Cet officier, auquel une prudence acquise ne laissait faire aucune

démarche inutile, venait de quitter Grenoble et se dirigeait vers la

Grande-Chartreuse, après avoir obtenu la veille de son colonel un

congé de huit jours. Il ne comptait pas faire une longue traite; mais,

trompé de lieue en lieue par les dires mensongers des paysans qu’il

interrogeait, il crut prudent de ne pas s’engager plus loin sans se

réconforter l’estomac. Quoiqu’il eût peu de chances de rencontrer une

ménagère en son logis par un temps où chacun s’occupe aux champs, il

s’arrêta devant quelques chaumières qui aboutissaient à un espace

commun, en décrivant une place carrée assez informe, ouverte à tout

venant. Le sol de ce territoire de famille était ferme et bien balayé,

mais coupé par des fosses à fumier. Des rosiers, des lierres, de

hautes herbes s’élevaient le long des murs lézardés. A l’entrée du

carrefour se trouvait un méchant groseillier sur lequel séchaient des

guenilles. Le premier habitant que rencontra Genestas fut un pourceau

vautré dans un tas de paille, lequel, au bruit des pas du cheval,

grogna, leva la tête, et fit enfuir un gros chat noir. Une jeune

paysanne, portant sur sa tête un gros paquet d’herbes, se montra tout

à coup, suivie à distance par quatre marmots en haillons, mais hardis,

tapageurs, aux yeux effrontés, jolis, bruns de teint, de vrais diables

qui ressemblaient à des anges. Le soleil pétillait et donnait je ne

sais quoi de pur à l’air, aux chaumières, aux fumiers, à la troupe

ébouriffée. Le soldat demanda s’il était possible d’avoir une tasse

de lait. Pour toute réponse, la fille jeta un cri rauque. Une vieille

femme apparut soudain sur le seuil d’une cabane, et la jeune paysanne

passa dans une étable, après avoir indiqué par un geste la vieille,

vers laquelle Genestas se dirigea, non sans bien tenir son cheval

afin de ne pas blesser les enfants qui déjà lui trottaient dans les

jambes. Il réitéra sa demande, que la bonne femme se refusa nettement

à satisfaire. Elle ne voulait pas, disait-elle, enlever la crème des

potées de lait destinées à faire le beurre. L’officier répondit à cette

objection en promettant de bien payer le dégât, il attacha son cheval

au montant d’une porte, et entra dans la chaumière. Les quatre enfants,

qui appartenaient à cette femme, paraissaient avoir tous le même âge,

circonstance bizarre qui frappa le commandant. La vieille en avait un

cinquième presque pendu à son jupon, et qui, faible, pâle, maladif,

réclamait sans doute les plus grands soins; partant il était bien-aimé,

le Benjamin.

Genestas s’assit au coin d’une haute cheminée sans feu, sur le manteau

de laquelle se voyait une Vierge en plâtre colorié, tenant dans ses

bras l’enfant Jésus. Enseigne sublime! Le sol servait de plancher à

la maison. A la longue, la terre primitivement battue était devenue

raboteuse, et, quoique propre, elle offrait en grand les callosités

d’une écorce d’orange. Dans la cheminée étaient accrochés un sabot

plein de sel, une poêle à frire, un chaudron. Le fond de la pièce se

trouvait rempli par un lit à colonnes garni de sa pente découpée.

Puis, çà et là, des escabelles à trois pieds, formées par des bâtons

fichés dans une simple planche de fayard, une huche au pain, une

grosse cuiller en bois pour puiser de l’eau, un seau et des poteries

pour le lait, un rouet sur la huche, quelques clayons à fromages,

des murs noirs, une porte vermoulue ayant une imposte à claire-voie;

tels étaient la décoration et le mobilier de cette pauvre demeure.

