pendant cette année dévastèrent une partie de l’Europe et de la France,
mais qui respectèrent le Limousin, avaient eu lieu dans le bassin de
la Loire, et l’air commençait à fraîchir. Le ciel était alors si pur
que l’œil saisissait les moindres détails à l’horizon. Quelle parole
peut peindre le délicieux concert que produisaient les bruits étouffés
du bourg animé par les travailleurs à leur retour des champs? Cette
scène, pour être bien rendue, exige à la fois un grand paysagiste
et un peintre de la figure humaine. N’y a-t-il pas en effet dans la
lassitude de la nature et dans celle de l’homme une entente curieuse
et difficile à rendre? La chaleur attiédie d’un jour caniculaire et
la raréfaction de l’air donnent alors au moindre bruit fait par les
êtres toute sa signification. Les femmes assises à leurs portes en
attendant leurs hommes qui souvent ramènent les enfants, babillent
entre elles et travaillent encore. Les toits laissent échapper des
fumées qui annoncent le dernier repas du jour, le plus gai pour les
paysans: après, ils dormiront. Le mouvement exprime alors les pensées
heureuses et tranquilles de ceux qui ont achevé leur journée. On
entend des chants dont le caractère est bien certainement différent
de ceux du matin. En ceci, les villageois imitent les oiseaux, dont
les gazouillements, le soir, ne ressemblent en rien à leurs cris vers
l’aube. La nature entière chante un hymne au repos, comme elle chante
au lever du soleil un hymne d’allégresse. Les moindres actions des
êtres animés semblent se teindre alors des douces et harmonieuses
couleurs que le couchant jette sur les campagnes et qui prêtent au
sable des chemins un caractère placide. Si quelqu’un osait nier
l’influence de cette heure, la plus belle du jour, les fleurs le
démentiraient en l’enivrant de leurs plus pénétrants parfums, qu’elles
exhalent alors et mêlent aux cris les plus tendres des insectes, aux
amoureux murmures des oiseaux. Les traînes qui sillonnent la plaine au
delà du bourg s’étaient voilées de vapeurs fines et légères. Dans les
grandes prairies que partage le chemin départemental, alors ombragé
de peupliers, d’acacias et de vernis du Japon, également entre-mêlés,
tous si bien venus qu’ils donnaient déjà de l’ombrage, on apercevait
les immenses et célèbres troupeaux de haut bétail, parsemés, groupés,
les uns ruminant, les autres paissant encore. Les hommes, les femmes,
les enfants achevaient les plus jolis travaux de la campagne, ceux de
la fenaison. L’air du soir, animé par la subite fraîcheur des orages,
apportait les nourrissantes senteurs des herbes coupées et des bottes
de foin faites. Les moindres accidents de ce beau panorama se voyaient
parfaitement: et ceux, qui craignant l’orage, achevaient en toute
hâte des meules autour desquelles les faneuses accouraient avec des
fourches chargées, et ceux qui remplissaient les charrettes au milieu
des botteleurs, et ceux qui, dans le lointain, fauchaient encore, et
celles qui retournaient les longues lignes d’herbes abattues comme des
hachures sur les prés pour les faner, et celles qui se pressaient de
les mettre en maquets. On entendait les rires de ceux qui jouaient,
mêlés aux cris des enfants qui se poussaient sur les tas de foin. On
distinguait les jupes roses, ou rouges, ou bleues, les fichus, les
jambes nues, les bras des femmes parées toutes de ces chapeaux de
paille commune à grands bords, et les chemises des hommes, presque
tous en pantalons blancs. Les derniers rayons du soleil poudroyaient à
travers les longues lignes des peupliers plantés le long des rigoles
qui divisent la plaine en prairies inégales, et caressaient les groupes
composés de chevaux, de charrettes, d’hommes, de femmes, d’enfants
et de bestiaux. Les gardeurs de bœufs, les bergères commençaient à
réunir leurs troupeaux en les appelant au son de cornets rustiques.
