mâchoires de fonctionner. Le brie disparaissait, les litres coulaient
comme des fontaines. Cependant, Gervaise mollissait sous les coups.
Elle ne répondait rien, la bouche toujours pleine, se dépêchant, comme
si elle avait eu très faim. Quand ils se lassèrent, elle leva
doucement la tête, elle dit:
-- En voilà assez, hein? Je m'en fiche pas mal de la boutique! Je n'en
veux plus... Comprenez-vous, je m'en fiche! Tout est fini!
Alors, on redemanda du fromage et du pain, on causa sérieusement. Les
Poisson prenaient le bail et offraient de répondre des deux termes
arriérés. D'ailleurs, Boche acceptait l'arrangement, d'un air
d'importance, au nom du propriétaire. Il loua même, séance tenante, un
logement aux Coupeau, le logement vacant du sixième, dans le corridor
des Lorilleux. Quant à Lantier, mon Dieu! il voulait bien garder sa
chambre, si cela ne gênait pas les Poisson. Le sergent de ville
s'inclina, ça ne le gênait pas du tout; on s'entend toujours entre
amis, malgré les idées politiques. Et Lantier, sans se mêler davantage
de la cession, en homme qui a conclu enfin sa petite affaire, se
confectionna une énorme tartine de fromage de Brie; il se renversait,
il la mangeait dévotement, le sang sous la peau, brûlant d'une joie
sournoise, clignant les yeux pour guigner tour à tour Gervaise et
Virginie.
-- Eh! père Bazouge! appela Coupeau, venez donc boire un coup. Nous ne
sommes pas fiers, nous sommes tous des travailleurs.
Les quatre croque-morts, qui s'en allaient, rentrèrent pour trinquer
avec la société. Ce n'était pas un reproche, mais la dame de tout à
l'heure pesait son poids et valait bien un verre de vin. Le père
Bazouge regardait fixement la blanchisseuse, sans lâcher un mot
déplacé. Elle se leva, mal à l'aise, elle quitta les hommes qui
achevaient de se cocarder. Coupeau, soûl comme une grive, recommençait
à viauper et disait que c'était le chagrin.
Le soir, quand Gervaise se retrouva chez elle, elle resta abêtie sur
une chaise. Il lui semblait que les pièces étaient désertes et
immenses. Vrai, ça faisait un fameux débarras. Mais elle n'avait bien
sûr pas laissé que maman Coupeau au fond du trou, dans le petit jardin
de la rue Marcadet. Il lui manquait trop de choses, ça devait être un
morceau de sa vie à elle, et sa boutique, et son orgueil de patronne,
et d'autres sentiments encore, qu'elle avait enterrés ce jour-là. Oui,
les murs étaient nus, son coeur aussi, c'était un déménagement
complet, une dégringolade dans le fossé. Et elle se sentait trop
lasse, elle se ramasserait plus tard, si elle pouvait.
A dix heures, en se déshabillant, Nana pleura, trépigna. Elle voulait
coucher dans le lit de maman Coupeau. Sa mère essaya de lui faire
peur; mais la petite était trop précoce, les morts lui causaient
seulement une grosse curiosité; si bien que, pour avoir la paix, on
finit par lui permettre de s'allonger à la place de maman Coupeau.
Elle aimait les grands lits, cette gamine; elle s'étalait, elle se
roulait. Cette nuit-là, elle dormit joliment bien, dans la bonne
chaleur et les chatouilles du matelas de plume.
X
Le nouveau logement des Coupeau se trouvait au sixième, escalier B.
Quand on avait passé devant mademoiselle Remanjou, on prenait le
corridor, à gauche. Puis, il fallait encore tourner. La première porte
était celle des Bijard. Presque en face, dans un trou sans air, sous
un petit escalier qui montait à la toiture, couchait le père Bru. Deux
logements plus loin, on arrivait chez Bazouge. Enfin, contre Bazouge,
c'étaient les Coupeau, une chambre et un cabinet donnant sur la cour.
Et il n'y avait plus, au fond du couloir, que deux ménages, avant
d'être chez les Lorilleux, tout au bout.
Une chambre et un cabinet, pas plus. Les Coupeau perchaient là,
maintenant. Et encore la chambre était-elle large comme la main. Il
fallait y faire tout, dormir, manger et le reste. Dans le cabinet, le
lit de Nana tenait juste; elle devait se déshabiller chez son père et
sa mère, et on laissait la porte ouverte, la nuit, pour qu'elle
n'étouffât pas. C'était si petit, que Gervaise avait cédé des affaires
aux Poisson en quittant la boutique, ne pouvant tout caser. Le lit, la
table, quatre chaises, le logement était plein. Même le coeur crevé,
n'ayant pas le courage de se séparer de sa commode, elle avait
encombré le carreau de ce grand coquin de meuble, qui bouchait la
moitié de la fenêtre. Un des battants se trouvait condamné, ça
enlevait de la lumière et de la gaieté. Quand elle voulait regarder
dans la cour, comme elle devenait très grosse, elle n'avait pas la
place de ses coudes, elle se penchait de biais, le cou tordu, pour
voir.
