--Écrire quelque mémoire sur les moyens de civiliser la France,

n’est-ce pas? Avant vous, monsieur Gravier me l’avait dit, monsieur.

Hélas! on n’éclaire pas un gouvernement, et, de tous les gouvernements,

le moins susceptible d’être éclairé est celui qui croit répandre des

lumières. Sans doute ce que nous avons fait pour ce Canton, tous

les maires devraient le faire pour le leur, le magistrat municipal

pour sa ville, le Sous-préfet pour l’Arrondissement, le Préfet

pour le Département, le ministre pour la France, chacun dans la

sphère d’intérêt où il agit. Là où j’ai persuadé de construire un

chemin de deux lieues, l’un achèverait une route, l’autre un canal;

là où j’ai encouragé la fabrication des chapeaux de paysan, le

ministre soustrairait la France au joug industriel de l’étranger,

en encourageant quelques manufactures d’horlogerie, en aidant à

perfectionner nos fers, nos aciers, nos limes ou nos creusets, à

cultiver la soie ou le pastel. En fait de commerce, encouragement ne

signifie pas protection. La vraie politique d’un pays doit tendre à

l’affranchir de tout tribut envers l’étranger, mais sans le secours

honteux des douanes et des prohibitions. L’industrie ne peut être

sauvée que par elle-même, la concurrence est sa vie. Protégée, elle

s’endort; elle meurt par le monopole comme sous le tarif. Le pays

qui rendra tous les autres ses tributaires sera celui qui proclamera

la liberté commerciale, il se sentira la puissance manufacturière de

tenir ses produits à des prix inférieurs à ceux de ses concurrents.

La France peut atteindre à ce but beaucoup mieux que l’Angleterre,

car elle seule possède un territoire assez étendu pour maintenir les

productions agricoles à des prix qui maintiennent l’abaissement du

salaire industriel: là devrait tendre l’administration en France, car

là est toute la question moderne. Mon cher monsieur, cette étude n’a

pas été le but de ma vie, la tâche que je me suis tardivement donnée

est accidentelle. Puis de telles choses sont trop simples pour qu’on

en compose une science, elles n’ont rien d’éclatant ni de théorique,

elles ont le malheur d’être tout bonnement utiles. Enfin l’on ne va pas

vite en besogne. Pour obtenir un succès en ce genre, il faut trouver

tous les matins en soi la même dose du courage le plus rare et en

apparence le plus aisé, le courage du professeur répétant sans cesse

les mêmes choses, courage peu récompensé. Si nous saluons avec respect

l’homme qui, comme vous, a versé son sang sur un champ de bataille,

nous nous moquons de celui qui use lentement le feu de sa vie à dire

les mêmes paroles à des enfants du même âge. Le bien obscurément fait

ne tente personne. Nous manquons essentiellement de la vertu civique

avec laquelle les grands hommes des anciens jours rendaient service à

la patrie, en se mettant au dernier rang quand ils ne commandaient pas.

La maladie de notre temps est la supériorité. Il y a plus de saints

que de niches. Voici pourquoi. Avec la monarchie nous avons perdu

_l’honneur_, avec la religion de nos pères _la vertu chrétienne_, avec

nos infructueux essais du gouvernement _le patriotisme_. Ces principes

n’existent plus que partiellement, au lieu d’animer les masses, car les

idées ne périssent jamais. Maintenant, pour étayer la société, nous

n’avons d’autre soutien que _l’égoïsme_. Les individus croient en eux.

L’avenir, c’est l’homme social; nous ne voyons plus rien au delà. Le

grand homme qui nous sauvera du naufrage vers lequel nous courons se

servira sans doute de l’individualisme pour refaire la nation; mais en

attendant cette régénération, nous sommes dans le siècle des intérêts

matériels et du positif. Ce dernier mot est celui de tout le monde.

Nous sommes tous chiffrés, non d’après ce que nous valons, mais d’après

ce que nous pesons. S’il est en veste, l’homme d’énergie obtient à

peine un regard. Ce sentiment a passé dans le gouvernement. Le ministre

envoie une chétive médaille au marin qui sauve au péril de ses jours

une douzaine d’hommes, il donne la croix d’honneur au député qui lui

vend sa voix. Malheur au pays ainsi constitué! Les nations, de même

que les individus, ne doivent leur énergie qu’à de grands sentiments.