Cette scène était à la fois bruyante et silencieuse, singulière
antithèse qui n’étonnera que les gens à qui les splendeurs de la
campagne sont inconnues. Soit d’un côté du bourg, soit de l’autre,
des convois de vert fourrage se succédaient. Ce spectacle avait je ne
sais quoi d’engourdissant. Aussi Véronique allait-elle silencieuse,
entre Gérard et le curé. Quand une brèche faite par une rue champêtre
entre les maisons étagées au-dessous de cette terrasse, du presbytère
et de l’église, permettait au regard de plonger dans la grande rue de
Montégnac, Gérard et monsieur Bonnet apercevaient les yeux des femmes,
des hommes, des enfants, enfin tous les groupes tournés vers eux, et
suivant, plus particulièrement sans doute madame Graslin. Combien de
tendresses, de reconnaissances exprimées par les attitudes! De quelles
bénédictions Véronique n’était-elle pas chargée! Avec quelle religieuse
attention ces trois bienfaiteurs de tout un pays n’étaient-ils pas
contemplés! L’homme ajoutait donc un hymne de reconnaissance à tous les
chants du soir. Mais si madame Graslin marchait les yeux attachés sur
ces longues et magnifiques nappes vertes, sa création la plus chérie,
le prêtre et le maire ne cessaient de regarder les groupes d’en bas,
il était impossible de se méprendre à l’expression: la douleur, la
mélancolie, les regrets mêlés d’espérances s’y peignaient. Personne à
Montégnac n’ignorait que monsieur Roubaud était allé chercher des gens
de science à Paris, et que la bienfaitrice de ce canton atteignait au
terme d’une maladie mortelle. Dans tous les marchés, à dix lieues à la
ronde, les paysans demandaient à ceux de Montégnac: --«Comment va votre
bourgeoise?» Ainsi la grande idée de la mort planait sur ce pays, au
milieu de ce tableau champêtre. De loin, dans la prairie, plus d’un
faucheur en repassant sa faux, plus d’une jeune fille, le bras posé sur
sa fourche, plus d’un fermier du haut de sa meule, en apercevant madame
Graslin, restait pensif, examinant cette grande femme, la gloire de la
Corrèze, et cherchant dans ce qu’il pouvait voir un indice de favorable
augure, ou regardant pour l’admirer, poussé par un sentiment qui
l’emportait sur le travail. «--Elle se promène, elle va donc mieux!» Ce
mot si simple était sur toutes les lèvres. La mère de madame Graslin,
assise sur le banc en fer creux que Véronique avait fait mettre au
bout de sa terrasse, à l’angle d’où la vue plongeait sur le cimetière
à travers la balustrade, étudiait les mouvements de sa fille; elle la
regardait marchant, et quelques larmes roulaient dans ses yeux. Initiée
aux efforts de ce courage surhumain, elle savait que Véronique en ce
moment souffrait déjà les douleurs d’une horrible agonie, et se tenait
ainsi debout par une héroïque volonté. Ces larmes, presque rouges, qui
firent leur chemin sur ce visage septuagénaire, hâlé, ridé, dont le
parchemin ne paraissait devoir plier sous aucune émotion, excitèrent
celles du jeune Graslin, que monsieur Ruffin tenait entre ses jambes.
--Qu’as-tu, mon enfant? lui dit vivement son précepteur.
--Ma grand’mère pleure, répondit-il.
Monsieur Ruffin, dont les yeux étaient arrêtés sur madame Graslin qui
venait à eux, regarda la mère Sauviat, et reçut une vive atteinte à
l’aspect de cette vieille tête de matrone romaine pétrifiée par la
douleur et humectée de larmes.
--Madame, pourquoi ne l’avez-vous pas empêchée de sortir? dit le
précepteur à cette vieille mère que sa douleur muette rendait auguste
et sacrée.