Les premiers jours, la blanchisseuse s'asseyait et pleurait. Ça lui
semblait trop dur, de ne plus pouvoir se remuer chez elle, après avoir
toujours été au large. Elle suffoquait, elle restait à la fenêtre
pendant des heures, écrasée entre le mur et la commode, à prendre des
torticolis. Là seulement elle respirait. La cour, pourtant, ne lui
inspirait guère que des idées tristes. En face d'elle, du côté du
soleil, elle apercevait son rêve d'autrefois, cette fenêtre du
cinquième où des haricots d'Espagne, à chaque printemps, enroulaient
leurs tiges minces sur un berceau de ficelles. Sa chambre, à elle,
était du côté de l'ombre, les pots de réséda y mouraient en huit
jours. Ah! non, la vie ne tournait pas gentiment, ce n'était guère
l'existence qu'elle avait espérée. Au lieu d'avoir des fleurs sur sa
vieillesse, elle roulait dans les choses qui ne sont pas propres. Un
jour, en se penchant, elle eut une drôle de sensation, elle crut se
voir en personne là-bas, sous le porche, près de la loge du concierge,
le nez en l'air, examinant la maison pour la première fois; et ce saut
de treize ans en arrière lui donna un élancement au coeur. La cour
n'avait pas changé, les façades nues à peine plus noires et plus
lépreuses; une puanteur montait des plombs rongés de rouille; aux
cordes des croisées, séchaient des linges, des couches d'enfant
emplâtrées d'ordure; en bas, le pavé défoncé restait sali des
escarbilles de charbon du serrurier et des copeaux du menuisier; même,
dans le coin humide de la fontaine, une mare coulée de la teinturerie
avait une belle teinte bleue, d'un bleu aussi tendre que le bleu de
jadis. Mais elle, à cette heure, se sentait joliment changée et
décatie. Elle n'était plus en bas, d'abord, la figure vers le ciel,
contente et courageuse, ambitionnant un bel appartement. Elle était
sous les toits, dans le coin des pouilleux, dans le trou le plus sale,
à l'endroit où l'on ne recevait jamais la visite d'un rayon. Et ça
expliquait ses larmes, elle ne pouvait pas être enchantée de son sort.
Cependant, lorsque Gervaise se fut un peu accoutumée, les
commencements du ménage, dans le nouveau logement, ne se présentèrent
pas mal. L'hiver était presque fini, les quatre sous des meubles cédés
à Virginie avaient facilité l'installation. Puis, dès les beaux jours,
il arriva une chance, Coupeau se trouva embauché pour aller travailler
en province, à Étampes; et là, il fit près de trois mois, sans se
soûler, guéri un moment par l'air de la campagne. On ne se doute pas
combien ça désaltère les pochards, de quitter l'air de Paris, où il y
a dans les rues une vraie fumée d'eau-de-vie et de vin. A son retour,
il était frais comme une rose, et il rapportait quatre cents francs,
avec lesquels ils payèrent les deux termes arriérés de la boutique,
dont les Poisson avaient répondu, ainsi que d'autres petites dettes du
quartier, les plus criardes. Gervaise déboucha deux ou trois rues où
elle ne passait plus. Naturellement, elle s'était mise repasseuse à la
journée. Madame Fauconnier, très bonne femme pourvu qu'on la flattât,
avait bien voulu la reprendre. Elle lui donnait même trois francs,
comme à une première ouvrière, par égard pour son ancienne position de
patronne. Aussi le ménage semblait-il devoir boulotter. Même, avec du
travail et de l'économie, Gervaise voyait le jour où ils pourraient
tout payer et s'arranger un petit train-train supportable. Seulement,
elle se promettait ça, dans la fièvre de la grosse somme gagnée par
son mari. A froid, elle acceptait le temps comme il venait, elle
disait que les belles choses ne duraient pas.
Ce dont les Coupeau eurent le plus à souffrir alors, ce fut de voir
les Poisson s'installer dans leur boutique. Ils n'étaient point trop
jaloux de leur naturel, mais on les agaçait, on s'émerveillait exprès
devant eux sur les embellissements de leurs successeurs. Les Boche,
surtout les Lorilleux, ne tarissaient pas. A les entendre, jamais on
n'aurait vu une boutique plus belle. Et ils parlaient de l'état de
saleté où les Poisson avaient trouvé les lieux, ils racontaient que le
lessivage seul était monté à trente francs. Virginie, après des
hésitations, s'était décidée pour un petit commerce d'épicerie fine,
des bonbons, du chocolat, du café, du thé. Lantier lui avait vivement
conseillé ce commerce, car il y avait, disait-il, des sommes énormes à
gagner dans la friandise. La boutique fut peinte en noir, et relevée
de filets jaunes, deux couleurs distinguées. Trois menuisiers
travaillèrent huit jours à l'agencement des casiers, des vitrines, un
comptoir avec des tablettes pour les bocaux, comme chez les
confiseurs. Le petit héritage, que Poisson tenait en réserve, dut être
rudement écorné. Mais Virginie triomphait, et les Lorilleux, aidés des
portiers, n'épargnaient pas à Gervaise un casier, une vitrine, un
bocal, amusés quand ils voyaient sa figure changer. On a beau n'être
pas envieux, on rage toujours quand les autres chaussent vos souliers
et vous écrasent.
Il y avait aussi une question d'homme par-dessous. On affirmait que
Lantier avait quitté Gervaise. Le quartier déclarait ça très bien.
Enfin, ça mettait un peu de morale dans la rue. Et tout l'honneur de
la séparation revenait à ce finaud de chapelier, que les dames
gobaient toujours. On donnait des détails, il avait dû calotter la
blanchisseuse pour la faire tenir tranquille, tant elle était acharnée
après lui. Naturellement, personne ne disait la vérité vraie; ceux qui
auraient pu la savoir, la jugeaient trop simple et pas assez
intéressante. Si l'on voulait, Lantier avait en effet quitté Gervaise,
en ce sens qu'il ne la tenait plus à sa disposition, le jour et la
nuit; mais il montait pour sûr la voir au sixième, quand l'envie l'en
prenait, car mademoiselle Remanjou le rencontrait sortant de chez les
Coupeau à des heures peu naturelles. Enfin, les rapports continuaient,
de bric et de broc, va comme je te pousse, sans que l'un ni l'autre y
eût beaucoup de plaisir; un reste d'habitude, des complaisances
réciproques, pas davantage. Seulement, ce qui compliquait la
situation, c'était que le quartier, maintenant, fourrait Lantier et
Virginie dans la même paire de draps. Là encore le quartier se
pressait trop. Sans doute, le chapelier chauffait la grande brune; et
ça se trouvait indiqué, puisqu'elle remplaçait Gervaise en tout et
pour tout, dans le logement. Il courait justement une blague; on
prétendait qu'une nuit il était allé chercher Gervaise sur l'oreiller
du voisin, et qu'il avait ramené et gardé Virginie sans la reconnaître
avant le petit jour, à cause de l'obscurité. L'histoire faisait
rigoler, mais il n'était réellement pas si avancé, il se permettait à
peine de lui pincer les hanches. Les Lorilleux n'en parlaient pas
moins devant la blanchisseuse des amours de Lantier et de madame
Poisson avec attendrissement, espérant la rendre jalouse. Les Boche,
eux aussi, laissaient entendre que jamais ils n'avaient vu un plus
beau couple. Le drôle, dans tout ça, c'était que la rue de la
Goutte-d'Or ne semblait pas se formaliser du nouveau ménage à trois;
non, la morale, dure pour Gervaise, se montrait douce pour Virginie.