Les sentiments d’un peuple sont ses croyances. Au lieu d’avoir des

croyances, nous avons des intérêts. Si chacun ne pense qu’à soi et

n’a de foi qu’en lui-même, comment voulez-vous rencontrer beaucoup

de courage civil, quand la condition de cette vertu consiste dans

le renoncement à soi-même? Le courage civil et le courage militaire

procèdent du même principe. Vous êtes appelés à donner votre vie d’un

seul coup, la nôtre s’en va goutte à goutte. De chaque côté, mêmes

combats sous d’autres formes. Il ne suffit pas d’être homme de bien

pour civiliser le plus humble coin de terre, il faut encore être

instruit; puis l’instruction, la probité, le patriotisme, ne sont

rien sans la volonté ferme avec laquelle un homme doit se détacher de

tout intérêt personnel pour se vouer à une pensée sociale. Certes,

la France renferme plus d’un homme instruit, plus d’un patriote par

Commune; mais je suis certain qu’il n’existe pas dans chaque Canton un

homme qui, à ces précieuses qualités, joigne le vouloir continu, la

pertinacité du maréchal battant son fer. L’homme qui détruit et l’homme

qui construit sont deux phénomènes de volonté; l’un prépare, l’autre

achève l’œuvre. Le premier apparaît comme le génie du mal, et le second

semble être le génie du bien. A l’un la gloire, à l’autre l’oubli.

Le mal possède une voix éclatante qui réveille les âmes vulgaires

et les remplit d’admiration, tandis que le bien est longtemps muet.

L’amour-propre humain a bientôt choisi le rôle le plus brillant. Une

œuvre de paix, accomplie sans arrière-pensée individuelle, ne sera

donc jamais qu’un accident, jusqu’à ce que l’éducation ait changé

les mœurs de la France. Quand ces mœurs seront changées, quand nous

serons tous de grands citoyens, ne deviendrons-nous pas, malgré les

aises d’une vie triviale, le peuple le plus ennuyeux, le plus ennuyé,

le moins artiste, le plus malheureux qu’il y aura sur la terre? Ces

grandes questions, il ne m’appartient pas de les décider, je ne suis

pas à la tête du pays. A part ces considérations, d’autres difficultés

s’opposent encore à ce que l’administration ait des principes exacts.

En fait de civilisation, monsieur, rien n’est absolu. Les idées qui

conviennent à une contrée sont mortelles dans une autre, et il en est

des intelligences comme des terrains. Si nous avons tant de mauvais

administrateurs, c’est que l’administration, comme le goût, procède

d’un sentiment très-élevé, très-pur. En ceci le génie vient d’une

tendance de l’âme et non d’une science. Personne ne peut apprécier

ni les actes ni les pensées d’un administrateur, ses véritables

juges sont loin de lui, les résultats plus éloignés encore. Chacun

peut donc se dire sans péril administrateur. En France, l’espèce de

séduction qu’exerce l’esprit nous inspire une grande estime pour les

gens à idées; mais les idées sont peu de chose là où il ne faut qu’une

volonté. Enfin l’administration ne consiste pas à imposer aux masses

des idées ou des méthodes plus ou moins justes, mais à imprimer aux

idées mauvaises ou bonnes de ces masses une direction utile qui les

fasse concorder au bien général. Si les préjugés et les routines d’une

contrée aboutissent à une mauvaise voie, les habitants abandonnent

d’eux-mêmes leurs erreurs. Toute erreur en économie rurale, politique

ou domestique, ne constitue-t-elle pas des pertes que l’intérêt

rectifie à la longue? Ici j’ai rencontré fort heureusement table rase.

Par mes conseils, la terre s’y est bien cultivée; mais il n’y avait

aucun errement en agriculture, et les terres y étaient bonnes: il

m’a donc été facile d’introduire la culture en cinq assolements, les

prairies artificielles et la pomme de terre. Mon système agronomique

ne heurtait aucun préjugé. L’on ne s’y servait pas déjà de mauvais

coutres, comme en certaines parties de la France, et la houe suffisait

au peu de labours qui s’y faisaient. Le charron était intéressé à

vanter mes charrues à roues pour débiter son charronnage, j’avais

en lui un compère. Mais là, comme ailleurs, j’ai toujours tâché de

faire converger les intérêts des uns vers ceux des autres. Puis je

suis allé des productions qui intéressaient directement ces pauvres

gens, à celles qui augmentaient leur bien-être. Je n’ai rien amené du

dehors au dedans, j’ai seulement secondé les exportations qui devaient

les enrichir, et dont les bénéfices se comprenaient directement. Ces

gens-là étaient mes apôtres par leurs œuvres et sans s’en douter.

