cavalier ressentit un mouvement de surprise accompagné d’horreur
en apercevant une face humaine où la pensée ne devait jamais avoir
brillé, face livide où la souffrance apparaissait naïve et silencieuse,
comme sur le visage d’un enfant qui ne sait pas encore parler et qui
ne peut plus crier, enfin la face tout animale d’un vieux crétin
mourant. Le crétin était la seule variété de l’espèce humaine que le
chef d’escadron n’eût pas encore vue. A l’aspect d’un front dont la
peau formait un gros pli rond, de deux yeux semblables à ceux d’un
poisson cuit, d’une tête couverte de petits cheveux rabougris auxquels
la nourriture manquait, tête toute déprimée et dénuée d’organes
sensitifs, qui n’eût pas éprouvé, comme Genestas, un sentiment de
dégoût involontaire pour une créature qui n’avait ni les grâces
de l’animal ni les priviléges de l’homme, qui n’avait jamais eu ni
raison ni instinct, et n’avait jamais entendu ni parlé aucune espèce
de langage. En voyant arriver ce pauvre être au terme d’une carrière
qui n’était point la vie, il semblait difficile de lui accorder un
regret; cependant la vieille femme le contemplait avec une touchante
inquiétude, et passait ses mains sur la partie des jambes que l’eau
brûlante n’avait pas baignée, avec autant d’affection que si c’eût été
son mari. Benassis lui-même, après avoir étudié cette face morte et ces
yeux sans lumière, vint prendre doucement la main du crétin et lui tâta
le pouls.
--Le bain n’agit pas, dit-il en hochant la tête, recouchons-le.
Il prit lui-même cette masse de chair, la transporta sur le grabat
d’où il venait sans doute de la tirer, l’y étendit soigneusement en
allongeant les jambes déjà presque froides, en plaçant la main et la
tête avec les attentions que pourrait avoir une mère pour son enfant.
--Tout est dit, il va mourir, ajouta Benassis qui resta debout au bord
du lit.
La vieille femme, les mains sur ses hanches, regarda le mourant
en laissant échapper quelques larmes. Genestas lui-même demeura
silencieux, sans pouvoir s’expliquer comment la mort d’un être si
peu intéressant lui causait déjà tant d’impression. Il partageait
instinctivement déjà la pitié sans bornes que ces malheureuses
créatures inspirent dans les vallées privées de soleil où la nature
les a jetées. Ce sentiment, dégénéré en superstition religieuse chez
les familles auxquelles les crétins appartiennent, ne dérive-t-il pas
de la plus belle des vertus chrétiennes, la charité, et de la foi le
plus fermement utile à l’ordre social, l’idée des récompenses futures,
la seule qui nous fasse accepter nos misères. L’espoir de mériter
les félicités éternelles aide les parents de ces pauvres êtres et
ceux qui les entourent à exercer en grand les soins de la maternité
dans sa sublime protection incessamment donnée à une créature inerte
qui d’abord ne la comprend pas, et qui plus tard l’oublie. Admirable
religion! elle a placé les secours d’une bienfaisance aveugle près
d’une aveugle infortune. Là où se trouvent des crétins, la population
croit que la présence d’un être de cette espèce porte bonheur à la
famille. Cette croyance sert à rendre douce une vie qui, dans le sein
des villes, serait condamnée aux rigueurs d’une fausse philanthropie et
à la discipline d’un hospice. Dans la vallée supérieure de l’Isère, où
ils abondent, les crétins vivent en plein air avec les troupeaux qu’ils
sont dressés à garder. Au moins sont-ils libres et respectés comme doit
l’être le malheur.
Depuis un moment la cloche du village tintait des coups éloignés
par intervalles égaux, pour apprendre aux fidèles la mort de l’un
d’eux. En voyageant dans l’espace, cette pensée religieuse arrivait
affaiblie à la chaumière, où elle répandait une double mélancolie.
