avoir vus attablés: --Il est bon enfant tout de même, monsieur
l’officier, dit-elle à Nicolle.
--Je crois bien! il m’a déjà donné quarante sous!
--Nous commencerons par aller visiter deux morts, dit Benassis à son
hôte en sortant de la salle à manger. Quoique les médecins veuillent
rarement se trouver face à face avec leurs prétendues victimes, je vous
conduirai dans deux maisons où vous pourrez faire une observation assez
curieuse sur la nature humaine. Vous y verrez deux tableaux qui vous
prouveront combien les montagnards diffèrent des habitants de la plaine
dans l’expression de leurs sentiments. La partie de notre canton située
sur les pics conserve des coutumes empreintes d’une couleur antique,
et qui rappellent vaguement les scènes de la Bible. Il existe, sur la
chaîne de nos montagnes, une ligne tracée par la nature, à partir de
laquelle tout change d’aspect: en haut la force, en bas l’adresse;
en haut des sentiments larges, en bas une perpétuelle entente des
intérêts de la vie matérielle. A l’exception du val d’Ajou dont la
côte septentrionale est peuplée d’imbéciles, et la méridionale de gens
intelligents, deux populations qui, séparées seulement par un ruisseau,
sont dissemblables en tout point, stature, démarche, physionomie,
mœurs, occupations, je n’ai vu nulle part cette différence plus
sensible qu’elle ne l’est ici. Ce fait obligerait les administrateurs
d’un pays à de grandes études locales relativement à l’application des
lois aux masses. Mais les chevaux sont prêts, allons!
Les deux cavaliers arrivèrent en peu de temps à une habitation
située dans la partie du bourg qui regardait les montagnes de la
Grande-Chartreuse. A la porte de cette maison, dont la tenue était
assez propre, ils aperçurent un cercueil couvert d’un drap noir, posé
sur deux chaises au milieu de quatre cierges, puis sur une escabelle un
plateau de cuivre où trempait un rameau de buis dans de l’eau bénite.
Chaque passant entrait dans la cour, venait s’agenouiller devant le
corps, disait un _Pater_, et jetait quelques gouttes d’eau bénite sur
la bière. Au-dessus du drap noir s’élevaient les touffes vertes d’un
jasmin planté le long de la porte, et en haut de l’imposte courait le
sarment tortueux d’une vigne déjà feuillée. Une jeune fille achevait
de balayer le devant de la maison pour obéir à ce vague besoin de
parure que commandent les cérémonies, et même la plus triste de toutes.
Le fils aîné du mort, jeune paysan de vingt-deux ans, était debout,
immobile, appuyé sur le montant de la porte. Il avait dans les yeux
des pleurs qui roulaient sans tomber, ou que peut-être il allait
par moments essuyer à l’écart. A l’instant où Benassis et Genestas
entraient dans la cour après avoir attaché leurs chevaux à l’un des
peupliers placés le long d’un petit mur à hauteur d’appui, par dessus
lequel ils avaient examiné cette scène, la veuve sortait de son étable,
accompagnée d’une femme qui portait un pot plein de lait.
--Ayez du courage, ma pauvre Pelletier, disait celle-ci.
--Ah! ma chère femme, quand on est resté vingt-cinq ans avec un homme,
il est bien dur de se quitter! Et ses yeux se mouillèrent de larmes.
Payez-vous les deux sous? ajouta-t-elle après une pause en tendant la
main à sa voisine.
--Ah! tiens, j’oubliais, fit l’autre femme en lui tendant sa pièce.
Allons, consolez-vous, ma voisine. Ah! voilà monsieur Benassis.
--Hé! bien, ma pauvre mère, allez-vous mieux? demanda le médecin.
--Dam, mon cher monsieur, dit-elle en pleurant, faut bien aller tout de
même. Je me dis que mon homme ne souffrira plus. Il a tant souffert!
Mais entrez donc, messieurs. Jacques! donne donc des chaises à ces
messieurs. Allons, remue-toi. Pardi! va, tu ne ranimeras pas ton pauvre
père, quand tu resterais là pendant cent ans! Et maintenant, il te faut
travailler pour deux.
--Non, non, bonne femme, laissez votre fils tranquille, nous ne nous
assiérons pas. Vous avez là un garçon qui aura soin de vous, et bien
capable de remplacer son père.