Autre considération! Nous ne sommes ici qu’à cinq lieues de Grenoble,

et près d’une grande ville se trouvent bien des débouchés pour les

productions. Toutes les communes ne sont pas à la porte des grandes

villes. En chaque affaire de ce genre, il faut consulter l’esprit du

pays, sa situation, ses ressources, étudier le terrain, les hommes

et les choses, et ne pas vouloir planter des vignes en Normandie.

Ainsi donc, rien n’est plus variable que l’administration, elle a peu

de principes généraux. La loi est uniforme, les mœurs, les terres,

les intelligences ne le sont pas; or, l’administration est l’art

d’appliquer les lois sans blesser les intérêts, tout y est donc local.

De l’autre côté de la montagne au pied de laquelle gît notre village

abandonné, il est impossible de labourer avec des charrues à roues, les

terres n’ont pas assez de fond; eh! bien, si le maire de cette Commune

voulait imiter notre allure, il ruinerait ses administrés, je lui ai

conseillé de faire des vignobles; et l’année dernière, ce petit pays

a eu des récoltes excellentes, il échange son vin contre notre blé.

Enfin j’avais quelque crédit sur les gens que je prêchais, nous étions

sans cesse en rapport. Je guérissais mes paysans de leurs maladies, si

faciles à guérir, il ne s’agit jamais en effet que de leur rendre des

forces par une nourriture substantielle. Soit économie, soit misère,

les gens de la campagne se nourrissent si mal, que leurs maladies

ne viennent que de leur indigence, et généralement ils se portent

assez bien. Quand je me décidai religieusement à cette vie d’obscure

résignation, j’ai longtemps hésité à me faire curé, médecin de campagne

ou juge de paix. Ce n’est pas sans raison, mon cher monsieur, que l’on

assemble proverbialement les trois robes noires, le prêtre, l’homme de

loi, le médecin: l’un panse les plaies de l’âme, l’autre celles de la

bourse, le dernier celles du corps; ils représentent la société dans

ses trois principaux termes d’existence: la conscience, le domaine,

la santé. Jadis le premier, puis le second, furent tout l’État. Ceux

qui nous ont précédés sur la terre pensaient, avec raison peut-être,

que le prêtre, disposant des idées, devait être tout le gouvernement:

il fut alors roi, pontife et juge; mais alors tout était croyance et

conscience. Aujourd’hui tout est changé, prenons notre époque telle

qu’elle est. Eh! bien, je crois que le progrès de la civilisation et le

bien-être des masses dépendent de ces trois hommes, ils sont les trois

pouvoirs qui font immédiatement sentir au peuple l’action des Faits,

des Intérêts et des Principes, les trois grands résultats produits chez

une nation par les Événements, par les Propriétés et par les Idées. Le

temps marche et amène les changements, les propriétés augmentent ou

diminuent, il faut tout régulariser suivant ces diverses mutations: de

là des principes d’ordre. Pour civiliser, pour créer des productions,

il faut faire comprendre aux masses en quoi l’intérêt particulier

s’accorde avec les intérêts nationaux, qui se résolvent par les faits,

les intérêts et les principes. Ces trois professions, en touchant

nécessairement à ces résultats humains, m’ont donc semblé devoir être

aujourd’hui les plus grands leviers de la civilisation; ils peuvent

seuls offrir constamment à un homme de bien les moyens efficaces

d’améliorer le sort des classes pauvres, avec lesquelles ils ont des

rapports perpétuels. Mais le paysan écoute plus volontiers l’homme qui

lui prescrit une ordonnance pour lui sauver le corps, que le prêtre

qui discourt sur le salut de l’âme: l’un peut lui parler de la terre

qu’il cultive, l’autre est obligé de l’entretenir du ciel, dont il se

soucie aujourd’hui malheureusement fort peu; je dis malheureusement,

car le dogme de la vie à venir est non-seulement une consolation, mais

encore un instrument propre à gouverner. La religion n’est-elle pas la

seule puissance qui sanctionne les lois sociales? Nous avons récemment

justifié Dieu. En l’absence de la religion, le gouvernement fut forcé

d’inventer LA TERREUR pour rendre ses lois exécutoires; mais c’était

une terreur humaine, elle a passé. Hé! bien, monsieur, quand un paysan

est malade, cloué sur un grabat ou convalescent, il est forcé d’écouter

des raisonnements suivis, et il les comprend bien quand ils lui sont

clairement présentés. Cette pensée m’a fait médecin. Je calculais avec

mes paysans, pour eux; je ne leur donnais que des conseils d’un effet

certain qui les contraignaient à reconnaître la justesse de mes vues.