Pendant que Véronique venait d’un pas majestueux par une démarche
d’une admirable élégance, la Sauviat, poussée par le désespoir de
survivre à sa fille, laissa échapper le secret de bien des choses qui
excitaient la curiosité.
--Marcher, s’écria-t-elle, et porter un affreux cilice de crin qui lui
fait de continuelles piqûres sur la peau!
Cette parole glaça le jeune homme, qui n’avait pu demeurer insensible à
la grâce exquise des mouvements de Véronique, et qui frémit en pensant
à l’horrible et constant empire que l’âme avait pu conquérir sur le
corps. La Parisienne la plus renommée pour l’aisance de sa tournure,
pour son maintien et sa démarche, eût été vaincue peut-être en ce
moment par Véronique.
--Elle le porte depuis treize ans, elle l’a mis après avoir achevé la
nourriture du petit, dit la vieille en montrant le jeune Graslin. Elle
a fait des miracles ici; mais si l’on connaissait sa vie, elle pourrait
être canonisée. Depuis qu’elle est ici, personne ne l’a vue mangeant,
savez-vous pourquoi? Aline lui apporte trois fois par jour un morceau
de pain sec sur une grande terrine de cendre et des légumes cuits à
l’eau, sans sel, dans un plat de terre rouge, semblable à ceux qui
servent à donner la pâtée aux chiens! Oui, voilà comment se nourrit
celle qui a donné la vie à ce canton. Elle fait ses prières à genoux
sur le bord de son cilice. Sans ces austérités, elle ne saurait avoir,
dit-elle, l’air riant que vous lui voyez. Je vous dis cela, reprit la
vieille à voix basse, pour que vous le répétiez au médecin que monsieur
Roubaud est allé quérir à Paris. En empêchant ma fille de continuer ses
pénitences, peut-être la sauverait-on encore, quoique la main de la
Mort soit déjà sur sa tête. Voyez! Ah! il faut que je sois bien forte
pour avoir résisté depuis quinze ans à toutes ces choses!
Cette vieille femme prit la main de son petit-fils, la leva, se la
passa sur le front, sur les joues, comme si cette main enfantine avait
le pouvoir d’un baume réparateur; puis elle y mit un baiser plein
d’une affection dont le secret appartient aussi bien aux grand-mères
qu’aux mères. Véronique était alors arrivée à quelques pas du banc en
compagnie de Clousier, du curé, de Gérard. Éclairée par les lueurs
douces du couchant, elle resplendissait d’une horrible beauté. Son
front jaune sillonné de longues rides amassées les unes au-dessus des
autres, comme des nuages, révélaient une pensée fixe au milieu de
troubles intérieurs. Sa figure, dénuée de toute couleur, entièrement
blanche de la blancheur mate et olivâtre des plantes sans soleil,
offrait alors des lignes maigres sans sécheresse, et portait les traces
des grandes souffrances physiques produites par les douleurs morales.
Elle combattait l’âme par le corps, et réciproquement. Elle était si
complétement détruite, qu’elle ne se ressemblait à elle-même que comme
une vieille femme ressemble à son portrait de jeune fille. L’expression
ardente de ses yeux annonçait l’empire despotique exercé par une
volonté chrétienne sur le corps réduit à ce que la religion veut qu’il
soit. Chez cette femme, l’âme entraînait la chair comme l’Achille de
la poésie profane avait traîné Hector, elle la roulait victorieusement
dans les chemins pierreux de la vie, elle l’avait fait tourner pendant
quinze années autour de la Jérusalem céleste où elle espérait entrer,
non par supercherie, mais au milieu d’acclamations triomphales. Jamais
aucun des solitaires qui vécurent dans les secs et arides déserts
africains ne fut plus maître de ses sens que ne l’était Véronique au
milieu de ce magnifique château, dans ce pays opulent aux vues molles
et voluptueuses, sous le manteau protecteur de cette immense forêt
d’où la science, héritière du bâton de Moïse, avait fait jaillir
l’abondance, la prospérité, le bonheur pour toute une contrée. Elle
contemplait les résultats de douze ans de patience, œuvre qui eût fait
l’orgueil d’un homme supérieur, avec la douce modestie que le pinceau
du Panormo a mise sur le sublime visage de sa Chasteté chrétienne
caressant la céleste licorne. La religieuse châtelaine, dont le silence
était respecté par ses deux compagnons en lui voyant les yeux arrêtés
sur les immenses plaines autrefois arides et maintenant fécondes,
allait les bras croisés, les yeux fixés à l’horizon sur la route.