--Va donc t’habiller, Jacques, cria la veuve, ils vont venir le quérir.
--Allons, adieu la mère, dit Benassis.
--Messieurs, je suis votre servante.
--Vous le voyez, reprit le médecin, ici la mort est prise comme un
accident prévu qui n’arrête pas le cours de la vie des familles, et le
deuil n’y sera même point porté. Dans les villages, personne ne veut
faire cette dépense, soit misère, soit économie. Dans les campagnes
le deuil n’existe donc pas. Or, monsieur, le deuil n’est ni un usage
ni une loi; c’est bien mieux, c’est une institution qui tient à toutes
les lois dont l’observation dépend d’un même principe, la morale. Eh!
bien, malgré nos efforts, ni moi ni monsieur Janvier nous n’avons pu
réussir à faire comprendre à nos paysans de quelle importance sont
les démonstrations publiques pour le maintien de l’ordre social. Ces
braves gens, émancipés d’hier, ne sont pas aptes encore à saisir les
rapports nouveaux qui doivent les attacher à ces pensées générales;
ils n’en sont maintenant qu’aux idées qui engendrent l’ordre et le
bien-être physique: plus tard, si quelqu’un continue mon œuvre, ils
arriveront aux principes qui servent à conserver les droits publics.
Il ne suffit pas en effet d’être honnête homme, il faut le paraître.
La société ne vit pas seulement par des idées morales; pour subsister,
elle a besoin d’actions en harmonie avec ces idées. Dans la plupart des
communes rurales, sur une centaine de familles que la mort a privées
de leur chef, quelques individus seulement, doués d’une sensibilité
vive, garderont de cette mort un long souvenir; mais tous les autres
l’auront complétement oubliée dans l’année. Cet oubli n’est-il pas une
grande plaie? Une religion est le cœur d’un peuple, elle exprime ses
sentiments et les agrandit en leur donnant une fin; mais sans un Dieu
visiblement honoré, la religion n’existe pas, et partant, les lois
humaines n’ont aucune vigueur. Si la conscience appartient à Dieu seul,
le corps tombe sous la loi sociale; or, n’est-ce pas un commencement
d’athéisme que d’effacer ainsi les signes d’une douleur religieuse, de
ne pas indiquer fortement aux enfants qui ne réfléchissent pas encore,
et à tous les gens qui ont besoin d’exemples, la nécessité d’obéir aux
lois par une résignation patente aux ordres de la Providence qui frappe
et console, qui donne et ôte les biens de ce monde? J’avoue qu’après
avoir passé par des jours d’incrédulité moqueuse, j’ai compris ici la
valeur des cérémonies religieuses, celle des solennités de famille,
l’importance des usages et des fêtes du foyer domestique. La base des
sociétés humaines sera toujours la famille. Là commence l’action du
pouvoir et de la loi, là du moins doit s’apprendre l’obéissance. Vus
dans toutes leurs conséquences, l’esprit de famille et le pouvoir
paternel sont deux principes encore trop peu développés dans notre
nouveau système législatif. La Famille, la Commune, le Département,
tout notre pays est pourtant là. Les lois devraient donc être basées
sur ces trois grandes divisions. A mon avis, le mariage des époux, la
naissance des enfants, la mort des pères ne sauraient être environnés
de trop d’appareil. Ce qui a fait la force du catholicisme, ce qui l’a
si profondément enraciné dans les mœurs, c’est précisément l’éclat
avec lequel il apparaît dans les circonstances graves de la vie pour
les environner de pompes si naïvement touchantes, si grandes, lorsque
le prêtre se met à la hauteur de sa mission et qu’il sait accorder
son office avec la sublimité de la morale chrétienne. Autrefois je
considérais la religion catholique comme un amas de préjugés et
de superstitions habilement exploités desquels une civilisation
intelligente devait faire justice; ici, j’en ai reconnu la nécessité
politique et l’utilité morale; ici, j’en ai compris la puissance par la
valeur même du mot qui l’exprime. Religion veut dire LIEN, et certes
le culte, ou autrement dit la religion exprimée, constitue la seule
force qui puisse relier les Espèces sociales et leur donner une forme
durable. Enfin ici j’ai respiré le baume que la religion jette sur
les plaies de la vie; sans la discuter, j’ai senti qu’elle s’accorde
admirablement avec les mœurs passionnées des nations méridionales.