Avec le peuple, il faut toujours être infaillible. L’infaillibilité

a fait Napoléon, elle en eût fait un Dieu, si l’univers ne l’avait

entendu tomber à Waterloo. Si Mahomet a créé une religion après avoir

conquis un tiers du globe, c’est en dérobant au monde le spectacle de

sa mort. Au maire de village et au conquérant, mêmes principes: la

Nation et la Commune sont un même troupeau. Partout la masse est la

même. Enfin, je me suis montré rigoureux avec ceux que j’obligeais de

ma bourse. Sans cette fermeté, tous se seraient moqués de moi. Les

paysans, aussi bien que les gens du monde, finissent par mésestimer

l’homme qu’ils trompent. Être dupé, n’est-ce pas avoir fait un acte de

faiblesse? la force seule gouverne. Je n’ai jamais demandé un denier à

personne pour mes soins, excepté à ceux qui sont visiblement riches;

mais je n’ai point laissé ignorer le prix de mes peines. Je ne fais

point grâce des médicaments, à moins d’indigence chez le malade. Si mes

paysans ne me paient pas, ils connaissent leurs dettes; parfois ils

apaisent leur conscience en m’apportant de l’avoine pour mes chevaux,

du blé quand il n’est pas cher. Mais le meunier ne m’offrirait-il que

des anguilles pour le prix de mes soins, je lui dirais encore qu’il est

trop généreux pour si peu de chose; ma politesse porte ses fruits: à

l’hiver, j’obtiendrai de lui quelques sacs de farine pour les pauvres.

Tenez, monsieur, ces gens-là ont du cœur quand on ne le leur flétrit

pas. Aujourd’hui je pense plus de bien et moins de mal d’eux que par le

passé.

--Vous vous êtes donné bien du mal? dit Genestas.

--Moi, point, reprit Benassis. Il ne m’en coûtait pas plus de dire

quelque chose d’utile que de dire des balivernes. En passant, en

causant, en riant, je leur parlais d’eux-mêmes. D’abord ces gens ne

m’écoutèrent pas, j’eus beaucoup de répugnances à combattre en eux:

j’étais un bourgeois, et pour eux un bourgeois est un ennemi. Cette

lutte m’amusa. Entre faire le mal ou faire le bien, il n’existe d’autre

différence que la paix de la conscience ou son trouble, la peine est

la même. Si les coquins voulaient se bien conduire, ils seraient

millionnaires au lieu d’être pendus, voilà tout.

--Monsieur, cria Jacquotte en entrant, le dîner se refroidit.

--Monsieur, dit Genestas en arrêtant le médecin par le bras, je n’ai

qu’une observation à vous présenter sur ce que je viens d’entendre. Je

ne connais aucune relation des guerres de Mahomet, en sorte que je ne

puis juger de ses talents militaires; mais si vous aviez vu l’empereur

manœuvrant pendant la campagne de France, vous l’auriez facilement pris

pour un dieu; et s’il a été vaincu à Waterloo, c’est qu’il était plus

qu’un homme, il pesait trop sur la terre, et la terre a bondi sous lui,

voilà. Je suis d’ailleurs parfaitement de votre avis en toute autre

chose, et, tonnerre de Dieu! la femme qui vous a pondu n’a pas perdu

son temps.

--Allons, s’écria Benassis en souriant, allons nous mettre à table.

La salle à manger était entièrement boisée et peinte en gris. Le mobilier

consistait alors en quelques chaises de paille, un buffet des armoires,

un poêle, et la fameuse pendule du feu curé, puis des rideaux blancs

aux fenêtres. La table, garnie de linge blanc, n’avait rien qui sentît

le luxe. La vaisselle était en terre de pipe. La soupe se composait,

suivant la mode du feu curé, du bouillon le plus substantiel que jamais

cuisinière ait fait mijoter et réduire. A peine le médecin et son hôte

avaient-ils mangé leur potage qu’un homme entra brusquement dans la

cuisine, et fit, malgré Jacquotte, une soudaine irruption dans la salle

à manger.

--Hé! bien, qu’y a-t-il? demanda le médecin.

--Il y a, monsieur, que notre bourgeoise, madame Vigneau, est devenue

toute blanche, blanche que ça nous effraie tous.

--Allons, s’écria gaiement Benassis, il faut quitter la table.

Il se leva. Malgré les instances de son hôte, Genestas jura

militairement, en jetant sa serviette, qu’il ne resterait pas à table

sans son hôte, et revint en effet se chauffer au salon en pensant

aux misères qui se rencontraient inévitablement dans tous les états

auxquels l’homme est ici-bas assujetti.

