénitente et moi. J’ai vu jusqu’au fond de cette âme, la terre n’y a

plus aucun droit. Si les pleurs, les gémissements, les contritions de

quinze années ont porté sur une faute commune à deux êtres, ne croyez

pas qu’il y ait eu la moindre volupté dans ces longs et terribles

remords. Le souvenir n’a point mêlé ses flammes à celles de la plus

ardente pénitence. Oui, tant de larmes ont éteint un si grand feu. Je

garantis, dit-il en étendant sa main sur la tête de madame Graslin et

en laissant voir des yeux humides, je garantis la pureté de cette âme

archangélique. D’ailleurs, j’entrevois dans ce désir la pensée d’une

réparation envers une famille absente que Dieu semble avoir représentée

ici par un de ces événements où sa Providence éclate.

Véronique prit au curé sa main tremblante et la baisa.

--Vous m’avez été bien souvent rude, cher pasteur, mais en ce moment je

découvre où vous renfermiez votre douceur apostolique! Vous, dit-elle

en regardant l’archevêque, vous, le chef suprême de ce coin du royaume

de Dieu, soyez en ce moment d’ignominie mon soutien. Je m’inclinerai

la dernière des femmes, vous me relèverez pardonnée, et, peut-être,

l’égale de celles qui n’ont point failli.

L’archevêque demeura silencieux, occupé sans doute à peser toutes les

considérations que son œil d’aigle apercevait.

--Monseigneur, dit alors le curé, la religion a reçu de fortes

atteintes. Ce retour aux anciens usages, nécessité par la grandeur de

la faute et du repentir, ne sera-t-il pas un triomphe dont il nous sera

tenu compte?

--On dira que nous sommes des fanatiques! On dira que nous avons exigé

cette cruelle scène. Et il retomba dans ses méditations.

En ce moment, Horace Bianchon et Roubaud entrèrent après avoir frappé.

Quand la porte s’ouvrit, Véronique aperçut sa mère, son fils et tous

les gens de sa maison en prières. Les curés de deux paroisses voisines

étaient venus assister monsieur Bonnet, et peut-être aussi saluer le

grand prélat, que le clergé français portait unanimement aux honneurs

du cardinalat, en espérant que la lumière de son intelligence, vraiment

gallicane, éclairerait le sacré collége. Horace Bianchon repartait

pour Paris; il venait dire adieu à la mourante, et la remercier de sa

munificence. Il vint à pas lents, devinant, à l’attitude des deux

prêtres, qu’il s’agissait de la plaie du cœur qui avait déterminé celle

du corps. Il prit la main de Véronique, la posa sur le lit et lui tâta

le pouls. Ce fut une scène que le silence le plus profond, celui d’une

nuit d’été dans la campagne, rendit solennelle. Le grand salon, dont la

porte à deux battants restait ouverte, était illuminé pour éclairer la

petite assemblée des gens qui priaient, tous à genoux, moins les deux

prêtres assis et lisant leur bréviaire. De chaque côté de ce magnifique

lit de parade, étaient le prélat dans son costume violet, le curé, puis

les deux hommes de la Science.

--Elle est agitée jusque dans la mort! dit Horace Bianchon, qui,

semblable à tous les hommes d’un immense talent, avait la parole

souvent aussi grande que l’étaient les choses auxquelles il assistait.

L’archevêque se leva, comme poussé par un élan intérieur; il appela

monsieur Bonnet en se dirigeant vers la porte, ils traversèrent la

chambre, le salon, et sortirent sur la terrasse, où ils se promenèrent

pendant quelques instants. Au moment où ils revinrent après avoir

discuté ce cas de discipline ecclésiastique, Roubaud venait à leur

rencontre.

--Monsieur Bianchon m’envoie vous dire de vous presser, madame Graslin

se meurt dans une agitation étrangère aux douleurs excessives de la

maladie.

L’archevêque hâta le pas et dit en entrant à madame Graslin, qui le

regardait avec anxiété: --Vous serez satisfaite!

Bianchon tenait toujours le pouls de la malade, il laissa échapper un

mouvement de surprise, et jeta un coup d’œil sur Roubaud et sur les

deux prêtres.

--Monseigneur, ce corps n’est plus de notre domaine, votre parole a mis

la vie là où il y avait la mort. Vous feriez croire à un miracle.