Peut-être l'indulgence souriante de la rue venait-elle de ce que le
mari était sergent de ville.
Heureusement, la jalousie ne tourmentait guère Gervaise. Les
infidélités de Lantier la laissaient bien calme, parce que son coeur,
depuis longtemps, n'était plus pour rien dans leurs rapports. Elle
avait appris, sans chercher à les savoir, des histoires malpropres,
des liaisons du chapelier avec toutes sortes de filles, les premiers
chiens coiffés qui passaient dans la rue; et ça lui faisait si peu
d'effet, qu'elle avait continué d'être complaisante, sans même trouver
en elle assez de colère pour rompre. Cependant, elle n'accepta pas si
aisément le nouveau béguin de son amant. Avec Virginie, c'était autre
chose. Ils avaient inventé ça dans le seul but de la taquiner tous les
deux; et si elle se moquait de la bagatelle, elle tenait aux égards.
Aussi, lorsque madame Lorilleux ou quelque autre méchante bête
affectait en sa présence de dire que Poisson ne pouvait plus passer
sous la porte Saint-Denis, devenait-elle toute blanche, la poitrine
arrachée, une brûlure dans l'estomac. Elle pinçait les lèvres, elle
évitait de se fâcher, ne voulant pas donner ce plaisir à ses ennemis.
Mais elle dut quereller Lantier, car mademoiselle Remanjou crut
distinguer le bruit d'un soufflet, une après-midi; d'ailleurs, il y
eut certainement une brouille, Lantier cessa de lui parler pendant
quinze jours, puis il revint le premier, et le train-train parut
recommencer, comme si de rien n'était. La blanchisseuse préférait en
prendre son parti, reculant devant un crêpage de chignons, désireuse
de ne pas gâter sa vie davantage. Ah! elle n'avait plus vingt ans,
elle n'aimait plus les hommes, au point de distribuer des fessées pour
leurs beaux yeux et de risquer le poste. Seulement, elle additionnait
ça avec le reste.
Coupeau blaguait. Ce mari commode, qui n'avait pas voulu voir le
cocuage chez lui, rigolait à mort de la paire de cornes de Poisson.
Dans son ménage, ça ne comptait pas; mais, dans le ménage des autres,
ça lui semblait farce, et il se donnait un mal du diable pour guetter
ces accidents-là, quand les dames des voisins allaient regarder la
feuille à l'envers. Quel jean-jean, ce Poisson! et ça portait une
épée, ça se permettait de bousculer le monde sur les trottoirs! Puis,
Coupeau poussait le toupet jusqu'à plaisanter Gervaise. Ah bien! son
amoureux la lâchait joliment! Elle n'avait pas de chance: une première
fois, les forgerons ne lui avaient pas réussi, et, pour la seconde,
c'étaient les chapeliers qui lui claquaient dans la main. Aussi, elle
s'adressait aux corps d'états pas sérieux. Pourquoi ne prenait-elle
pas un maçon, un homme d'attache, habitué à gâcher solidement son
plâtre? Bien sûr, il disait ces choses en manière de rigolade, mais
Gervaise n'en devenait pas moins toute verte, parce qu'il la fouillait
de ses petits yeux gris, comme s'il avait voulu lui entrer les paroles
avec une vrille. Lorsqu'il abordait le chapitre des saletés, elle ne
savait jamais s'il parlait pour rire ou pour de bon. Un homme qui se
soûle d'un bout de l'année à l'autre n'a plus la tête à lui, et il y a
des maris, très jaloux à vingt ans, que la boisson rend très coulants
à trente sur le chapitre de la fidélité conjugale.
Il fallait voir Coupeau crâner dans la rue de la Goutte-d'Or! Il
appelait Poisson le cocu. Ça leur clouait le bec, aux bavardes! Ce
n'était plus lui, le cocu. Oh! il savait ce qu'il savait. S'il avait
eu l'air de ne pas entendre, dans le temps, c'était apparemment qu'il
n'aimait pas les potins. Chacun connaît son chez soi et se gratte où
ça le démange. Ça ne le démangeait pas, lui; il ne pouvait pas se
gratter, pour faire plaisir au monde. Eh bien! et le sergent de ville,
est-ce qu'il entendait? Pourtant ça y était, cette fois; on avait vu
les amoureux, il ne s'agissait plus d'un cancan en l'air. Et il se
fâchait, il ne comprenait pas comment un homme, un fonctionnaire du
gouvernement, souffrait chez lui un pareil scandale. Le sergent de
ville devait aimer la resucée des autres, voilà tout. Les soirs où
Coupeau s'ennuyait, seul avec sa femme dans leur trou, sous les toits,
ça ne l'empêchait pas de descendre chercher Lantier et de l'amener de
force. Il trouvait la cambuse triste, depuis que le camarade n'était
plus là. Il le raccommodait avec Gervaise, s'il les voyait en froid.
Tonnerre de Dieu! est-ce qu'on n'envoie pas le monde à la balançoire,
est-ce qu'il est défendu de s'amuser comme on l'entend? Il ricanait,
des idées larges s'allumaient dans ses yeux vacillants de pochard, des
besoins de tout partager avec le chapelier, pour embellir la vie. Et
c'était surtout ces soirs-là que Gervaise ne savait plus s'il parlait
pour rire ou pour de bon.