Tout à coup, elle s’arrêta à deux pas de sa mère, qui la contemplait
comme la mère du Christ a dû regarder son fils en croix, elle leva la
main, et montra l’embranchement du chemin de Montégnac sur la grande
route.
--Voyez-vous, dit-elle en souriant, cette calèche attelée de quatre
chevaux de poste? voilà monsieur Roubaud qui revient. Nous saurons
bientôt combien il me reste d’heures à vivre.
--D’heures! dit Gérard.
--Ne vous ai-je pas dit que je faisais ma dernière promenade!
répliqua-t-elle à Gérard. Ne suis-je pas venue pour contempler une
dernière fois ce beau spectacle dans toute sa splendeur? Elle montra
tour à tour le bourg, dont en ce moment la population entière était
groupée sur la place de l’église, puis les belles prairies illuminées
par les derniers rayons du soleil. --Ah! reprit-elle, laissez-moi
voir une bénédiction de Dieu dans l’étrange disposition atmosphérique
à laquelle nous avons dû la conservation de notre récolte. Autour de
nous, les tempêtes, les pluies, la grêle, la foudre, ont frappé sans
relâche ni pitié. Le peuple pense ainsi, pourquoi ne l’imiterais-je
pas? J’ai tant besoin de trouver en ceci un bon augure pour ce qui
m’attend quand j’aurai fermé les yeux! L’enfant se leva, prit la
main de sa mère et la mit sur ses cheveux. Véronique, attendrie par
ce mouvement plein d’éloquence, saisit son fils, et avec une force
surnaturelle l’enleva, l’assit sur son bras gauche comme s’il eût été
encore à la mamelle, l’embrassa et lui dit: --Vois-tu cette terre, mon
fils? continue, quand tu seras homme, les œuvres de ta mère.
--Il est un petit nombre d’êtres forts et privilégiés auxquels il
est permis de contempler la mort face à face, d’avoir avec elle un
long duel, et d’y déployer un courage, une habileté qui frappent
d’admiration; vous nous offrez ce terrible spectacle, madame, dit le
curé d’une voix grave; mais peut-être manquez-vous de pitié pour nous,
laissez-nous au moins espérer que vous vous trompez. Dieu permettra que
vous acheviez tout ce que vous avez commencé.
--Je n’ai rien fait que par vous, mes amis, dit-elle. J’ai pu vous être
utile, et je ne le suis plus. Tout est vert autour de nous, il n’y a
plus rien ici de désolé que mon cœur. Vous le savez, mon cher curé, je
ne puis trouver la paix et le pardon que là...
Elle étendit la main sur le cimetière. Elle n’en avait jamais autant
dit depuis le jour de son arrivée où elle s’était trouvée mal à cette
place. Le curé contempla sa pénitente, et la longue habitude qu’il
avait de la pénétrer lui fit comprendre qu’il avait remporté dans
cette simple parole un nouveau triomphe. Véronique avait dû prendre
horriblement sur elle-même pour rompre après ces douze années le
silence par un mot qui disait tant de choses. Aussi le curé joignit-il
les mains par un geste plein d’onction qui lui était familier, et
regarda-t-il avec une profonde émotion religieuse le groupe que formait
cette famille dont tous les secrets avaient passé dans son cœur.