--Il y a longtemps que madame est tout âme! dit Roubaud, que Véronique

remercia par un regard.

En ce moment un sourire où se peignait le bonheur que lui causait la

pensée d’une expiation complète rendit à sa figure l’air d’innocence

qu’elle eut à dix-huit ans. Toutes les agitations inscrites en rides

effrayantes, les couleurs sombres, les marques livides, tous les

détails qui rendaient cette tête si horriblement belle naguère, quand

elle exprimait seulement la douleur, enfin les altérations de tout

genre disparurent; il semblait à tous que jusqu’alors Véronique

avait porté un masque, et que ce masque tombait. Pour la dernière

fois s’accomplissait l’admirable phénomène par lequel le visage de

cette créature en expliquait la vie et les sentiments. Tout en elle

se purifia, s’éclaircit, et il y eut sur son visage comme un reflet

des flamboyantes épées des anges gardiens qui l’entouraient. Elle fut

ce qu’elle était quand Limoges l’appelait la _belle madame Graslin_.

L’amour de Dieu se montrait plus puissant encore que ne l’avait été

l’amour coupable, l’un mit jadis en relief les forces de la vie,

l’autre écartait toutes les défaillances de la mort. On entendit un

cri étouffé; la Sauviat se montra, elle bondit jusqu’au lit en disant:

--«Je revois donc enfin mon enfant!» L’expression de cette vieille

femme en prononçant ces deux mots _mon enfant_, rappela si vivement

la première innocence des enfants, que les spectateurs de cette belle

mort détournèrent tous la tête pour cacher leur émotion. L’illustre

médecin prit la main de madame Graslin, la baisa, puis il partit. Le

bruit de sa voiture retentit au milieu du silence de la campagne, en

disant qu’il n’y avait aucune espérance de conserver l’âme de ce pays.

L’archevêque, le curé, le médecin, tous ceux qui se sentirent fatigués

allèrent prendre un peu de repos, quand madame Graslin s’endormit

elle-même pour quelques heures. Car elle s’éveilla dès l’aube en

demandant qu’on ouvrît ses fenêtres. Elle voulait voir le lever de son

dernier soleil.

A dix heures du matin, l’archevêque, revêtu de ses habits pontificaux,

vint dans la chambre de madame Graslin. Le prélat eut, ainsi que

monsieur Bonnet, une si grande confiance en cette femme, qu’ils ne lui

firent aucune recommandation sur les limites entre lesquelles elle

devait renfermer ses aveux. Véronique aperçut alors un clergé plus

nombreux que ne le comportait l’église de Montégnac, car celui des

communes voisines s’y était joint. Monseigneur allait être assisté par

quatre curés. Les magnifiques ornements, offerts par madame Graslin à

sa chère paroisse, donnaient un grand éclat à cette cérémonie. Huit

enfants de chœur, dans leur costume rouge et blanc, se rangèrent

sur deux files, à partir du lit jusque dans le salon, tenant tous

un de ces énormes flambeaux de bronze doré que Véronique avait fait

venir de Paris. La croix et la bannière de l’église étaient tenues

de chaque côté de l’estrade par deux sacristains en cheveux blancs.

Grâce au dévouement des gens, on avait placé près de la porte du

salon l’autel en bois pris dans la sacristie, orné, préparé pour

que monseigneur pût y dire la messe. Madame Graslin fut touchée de

ces soins que l’Église accorde seulement aux personnes royales. Les

deux battants de la porte qui donnait sur la salle à manger étaient

ouverts, elle put voir le rez-de-chaussée de son château rempli par

une grande partie de la population. Les amis de cette femme avaient

pourvu à tout, car le salon était exclusivement occupé par les gens

de sa maison. En avant et groupés devant la porte de sa chambre, se

trouvaient les amis et les personnes sur la discrétion desquelles on

pouvait compter. Messieurs Grossetête, de Grandville, Roubaud, Gérard,

Clousier, Ruffin, se placèrent au premier rang. Tous devaient se lever

et se tenir debout pour empêcher ainsi la voix de la pénitente d’être

écoutée par d’autres que par eux. Il y eut d’ailleurs une circonstance

heureuse pour la mourante: les pleurs de ses amis étouffèrent ses

aveux. En tête de tous, deux personnes offraient un horrible spectacle.