Benassis fut bientôt de retour, et les deux futurs amis se remirent à

table.

--Taboureau est venu tout à l’heure pour vous parler, dit Jacquotte à

son maître en apportant les plats qu’elle avait entretenus chauds.

--Qui donc est malade chez lui? demanda-t-il.

--Personne, monsieur, il veut vous consulter pour lui, à ce qu’il dit,

et va revenir.

--C’est bien. Ce Taboureau, reprit Benassis en s’adressant à Genestas,

est pour moi tout un traité de philosophie; examinez-le bien

attentivement quand il sera là, certes il vous amusera. C’était un

journalier, brave homme, économe, mangeant peu, travaillant beaucoup.

Aussitôt que le drôle a eu quelques écus à lui, son intelligence s’est

développée; il a suivi le mouvement que j’imprimais à ce pauvre canton,

en cherchant à en profiter pour s’enrichir. En huit ans, il a fait

une grande fortune, grande pour ce canton-ci. Peut-être possède-t-il

maintenant une quarantaine de mille francs. Mais je vous donnerais

à deviner en mille par quel moyen il a pu acquérir cette somme, que

vous ne le trouveriez pas. Il est usurier, si profondément usurier,

et usurier par une combinaison si bien fondée sur l’intérêt de tous

les habitants du canton, que je perdrais mon temps si j’entreprenais

de les désabuser sur les avantages qu’ils croient retirer de leur

commerce avec Taboureau. Quand ce diable d’homme a vu chacun cultivant

les terres, il a couru aux environs acheter des grains pour fournir

aux pauvres gens les semences qui devaient leur être nécessaires. Ici,

comme partout, les paysans, et même quelques fermiers, ne possédaient

pas assez d’argent pour payer leurs semences. Aux uns, maître Taboureau

prêtait un sac d’orge pour lequel ils lui rendaient un sac de seigle

après la moisson; aux autres, un setier de blé pour un sac de farine.

Aujourd’hui mon homme a étendu ce singulier genre de commerce dans tout

le Département. Si rien ne l’arrête en chemin, il gagnera peut-être

un million. Eh! bien, mon cher monsieur, le journalier Taboureau,

brave garçon, obligeant, commode, donnait un coup de main à qui le lui

demandait; mais, au prorata de ses gains, monsieur Taboureau est devenu

processif, chicaneur, dédaigneux. Plus il s’est enrichi, plus il s’est

vicié. Dès que le paysan passe de sa vie purement laborieuse à la vie

aisée ou à la possession territoriale, il devient insupportable. Il

existe une classe à demi vertueuse, à demi vicieuse, à demi savante,

ignorante à demi, qui sera toujours le désespoir des gouvernements.

Vous allez voir un peu l’esprit de cette classe dans Taboureau, homme

simple en apparence, ignare même, mais certainement profond dès qu’il

s’agit de ses intérêts.

Le bruit d’un pas pesant annonça l’arrivée du prêteur de grains.

--Entrez, Taboureau! cria Benassis.

Ainsi prévenu par le médecin, le commandant examina le paysan et

vit dans Taboureau un homme maigre, à demi voûté, au front bombé,

très-ridé. Cette figure creuse semblait percée par de petits yeux

gris tachetés de noir. L’usurier avait une bouche serrée, et son

menton effilé tendait à rejoindre un nez ironiquement crochu. Ses

pommettes saillantes offraient ces rayures étoilées qui dénotent la vie

voyageuse et la ruse des maquignons. Enfin, ses cheveux grisonnaient

déjà. Il portait une veste bleue assez propre dont les poches carrées

rebondissaient sur ses hanches, et dont les basques ouvertes laissaient

voir un gilet blanc à fleurs. Il resta planté sur ses jambes en

s’appuyant sur un bâton à gros bout. Malgré Jacquotte, un petit chien

épagneul suivit le marchand de grains et se coucha près de lui.

--Hé! bien, qu’y a-t-il? lui demanda Benassis.

Taboureau regarda d’un air méfiant le personnage inconnu qui se

trouvait à table avec le médecin, et dit: --Ce n’est point un cas

de maladie, monsieur le maire; mais vous savez aussi bien panser

les douleurs de la bourse que celles du corps, et je viens vous

consulter pour une petite difficulté que nous avons avec un homme de

Saint-Laurent.

--Pourquoi ne vas-tu pas voir monsieur le juge de paix ou son greffier?