Au milieu de ces histoires, Lantier faisait le gros dos. Il se
montrait paternel et digne. A trois reprises, il avait empêché des
brouilles entre les Coupeau et les Poisson. Le bon accord des deux
ménages entrait dans son contentement. Grâce aux regards tendres et
fermes dont il surveillait Gervaise et Virginie, elles affectaient
toujours l'une pour l'autre une grande amitié. Lui, régnant sur la
blonde et sur la brune, avec une tranquillité de pacha, s'engraissait
de sa roublardise. Ce mâtin-là digérait encore les Coupeau qu'il
mangeait déjà les Poisson. Oh! ça ne le gênait guère; une boutique
avalée, il entamait une seconde boutique. Enfin, il n'y a que les
hommes de cette espèce qui aient de la chance.
Ce fut cette année-là, en juin, que Nana fit sa première communion.
Elle allait sur ses treize ans, grande déjà comme une asperge montée,
avec un air d'effronterie; l'année précédente, on l'avait renvoyée du
catéchisme, à cause de sa mauvaise conduite; et, si le curé
l'admettait cette fois, c'était de peur de ne pas la voir revenir et
de lâcher sur le pavé une païenne de plus. Nana dansait de joie en
pensant à la robe blanche. Les Lorilleux, comme parrain et marraine,
avaient promis la robe, un cadeau dont ils parlaient dans toute la
maison; madame Lerat devait donner le voile et le bonnet, Virginie la
bourse, Lantier le paroissien; de façon que les Coupeau attendaient la
cérémonie sans trop s'inquiéter. Même les Poisson, qui voulaient
pendre la crémaillère, choisirent justement cette occasion, sans doute
sur le conseil du chapelier. Ils invitèrent les Coupeau et les Boche,
dont la petite faisait aussi sa première communion. Le soir, on
mangerait chez eux un gigot et quelque chose autour.
Justement, la veille, au moment où Nana émerveillée regardait les
cadeaux étalés sur la commode, Coupeau rentra dans un état abominable.
L'air de Paris le reprenait. Et il attrapa sa femme et l'enfant, avec
des raisons d'ivrogne, des mots dégoûtants qui n'étaient pas à dire
dans la situation. D'ailleurs, Nana elle-même devenait mal embouchée,
au milieu des conversations sales qu'elle entendait continuellement.
Les jours de dispute, elle traitait très bien sa mère de chameau et de
vache.
-- Et du pain! gueulait le zingueur. Je veux ma soupe, tas de
rosses!... En voilà des femelles avec leurs chiffons! Je m'assois sur
les affutiaux, vous savez, si je n'ai pas ma soupe!
-- Quel lavement, quand il est paf! murmura Gervaise impatientée.
Et, se tournant vers lui:
-- Elle chauffe, tu nous embêtes.
Nana faisait la modeste, parce qu'elle trouvait ça gentil, ce jour-là.
Elle continuait à regarder les cadeaux sur la commode, en affectant de
baisser les yeux et de ne pas comprendre les vilains propos de son
père. Mais le zingueur était joliment taquin, les soirs de ribotte. Il
lui parlait dans le cou.
-- Je t'en ficherai, des robes blanches! Hein? c'est encore pour te
faire des nichons dans ton corsage avec des boules de papier, comme
l'autre dimanche?.. Oui, oui, attends un peu! Je te vois bien
tortiller ton derrière. Ça te chatouille, les belles frusques. Ça te
monte le coco... Veux-tu décaniller de là, bougre de chenillon! Retire
tes patoches, colle-moi ça dans un tiroir, ou je te débarbouille avec!
Nana, la tête basse, ne répondait toujours rien. Elle avait pris le
petit bonnet de tulle, elle demandait à sa mère combien ça coûtait.
Et, comme Coupeau allongeait la main pour arracher le bonnet, ce fut
Gervaise qui le repoussa en criant:
-- Mais laisse-la donc, cette enfant! elle est gentille, elle ne fait
rien de mal.
Alors le zingueur lâcha tout son paquet.
-- Ah! les garces! La mère et la fille, ça fait la paire. Et c'est du
propre d'aller manger le bon Dieu en guignant les hommes. Ose donc
dire le contraire, petite salope!... Je vas t'habiller avec un sac,
nous verrons si ça te grattera la peau. Oui, avec un sac, pour vous
dégoûter, toi et tes curés. Est-ce que j'ai besoin qu'on te donne du
vice?... Nom de Dieu! voulez-vous m'écouter, toutes les deux!
Et, du coup, Nana furieuse se tourna, pendant que Gervaise devait
étendre les bras, afin de protéger les affaires que Coupeau parlait de
déchirer. L'enfant regarda son père fixement; puis, oubliant la
modestie recommandée par son confesseur:
-- Cochon! dit-elle, les dents serrées.
Dès que le zingueur eut mangé sa soupe, il ronfla. Le lendemain, il
s'éveilla très bon enfant. Il avait un reste de la veille, tout juste
de quoi être aimable. Il assista à la toilette de la petite, attendri
par la robe blanche, trouvant qu'un rien du tout donnait à cette
vermine un air de vraie demoiselle. Enfin, comme il le disait, un
père, en un pareil jour, était naturellement fier de sa fille. Et il
fallait voir le chic de Nana, qui avait des sourires embarrassés de
mariée, dans sa robe trop courte. Quand on descendit et qu'elle
aperçut sur le seuil de la loge Pauline, également habillée, elle
s'arrêta, l'enveloppa d'un regard clair, puis se montra très bonne, en
la trouvant moins bien mise qu'elle, arrangée comme un paquet. Les
deux familles partirent ensemble pour l'église. Nana et Pauline
marchaient les premières, le paroissien à la main, retenant leurs
voiles que le vent gonflait; et elles ne causaient pas, crevant de
plaisir à voir les gens sortir des boutiques, faisant une moue dévote
pour entendre dire sur leur passage qu'elles étaient bien gentilles.