La première était Denise Tascheron: ses vêtements étrangers, d’une

simplicité quakerienne, la rendaient méconnaissable à ceux du village

qui la pouvaient apercevoir; mais elle était, pour l’autre personne,

une connaissance difficile à oublier, et son apparition fut un horrible

trait de lumière. Le Procureur-général entrevit la vérité; le rôle

qu’il avait joué auprès de madame Graslin, il le devina dans toute son

étendue. Moins dominé que les autres par la question religieuse, en

sa qualité d’enfant du dix-neuvième siècle, le magistrat eut au cœur

une féroce épouvante, car il put alors contempler le drame de la vie

intérieure de Véronique à l’hôtel Graslin, pendant le procès Tascheron.

Cette tragique époque reparut tout entière à son souvenir, éclairée

par les deux yeux de la vieille Sauviat, qui, allumés par la haine,

tombaient sur lui comme deux jets de plomb fondu; cette vieille, debout

à dix pas de lui, ne lui pardonnait rien. Cet homme, qui représentait

la Justice humaine éprouva des frissons. Pâle, atteint dans son cœur,

il n’osa jeter les yeux sur le lit où la femme qu’il avait tant aimée,

livide sous la main de la Mort, tirait sa force, pour dompter l’agonie,

de la grandeur même de sa faute; et le sec profil de Véronique,

nettement dessiné en blanc sur le damas rouge, lui donna le vertige. A

onze heures la messe commença. Quand l’épître eut été lue par le curé

de Vizay, l’archevêque quitta sa dalmatique et se plaça au seuil de la

porte.

--Chrétiens rassemblés ici pour assister à la cérémonie de

l’Extrême-Onction que nous allons conférer à la maîtresse de cette

maison, dit-il, vous qui joignez vos prières à celles de l’Église afin

d’intercéder pour elle auprès de Dieu et obtenir son salut éternel,

apprenez qu’elle ne s’est pas trouvée digne, à cette heure suprême, de

recevoir le saint-viatique sans avoir fait, pour l’édification de son

prochain, la confession publique de la plus grande de ses fautes. Nous

avons résisté à son pieux désir, quoique cet acte de contrition ait été

pendant long-temps en usage dans les premiers jours du christianisme;

mais comme cette pauvre femme nous a dit qu’il s’agissait en ceci de

la réhabilitation d’un malheureux enfant de cette paroisse, nous la

laissons libre de suivre les inspirations de son repentir.

Après ces paroles dites avec une onctueuse dignité pastorale,

l’archevêque se retourna pour faire place à Véronique. La mourante

apparut soutenue par sa vieille mère et par le curé, deux grandes et

vénérables images: ne tenait-elle pas son corps de la Maternité, son

âme de sa mère spirituelle, l’Église? Elle se mit à genoux sur un

coussin, joignit les mains, et se recueillit pendant quelques instants

pour puiser en elle-même à quelque source épanchée du ciel la force de

parler. En ce moment, le silence eut je ne sais quoi d’effrayant. Nul

n’osait regarder son voisin. Tous les yeux étaient baissés. Cependant

le regard de Véronique, quand elle leva les yeux, rencontra celui du

Procureur-général, et l’expression de ce visage devenu blanc la fit

rougir.

--Je ne serais pas morte en paix, dit Véronique d’une voix altérée, si

j’avais laissé de moi la fausse image que chacun de vous qui m’écoutez

a pu s’en faire. Vous voyez en moi une grande criminelle qui se

recommande à vos prières, et qui cherche à se rendre digne de pardon

par l’aveu public de sa faute. Cette faute fut si grave, elle eut des

suites si fatales qu’aucune pénitence ne la rachètera peut-être. Mais

plus j’aurai subi d’humiliations sur cette terre, moins j’aurai sans

doute à redouter de colère dans le royaume céleste où j’aspire. Mon

père, qui avait tant de confiance en moi, recommanda, voici bientôt

vingt ans, à mes soins un enfant de cette paroisse, chez lequel il

avait reconnu l’envie de se bien conduire, une aptitude à l’instruction

et d’excellentes qualités. Cet enfant est le malheureux Jean-François

Tascheron, qui s’attacha dès lors à moi comme à sa bienfaitrice.