Gérard, à qui les mots de paix et de pardon devaient paraître étranges,
demeura stupéfait. Monsieur Ruffin, les yeux attachés sur Véronique,
était comme stupide. En ce moment la calèche, menée rapidement, fila
d’arbre en arbre.
--Ils sont cinq! dit le curé, qui put voir et compter les voyageurs.
--Cinq! reprit monsieur Gérard. En sauront-ils plus à cinq qu’à deux?
--Ah! s’écria madame Graslin, qui s’appuya sur le bras du curé, le
Procureur-général y est! Que vient-il faire ici?
--Et papa Grossetête aussi, s’écria le jeune Graslin.
--Madame, dit le curé, qui soutint madame Graslin en l’emmenant à
quelques pas, ayez du courage, et soyez digne de vous-même!
--Que veut-il? répondit-elle en allant s’accoter à la balustrade. Ma
mère? La vieille Sauviat accourut avec une vivacité qui démentait
toutes ses années. --Je le reverrai, dit-elle.
--S’il vient avec monsieur Grossetête, dit le curé, sans doute il n’a
que de bonnes intentions.
--Ah! monsieur, ma fille va mourir, s’écria la Sauviat en voyant
l’impression que ces paroles produisirent sur la physionomie de sa
fille. Son cœur pourra-t-il supporter de si cruelles émotions? Monsieur
Grossetête avait jusqu’à présent empêché cet homme de voir Véronique.
Madame Graslin avait le visage en feu.
--Vous le haïssez donc bien? demanda l’abbé Bonnet à sa pénitente.
--Elle a quitté Limoges pour ne pas mettre tout Limoges dans ses
secrets, dit la Sauviat épouvantée du rapide changement qui se faisait
dans les traits déjà décomposés de madame Graslin.
--Ne voyez-vous pas qu’il empoisonnera les heures qui me restent, et
pendant lesquelles je ne dois penser qu’au ciel; il me cloue à la
terre, cria Véronique.
Le curé reprit le bras de madame Graslin et la contraignit à faire
quelques pas avec lui; quand ils furent seuls, il la contempla en lui
jetant un de ces regards angéliques par lesquels il calmait les plus
violents mouvements de l’âme.
--S’il en est ainsi, lui dit-il, comme votre confesseur, je vous
ordonne de le recevoir, d’être bonne et affectueuse pour lui, de
quitter ce vêtement de colère, et de lui pardonner comme Dieu vous
pardonnera. Il y a donc encore un reste de passion dans cette âme que
je croyais purifiée. Brûlez ce dernier grain d’encens sur l’autel de la
pénitence, sinon tout serait mensonge en vous.
--Il y avait encore cet effort à faire, il est fait, répondit-elle en
s’essuyant les yeux. Le démon habitait ce dernier pli de mon cœur, et
Dieu, sans doute, a mis au cœur de monsieur de Grandville la pensée
qui l’envoie ici. Combien de fois Dieu me frappera-t-il donc encore?
s’écria-t-elle.
Elle s’arrêta comme pour faire une prière mentale, elle revint vers la
Sauviat, et lui dit à voix basse: --Ma chère mère, soyez douce et bonne
pour monsieur le Procureur-général.
La vieille Auvergnate laissa échapper un frisson de fièvre.
--Il n’y a plus d’espoir, dit-elle en saisissant la main du curé.
En ce moment, la calèche annoncée par le fouet du postillon montait
la rampe; la grille était ouverte, la voiture entra dans la cour, et
les voyageurs vinrent aussitôt sur la terrasse. C’était l’illustre
archevêque Dutheil, venu pour sacrer monseigneur Gabriel de Rastignac;
le Procureur-général, monsieur Grossetête, et monsieur Roubaud qui
donnait le bras à l’un des plus célèbres médecins de Paris, Horace
Bianchon.