Madame Boche et madame Lorilleux s'attardaient, parce qu'elles se
communiquaient leurs réflexions sur la Banban, une mange-tout, dont la
fille n'aurait jamais communié si les parents ne lui avaient tout
donné, oui, tout, jusqu'à une chemise neuve, par respect pour la
sainte table. Madame Lorilleux s'occupait surtout de la robe, son
cadeau à elle, foudroyant Nana et l'appelant « grande sale », chaque
fois que l'enfant ramassait la poussière avec sa jupe, en s'approchant
trop des magasins.
A l'église, Coupeau pleura tout le temps. C'était bête, mais il ne
pouvait se retenir. Ça le saisissait, le curé faisant les grands bras,
les petites filles pareilles à des anges défilant les mains jointes;
et la musique des orgues lui barbottait dans le ventre, et la bonne
odeur de l'encens l'obligeait à renifler, comme si on lui avait poussé
un bouquet dans la figure. Enfin, il voyait bleu, il était pincé au
coeur. Il y eut particulièrement un cantique, quelque chose de suave,
pendant que les gamines avalaient le bon Dieu, qui lui sembla couler
dans son cou, avec un frisson tout le long de l'échine. Autour de lui,
d'ailleurs, les personnes sensibles trempaient aussi leur mouchoir.
Vrai, c'était un beau jour, le plus beau jour de la vie. Seulement, au
sortir de l'église, quand il alla prendre un canon avec Lorilleux, qui
était resté les yeux secs et qui le blaguait, il se fâcha, il accusa
les corbeaux de brûler chez eux des herbes du diable pour amollir les
hommes. Puis, après tout, il ne s'en cachait pas, ses yeux avaient
fondu, ça prouvait simplement qu'il n'avait pas un pavé dans la
poitrine. Et il commanda une autre tournée.
Le soir, la crémaillère fut très gaie, chez les Poisson. L'amitié
régna sans un accroc, d'un bout à l'autre du repas. Lorsque les
mauvais jours arrivent, on tombe ainsi sur de bonnes soirées, des
heures où l'on s'aime entre gens qui se détestent. Lantier, ayant à sa
gauche Gervaise et Virginie à sa droite, se montra aimable pour toutes
les deux, leur prodiguant des tendresses de coq qui veut la paix dans
son poulailler. En face, Poisson gardait sa rêverie calme et sévère de
sergent de ville, son habitude de ne penser à rien, les yeux voilés,
pendant ses longues factions sur les trottoirs. Mais les reines de la
fête furent les deux petites, Nana et Pauline, auxquelles on avait
permis de ne pas se déshabiller; elles se tenaient raides, de crainte
de tacher leurs robes blanches, et on leur criait, à chaque bouchée,
de lever le menton, pour avaler proprement. Nana, ennuyée, finit par
baver tout son vin sur son corsage; ce fut une affaire, on la
déshabilla, on lava immédiatement le corsage dans un verre d'eau.
Puis, au dessert, on causa sérieusement de l'avenir des enfants.
Madame Boche avait fait son choix, Pauline allait entrer dans un
atelier de reperceuses sur or et sur argent; on gagnait là dedans des
cinq et six francs. Gervaise ne savait pas encore, Nana ne montrait
aucun goût. Oh! elle galopinait, elle montrait ce goût; mais, pour le
reste, elle avait des mains de beurre.
-- Moi, à votre place, dit madame Lerat, j'en ferais une fleuriste.
C'est un état propre et gentil.
-- Les fleuristes, murmura Lorilleux, toutes des Marie-couche-toi-là.
-- Eh bien! et moi? reprit la grande veuve, les lèvres pincées. Vous
êtes galant. Vous savez, je ne suis pas une chienne, je ne me mets pas
les pattes en l'air, quand on siffle!
Mais toute la société la fit taire.
-- Madame Lerat, oh! madame Lerat!
Et on lui indiquait du coin de l'oeil les deux premières communiantes
qui se fourraient le nez dans leurs verres pour ne pas rire. Par
convenance, les hommes eux-mêmes avaient choisi jusque-là les mots
distingués. Mais madame Lerat n'accepta pas la leçon. Ce qu'elle
venait de dire, elle l'avait entendu dans les meilleures sociétés.
D'ailleurs, elle se flattait de savoir sa langue; on lui faisait
souvent compliment de la façon dont elle parlait de tout, même devant
des enfants, sans jamais blesser la décence.
-- Il y a des femmes très bien parmi les fleuristes, apprenez ça!
criait-elle. Elles sont faites comme les autres femmes, elles n'ont
pas de la peau partout, bien sûr. Seulement, elles se tiennent, elles
choisissent avec goût, quand elles ont une faute à faire... Oui, ça
leur vient des fleurs. Moi, c'est ce qui m'a conservée...
-- Mon Dieu! interrompit Gervaise, je n'ai pas de répugnance pour les
fleurs. Il faut que ça plaise à Nana, pas davantage; on ne doit pas
contrarier les enfants sur la vocation... Voyons, Nana, ne fais pas la
bête, réponds. Ça te plaît-il, les fleurs?
La petite, penchée au-dessus de son assiette, ramassait des miettes de
gâteau avec son doigt mouillé, qu'elle suçait ensuite. Elle ne se
dépêcha pas. Elle avait son rire vicieux.
-- Mais oui, maman, ça me plaît, finit-elle par déclarer.
Alors, l'affaire fut tout de suite arrangée. Coupeau voulut bien que
madame Lerat emmenât l'enfant à son atelier, rue du Caire, dès le
lendemain. Et la société parla gravement des devoirs de la vie. Boche
disait que Nana et Pauline étaient des femmes, maintenant qu'elles
avaient communié. Poisson ajoutait qu'elles devaient désormais savoir
faire la cuisine, raccommoder les chaussettes, conduire une maison. On
leur parla même de leur mariage et des enfants qui leur pousseraient
un jour. Les gamines écoutaient et rigolaient en dessous, se
frottaient l'une contre l'autre, le coeur gonflé d'être des femmes,
rouges et embarrassées dans leurs robes blanches. Mais ce qui les
chatouilla le plus, ce fut lorsque Lantier les plaisanta, en leur
demandant si elles n'avaient pas déjà des petits maris. Et l'on fit
avouer de force à Nana qu'elle aimait bien Victor Fauconnier, le fils
de la patronne de sa mère.