Des pas nombreux retentirent dans le chemin et annoncèrent une foule,
mais une foule silencieuse. Puis les chants de l’Église détonnèrent
tout à coup en réveillant les idées confuses qui saisissent les âmes
les plus incrédules, forcées de céder aux touchantes harmonies de
la voix humaine. L’Église venait au secours de cette créature qui
ne la connaissait point. Le curé parut, précédé de la croix tenue
par un enfant de chœur, suivi du sacristain portant le bénitier, et
d’une cinquantaine de femmes, de vieillards, d’enfants, tous venus
pour joindre leurs prières à celles de l’Église. Le médecin et le
militaire se regardèrent en silence et se retirèrent dans un coin pour
faire place à la foule, qui s’agenouilla au dedans et au dehors de
la chaumière. Pendant la consolante cérémonie du viatique, célébrée
pour cet être qui n’avait jamais péché mais à qui le monde chrétien
disait adieu, la plupart de ces visages grossiers furent sincèrement
attendris. Quelques larmes coulèrent sur de rudes joues crevassées par
le soleil et brunies par les travaux en plein air. Ce sentiment de
parenté volontaire était tout simple. Il n’y avait personne dans la
Commune qui n’eût plaint ce pauvre être, qui ne lui eût donné son pain
quotidien; n’avait-il pas rencontré un père en chaque enfant, une mère
chez la plus rieuse petite fille?
--Il est mort, dit le curé.
Ce mot excita la consternation la plus vraie. Les cierges furent
allumés. Plusieurs personnes voulurent passer la nuit auprès du corps.
Benassis et le militaire sortirent. A la porte quelques paysans
arrêtèrent le médecin pour lui dire: --Ah! monsieur le maire, si vous
ne l’avez pas sauvé, Dieu voulait sans doute le rappeler à lui.
--J’ai fait de mon mieux, mes enfants, répondit le docteur. Vous ne
sauriez croire, monsieur, dit-il à Genestas quand ils furent à quelques
pas du village abandonné dont le dernier habitant venait de mourir,
combien de consolations vraies la parole de ces paysans renferme
pour moi. Il y a dix ans, j’ai failli être lapidé dans ce village
aujourd’hui désert, mais alors habité par trente familles.
Genestas mit une interrogation si visible dans l’air de sa physionomie
et dans son geste, que le médecin lui raconta, tout en marchant,
l’histoire annoncée par ce début.
--Monsieur, quand je vins m’établir ici, je trouvai dans cette partie
du canton une douzaine de crétins, dit le médecin en se retournant pour
montrer à l’officier les maisons ruinées. La situation de ce hameau
dans un fond sans courant d’air, près du torrent dont l’eau provient
des neiges fondues, privé des bienfaits du soleil, qui n’éclaire que
le sommet de la montagne, tout y favorise la propagation de cette
affreuse maladie. Les lois ne défendent pas l’accouplement de ces
malheureux, protégés ici par une superstition dont la puissance m’était
inconnue, que j’ai d’abord condamnée, puis admirée. Le crétinisme se
serait donc étendu depuis cet endroit jusqu’à la vallée. N’était-ce
pas rendre un grand service au pays que d’arrêter cette contagion
physique et intellectuelle? Malgré sa grave urgence, ce bienfait
pouvait coûter la vie à celui qui entreprendrait de l’opérer. Ici,
comme dans les autres sphères sociales, pour accomplir le bien, il
fallait froisser, non pas des intérêts, mais, chose plus dangereuse
à manier, des idées religieuses converties en superstition, la forme
la plus indestructible des idées humaines. Je ne m’effrayai de rien.
Je sollicitai d’abord la place de maire du canton, et l’obtins; puis,
après avoir reçu l’approbation verbale du préfet, je fis nuitamment
transporter à prix d’argent quelques-unes de ces malheureuses créatures
du côté d’Aiguebelle, en Savoie, où il s’en trouve beaucoup et où elles
devaient être très-bien traitées. Aussitôt que cet acte d’humanité
fut connu, je devins en horreur à toute la population. Le curé prêcha
contre moi. Malgré mes efforts pour expliquer aux meilleures têtes
du bourg combien était importante l’expulsion de ces crétins, malgré
les soins gratuits que je rendais aux malades du pays, on me tira un
coup de fusil au coin d’un bois. J’allai voir l’évêque de Grenoble et
lui demandai le changement du curé. Monseigneur fut assez bon pour me
permettre de choisir un prêtre qui pût s’associer à mes œuvres, et