--Soyez les bien-venus, dit Véronique à ses hôtes. Et vous
particulièrement, reprit-elle en tendant la main au Procureur-général,
qui lui donna une main qu’elle serra.
L’étonnement de monsieur Grossetête, de l’archevêque et de la Sauviat,
fut si grand qu’il l’emporta sur la profonde discrétion acquise qui
distingue les vieillards. Tous trois s’entre-regardèrent!...
--Je comptais sur l’intervention de monseigneur, répondit monsieur de
Grandville, et sur celle de mon ami monsieur Grossetête, pour obtenir
de vous un favorable accueil. C’eût été pour toute ma vie un chagrin
que de ne pas vous avoir revue.
--Je remercie celui qui vous a conduit ici, répondit-elle en regardant
le comte de Grandville pour la première fois depuis quinze ans. Je vous
en ai voulu beaucoup pendant longtemps, mais j’ai reconnu l’injustice
de mes sentiments à votre égard, et vous saurez pourquoi, si vous
demeurez jusqu’après demain à Montégnac. --Monsieur, dit-elle en se
tournant vers Horace Bianchon et le saluant, confirmera sans doute mes
appréhensions. --C’est Dieu qui vous envoie, monseigneur, dit-elle en
s’inclinant devant l’archevêque. Vous ne refuserez pas à notre vieille
amitié de m’assister dans mes derniers moments. Par quelle faveur ai-je
autour de moi tous les êtres qui m’ont aimée et soutenue dans la vie!
Au mot _aimée_ elle se tourna par une gracieuse attention vers
monsieur de Grandville, que cette marque d’affection toucha jusqu’aux
larmes. Le silence le plus profond régnait dans cette assemblée. Les
deux médecins se demandaient par quel sortilége cette femme se tenait
debout en souffrant ce qu’elle devait souffrir. Les trois autres furent
si effrayés des changements que la maladie avait produits en elle,
qu’ils ne se communiquaient leurs pensées que par les yeux.
--Permettez, dit-elle avec sa grâce habituelle, que j’aille avec ces
messieurs, l’affaire est urgente.
Elle salua tous ses hôtes, donna un bras à chaque médecin, se dirigea
vers le château, en marchant avec une peine et une lenteur qui
révélaient une catastrophe prochaine.
--Monsieur Bonnet, dit l’archevêque en regardant le curé, vous avez
opéré des prodiges.
--Non pas moi, mais Dieu, monseigneur! répondit-il.
--On la disait mourante, s’écria monsieur Grossetête, mais elle est
morte, il n’y a plus qu’un esprit...
--Une âme, dit monsieur Gérard.
--Elle est toujours la même, s’écria le Procureur-général.
--Elle est stoïque à la manière des anciens du Portique, dit le
précepteur.
Ils allèrent tous en silence le long de la balustrade, regardant le
paysage où les feux du soleil couchant jetaient des clartés du plus
beau rouge.
--Pour moi qui ai vu ce pays il y a treize ans, dit l’archevêque en
montrant les plaines fertiles, la vallée et la montagne de Montégnac,
ce miracle est aussi extraordinaire que celui dont je viens d’être
témoin; car comment laissez-vous madame Graslin debout? elle devrait
être couchée.
--Elle l’était, dit la Sauviat. Après dix jours pendant lesquels elle
n’a pas quitté le lit, elle a voulu se lever pour voir une dernière
fois le pays.
--Je comprends qu’elle ait désiré faire ses adieux à sa création, dit
monsieur de Grandville, mais elle risquait d’expirer sur cette terrasse.
--Monsieur Roubaud nous avait recommandé de ne pas la contrarier, dit
la Sauviat.
--Quel prodige! s’écria l’archevêque, dont les yeux ne se lassaient pas
d’errer sur le paysage. Elle a ensemencé le désert! Mais nous savons,
monsieur, ajouta-t-il en regardant Gérard, que votre science et vos
travaux y sont pour beaucoup.