--Eh! c’est que monsieur est bien plus habile, et je serais plus sûr de

mon affaire si je pouvais avoir son approbation.

--Mon cher Taboureau, je donne volontiers gratis aux pauvres mes

consultations médicales, mais je ne puis examiner pour rien les procès

d’un homme aussi riche que tu l’es. La science coûte cher à ramasser.

Taboureau se mit à tortiller son chapeau.

--Si tu veux mon avis, comme il t’épargnera des gros sous que tu serais

forcé de compter aux gens de justice à Grenoble, tu enverras une poche

de seigle à la femme Martin, celle qui élève les enfants de l’hospice.

--Dam, monsieur, je le ferai de bon cœur si cela vous paraît

nécessaire. Puis-je dire mon affaire sans ennuyer monsieur? ajouta-t-il

en montrant Genestas. --Pour lors, monsieur, reprit-il à un signe de

tête du médecin, un homme de Saint-Laurent, y a de ça deux mois, est

donc venu me trouver: --«Taboureau, qu’il me dit, pourriez-vous me

vendre cent trente-sept setiers d’orge? --Pourquoi pas? que je lui

dis, c’est mon métier. Le faut-il tout de suite? --Non, qu’il me dit,

au commencement du printemps, pour les mars. --Bien!» Voilà que nous

disputons le prix, et, le vin bu, nous convenons qu’il me les paiera

sur le prix des orges au dernier marché de Grenoble, et que je les lui

livrerai en mars, sauf les déchets du magasin, bien entendu. Mais, mon

cher monsieur, les orges montent, montent; enfin voilà mes orges qui

s’emportent comme une soupe au lait. Moi, pressé d’argent, je vends mes

orges. C’était bien naturel, pas vrai, monsieur?

--Non, dit Benassis, tes orges ne t’appartenaient plus, tu n’en étais

que le dépositaire. Et si les orges avaient baissé n’aurais-tu pas

contraint ton acheteur à les prendre au prix convenu?

--Mais, monsieur, il ne m’aurait peut-être point payé, cet homme. A la

guerre comme à la guerre! Le marchand doit profiter du gain quand il

vient. Après tout, une marchandise n’est à vous que quand vous l’avez

payée, pas vrai, monsieur l’officier? car on voit que monsieur a servi

dans les armées.

--Taboureau, dit gravement Benassis, il t’arrivera malheur. Dieu punit

tôt ou tard les mauvaises actions. Comment un homme aussi capable,

aussi instruit que tu l’es, un homme qui fait honorablement ses

affaires, peut-il donner dans ce canton des exemples d’improbité? Si

tu soutiens de semblables procès, comment veux-tu que les malheureux

restent honnêtes gens et ne te volent pas? Tes ouvriers te déroberont

une partie du temps qu’ils te doivent, et chacun ici se démoralisera.

Tu as tort. Ton orge était censée livrée. Si elle avait été emportée

par l’homme de Saint-Laurent, tu ne l’aurais pas reprise chez lui: tu

as donc disposé d’une chose qui ne t’appartenait plus, ton orge s’était

déjà convertie en argent réalisable suivant vos conventions. Mais

continue.

Genestas jeta sur le médecin un coup d’œil d’intelligence pour lui

faire remarquer l’immobilité de Taboureau. Pas une fibre du visage de

l’usurier n’avait remué pendant cette semonce, son front n’avait pas

rougi, ses petits yeux restaient calmes.

--Eh! bien, monsieur, je suis assigné à fournir l’orge au prix de cet

hiver, mais moi, je crois que je ne la dois point.

--Écoute, Taboureau, livre bien vite ton orge, ou ne compte plus

sur l’estime de personne. Même en gagnant de semblables procès, tu

passerais pour un homme sans foi ni loi, sans parole, sans honneur...

--Allez, n’ayez point peur, dites-moi que je suis un fripon, un gueux,

un voleur. En affaire, ça se dit, monsieur le maire, sans offenser

personne. En affaire, voyez-vous, chacun pour soi.

--Eh! bien, pourquoi te mets-tu volontairement dans le cas de mériter

de pareils termes?

--Mais, monsieur, si la loi est pour moi...

--Mais la loi ne sera point pour toi.

--Êtes-vous bien sûr de cela, monsieur, là, sûr, sûr? car, voyez-vous,

l’affaire est importante.

--Certes j’en suis sûr. Si je n’étais pas à table, je te ferais lire

le Code. Mais si le procès a lieu, tu le perdras, et tu ne remettras

jamais les pieds chez moi, je ne veux point recevoir des gens que je

n’estime pas. Entends-tu? tu perdras ton procès.