Maintenant, voici le drame auquel assista l’officier, qui s’amusait à

fouetter le sol avec sa cravache sans se douter que là se déroulerait

un drame. Quand la vieille femme, suivie de son Benjamin teigneux,

eut disparu par une porte qui donnait dans sa laiterie, les quatre

enfants, après avoir suffisamment examiné le militaire, commencèrent

par se délivrer du pourceau. L’animal, avec lequel ils jouaient

habituellement, était venu sur le seuil de la porte; les marmots se

ruèrent sur lui si vigoureusement et lui appliquèrent des gifles si

caractéristiques, qu’il fut forcé de faire prompte retraite. L’ennemi

dehors, les enfants attaquèrent une porte dont le loquet, cédant à

leurs efforts, s’échappa de la gâche usée qui le retenait; puis ils se

jetèrent dans une espèce de fruitier où le commandant, que cette scène

amusait, les vit bientôt occupés à ronger des pruneaux secs. La vieille

au visage de parchemin et aux guenilles sales rentra dans ce moment,

en tenant à la main un pot de lait pour son hôte. --Ah! les vauriens,

dit-elle. Elle alla vers les enfants, empoigna chacun d’eux par le

bras, le jeta dans la chambre, mais sans lui ôter ses pruneaux, et

ferma soigneusement la porte de son grenier d’abondance. --La, la, mes

mignons, soyez donc sages. --Si l’on n’y prenait garde, ils mangeraient

le tas de prunes, les enragés! dit-elle en regardant Genestas. Puis

elle s’assit sur une escabelle, prit le teigneux entre ses jambes, et

se mit à le peigner en lui lavant la tête avec une dextérité féminine

et des attentions maternelles. Les quatre petits voleurs restaient, les

uns debout, les autres accotés contre le lit ou la huche, tous morveux

et sales, bien portants d’ailleurs, grugeant leurs prunes sans rien

dire, mais regardant l’étranger d’un air sournois et narquois.

--C’est vos enfants? demanda le soldat à la vieille.

--Faites excuse, monsieur, c’est les enfants de l’hospice. On me donne

trois francs par mois et une livre de savon pour chacun d’eux.

--Mais, ma bonne femme, ils doivent vous coûter deux fois plus.

--Monsieur, voilà bien ce que nous dit monsieur Benassis; mais si

d’autres prennent les enfants au même prix, faut bien en passer par

là. N’en a pas qui veut des enfants! On a encore besoin de la croix

et de la bannière pour en obtenir. Quand nous leur donnerions notre

lait pour rien, il ne nous coûte guère. D’ailleurs, monsieur, trois

francs, c’est une somme. Voilà quinze francs de trouvés sans les cinq

livres de savon. Dans nos cantons, combien faut-il donc s’exterminer le

tempérament avant d’avoir gagné dix sous par jour.

--Vous avez donc des terres à vous? demanda le commandant.

--Non, monsieur. J’en ai eu du temps de défunt mon homme, mais depuis

sa mort j’ai été si malheureuse que j’ai été forcée de les vendre.

--Hé! bien, reprit Genestas, comment pouvez-vous arriver sans dettes

au bout de l’année en faisant le métier de nourrir, de blanchir et

d’élever des enfants à deux sous par jour?

--Mais, reprit-elle en peignant toujours son petit teigneux, nous

n’arrivons point sans dettes à la Saint-Sylvestre, mon cher monsieur.

Que voulez-vous? le bon Dieu s’y prête. J’ai deux vaches. Puis ma

fille et moi nous glanons pendant la moisson, en hiver nous allons au

bois; enfin, le soir nous filons. Ah! par exemple, il ne faudrait pas

toujours un hiver comme le dernier. Je dois soixante-quinze francs au

meunier pour de la farine. Heureusement c’est le meunier de monsieur

Benassis. Monsieur Benassis, voilà un ami du pauvre! Il n’a jamais

demandé son dû à qui que ce soit, il ne commencera point par nous.

D’ailleurs notre vache a un veau, ça nous acquittera toujours un brin.

Les quatre orphelins, pour qui toutes les protections humaines se

résumaient dans l’affection de cette vieille paysanne, avaient fini

leurs prunes. Ils profitèrent de l’attention avec laquelle leur mère

regardait l’officier en causant, et se réunirent en colonne serrée pour

faire encore une fois sauter le loquet de la porte qui les séparait du

bon tas de prunes. Ils y allèrent, non comme les soldats français vont

à l’assaut, mais silencieux comme des Allemands, poussés qu’ils étaient

par une gourmandise naïve et brutale.

--Ah! les petits drôles. Voulez-vous bien finir?

La vieille se leva, prit le plus fort des quatre, lui appliqua

légèrement une tape sur le derrière et le jeta dehors; il ne pleura

point, les autres demeurèrent tout pantois.

--Ils vous donnent bien du mal.