--Prenez le chemin qui monte, dit le médecin en s’interrompant, il
faut que nous gagnions le plateau. De là nous dominerons les deux
vallées, et vous y jouirez d’un beau spectacle. Élevés à trois mille
pieds environ au-dessus de la Méditerranée, nous verrons la Savoie et
le Dauphiné, les montagnes du Lyonnais et le Rhône. Nous serons sur
une autre commune, une commune montagnarde, où vous trouverez dans
une ferme de monsieur Gravier le spectacle dont je vous ai parlé,
cette pompe naturelle qui réalise mes idées sur les grands événements
de la vie. Dans cette commune, le deuil se porte religieusement. Les
pauvres quêtent pour pouvoir s’acheter leurs vêtements noirs. Dans
cette circonstance, personne ne leur refuse de secours. Il se passe peu
de jours sans qu’une veuve parle de sa perte, toujours en pleurant;
et dix ans après son malheur, comme le lendemain, ses sentiments sont
également profonds. Là, les mœurs sont patriarcales: l’autorité du
père est illimitée, sa parole est souveraine; il mange seul assis au
haut bout de la table, sa femme et ses enfants le servent, ceux qui
l’entourent ne lui parlent point sans employer certaines formules
respectueuses, devant lui chacun se tient debout et découvert.
Élevés ainsi, les hommes ont l’instinct de leur grandeur. Ces usages
constituent, à mon sens, une noble éducation. Aussi dans cette commune
sont-ils généralement justes, économes et laborieux. Chaque père de
famille a coutume de partager également ses biens entre ses enfants
quand l’âge lui a interdit le travail; ses enfants le nourrissent. Dans
le dernier siècle, un vieillard de quatre-vingt-dix ans, après avoir
fait ses partages entre ses quatre enfants, venait vivre trois mois
de l’année chez chacun d’eux. Quand il quitta l’aîné pour aller chez
le cadet, un de ses amis lui demanda: --Hé! bien, es-tu content? --Ma
foi oui, lui dit le vieillard, ils m’ont traité comme leur enfant. Ce
mot, monsieur, a paru si remarquable à un officier nommé Vauvenargues,
célèbre moraliste, alors en garnison à Grenoble, qu’il en parla dans
plusieurs salons de Paris où cette belle parole fut recueillie par un
écrivain nommé Champfort. Eh bien, il se dit souvent chez nous des mots
encore plus saillants que ne l’est celui-ci, mais il leur manque des
historiens dignes de les entendre...
--J’ai vu des frères Moraves, des Lollards en Bohême et en Hongrie, dit
Genestas, c’est des chrétiens qui ressemblent assez à vos montagnards.
Ces braves gens souffrent les maux de la guerre avec une patience
d’anges.
--Monsieur, répondit le médecin, les mœurs simples doivent être à peu
près semblables dans tous les pays. Le vrai n’a qu’une forme. A la
vérité, la vie de la campagne tue beaucoup d’idées, mais elle affaiblit
les vices et développe les vertus. En effet, moins il se trouve
d’hommes agglomérés sur un point, moins il s’y rencontre de crimes, de
délits, de mauvais sentiments. La pureté de l’air entre pour beaucoup
dans l’innocence des mœurs.
Les deux cavaliers, qui montaient au pas un chemin pierreux, arrivèrent
alors en haut du plateau dont avait parlé Benassis. Ce territoire
tourne autour d’un pic très-élevé, mais complétement nu, qui le domine,
et où il n’existe aucun principe de végétation; la cime en est grise,
fendue de toutes parts, abrupte, inabordable; le fertile terroir,
contenu par des rochers, s’étend au-dessous de ce pic, et le borde
inégalement dans une largeur d’une centaine d’arpents environ. Au
midi, l’œil embrasse, par une immense coupure, la Maurienne française,
le Dauphiné, les rochers de la Savoie et les lointaines montagnes du
Lyonnais. Au moment où Genestas contemplait ce point de vue, alors
largement éclairé par le soleil du printemps, des cris lamentables se
firent entendre.