-- Ah bien! dit madame Lorilleux devant les Boche, comme on partait,
c'est notre filleule, mais du moment où ils en font une fleuriste,
nous ne voulons plus entendre parler d'elle. Encore une roulure pour
les boulevards... Elle leur chiera du poivre, avant six mois.
En remontant se coucher, les Coupeau convinrent que tout avait bien
marché et que les Poisson n'étaient pas de méchantes gens. Gervaise
trouvait même la boutique proprement arrangée. Elle s'attendait à
souffrir, en passant ainsi la soirée dans son ancien logement, où
d'autres se carraient à cette heure; et elle restait surprise de
n'avoir pas ragé une seconde. Nana, qui se déshabillait, demanda à sa
mère si la robe de la demoiselle du second, qu'on avait mariée le mois
dernier, était en mousseline comme la sienne.
Mais ce fut là le dernier beau jour du ménage. Deux années
s'écoulèrent, pendant lesquelles ils s'enfoncèrent de plus en plus.
Les hivers surtout les nettoyaient. S'ils mangeaient du pain au beau
temps, les fringales arrivaient avec la pluie et le froid, les danses
devant le buffet, les dîners par coeur, dans la petite Sibérie de leur
cambuse. Ce gredin de décembre entrait chez eux par-dessous la porte,
et il apportait tous les maux, le chômage des ateliers, les
fainéantises engourdies des gelées, la misère noire des temps humides.
Le premier hiver, ils firent encore du feu quelquefois, se pelotonnant
autour du poêle, aimant mieux avoir chaud que de manger; le second
hiver, le poêle ne se dérouilla seulement pas, il glaçait la pièce de
sa mine lugubre de borne de fonte. Et ce qui leur cassait les jambes,
ce qui les exterminait, c'était par-dessus tout de payer leur terme.
Oh! le terme de janvier, quand il n'y avait pas un radis à la maison
et que le père Boche présentait la quittance! Ça soufflait davantage
de froid, une tempête du Nord. M. Marescot arrivait, le samedi
suivant, couvert d'un bon paletot, ses grandes pattes fourrées dans
des gants de laine; et il avait toujours le mot d'expulsion à la
bouche, pendant que la neige tombait dehors, comme si elle leur
préparait un lit sur le trottoir, avec des draps blancs. Pour payer le
terme, ils auraient vendu de leur chair. C'était le terme qui vidait
le buffet et le poêle. Dans la maison entière, d'ailleurs, une
lamentation montait. On pleurait à tous les étages, une musique de
malheur ronflant le long de l'escalier et des corridors. Si chacun
avait eu un mort chez lui, ça n'aurait pas produit un air d'orgues
aussi abominable. Un vrai jour du jugement dernier, la fin des fins,
la vie impossible, l'écrasement du pauvre monde. La femme du troisième
allait faire huit jours au coin de la rue Belhomme. Un ouvrier, le
maçon du cinquième, avait volé chez son patron.
Sans doute, les Coupeau devaient s'en prendre à eux seuls. L'existence
a beau être dure, on s'en tire toujours, lorsqu'on a de l'ordre et de
l'économie, témoins les Lorilleux qui allongeaient leurs termes
régulièrement, pliés dans des morceaux de papier sales; mais, ceux-là,
vraiment, menaient une vie d'araignées maigres, à dégoûter du travail.
Nana ne gagnait encore rien, dans les fleurs; elle dépensait même pas
mal pour son entretien. Gervaise, chez madame Fauconnier, finissait
par être mal regardée. Elle perdait de plus en plus la main, elle
bousillait l'ouvrage, au point que la patronne l'avait réduite à
quarante sous, le prix des gâcheuses. Avec ça, très fière, très
susceptible, jetant à la tête de tout le monde son ancienne position
de femme établie. Elle manquait des journées, elle quittait l'atelier,
par coup de tête: ainsi, une fois, elle s'était trouvée si vexée de
voir madame Fauconnier prendre madame Putois chez elle, et de
travailler ainsi coude à coude avec son ancienne ouvrière, qu'elle
n'avait pas reparu de quinze jours. Après ces foucades, on la
reprenait par charité, ce qui l'aigrissait davantage. Naturellement,
au bout de la semaine, la paye n'était pas grasse; et, comme elle le
disait amèrement, c'était elle qui finirait un samedi par en redevoir
à la patronne. Quant à Coupeau, il travaillait peut-être, mais alors
il faisait, pour sûr, cadeau de son travail au gouvernement; car
Gervaise, depuis l'embauchage d'Étampes, n'avait pas revu la couleur
de sa monnaie. Les jours de sainte-touche, elle ne lui regardait plus
les mains, quand il rentrait. Il arrivait les bras ballants, les
goussets vides, souvent même sans mouchoir; mon Dieu! oui, il avait
perdu son tire-jus, ou bien quelque fripouille de camarade le lui
avait fait. Les premières fois, il établissait des comptes, il
inventait des craques, des dix francs pour une souscription, des vingt
francs coulés de sa poche par un trou qu'il montrait, des cinquante
francs dont il arrosait des dettes imaginaires. Puis, il ne s'était
plus gêné. L'argent s'évaporait, voilà! Il ne l'avait plus dans la
poche, il l'avait dans le ventre, une autre façon pas drôle de le
rapporter à sa bourgeoise. La blanchisseuse, sur les conseils de
madame Boche, allait bien parfois guetter son homme à la sortie de
l'atelier, pour pincer le magot tout frais pondu; mais ça ne
l'avançait guère, des camarades prévenaient Coupeau, l'argent filait
dans les souliers ou dans un porte-monnaie moins propre encore. Madame
Boche était très maline sur ce chapitre, parce que Boche lui faisait
passer au bleu des pièces de dix francs, des cachettes destinées à
payer des lapins aux dames aimables de sa connaissance; elle visitait
les plus petits coins de ses vêtements, elle trouvait généralement la
pièce qui manquait à l'appel dans la visière de la casquette, cousue
entre le cuir et l'étoffe. Ah! ce n'était pas le zingueur qui ouatait
ses frusques avec de l'or! Lui, se le mettait sous la chair. Gervaise
ne pouvait pourtant pas prendre ses ciseaux et lui découdre la peau du
ventre.