--Nous n’avons été que ses ouvriers, répondit le maire, oui, nous ne
sommes que des mains, elle est la pensée!
La Sauviat quitta le groupe pour aller savoir la décision du médecin de
Paris.
--Il nous faudra de l’héroïsme, dit le Procureur-général à l’archevêque
et au curé, pour être témoins de cette mort.
--Oui, dit monsieur Grossetête; mais on doit faire de grandes choses
pour une telle amie.
Après quelques tours et retours faits par ces personnes toutes en
proie aux plus graves pensées, ils virent venir à eux deux fermiers
de madame Graslin qui se dirent envoyés par tout le bourg, en proie à
une douloureuse impatience de connaître la sentence prononcée par le
médecin de Paris.
--On consulte, et nous ne savons rien encore, mes amis, leur répondit
l’archevêque.
Monsieur Roubaud accourut alors, et son pas précipité fit hâter celui
de chacun.
--Hé! bien? lui dit le maire.
--Elle n’a pas quarante-huit heures à vivre, répondit monsieur Roubaud.
En mon absence, le mal est arrivé à tout son développement; monsieur
Bianchon ne comprend pas comment elle a pu marcher. Ces phénomènes si
rares sont toujours dus à une grande exaltation. Ainsi, messieurs, dit
le médecin à l’archevêque et au curé, elle vous appartient, la science
est inutile, et mon illustre confrère pense que vous avez à peine le
temps nécessaire à vos cérémonies.
--Allons dire les prières de quarante heures, dit le curé à ses
paroissiens en se retirant. Sa Grandeur daignera sans doute conférer
les derniers sacrements?
L’archevêque inclina la tête, il ne put rien dire, ses yeux étaient
pleins de larmes. Chacun s’assit, s’accouda, s’appuya sur la
balustrade, et resta enseveli dans ses pensées. Les cloches de l’église
envoyèrent quelques volées tristes. On entendit alors les pas de toute
une population qui se précipitait vers le porche. Les lueurs des
cierges allumés percèrent à travers les arbres du jardin de monsieur
Bonnet, les chants détonnèrent. Il ne régna plus sur les campagnes que
les rouges lueurs du crépuscule, tous les chants d’oiseaux avaient
cessé. La rainette seule jetait sa note longue, claire et mélancolique.
--Allons faire mon devoir, dit l’archevêque qui marcha d’un pas lent et
comme accablé.
La consultation avait eu lieu dans le grand salon du château. Cette
immense pièce communiquait avec une chambre d’apparat meublée en
damas rouge, où le fastueux Graslin avait déployé la magnificence des
financiers. Véronique n’y était pas entrée six fois en quatorze ans,
les grands appartements lui étaient complétement inutiles, elle n’y
avait jamais reçu; mais l’effort qu’elle venait de faire pour accomplir
sa dernière obligation et pour dompter sa dernière révolte lui avait
ôté ses forces, elle ne put monter chez elle. Quand l’illustre médecin
eut pris la main à la malade et tâté le pouls, il regarda monsieur
Roubaud en lui faisant un signe; à eux deux, ils la prirent et la
portèrent sur le lit de cette chambre, Aline ouvrit brusquement les
portes. Comme tous les lits de parade, ce lit n’avait pas de draps,
les deux médecins déposèrent madame Graslin sur le couvre-pied de
damas rouge et l’y étendirent. Roubaud ouvrit les fenêtres, poussa les
persiennes et appela. Les domestiques, la vieille Sauviat accoururent.
On alluma les bougies jaunies des candélabres.