--Venez, lui dit Benassis, le Chant est commencé. Le Chant est le nom
que l’on donne à cette partie des cérémonies funèbres.
Le militaire aperçut alors, sur le revers occidental du pic, les
bâtiments d’une ferme considérable qui forment un carré parfait.
Le portail cintré, tout en granit, a un caractère de grandeur que
rehaussent encore la vétusté de cette construction, l’antiquité des
arbres qui l’accompagnent, et les plantes qui croissent sur ses arêtes.
Le corps de logis est au fond de la cour, de chaque côté de laquelle
se trouvent les granges, les bergeries, les écuries, les étables, les
remises, et au milieu la grande mare où pourrissent les fumiers. Cette
cour, dont l’aspect est ordinairement si animé dans les fermes riches
et populeuses, était en ce moment silencieuse et morne. La porte de la
basse-cour étant close, les animaux restaient dans leur enceinte, d’où
leurs cris s’entendaient à peine. Les étables, les écuries, tout était
soigneusement fermé. Le chemin qui menait à l’habitation avait été
nettoyé. Cet ordre parfait là où régnait habituellement le désordre, ce
manque de mouvement et ce silence dans un endroit si bruyant, le calme
de la montagne, l’ombre projetée par la cime du pic, tout contribuait à
frapper l’âme. Quelque habitué que fût Genestas aux impressions fortes,
il ne put s’empêcher de tressaillir en voyant une douzaine d’hommes
et de femmes en pleurs, rangés en dehors de la porte de la grande
salle, et qui tous s’écrièrent: LE MAÎTRE EST MORT! avec une effrayante
unanimité d’intonation et à deux reprises différentes, pendant le temps
qu’il mit à venir du portail au logement du fermier. Ce cri fini, des
gémissements partirent de l’intérieur, et la voix d’une femme se fit
entendre par les croisées.
--Je n’ose pas aller me mêler à cette douleur, dit Genestas à Benassis.
--Je viens toujours, répondit le médecin, visiter les familles
affligées par la mort, soit pour voir s’il n’est pas arrivé quelque
accident causé par la douleur, soit pour vérifier le décès; vous pouvez
m’accompagner sans scrupule; d’ailleurs la scène est si imposante, et
nous allons trouver tant de monde, que vous ne serez pas remarqué.
En suivant le médecin, Genestas vit en effet la première pièce pleine
de parents. Tous deux traversèrent cette assemblée, et se placèrent
près de la porte d’une chambre à coucher attenant à la grande salle
qui servait de cuisine et de lieu de réunion à toute la famille, il
faudrait dire la colonie, car la longueur de la table indiquait
le séjour habituel d’une quarantaine de personnes. L’arrivée de
Benassis interrompit les discours d’une femme de grande taille, vêtue
simplement, dont les cheveux étaient épars, et qui gardait dans sa main
la main du mort par un geste éloquent. Celui-ci, vêtu de ses meilleurs
habillements, était étendu roide sur son lit, dont les rideaux avaient
été relevés. Cette figure calme, qui respirait le ciel, et surtout
les cheveux blancs, produisaient un effet théâtral. De chaque côté du
lit se tenaient les enfants et les plus proches parents des époux,
chaque ligne gardant son côté, les parents de la femme à gauche, ceux
du défunt à droite. Hommes et femmes étaient agenouillés et priaient,
la plupart pleuraient. Des cierges environnaient le lit. Le curé de
la paroisse et son clergé avaient leur place au milieu de la chambre,
autour de la bière ouverte. C’était un tragique spectacle, que de voir
le chef de cette famille en présence d’un cercueil prêt à l’engloutir
pour toujours.
--Ah! mon cher seigneur, dit la veuve en montrant le médecin, si la
science du meilleur des hommes n’a pu te sauver, il était donc écrit
là-haut que tu me précéderais dans la fosse! Oui, la voilà froide cette
main qui me pressait avec tant d’amitié! J’ai perdu pour toujours ma
chère compagnie, et notre maison a perdu son précieux chef, car tu
étais vraiment notre guide. Hélas! tous ceux qui te pleurent avec
moi ont bien connu la lumière de ton cœur et toute la valeur de ta
personne, mais moi seule savais combien tu étais doux et patient! Ah!
mon époux, mon homme, faut donc te dire adieu, à toi notre soutien, à
toi mon bon maître! Et nous tes enfants, car tu chérissais chacun de
nous également, nous avons tous perdu notre père!