--Oh! non, monsieur, mais ils sentent mes prunes, les mignons. Si je

les laissais seuls pendant un moment, ils se crèveraient.

--Vous les aimez?

A cette demande la vieille leva la tête, regarda le soldat d’un air

doucement goguenard, et répondit: --Si je les aime! J’en ai déjà rendu

trois, ajouta-t-elle en soupirant, je ne les garde que jusqu’à six ans.

--Mais où est le vôtre?

--Je l’ai perdu.

--Quel âge avez-vous donc, demanda Genestas pour détruire l’effet de sa

précédente question.

--Trente-huit ans, monsieur. A la Saint-Jean prochaine, il y aura deux

ans que mon homme est mort.

Elle achevait d’habiller le petit souffreteux, qui semblait la

remercier par un regard pâle et tendre.

--Quelle vie d’abnégation et de travail! pensa le cavalier.

Sous ce toit, digne de l’étable où Jésus-Christ prit naissance,

s’accomplissaient gaiement et sans orgueil les devoirs les plus

difficiles de la maternité. Quels cœurs ensevelis dans l’oubli le plus

profond! Quelle richesse et quelle pauvreté! Les soldats, mieux que

les autres hommes, savent apprécier ce qu’il y a de magnifique dans le

sublime en sabots, dans l’Évangile en haillons. Ailleurs se trouve le

Livre, le texte historié, brodé, découpé, couvert en moire, en tabis,

en satin; mais là certes était l’esprit du Livre. Il eût été impossible

de ne pas croire à quelque religieuse intention du ciel, en voyant

cette femme qui s’était faite mère comme Jésus-Christ s’est fait homme,

qui glanait, souffrait, s’endettait pour des enfants abandonnés, et se

trompait dans ses calculs, sans vouloir reconnaître qu’elle se ruinait

à être mère. A l’aspect de cette femme il fallait nécessairement

admettre quelques sympathies entre les bons d’ici-bas et les

intelligences d’en-haut; aussi le commandant Genestas la regarda-t-il

en hochant la tête.

--Monsieur Benassis est-il un bon médecin? demanda-t-il enfin.

--Je ne sais pas, mon cher monsieur, mais il guérit les pauvres pour

rien.

--Il paraît, reprit-il en se parlant à lui-même, que cet homme est

décidément un homme.

--Oh! oui, monsieur, et un brave homme! aussi n’est-il guère de gens

ici qui ne le mettent dans leurs prières du soir et du matin!

--Voilà pour vous, la mère, dit le soldat en lui donnant quelques

pièces de monnaie. Et voici pour les enfants, reprit-il en ajoutant un

écu. --Suis-je encore bien loin de chez monsieur Benassis? demanda-t-il

quand il fut à cheval.

--Oh! non, mon cher monsieur, tout au plus une petite lieue.

Le commandant partit, convaincu qu’il lui restait deux lieues à faire.

Néanmoins il aperçut bientôt à travers quelques arbres un premier

groupe de maisons, puis enfin les toits du bourg ramassés autour d’un

clocher qui s’élève en cône et dont les ardoises sont arrêtées sur

les angles de la charpente par des lames de fer-blanc étincelant au

soleil. Cette toiture, d’un effet original, annonce les frontières de

la Savoie, où elle est en usage. En cet endroit la vallée est large.

Plusieurs maisons agréablement situées dans la petite plaine ou le

long du torrent animent ce pays bien cultivé, fortifié de tous côtés

par les montagnes, et sans issue apparente. A quelques pas de ce bourg

assis à mi-côte, au midi, Genestas arrêta son cheval sous une avenue

d’ormes, devant une troupe d’enfants, et leur demanda la maison de

monsieur Benassis. Les enfants commencèrent par se regarder les uns

les autres, et par examiner l’étranger de l’air dont ils observent

tout ce qui s’offre pour la première fois à leurs yeux: autant de

physionomies, autant de curiosités, autant de pensées différentes.