--Il est dit, s’écria la mourante en souriant, que ma mort sera ce
qu’elle doit être pour une âme chrétienne: une fête! Pendant la
consultation, elle dit encore: --Monsieur le Procureur-général a fait
son métier, je m’en allais, il m’a poussée... La vieille mère regarda
sa fille en se mettant un doigt sur les lèvres. --Ma mère, je parlerai,
lui répondit Véronique. Voyez! le doigt de Dieu est en tout ceci: je
vais expirer dans une chambre rouge.
La Sauviat sortit épouvantée de ce mot: --Aline, dit-elle, elle parle,
elle parle!
--Ah! madame n’a plus son bon sens, s’écria la fidèle femme de chambre
qui apportait des draps. Allez chercher monsieur le curé, madame.
--Il faut déshabiller votre maîtresse, dit Bianchon à la femme de
chambre quand elle entra.
--Ce sera bien difficile, madame est enveloppée d’un cilice de crin.
--Comment! au dix-neuvième siècle, s’écria le grand médecin, il se
pratique encore de semblables horreurs!
--Madame Graslin ne m’a jamais permis de lui palper l’estomac, dit
monsieur Roubaud. Je n’ai rien pu savoir de sa maladie que par l’état
du visage, par celui du pouls, et par des renseignements que j’obtenais
de sa mère et de sa femme de chambre.
On avait mis Véronique sur un canapé pendant qu’on lui arrangeait le
lit de parade placé au fond de cette chambre. Les médecins causaient
à voix basse. La Sauviat et Aline firent le lit. Le visage des deux
Auvergnates était effrayant à voir, elles avaient le cœur percé par
cette idée: Nous faisons son lit pour la dernière fois, elle va mourir
là! La consultation ne fut pas longue. Avant tout, Bianchon exigea
qu’Aline et la Sauviat coupassent d’autorité, malgré la malade, le
cilice de crin et lui missent une chemise. Les deux médecins allèrent
dans le salon pendant cette opération. Quand Aline passa, tenant ce
terrible instrument de pénitence enveloppé d’une serviette, elle leur
dit: --Le corps de madame n’est qu’une plaie!
Les deux docteurs rentrèrent.
--Votre volonté est plus forte que celle de Napoléon, madame, dit
Bianchon après quelques demandes auxquelles Véronique répondit avec
clarté, vous conservez votre esprit et vos facultés dans la dernière
période de la maladie où l’empereur avait perdu sa rayonnante
intelligence. D’après ce que je sais de vous, je dois vous dire la
vérité.
--Je vous la demande à mains jointes, dit-elle; vous avez le pouvoir de
mesurer ce qui me reste de forces, et j’ai besoin de toute ma vie pour
quelques heures.
--Ne pensez donc maintenant qu’à votre salut, dit Bianchon.
--Si Dieu me fait la grâce de me laisser mourir tout entière,
répondit-elle avec un sourire céleste, croyez que cette faveur est
utile à la gloire de son Église. Ma présence d’esprit est nécessaire
pour accomplir une pensée de Dieu, tandis que Napoléon avait accompli
toute sa destinée.
Les deux médecins se regardaient avec étonnement, en écoutant ces
paroles prononcées aussi aisément que si madame Graslin eût été dans
son salon.
--Ah! voilà le médecin qui va me guérir, dit-elle en voyant entrer
l’archevêque.
Elle rassembla ses forces pour se mettre sur son séant, pour saluer
gracieusement monsieur Bianchon, et le prier d’accepter autre chose
que de l’argent pour la bonne nouvelle qu’il venait de lui donner;
elle dit quelques mots à l’oreille de sa mère, qui emmena le médecin;
puis elle ajourna l’archevêque jusqu’au moment où le curé viendrait,
et manifesta le désir de prendre un peu de repos. Aline veilla sa
maîtresse. A minuit, madame Graslin s’éveilla, demanda l’archevêque
et le curé, que sa femme de chambre lui montra priant pour elle. Elle
fit un signe pour renvoyer sa mère et la servante, et, sur un nouveau
signe, les deux prêtres vinrent à son chevet.