Elle se jeta sur le corps, l’étreignit, le couvrit de larmes,
l’échauffa de baisers, et pendant cette pause, les serviteurs crièrent:
--Le maître est mort!
--Oui, reprit la veuve, il est mort, ce cher homme bien-aimé qui nous
donnait notre pain, qui plantait, récoltait pour nous, et veillait à
notre bonheur en nous conduisant dans la vie avec un commandement plein
de douceur; je puis le dire maintenant à sa louange, il ne m’a jamais
donné le plus léger chagrin, il était bon, fort, patient; et, quand
nous le torturions pour lui rendre sa précieuse santé: «Laissez-moi,
mes enfants, tout est inutile!» nous disait ce cher agneau de la même
voix dont il nous disait quelques jours auparavant: «Tout va bien,
mes amis!» Oui, grand Dieu! quelques jours ont suffi pour nous ôter
la joie de cette maison et obscurcir notre vie en fermant les yeux au
meilleur des hommes, au plus probe, au plus vénéré, à un homme qui
n’avait pas son pareil pour mener la charrue, qui courait sans peur
nuit et jour par nos montagnes, et qui au retour souriait toujours à
sa femme et à ses enfants. Ah! il était bien notre amour à tous! Quand
il s’absentait, le foyer devenait triste, nous ne mangions pas de bon
appétit. Hé! maintenant que sera-ce donc lorsque notre ange gardien
sera mis sous terre et que nous ne le verrons plus jamais! Jamais, mes
amis! jamais, mes bons parents! jamais, mes enfants! Oui, mes enfants
ont perdu leur bon père, nos parents ont perdu leur bon parent, mes
amis ont perdu un bon ami, et moi j’ai perdu tout, comme la maison a
perdu son maître!
Elle prit la main du mort, s’agenouilla pour y mieux coller son visage
et la baisa. Les serviteurs crièrent trois fois: --Le maître est mort!
En ce moment le fils aîné vint près de sa mère et lui dit:
--Ma mère, voilà ceux de Saint-Laurent qui viennent, il leur faudra du
vin.
--Mon fils, répondit-elle à voix basse en quittant le ton solennel
et lamentable dans lequel elle exprimait ses sentiments, prenez les
clefs, vous êtes le maître céans; voyez à ce qu’ils puissent trouver
ici l’accueil que leur faisait votre père, et que pour eux rien n’y
paraisse changé.
--Que je te voie donc encore une fois à mon aise, mon digne homme!
reprit-elle. Mais, hélas! tu ne me sens plus, je ne puis plus te
réchauffer! Ah! tout ce que je voudrais, ce serait de te consoler
encore en te faisant savoir que tant que je vivrai tu demeureras dans
le cœur que tu as réjoui, que je serai heureuse par le souvenir de
mon bonheur, et que ta chère pensée subsistera dans cette chambre.
Oui, elle sera toujours pleine de toi tant que Dieu m’y laissera.
Entends-moi, mon cher homme! Je jure de maintenir ta couche telle que
la voici. Je n’y suis jamais entrée sans toi, qu’elle reste donc vide
et froide. En te perdant, j’aurai réellement perdu tout ce qui fait la
femme: maître, époux, père, ami, compagnon, homme, enfin tout!
--Le maître est mort! crièrent les serviteurs.
Pendant le cri qui devint général, la veuve prit des ciseaux pendus à
sa ceinture, et coupa ses cheveux qu’elle mit dans la main de son mari.
Il se fit un grand silence.
--Cet acte signifie qu’elle ne se remariera pas, dit Benassis. Beaucoup
de parents attendaient sa résolution.
--Prends, mon cher seigneur, dit-elle avec une effusion de voix et
de cœur qui émut tout le monde, garde dans la tombe la foi que je
t’ai jurée. Nous serons par ainsi toujours unis, et je resterai parmi
tes enfants par amour pour cette lignée qui te rajeunissait l’âme.
Puisses-tu m’entendre, mon homme, mon seul trésor, et apprendre que tu
me feras encore vivre, toi mort, pour obéir à tes volontés sacrées et
pour honorer ta mémoire!