--Ah! nenni, monsieur, je ne le perdrai point, dit Taboureau.

Voyez-vous, monsieur le maire, c’est l’homme de Saint-Laurent qui me

doit l’orge; c’est moi qui la lui ai achetée, et c’est lui qui me

refuse de la livrer. Je voulions être bien certain que je gagnerions

avant d’aller chez l’huissier m’engager dans des frais.

Genestas et le médecin se regardèrent en dissimulant la surprise que

leur causait l’ingénieuse combinaison cherchée par cet homme pour

savoir la vérité sur ce cas judiciaire.

--Eh! bien, Taboureau, ton homme est de mauvaise foi, et il ne faut

point faire de marchés avec de telles gens.

--Ah! monsieur, ces gens-là entendent les affaires.

--Adieu, Taboureau.

--Votre serviteur, monsieur le maire et la compagnie.

--Eh! bien, dit Benassis quand l’usurier fut parti, croyez-vous qu’à

Paris cet homme-là ne serait pas bientôt millionnaire?

Le dîner fini, le médecin et son pensionnaire rentrèrent au salon, où

ils parlèrent pendant le reste de la soirée de guerre et de politique,

en attendant l’heure du coucher, conversation pendant laquelle Genestas

manifesta la plus violente antipathie contre les Anglais.

--Monsieur, dit le médecin, puis-je savoir qui j’ai l’honneur d’avoir

pour hôte?

--Je me nomme Pierre Bluteau, répondit Genestas, et je suis capitaine à

Grenoble.

--Bien, monsieur. Voulez-vous suivre le régime de monsieur Gravier?

Dès le matin, après le déjeuner, il se plaisait à m’accompagner dans

mes courses aux environs. Il n’est pas bien certain que vous preniez

plaisir aux choses dont je m’occupe, tant elles sont vulgaires. Après

tout, vous n’êtes ni propriétaire ni maire de village, et vous ne

verrez dans le canton rien que vous n’ayez vu ailleurs, toutes les

chaumières se ressemblent; mais enfin vous prendrez l’air et vous

donnerez un but à votre promenade.

--Rien ne me cause plus de plaisir que cette proposition, et je n’osais

vous la faire de peur de vous être importun.

Le commandant Genestas, auquel ce nom sera conservé malgré sa

pseudonymie calculée, fut conduit par son hôte à une chambre située au

premier étage au-dessus du salon.

--Bon, dit Benassis, Jacquotte vous a fait du feu. Si quelque chose

vous manque, il se trouve un cordon de sonnette à votre chevet.

--Je ne crois pas qu’il puisse me manquer la moindre chose, s’écria

Genestas. Voici même un tire-bottes. Il faut être un vieux troupier

pour connaître la valeur de ce meuble-là! A la guerre, monsieur, il

se rencontre plus d’un moment où l’on brûlerait une maison pour avoir

un coquin de tire-bottes. Après plusieurs marches, et surtout après

une affaire, il arrive des cas où le pied gonflé dans un cuir mouillé

ne cède à aucun effort; aussi ai-je couché plus d’une fois avec mes

bottes. Quand on est seul, le malheur est encore supportable.

Le commandant cligna des yeux pour donner à ces derniers mots une sorte

de profondeur matoise; puis il se mit à regarder, non sans surprise,

une chambre où tout était commode, propre et presque riche.

--Quel luxe! dit-il. Vous devez être logé à merveille.

--Venez voir, dit le médecin, je suis votre voisin, nous ne sommes

séparés que par l’escalier.