j’eus le bonheur de rencontrer un de ces êtres qui semblent tombés du
ciel. Je poursuivis mon entreprise. Après avoir travaillé les esprits,
je déportai nuitamment six autres crétins. A cette seconde tentative,
j’eus pour défenseurs quelques-uns de mes obligés et les membres du
conseil de la Commune de qui j’intéressai l’avarice en leur prouvant
combien l’entretien de ces pauvres êtres était coûteux, combien il
serait profitable pour le bourg de convertir les terres possédées
sans titre par eux en communaux qui manquaient au bourg. J’eus pour
moi les riches; mais les pauvres, les vieilles femmes, les enfants et
quelques entêtés me demeurèrent hostiles. Par malheur, mon dernier
enlèvement se fit incomplétement. Le crétin que vous venez de voir
n’était pas rentré chez lui, n’avait point été pris, et se retrouva le
lendemain, seul de son espèce, dans le village où habitaient encore
quelques familles dont les individus, presque imbéciles, étaient encore
exempts de crétinisme. Je voulus achever mon ouvrage et vins de jour,
en costume, pour arracher ce malheureux de sa maison. Mon intention
fut connue aussitôt que je sortis de chez moi, les amis du crétin me
devancèrent, et je trouvai devant sa chaumière un rassemblement de
femmes, d’enfants, de vieillards qui tous me saluèrent par des injures
accompagnées d’une grêle de pierres. Dans ce tumulte, au milieu duquel
j’allais peut-être périr victime de l’enivrement réel qui saisit une
foule exaltée par les cris et l’agitation de sentiments exprimés en
commun, je fus sauvé par le crétin! Ce pauvre être sortit de sa cabane,
fit entendre son gloussement, et apparut comme le chef suprême de ces
fanatiques. A cette apparition, les cris cessèrent. J’eus l’idée de
proposer une transaction, et je pus l’expliquer à la faveur du calme
si heureusement survenu. Mes approbateurs n’oseraient sans doute
pas me soutenir dans cette circonstance, leur secours devait être
purement passif, ces gens superstitieux allaient veiller avec la plus
grande activité à la conservation de leur dernière idole, il me parut
impossible de la leur ôter. Je promis donc de laisser le crétin en
paix dans sa maison, à la condition que personne n’en approcherait,
que les familles de ce village passeraient l’eau et viendraient loger
au bourg dans des maisons neuves que je me chargeai de construire en
y joignant des terres dont le prix plus tard devait m’être remboursé
par la Commune. Eh! bien, mon cher monsieur, il me fallut six mois
pour vaincre les résistances que rencontra l’exécution de ce marché,
quelque avantageux qu’il fût aux familles de ce village. L’affection
des gens de la campagne pour leurs masures est un fait inexplicable.
Quelque insalubre que puisse être sa chaumière, un paysan s’y attache
beaucoup plus qu’un banquier ne tient à son hôtel. Pourquoi? Je ne
sais. Peut-être la force des sentiments est-elle en raison de leur
rareté. Peut-être l’homme qui vit peu par la pensée vit-il beaucoup
par les choses? et moins il en possède, plus sans doute il les aime.
Peut-être en est-il du paysan comme du prisonnier?... il n’éparpille
point les forces de son âme, il les concentre sur une seule idée,
et arrive alors à une grande énergie de sentiment. Pardonnez ces
réflexions à un homme qui échange rarement ses pensées. D’ailleurs ne
croyez pas, monsieur, que je me sois beaucoup occupé d’idées creuses.
Ici, tout doit être pratique et action. Hélas! moins ces pauvres
gens ont d’idées, plus il est difficile de leur faire entendre leurs
véritables intérêts. Aussi me suis-je résigné à toutes les minuties
de mon entreprise. Chacun d’eux me disait la même chose, une de ces
choses pleines de bon sens et qui ne souffrent pas de réponse: --Ah!
monsieur, vos maisons ne sont point encore bâties! --Eh! bien, leur
disais-je, promettez-moi de venir les habiter aussitôt qu’elles
seront achevées. Heureusement, monsieur, je fis décider que notre
bourg est propriétaire de toute la montagne au pied de laquelle se
trouve le village maintenant abandonné. La valeur des bois situés
sur les hauteurs put suffire à payer le prix des terres et celui des
maisons promises qui se construisirent. Quand un seul de mes ménages
récalcitrants y fut logé, les autres ne tardèrent pas à le suivre.