Benassis pressa la main de Genestas pour l’inviter à le suivre, et
ils sortirent. La première salle était pleine de gens venus d’une
autre commune également située dans les montagnes; tous demeuraient
silencieux et recueillis, comme si la douleur et le deuil qui planaient
sur cette maison les eussent déjà saisis. Lorsque Benassis et le
commandant passèrent le seuil, ils entendirent ces mots dits par un des
survenants au fils du défunt: --Quand donc est-il mort?
--Ah! s’écria l’aîné, qui était un homme de vingt-cinq ans, je ne l’ai
pas vu mourir! Il m’avait appelé, et je ne me trouvais pas là! Les
sanglots l’interrompirent, mais il continua: --La veille il m’avait
dit: «Garçon, tu iras au bourg payer nos impositions, les cérémonies de
mon enterrement empêcheraient d’y songer, et nous serions en retard,
ce qui n’est jamais arrivé.» Il paraissait mieux; moi, j’y suis allé.
Pendant mon absence, il est mort sans que j’aie reçu ses derniers
embrassements! A sa dernière heure, il ne m’a pas vu près de lui comme
j’y étais toujours!
--Le maître est mort! criait-on.
--Hélas! il est mort, et je n’ai reçu ni ses derniers regards ni son
dernier soupir. Et comment penser aux impositions? Ne valait-il pas
mieux perdre tout notre argent que de quitter le logis? Notre fortune
pouvait-elle payer son dernier adieu? Non. Mon Dieu! si ton père est
malade, ne le quitte pas, Jean, tu te donnerais des remords pour toute
ta vie.
--Mon ami, lui dit Genestas, j’ai vu mourir des milliers d’hommes sur
les champs de bataille, et la mort n’attendait pas que leurs enfants
vinssent leur dire adieu; ainsi consolez-vous, vous n’êtes pas le seul.
--Un père, mon cher monsieur, dit-il en fondant en larmes, un père qui
était un si bon homme!
--Cette oraison funèbre, dit Benassis en dirigeant Genestas vers les
communs de la ferme, va durer jusqu’au moment où le corps sera mis
dans le cercueil, et pendant tout le temps le discours de cette femme
éplorée croîtra en violence et en images. Mais pour parler ainsi devant
cette imposante assemblée, il faut qu’une femme en ait acquis le
droit par une vie sans tache. Si la veuve avait la moindre faute à se
reprocher, elle n’oserait pas dire un seul mot; autrement, ce serait
se condamner elle-même, être à la fois l’accusateur et le juge. Cette
coutume qui sert à juger le mort et le vivant n’est-elle pas sublime?
Le deuil ne sera pris que huit jours après, en assemblée générale.
Pendant cette semaine la famille restera près des enfants et de la
veuve pour les aider à arranger leurs affaires et pour les consoler.
Cette assemblée exerce une grande influence sur les esprits, elle
réprime les passions mauvaises par ce respect humain qui saisit les
hommes quand ils sont en présence les uns des autres. Enfin le jour de
la prise du deuil, il se fait un repas solennel où tous les parents se
disent adieu. Tout cela est grave, et celui qui manquerait aux devoirs
qu’impose la mort d’un chef de famille n’aurait personne à son Chant.
En ce moment le médecin, se trouvant près de l’étable, en ouvrit la
porte et y fit entrer le commandant pour la lui montrer. --Voyez-vous,
capitaine, toutes nos étables ont été rebâties sur ce modèle. N’est-ce
pas superbe?
Genestas ne put s’empêcher d’admirer ce vaste local, où les vaches et
les bœufs étaient rangés sur deux lignes, la queue tournée vers les
murs latéraux et la tête vers le milieu de l’étable, dans laquelle
ils entraient par une ruelle assez large pratiquée entre eux et la
muraille; leurs crèches à jour laissaient voir leurs têtes encornées
et leurs yeux brillants. Le maître pouvait ainsi facilement passer son
bétail en revue. Le fourrage placé dans la charpente où l’on avait
ménagé une espèce de plancher, tombait dans les râteliers, sans effort
ni perte. Entre les deux lignes de crèches se trouvait un grand espace
pavé, propre et aéré par des courants d’air.