Oui, c'était la faute du ménage, s'il dégringolait de saison en
saison. Mais ce sont de ces choses qu'on ne se dit jamais, surtout
quand on est dans la crotte. Ils accusaient la malechance, ils
prétendaient que Dieu leur en voulait. Un vrai bousin, leur chez eux,
à cette heure. La journée entière, ils s'empoignaient. Pourtant, ils
ne se tapaient pas encore, à peine quelques claques parties toutes
seules dans le fort des disputes. Le plus triste était qu'ils avaient
ouvert la cage à l'amitié, les sentiments s'étaient envolés comme des
serins. La bonne chaleur des pères, des mères et des enfants, lorsque
ce petit monde se tient serré, en tas, se retirait d'eux, les laissait
grelottants, chacun dans son coin. Tous les trois, Coupeau, Gervaise,
Nana, restaient pareils à des crins, s'avalant pour un mot, avec de la
haine plein les yeux; et il semblait que quelque chose avait cassé, le
grand ressort de la famille, la mécanique qui, chez les gens heureux,
fait battre les coeurs ensemble. Ah! bien sûr, Gervaise n'était plus
remuée comme autrefois, quand elle voyait Coupeau au bord des
gouttières, à des douze et des quinze mètres du trottoir. Elle ne
l'aurait pas poussé elle-même; mais s'il était tombé naturellement, ma
foi! ça aurait débarrassé la surface de la terre d'un pas grand'chose.
Les jours où le torchon brûlait, elle criait qu'on ne le lui
rapporterait donc jamais sur une civière. Elle attendait ça, ce serait
son bonheur qu'on lui rapporterait. A quoi servait-il, ce soûlard? à
la faire pleurer, à lui manger tout, à la pousser au mal. Eh bien! des
hommes si peu utiles, on les jetait le plus vite possible dans le
trou, on dansait sur eux la polka de la délivrance. Et lorsque la mère
disait: Tue! la fille répondait: Assomme! Nana lisait les accidents,
dans le journal, avec des réflexions de fille dénaturée. Son père
avait une telle chance, qu'un omnibus l'avait renversé, sans seulement
le dessoûler. Quand donc crèvera-t-il, cette rosse?
Au milieu de cette existence enragée par la misère, Gervaise souffrait
encore des faims qu'elle entendait râler autour d'elle. Ce coin de la
maison était le coin des pouilleux, où trois ou quatre ménages
semblaient s'être donné le mot pour ne pas avoir du pain tous les
jours. Les portes avaient beau s'ouvrir, elles ne lâchaient guère
souvent des odeurs de cuisine. Le long du corridor, il y avait un
silence de crevaison, et les murs sonnaient creux, comme des ventres
vides. Par moments, des danses s'élevaient, des larmes de femmes, des
plaintes de mioches affamés, des familles qui se mangeaient pour
tromper leur estomac. On était là dans une crampe au gosier générale,
bâillant par toutes ces bouches tendues; et les poitrines se
creusaient, rien qu'à respirer cet air, où les moucherons eux-mêmes
n'auraient pas pu vivre, faute de nourriture. Mais la grande pitié de
Gervaise était surtout le père Bru, dans son trou, sous le petit
escalier. Il s'y retirait comme une marmotte, s'y mettait en boule,
pour avoir moins froid; il restait des journées sans bouger, sur un
tas de paille. La faim ne le faisait même plus sortir, car c'était
bien inutile d'aller gagner dehors de l'appétit, lorsque personne ne
l'avait invité en ville. Quand il ne reparaissait pas de trois ou
quatre jours, les voisins poussaient sa porte, regardaient s'il
n'était pas fini. Non, il vivait quand même, pas beaucoup, mais un
peu, d'un oeil seulement; jusqu'à la mort qui l'oubliait! Gervaise,
dès qu'elle avait du pain, lui jetait des croûtes. Si elle devenait
mauvaise et détestait les hommes, à cause de son mari, elle plaignait
toujours bien sincèrement les animaux; et le père Bru, ce pauvre
vieux, qu'on laissait crever, parce qu'il ne pouvait plus tenir un
outil, était comme un chien pour elle, une bête hors de service, dont
les équarrisseurs ne voulaient même pas acheter la peau ni la graisse.
Elle en gardait un poids sur le coeur, de le savoir continuellement
là, de l'autre côté du corridor, abandonné de Dieu et des hommes, se
nourrissant uniquement de lui-même, retournant à la taille d'un
enfant, ratatiné et desséché à la manière des oranges qui se
racornissent sur les cheminées.
La blanchisseuse souffrait également beaucoup du voisinage de Bazouge,
le croque-mort. Une simple cloison, très-mince, séparait les deux
chambres. Il ne pouvait pas se mettre un doigt dans la bouche sans
qu'elle l'entendît. Dès qu'il rentrait, le soir, elle suivait malgré
elle son petit ménage, le chapeau de cuir noir sonnant sourdement sur
la commode comme une pelletée de terre, le manteau noir accroché et
frôlant le mur avec le bruit d'ailes d'un oiseau de nuit, toute la
défroque noire jetée au milieu de la pièce et l'emplissant d'un
déballage de deuil. Elle l'écoutait piétiner, s'inquiétait au moindre
de ses mouvements, sursautait s'il se tapait dans un meuble ou s'il
bousculait sa vaisselle. Ce sacré soûlard était sa préoccupation, une
peur sourde mêlée à une envie de savoir. Lui, rigolo, le sac plein
tous les jours, la tête sens devant dimanche, toussait, crachait,
chantait la mère Godichon, lâchait des choses pas propres, se battait
avec les quatre murailles avant de trouver son lit. Et elle restait
toute pâle, à se demander quel négoce il menait là; elle avait des
imaginations atroces, elle se fourrait dans la tête qu'il devait avoir
apporté un mort et qu'il le remisait sous son lit. Mon Dieu! les
journaux racontaient bien une anecdote, un employé des pompes funèbres
qui collectionnait chez lui les cercueils des petits enfants, histoire
de s'éviter de la peine et de faire une seule course au cimetière.