Le bien-être qui résulta de ce changement fut trop sensible pour ne
pas être apprécié par ceux qui tenaient le plus superstitieusement
à leur village sans soleil, autant dire sans âme. La conclusion de
cette affaire, la conquête des biens communaux dont la possession nous
fut confirmée par le Conseil-d’État, me firent acquérir une grande
importance dans le canton. Mais, monsieur, combien de soins! dit le
médecin en s’arrêtant et en levant une main qu’il laissa retomber par
un mouvement plein d’éloquence. Moi seul connais la distance du bourg à
la Préfecture d’où rien ne sort, et de la Préfecture au Conseil-d’État
où rien n’entre. Enfin, reprit-il, paix aux puissances de la terre,
elles ont cédé à mes importunités, c’est beaucoup. Si vous saviez le
bien produit par une signature insouciamment donnée?... Monsieur, deux
ans après avoir tenté de si grandes petites choses et les avoir mises à
fin, tous les pauvres ménages de ma commune possédaient au moins deux
vaches, et les envoyaient pâturer dans la montagne où, sans attendre
l’autorisation du Conseil-d’État, j’avais pratiqué des irrigations
transversales semblables à celles de la Suisse, de l’Auvergne et du
Limousin. A leur grande surprise, les gens du bourg y virent poindre
d’excellentes prairies, et obtinrent une plus grande quantité de lait,
grâce à la meilleure qualité des pâturages. Les résultats de cette
conquête furent immenses. Chacun imita mes irrigations. Les prairies,
les bestiaux, toutes les productions se multiplièrent. Dès lors je pus
sans crainte entreprendre d’améliorer ce coin de terre encore inculte
et de civiliser ses habitants jusqu’alors dépourvus d’intelligence.
Enfin, monsieur, nous autres solitaires nous sommes très-causeurs;
si l’on nous fait une question, l’on ne sait jamais où s’arrêtera la
réponse; lorsque j’arrivai dans cette vallée, la population était de
sept cents âmes; maintenant on en compte deux mille. L’affaire du
dernier crétin m’a obtenu l’estime de tout le monde. Après avoir montré
constamment à mes administrés de la mansuétude et de la fermeté tout
à la fois, je devins l’oracle du canton. Je fis tout pour mériter la
confiance sans la solliciter ni sans paraître la désirer; seulement, je
tâchai d’inspirer à tous le plus grand respect pour ma personne par la
religion avec laquelle je sus remplir tous mes engagements, même les
plus frivoles. Après avoir promis de prendre soin du pauvre être que
vous venez de voir mourir, je veillai sur lui mieux que ses précédents
protecteurs ne l’avaient fait. Il a été nourri, soigné comme l’enfant
adoptif de la Commune. Plus tard, les habitants ont fini par comprendre
le service que je leur avais rendu malgré eux. Néanmoins ils conservent
encore un reste de leur ancienne superstition; je suis loin de les
en blâmer, leur culte envers le crétin ne m’a-t-il pas souvent servi
de texte pour engager ceux qui avaient de l’intelligence à aider les
malheureux. Mais nous sommes arrivés, reprit après une pause Benassis
en apercevant le toit de sa maison.
Loin d’attendre de celui qui l’écoutait la moindre phrase d’éloge ou
de remerciement, en racontant cet épisode de sa vie administrative, il
semblait avoir cédé à ce naïf besoin d’expansion auquel obéissent les
gens retirés du monde.
--Monsieur, lui dit le commandant, j’ai pris la liberté de mettre mon
cheval dans votre écurie, et vous aurez la bonté de m’excuser quand je
vous aurai appris le but de mon voyage.
--Ah! quel est-il? lui demanda Benassis en ayant l’air de quitter une
préoccupation et de se souvenir que son compagnon était un étranger.
Par suite de son caractère franc et communicatif, il avait accueilli
Genestas comme un homme de connaissance.
--Monsieur, répondit le militaire, j’ai entendu parler de la guérison
presque miraculeuse de monsieur Gravier de Grenoble, que vous avez
pris chez vous. Je viens dans l’espoir d’obtenir les mêmes soins, sans
avoir les mêmes titres à votre bienveillance: cependant, peut-être la
mérité-je! Je suis un vieux militaire auquel d’anciennes blessures ne
laissent pas de repos. Il vous faudra bien au moins huit jours pour
examiner l’état dans lequel je suis, car mes douleurs ne se réveillent
que de temps à autre, etc...
--Eh! bien, monsieur, dit Benassis en l’interrompant, la chambre de
monsieur Gravier est toujours prête, venez... Ils entrèrent dans
la maison, dont la porte fut alors poussée par le médecin avec une
vivacité que Genestas attribua au plaisir d’avoir un pensionnaire.
--Jacquotte, cria Benassis, monsieur va dîner ici.
--Mais, monsieur, reprit le soldat, ne serait-il pas convenable de nous
arranger pour le prix...
--Le prix de quoi? dit le médecin.