Puis le plus effronté, le plus rieur de la bande, un petit gars aux

yeux vifs, aux pieds nus et crottés lui répéta, selon la coutume des

enfants: --La maison de monsieur Benassis, monsieur? Et il ajouta: Je

vais vous y mener. Il marcha devant le cheval autant pour conquérir

une sorte d’importance en accompagnant un étranger, que par une

enfantine obligeance, ou pour obéir à l’impérieux besoin de mouvement

qui gouverne à cet âge l’esprit et le corps. L’officier suivit dans sa

longueur la principale rue du bourg, rue caillouteuse, à sinuosités,

bordée de maisons construites au gré des propriétaires. Là un four

s’avance au milieu de la voie publique, ici un pignon s’y présente de

profil et la barre en partie, puis un ruisseau venu de la montagne la

traverse par ses rigoles. Genestas aperçut plusieurs couvertures en

bardeau noir, plus encore en chaume, quelques-unes en tuiles, sept ou

huit en ardoises, sans doute celles du curé, du juge de paix et des

bourgeois du lieu. C’était toute la négligence d’un village au delà

duquel il n’y aurait plus eu de terre, qui semblait n’aboutir et ne

tenir à rien; ses habitants paraissaient former une même famille en

dehors du mouvement social, et ne s’y rattacher que par le collecteur

d’impôts ou par d’imperceptibles ramifications. Quand Genestas eut

fait quelques pas de plus, il vit en haut de la montagne une large rue

qui domine ce village. Il existait sans doute un vieux et un nouveau

bourg. En effet, par une échappée de vue, et dans un endroit où le

commandant modéra le pas de son cheval, il put facilement examiner des

maisons bien bâties dont les toits neufs égaient l’ancien village. Dans

ces habitations nouvelles que couronne une avenue de jeunes arbres, il

entendit les chants particuliers aux ouvriers occupés, le murmure de

quelques ateliers, un grognement de limes, le bruit des marteaux, les

cris confus de plusieurs industries. Il remarqua la maigre fumée des

cheminées ménagères et celle plus abondante des forges du charron, du

serrurier, du maréchal. Enfin, à l’extrémité du village vers laquelle

son guide le dirigeait, Genestas aperçut des fermes éparses, des champs

bien cultivés, des plantations parfaitement entendues, et comme un

petit coin de la Brie perdu dans un vaste pli du terrain dont, à la

première vue, il n’eût pas soupçonné l’existence entre le bourg et les

montagnes qui terminent le pays. Bientôt l’enfant s’arrêta. --Voilà la

porte de _sa_ maison, dit-il. L’officier descendit de cheval, en passa

la bride dans son bras; puis, pensant que toute peine mérite salaire,

il tira quelques sous de son gousset et les offrit à l’enfant qui les

prit d’un air étonné, ouvrit de grands yeux, ne remercia pas, et resta

là pour voir. --En cet endroit la civilisation est peu avancée, les

religions du travail y sont en pleine vigueur, et la mendicité n’y a

pas encore pénétré, pensa Genestas. Plus curieux qu’intéressé, le guide

du militaire s’accota sur un mur à hauteur d’appui qui sert à clore la

cour de la maison, et dans lequel est fixée une grille en bois noirci,

de chaque côté des pilastres de la porte.

Cette porte, pleine dans sa partie inférieure et jadis peinte en gris,

est terminée par des barreaux jaunes taillés en fer de lance. Ces

ornements, dont la couleur a passé, décrivent un croissant dans le haut

de chaque vantail, et se réunissent en formant une grosse pomme de pin

figurée par le haut des montants quand la porte est fermée. Ce portail,

rongé par les vers, tacheté par le velours des mousses, est presque

détruit par l’action alternative du soleil et de la pluie. Surmontés

de quelques aloès et de pariétaires venues au hasard, les pilastres

cachent les tiges de deux acacias _inermis_ plantés dans la cour, et

dont les touffes vertes s’élèvent en forme de houppes à poudrer. L’état

de ce portail trahissait chez le propriétaire une insouciance qui

parut déplaire à l’officier, il fronça les sourcils en homme contraint

de renoncer à quelque illusion. Nous sommes habitués à juger les

autres d’après nous, et si nous les absolvons complaisamment de nos

défauts, nous les condamnons sévèrement de ne pas avoir nos qualités.