Genestas fut assez étonné d’apercevoir en entrant chez le médecin une

chambre nue dont les murs avaient pour tout ornement un vieux papier

jaunâtre à rosaces brunes, et décoloré par places. Le lit, en fer

grossièrement verni, surmonté d’une flèche de bois d’où tombaient deux

rideaux de calicot gris, et aux pieds duquel était un méchant tapis

étroit qui montrait la corde, ressemblait à un lit d’hôpital. Au chevet

se trouvait une de ces tables de nuit à quatre pieds dont le devant se

roule et se déroule en faisant un bruit de castagnettes. Trois chaises,

deux fauteuils de paille, une commode en noyer sur laquelle étaient une

cuvette et un pot à eau fort antique dont le couvercle tenait au vase

par un enchâssement de plomb, complétaient cet ameublement. Le foyer de

la cheminée était froid, et toutes les choses nécessaires pour se faire

la barbe traînaient sur la pierre peinte du chambranle, devant un vieux

miroir accroché par un bout de corde. Le carreau, proprement balayé,

se trouvait en plusieurs endroits usé, cassé, creusé. Des rideaux de

calicot gris bordés de franges vertes ornaient les deux fenêtres. Tout,

jusqu’à la table ronde sur laquelle erraient quelques papiers, une

écritoire et des plumes, tout, dans ce tableau simple auquel l’extrême

propreté maintenue par Jacquotte imprimait une sorte de correction,

donnait l’idée d’une vie quasi monacale, indifférente aux choses et

pleine de sentiments. Une porte ouverte laissa voir au commandant un

cabinet où le médecin se tenait sans doute fort rarement. Cette pièce

était dans un état à peu près semblable à celui de la chambre. Quelques

livres poudreux y gisaient épars sur des planches poudreuses, et des

rayons chargés de bouteilles étiquetées faisaient deviner que la

Pharmacie y occupait plus de place que la Science.

--Vous allez me demander pourquoi cette différence entre votre chambre

et la mienne, reprit Benassis. Écoutez, j’ai toujours eu honte pour

ceux qui logent leurs hôtes sous des toits, en leur donnant de ces

miroirs qui défigurent à tel point qu’en s’y regardant on peut se

croire ou plus petit ou plus grand que nature, ou malade, ou frappé

d’apoplexie. Ne doit-on pas s’efforcer de faire trouver à ses amis

leur appartement passager le plus agréable possible? L’hospitalité

me semble tout à la fois une vertu, un bonheur et un luxe; mais,

sous quelque aspect que vous la considériez, sans excepter le cas où

elle est une spéculation, ne faut-il pas déployer pour son hôte et

pour son ami toutes les chatteries, toutes les câlineries de la vie?

Chez vous donc, les beaux meubles, le chaud tapis, les draperies,

la pendule, les flambeaux et la veilleuse; à vous la bougie, à vous

les soins de Jacquotte, qui vous a sans doute apporté des pantoufles

neuves, du lait et sa bassinoire. J’espère que vous n’aurez jamais

été mieux assis que dans le moelleux fauteuil dont la découverte a

été faite par le défunt curé, je ne sais où; mais il est vrai qu’en

toute chose, pour rencontrer les modèles du bon, du beau, du commode,

il faut avoir recours à l’Église. Enfin, j’espère que dans votre

chambre, tout vous plaira. Vous y trouverez de bons rasoirs, du savon

excellent, et tous les petits accessoires qui rendent le chez-soi chose

si douce. Mais, mon cher monsieur Bluteau, quand même mon opinion sur

l’hospitalité n’expliquerait pas déjà la différence qui existe entre

nos appartements, vous comprendrez peut-être à merveille la nudité de

ma chambre et le désordre de mon cabinet, lorsque demain vous serez

témoin des allées et venues qui ont lieu chez moi. D’abord ma vie n’est

pas une vie casanière, je suis toujours dehors. Si je reste au logis, à

tout moment les paysans viennent m’y parler, je leur appartiens corps,

âme et chambre. Puis-je me donner les soucis de l’étiquette et ceux

causés par les dégâts inévitables que me feraient involontairement ces

bonnes gens? Le luxe ne va qu’aux hôtels, aux châteaux, aux boudoirs et

aux chambres d’amis. Enfin, je ne me tiens guère ici que pour dormir,

que m’importent donc les chiffons de la richesse? D’ailleurs vous ne

savez pas combien tout ici-bas m’est indifférent.

Ils se dirent un bonsoir amical en se serrant cordialement les mains,

et ils se couchèrent. Le commandant ne s’endormit pas sans faire plus

d’une réflexion sur cet homme qui, d’heure en heure, grandissait dans

son esprit.

CHAPITRE II.

A TRAVERS CHAMPS.

L’amitié que tout cavalier porte à sa monture attira dès le matin

Genestas à l’écurie, et il fut satisfait du pansement fait à son cheval

par Nicolle.

--Déjà levé, commandant Bluteau? s’écria Benassis qui vint à la

rencontre de son hôte. Vous êtes vraiment militaire, vous entendez la

diane partout, même au village.

--Cela va-t-il bien? lui répondit Genestas en lui tendant la main par

un mouvement d’ami.

--Je ne vais jamais positivement bien, répondit Benassis d’un ton

moitié triste et moitié gai.

--Monsieur a-t-il bien dormi? dit Jacquotte à Genestas.

--Parbleu! la belle, vous aviez fait le lit comme pour une mariée.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 34 / 72 段