--D’une pension. Vous ne pouvez pas me nourrir, moi et mon cheval,
sans...
--Si vous êtes riche, répondit Benassis, vous paierez bien; sinon, je
ne veux rien.
--Rien, dit Genestas, me semble trop cher. Mais riche ou pauvre, dix
francs par jour, sans compter le prix de vos soins, vous seront-ils
agréables?
--Rien ne m’est plus désagréable que de recevoir un prix quelconque
pour le plaisir d’exercer l’hospitalité, reprit le médecin en fronçant
les sourcils. Quant à mes soins, vous ne les aurez que si vous me
plaisez. Les riches ne sauraient acheter mon temps, il appartient
aux gens de cette vallée. Je ne veux ni gloire ni fortune, je ne
demande à mes malades ni louanges ni reconnaissance. L’argent que
vous me remettrez ira chez les pharmaciens de Grenoble pour payer les
médicaments indispensables aux pauvres du canton.
Qui eût entendu ces paroles, jetées brusquement mais sans amertume,
se serait intérieurement dit, comme Genestas: --Voilà une bonne pâte
d’homme.
--Monsieur, répondit le militaire avec sa ténacité accoutumée, je
vous donnerai donc dix francs par jour, et vous en ferez ce que vous
voudrez. Cela posé, nous nous entendrons mieux, ajouta-t-il en prenant
la main du médecin et la lui serrant avec une cordialité pénétrante.
Malgré mes dix francs, vous verrez bien que je ne suis pas un Arabe.
Après ce combat, dans lequel il n’y eut pas chez Benassis le moindre
désir de paraître ni généreux ni philanthrope, le prétendu malade
entra dans la maison de son médecin où tout se trouva conforme au
délabrement de la porte et aux vêtements du possesseur. Les moindres
choses y attestaient l’insouciance la plus profonde pour ce qui n’était
pas d’une essentielle utilité. Benassis fit passer Genestas par la
cuisine, le chemin le plus court pour aller à la salle à manger.
Si cette cuisine, enfumée comme celle d’une auberge, était garnie
d’ustensiles en nombre suffisant, ce luxe était l’œuvre de Jacquotte,
ancienne servante du curé, qui disait _nous_, et régnait en souveraine
sur le ménage du médecin. S’il y avait en travers du manteau de la
cheminée une bassinoire bien claire, probablement Jacquotte aimait à
se coucher chaudement en hiver, et par ricochet bassinait les draps
de son maître, qui, disait-elle, ne songeait à rien; mais Benassis
l’avait prise à cause de ce qui eût été pour tout autre un intolérable
défaut. Jacquotte voulait dominer au logis, et le médecin avait désiré
rencontrer une femme qui dominât chez lui. Jacquotte achetait, vendait,
accommodait, changeait, plaçait et déplaçait, arrangeait et dérangeait
tout selon son bon plaisir; jamais son maître ne lui avait fait une
seule observation. Aussi Jacquotte administrait-elle sans contrôle
la cour, l’écurie, le valet, la cuisine, la maison, le jardin et le
maître. De sa propre autorité se changeait le linge, se faisait la
lessive et s’emmagasinaient les provisions. Elle décidait de l’entrée
au logis et de la mort des cochons, grondait le jardinier, arrêtait
le menu du déjeuner et du dîner, allait de la cave au grenier, du
grenier dans la cave, en y balayant tout à sa fantaisie sans rien
trouver qui lui résistât. Benassis n’avait voulu que deux choses:
dîner à six heures, et ne dépenser qu’une certaine somme par mois.
Une femme à laquelle tout obéit chante toujours; aussi Jacquotte
riait-elle, rossignolait-elle par les escaliers, toujours fredonnant
quand elle ne chantait point, et chantant quand elle ne fredonnait
pas. Naturellement propre, elle tenait la maison proprement. Si son
goût eût été différent, monsieur Benassis eût été bien malheureux,
disait-elle, car le pauvre homme était si peu regardant qu’on pouvait
lui faire manger des choux pour des perdrix; sans elle, il eût gardé
bien souvent la même chemise pendant huit jours. Mais Jacquotte était
une infatigable plieuse de linge, par caractère frotteuse de meubles,
amoureuse d’une propreté tout ecclésiastique, la plus minutieuse, la
plus reluisante, la plus douce des propretés. Ennemie de la poussière,
elle époussetait, lavait, blanchissait sans cesse. L’état de la porte
extérieure lui causait une vive peine. Depuis dix ans elle tirait de
son maître, tous les premiers du mois, la promesse de faire mettre
cette porte à neuf, de rechampir les murs de la maison, et de tout
arranger _gentiment_, et monsieur n’avait pas encore tenu sa parole.