Comment l’affection que je lui portais devint-elle coupable? C’est

ce que je crois être dispensée d’expliquer. Peut-être verrait-on

les sentiments les plus purs qui nous font agir ici-bas détournés

insensiblement de leur pente par des sacrifices inouïs, par des raisons

tirées de notre fragilité, par une foule de causes qui paraîtraient

diminuer l’étendue de ma faute. Que les plus nobles affections aient

été mes complices, en suis-je moins coupable? J’aime mieux avouer que,

moi qui par l’éducation, par ma situation dans le monde, pouvais me

croire supérieure à l’enfant que me confiait mon père, et de qui je

me trouvais séparée par la délicatesse naturelle à notre sexe, j’ai

fatalement écouté la voix du démon. Je me suis bientôt trouvée beaucoup

trop la mère de ce jeune homme pour être insensible à sa muette et

délicate admiration. Lui seul, le premier, m’appréciait à ma valeur.

Peut-être ai-je moi-même été séduite par d’horribles calculs: j’ai

songé combien serait discret un enfant qui me devait tout, et que le

hasard avait placé si loin de moi quoique nous fussions égaux par

notre naissance. Enfin, j’ai trouvé dans ma renommée de bienfaisance

et dans mes pieuses occupations un manteau pour protéger ma conduite.

Hélas! et ceci sans doute est l’une de mes plus grandes fautes, j’ai

caché ma passion à l’ombre des autels. Les plus vertueuses actions,

l’amour que j’ai pour ma mère, les actes d’une dévotion véritable

et sincère au milieu de tant d’égarements, j’ai tout fait servir au

misérable triomphe d’une passion insensée, et ce fut autant de liens

qui m’enchaînèrent. Ma pauvre mère adorée, qui m’entend, a été, sans

en rien savoir pendant long-temps, l’innocente complice du mal. Quand

elle a ouvert les yeux, il y avait trop de faits dangereux accomplis

pour qu’elle ne cherchât pas dans son cœur de mère la force de se

taire. Chez elle, le silence est ainsi devenu la plus haute des vertus.

Son amour pour sa fille a triomphé de son amour pour Dieu. Ah! je la

décharge solennellement du voile pesant qu’elle a porté. Elle achèvera

ses derniers jours sans faire mentir ni ses yeux ni son front. Que sa

maternité soit pure de blâme, que cette noble et sainte vieillesse,

couronnée de vertus, brille de tout son éclat, et soit dégagée de cet

anneau par lequel elle touchait indirectement à tant d’infamie!...

Ici, les pleurs coupèrent pendant un moment la parole à Véronique;

Aline lui fit respirer des sels.

--Il n’y a pas jusqu’à la dévouée servante qui me rend ce dernier

service qui n’ait été meilleure pour moi que je ne le méritais, et

qui du moins a feint d’ignorer ce qu’elle savait; mais elle a été

dans le secret des austérités par lesquelles j’ai brisé cette chair

qui avait failli. Je demande donc pardon au monde de l’avoir trompé,

entraînée par la terrible logique du monde. Jean-François Tascheron

n’est pas aussi coupable que la société a pu le croire. Ah! vous tous

qui m’écoutez, je vous en supplie! tenez compte de sa jeunesse et

d’une ivresse excitée autant par les remords qui m’ont saisie que par

d’involontaires séductions. Bien plus! ce fut la probité, mais une

probité mal entendue, qui causa le plus grand de tous les malheurs.

Nous ne supportâmes ni l’un ni l’autre ces tromperies continuelles. Il

en appelait, l’infortuné, à ma propre grandeur, et voulait rendre le

moins blessant possible pour autrui ce fatal amour. J’ai donc été la

cause de son crime. Poussé par la nécessité, le malheureux, coupable

de trop de dévouement pour une idole, avait choisi dans tous les actes

répréhensibles celui dont les dommages étaient irréparables. Je n’ai

rien su qu’au moment même. A l’exécution, la main de Dieu a renversé

tout cet échafaudage de combinaisons fausses. Je suis rentrée ayant

entendu des cris qui retentissent encore à mes oreilles, ayant deviné

des luttes sanglantes qu’il n’a pas été en mon pouvoir d’arrêter, moi

l’objet de cette folie. Tascheron était devenu fou, je vous l’atteste.