Si le commandant voulait que monsieur Benassis fût un homme soigneux

ou méthodique, certes, la porte de sa maison annonçait une complète

indifférence en matière de propriété. Un soldat amoureux de l’économie

domestique autant que l’était Genestas devait donc conclure promptement

du portail à la vie et au caractère de l’inconnu; ce à quoi, malgré

sa circonspection, il ne manqua point. La porte était entrebâillée,

autre insouciance! Sur la foi de cette confiance rustique, l’officier

s’introduisit sans façon dans la cour, attacha son cheval aux barreaux

de la grille, et pendant qu’il y nouait la bride, un hennissement

partit d’une écurie vers laquelle le cheval et le cavalier tournèrent

involontairement les yeux; un vieux domestique en ouvrit la porte,

montra sa tête coiffée du bonnet de laine rouge en usage dans le pays,

et qui ressemble parfaitement au bonnet phrygien dont on affuble la

Liberté. Comme il y avait place pour plusieurs chevaux, le bonhomme,

après avoir demandé à Genestas s’il venait voir monsieur Benassis,

lui offrit pour son cheval l’hospitalité de l’écurie, en regardant

avec une expression de tendresse et d’admiration l’animal qui était

fort beau. Le commandant suivit son cheval, pour voir comment il

allait se trouver. L’écurie était propre, la litière y abondait,

et les deux chevaux de Benassis avaient cet air heureux qui fait

reconnaître entre tous les chevaux un cheval de curé. Une servante,

arrivée de l’intérieur de la maison sur le perron, semblait attendre

officiellement les interrogations de l’étranger, à qui déjà le valet

d’écurie avait appris que monsieur Benassis était sorti.

--Notre maître est allé au moulin à blé, dit-il. Si vous voulez l’y

rejoindre, vous n’avez qu’à suivre le sentier qui mène à la prairie, le

moulin est au bout.

Genestas aima mieux voir le pays que d’attendre indéfiniment le retour

de Benassis, et s’engagea dans le chemin du moulin à blé. Quand il

eut dépassé la ligne inégale que trace le bourg sur le flanc de la

montagne, il aperçut la vallée, le moulin, et l’un des plus délicieux

paysages qu’il eût encore vus.

Arrêtée par la base des montagnes, la rivière forme un petit lac

au-dessus duquel les pics s’élèvent d’étage en étage, en laissant

deviner leurs nombreuses vallées par les différentes teintes de la

lumière ou par la pureté plus ou moins vive de leurs arêtes chargées

toutes de sapins noirs. Le moulin, construit récemment à la chute du

torrent dans le petit lac, a le charme d’une maison isolée qui se cache

au milieu des eaux, entre les têtes de plusieurs arbres aquatiques.

De l’autre côté de la rivière, au bas d’une montagne alors faiblement

éclairée à son sommet par les rayons rouges du soleil couchant,

Genestas entrevit une douzaine de chaumières abandonnées, sans fenêtres

ni portes; leurs toitures dégradées laissaient voir d’assez fortes

trouées, les terres d’alentour formaient des champs parfaitement

labourés et semés; leurs anciens jardins convertis en prairies étaient

arrosés par des irrigations disposées avec autant d’art que dans le

Limousin. Le commandant s’arrêta machinalement pour contempler les

débris de ce village.

Pourquoi les hommes ne regardent-ils point sans une émotion profonde

toutes les ruines, même les plus humbles? sans doute elles sont

pour eux une image du malheur dont le poids est senti par eux si

diversement. Les cimetières font penser à la mort, un village abandonné

fait songer aux peines de la vie; la mort est un malheur prévu, les

peines de la vie sont infinies. L’infini n’est-il pas le secret des

grandes mélancolies? L’officier avait atteint la chaussée pierreuse du

moulin sans avoir pu s’expliquer l’abandon de ce village, il demanda

Benassis à un garçon meunier assis sur des sacs de blé à la porte de la

maison.

--Monsieur Benassis est allé là, dit le meunier en montrant une des

chaumières ruinées.

--Ce village a donc été brûlé? dit le commandant.

--Non, monsieur.

--Pourquoi donc alors est-il ainsi? demanda Genestas.

--Ah! pourquoi? répondit le meunier en levant les épaules et entrant

chez lui, monsieur Benassis vous le dira.

L’officier passa sur une espèce de pont fait avec de grosses pierres

entre lesquelles coule le torrent, et arriva bientôt à la maison

désignée. Le chaume de cette habitation était encore entier, couvert

de mousse, mais sans trous, et les fermetures semblaient être en bon

état. En y entrant, Genestas vit du feu dans la cheminée au coin de

laquelle se tenaient une vieille femme agenouillée devant un malade

assis sur une chaise, et un homme debout le visage tourné vers le

foyer. L’intérieur de cette maison formait une seule chambre éclairée

par un mauvais châssis garni de toile. Le sol était en terre battue.