Aussi, quand elle venait à déplorer la profonde insouciance de
Benassis, manquait-elle rarement à prononcer cette phrase sacramentale
par laquelle se terminaient tous les éloges de son maître: --«On ne
peut pas dire qu’il soit bête, puisqu’il fait quasiment des miracles
dans l’endroit; mais il est quelquefois bête tout de même, mais bête
qu’il faut tout lui mettre dans la main comme à un enfant!» Jacquotte
aimait la maison comme une chose à elle. D’ailleurs, après y avoir
demeuré pendant vingt-deux ans, peut-être avait-elle le droit de se
faire illusion? En venant dans le pays, Benassis, ayant trouvé cette
maison en vente par suite de la mort du curé, avait tout acheté, murs
et terrain, meubles, vaisselle, vin, poules, le vieux cartel à figures,
le cheval et la servante. Jacquotte, le modèle du genre cuisinière,
montrait un corsage épais, invariablement enveloppé d’une indienne
brune semée de pois rouges, ficelé, serré de manière à faire croire que
l’étoffe allait craquer au moindre mouvement. Elle portait un bonnet
rond plissé, sous lequel sa figure un peu blafarde et à double menton
paraissait encore plus blanche qu’elle ne l’était. Petite, agile, la
main leste et potelée, Jacquotte parlait haut et continuellement. Si
elle se taisait un instant, et prenait le coin de son tablier pour le
relever triangulairement, ce geste annonçait quelque longue remontrance
adressée au maître ou au valet. De toutes les cuisinières du royaume,
Jacquotte était certes la plus heureuse. Pour rendre son bonheur aussi
complet qu’un bonheur peut l’être ici-bas, sa vanité se trouvait sans
cesse satisfaite, le bourg l’acceptait comme une autorité mixte placée
entre le maire et le garde champêtre.
[Illustration: JACQUOTTE. MONSIEUR BENASSIS.
Ce geste annonçait quelque longue remontrance.
(LE MÉDECIN DE CAMPAGNE.)]
En entrant dans la cuisine, le maître n’y trouva personne. --Où diable
sont-ils donc allés? dit-il. Pardonnez-moi, reprit-il en se tournant
vers Genestas, de vous introduire ici. L’entrée d’honneur est par
le jardin, mais je suis si peu habitué à recevoir du monde, que...
Jacquotte!
A ce nom, proféré presque impérieusement, une voix de femme répondit
dans l’intérieur de la maison. Un moment après, Jacquotte prit
l’offensive en appelant à son tour Benassis, qui vint promptement dans
la salle à manger.
--Vous voilà bien, monsieur! dit-elle, vous n’en faites jamais
d’autres. Vous invitez toujours du monde à dîner sans m’en prévenir,
et vous croyez que tout est troussé quand vous avez crié: Jacquotte!
Allez-vous pas recevoir ce monsieur dans la cuisine? Ne fallait-il pas
ouvrir le salon, y allumer du feu? Nicolle y est et va tout arranger.
Maintenant promenez votre monsieur pendant un moment dans le jardin;
ça l’amusera, cet homme, s’il aime les jolies choses, montrez-lui la
charmille de défunt monsieur, j’aurai le temps de tout apprêter, le
dîner, le couvert et le salon.
--Oui. Mais, Jacquotte, reprit Benassis, ce monsieur va rester ici.
N’oublie pas de donner un coup d’œil à la chambre de monsieur Gravier,
de voir aux draps et à tout, de...
--N’allez-vous pas vous mêler des draps, à présent? répliqua Jacquotte.
S’il couche ici, je sais bien ce qu’il faudra lui faire. Vous n’êtes
seulement pas entré dans la chambre de monsieur Gravier depuis dix
mois. Il n’y a rien à y voir, elle est propre comme mon œil. Il va donc
demeurer ici, ce monsieur? ajouta-t-elle d’un ton radouci.
--Oui.
--Pour longtemps?
--Ma foi, je ne sais pas. Mais qu’est-ce que cela te fait!
--Ah! qu’est-ce que cela me fait, monsieur? Ah! bien, qu’est-ce que
cela me fait! En voilà bien d’une autre! Et les provisions, et tout,
et...