Ici, Véronique regarda le Procureur-général, et l’on entendit un

profond soupir sortir de la poitrine de Denise.

--Il n’avait plus sa raison en voyant ce qu’il croyait être son bonheur

détruit par des circonstances imprévues. Ce malheureux, égaré par son

cœur, a marché fatalement d’un délit dans un crime, et d’un crime dans

un double meurtre. Certes, il est parti de chez ma mère innocent, il

y est revenu coupable. Moi seule au monde savais qu’il n’y eut ni

préméditation, ni aucune des circonstances aggravantes qui lui ont

valu son arrêt de mort. Cent fois j’ai voulu me livrer pour le sauver,

et cent fois un horrible héroïsme, nécessaire et supérieur, a fait

expirer la parole sur mes lèvres. Certes, ma présence à quelques pas a

contribué peut-être à lui donner l’odieux, l’infâme, l’ignoble courage

des assassins. Seul, il aurait fui. J’avais formé cette âme, élevé

cet esprit, agrandi ce cœur, je le connaissais, il était incapable

de lâcheté ni de bassesse. Rendez justice à ce bras innocent, rendez

justice à celui que Dieu dans sa clémence laisse dormir en paix dans

le tombeau que vous avez arrosé de vos larmes, devinant sans doute

la vérité! Punissez, maudissez la coupable que voici! Épouvantée du

crime, une fois commis, j’ai tout fait pour le cacher. J’avais été

chargée par mon père, moi privée d’enfant, d’en conduire un à Dieu,

je l’ai conduit à l’échafaud; ah! versez sur moi tous les reproches,

accablez-moi, voici l’heure!

En disant ces paroles, ses yeux étincelaient d’une fierté sauvage,

l’archevêque debout derrière elle, et qui la protégeait de sa crosse

pastorale, quitta son attitude impassible, il voila ses yeux de sa

main droite. Un cri sourd se fit entendre, comme si quelqu’un se

mourait. Deux personnes, Gérard et Roubaud, reçurent dans leurs bras

et emportèrent Denise Tascheron complétement évanouie. Ce spectacle

éteignit un peu le feu des yeux de Véronique, elle fut inquiète; mais

sa sérénité de martyre reparut bientôt.

--Vous le savez maintenant, reprit-elle, je ne mérite ni louanges ni

bénédictions pour ma conduite ici. J’ai mené pour le ciel une vie

secrète de pénitences aiguës que le ciel appréciera! Ma vie connue a

été une immense réparation des maux que j’ai causés: j’ai marqué mon

repentir en traits ineffaçables sur cette terre, il subsistera presque

éternellement. Il est écrit dans les champs fertilisés, dans le bourg

agrandi, dans les ruisseaux dirigés de la montagne dans cette plaine,

autrefois inculte et sauvage, maintenant verte et productive. Il ne

se coupera pas un arbre d’ici à cent ans, que les gens de ce pays ne

se disent à quels remords il a dû son ombrage, reprit-elle. Cette

âme repentante et qui aurait animé une longue vie utile à ce pays,

respirera donc long-temps parmi vous. Ce que vous auriez dû à ses

talents, à une fortune dignement acquise, est accompli par l’héritière

de son repentir, par celle qui causa le crime. Tout a été réparé de ce

qui revient à la société, moi seule suis chargée de cette vie arrêtée

dans sa fleur, qui m’avait été confiée, et dont il va m’être demandé

compte!...

Là, les larmes éteignirent le feu de ses yeux. Elle fit une pause.

--Il est enfin parmi vous un homme qui, pour avoir strictement accompli

son devoir, a été pour moi l’objet d’une haine que je croyais devoir

être éternelle, reprit-elle. Il a été le premier instrument de mon

supplice. J’étais trop près du fait, j’avais encore les pieds trop

avant dans le sang, pour ne pas haïr la Justice. Tant que ce grain

de colère troublerait mon cœur, j’ai compris qu’il y aurait un reste

de passion condamnable; je n’ai rien eu à pardonner, j’ai seulement

purifié ce coin où le Mauvais se cachait. Quelque pénible qu’ait été

cette victoire, elle est complète.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 71 / 72 段