La chaise, une table et un grabat composaient tout le mobilier.

Jamais le commandant n’avait rien vu de si simple ni de si nu, même

en Russie où les cabanes des Mougiks ressemblent à des tanières. Là,

rien n’attestait les choses de la vie, il ne s’y trouvait même pas

le moindre ustensile nécessaire à la préparation des aliments les

plus grossiers. Vous eussiez dit la niche d’un chien sans son écuelle.

N’était le grabat, une souquenille pendue à un clou et des sabots

garnis de paille, seuls vêtements du malade, cette chaumière eût paru

déserte comme les autres. La femme agenouillée, paysanne fort vieille,

s’efforçait de maintenir les pieds du malade dans un baquet plein d’une

eau brune. En distinguant un pas que le bruit des éperons rendait

insolite pour des oreilles accoutumées au marcher monotone des gens de

la campagne, l’homme se tourna vers Genestas en manifestant une sorte

de surprise, partagée par la vieille.

--Je n’ai pas besoin, dit le militaire, de demander si vous êtes

monsieur Benassis. Étranger, impatient de vous voir, vous m’excuserez,

monsieur, d’être venu vous chercher sur votre champ de bataille au

lieu de vous avoir attendu chez vous. Ne vous dérangez pas, faites vos

affaires. Quand vous aurez fini, je vous dirai l’objet de ma visite.

Genestas s’assit à demi sur le bord de la table et garda le silence.

Le feu répandait dans la chaumière une clarté plus vive que celle du

soleil dont les rayons, brisés par le sommet des montagnes, ne peuvent

jamais arriver dans cette partie de la vallée. A la lueur de ce feu,

fait avec quelques branches de sapin résineux qui entretenaient une

flamme brillante, le militaire aperçut la figure de l’homme qu’un

secret intérêt le contraignait à chercher, à étudier, à parfaitement

connaître. Monsieur Benassis, le médecin du canton, resta les bras

croisés, écouta froidement Genestas, lui rendit son salut, et se

retourna vers le malade sans se croire l’objet d’un examen aussi

sérieux que le fut celui du militaire.

Benassis était un homme de taille ordinaire, mais large des épaules

et large de poitrine. Une ample redingote verte, boutonnée jusqu’au

cou, empêcha l’officier de saisir les détails si caractéristiques de

ce personnage ou de son maintien; mais l’ombre et l’immobilité dans

laquelle resta le corps servirent à faire ressortir la figure, alors

fortement éclairée par un reflet des flammes. Cet homme avait un

visage semblable à celui d’un satyre: même front légèrement cambré,

mais plein de proéminences toutes plus ou moins significatives; même

nez retroussé, spirituellement fendu dans le bout; mêmes pommettes

saillantes. La bouche était sinueuse, les lèvres étaient épaisses et

rouges. Le menton se relevait brusquement. Les yeux bruns et animés

par un regard vif auquel la couleur nacrée du blanc de l’œil donnait

un grand éclat, exprimaient des passions amorties. Les cheveux jadis

noirs et maintenant gris, les rides profondes de son visage et ses gros

sourcils déjà blanchis, son nez devenu bulbeux et veiné, son teint

jaune et marbré par des taches rouges, tout annonçait en lui l’âge de

cinquante ans et les rudes travaux de sa profession. L’officier ne put

que présumer la capacité de la tête, alors couverte d’une casquette;

mais quoique cachée par cette coiffure, elle lui parut être une de

ces têtes proverbialement nommées _têtes carrées_. Habitué, par les

rapports qu’il avait eus avec les hommes d’énergie que rechercha

Napoléon, à distinguer les traits des personnes destinées aux grandes

choses, Genestas devina quelque mystère dans cette vie obscure, et se

dit en voyant ce visage extraordinaire: --Par quel hasard est-il resté

médecin de campagne? Après avoir sérieusement observé cette physionomie

qui, malgré ses analogies avec les autres figures humaines, trahissait

une secrète existence en désaccord avec ses apparentes vulgarités, il

partagea nécessairement l’attention que le médecin donnait au malade,

et la vue de ce malade changea complétement le cours de ses réflexions.

La Comédie humaine - Volume 13. Scènes de la vie militaire et Scènes de la vie de campagne · 第 30 / 72 段