Pour sûr, quand Bazouge arrivait, ça sentait le mort à travers la
cloison. On se serait cru logé devant le Père-Lachaise, en plein
royaume des taupes. Il était effrayant, cet animal, à rire
continuellement tout seul, comme si sa profession l'égayait. Même,
quand il avait fini son sabbat et qu'il tombait sur le dos, il
ronflait d'une façon extraordinaire, qui coupait la respiration à la
blanchisseuse. Pendant des heures, elle tendait l'oreille, elle
croyait que des enterrements défilaient chez le voisin.
Oui, le pis était que, dans ses terreurs, Gervaise se trouvait attirée
jusqu'à coller son oreille contre le mur, pour mieux se rendre compte.
Bazouge lui faisait l'effet que les beaux hommes font aux femmes
honnêtes: elles voudraient les tâter, mais elles n'osent pas; la bonne
éducation les retient. Eh bien! si la peur ne l'avait pas retenue,
Gervaise aurait voulu tâter la mort, voir comment c'était bâti. Elle
devenait si drôle par moments, l'haleine suspendue, attentive,
attendant le mot du secret dans un mouvement de Bazouge, que Coupeau
lui demandait en ricanant si elle avait un béguin pour le croque-mort
d'à côté. Elle se fâchait, parlait de déménager, tant ce voisinage la
répugnait; et, malgré elle, dès que le vieux arrivait avec son odeur
de cimetière, elle retombait à ses réflexions, et prenait l'air allumé
et craintif d'une épouse qui rêve de donner des coups de canif dans le
contrat. Ne lui avait-il pas offert deux fois de l'emballer, de
l'emmener avec lui quelque part, sur un dodo où la jouissance du
sommeil est si forte, qu'on oublie du coup toutes les misères?
Peut-être était-ce en effet bien bon. Peu à peu, une tentation plus
cuisante lui venait d'y goûter. Elle aurait voulu essayer pour quinze
jours, un mois. Oh! dormir un mois, surtout en hiver, le mois du
terme, quand les embêtements de la vie la crevaient! Mais ce n'était
pas possible, il fallait continuer de dormir toujours, si l'on
commençait à dormir une heure; et cette pensée la glaçait, son béguin
de la mort s'en allait, devant l'éternelle et sévère amitié que
demandait la terre.
Cependant, un soir de janvier, elle cogna des deux poings contre la
cloison. Elle avait passé une semaine affreuse, bousculée par tout le
monde, sans le sou, à bout de courage. Ce soir-là, elle n'était pas
bien, elle grelottait la fièvre et voyait danser des flammes. Alors,
au lieu de se jeter par la fenêtre, comme elle en avait eu l'envie un
moment, elle se mit à taper et à appeler:
-- Père Bazouge! père Bazouge!
Le croque-mort ôtait ses souliers en chantant: _Il était trois belles
filles_. L'ouvrage avait dû marcher dans la journée, car il paraissait
plus ému encore que d'habitude.
-- Père Bazouge! père Bazouge! cria Gervaise en haussant la voix.
Il ne l'entendait donc pas? Elle se donnait tout de suite, il pouvait
bien la prendre à son cou et l'emporter où il emportait ses autres
femmes, les pauvres et les riches qu'il consolait. Elle souffrait de
sa chanson: _Il était trois belles filles_, parce qu'elle y voyait le
dédain d'un homme qui a trop d'amoureuses.
-- Quoi donc? quoi donc? bégaya Bazouge, qui est-ce qui se trouve
mal?... On y va, la petite mère!
Mais, à cette voix enrouée, Gervaise s'éveilla comme d'un cauchemar.
Qu'avait-elle fait? elle avait tapé à la cloison, bien sûr. Alors ce
fut un vrai coup de bâton sur ses reins, le trac lui serra les fesses,
elle recula en croyant voir les grosses mains du croque-mort passer au
travers du mur pour la saisir par la tignasse. Non, non, elle ne
voulait pas, elle n'était pas prête. Si elle avait frappé, ce devait
être avec le coude, en se retournant, sans en avoir l'idée. Et une
horreur lui montait des genoux aux épaules, à la pensée de se voir
trimballer entre les bras du vieux, toute raide, la figure blanche
comme une assiette.
-- Eh bien! il n'y a plus personne? reprit Bazouge dans le silence.
Attendez, on est complaisant pour les dames.
-- Rien, ce n'est rien, dit enfin la blanchisseuse d'une voix
étranglée. Je n'ai besoin de rien. Merci.
Pendant que le croque-mort s'endormait en grognant, elle demeura
anxieuse, l'écoutant, n'osant remuer, de peur qu'il ne s'imaginât
l'entendre frapper de nouveau. Elle se jurait bien de faire attention
maintenant. Elle pouvait râler, elle ne demanderait pas du secours au
voisin. Et elle disait cela pour se rassurer, car à certaines heures,
malgré son taf, elle gardait toujours son béguin épouvanté.
Dans son coin de misère, au milieu de ses soucis et de ceux des
autres, Gervaise trouvait pourtant un bel exemple de courage chez les
Bijard. La petite Lalie, cette gamine de huit ans, grosse comme deux
sous de beurre, soignait le ménage avec une propreté de grande
personne; et la besogne était rude, elle avait la charge de deux
mioches, son frère Jules et sa soeur Henriette, des mômes de trois ans
et de cinq ans, sur lesquels elle devait veiller toute la journée,
même en balayant et en lavant la vaisselle. Depuis que le père Bijard
avait tué sa bourgeoise d'un coup de pied dans le ventre, Lalie
s'était faite la petite mère de tout ce monde. Sans rien dire,
d'elle-même, elle tenait la place de la morte, cela au point que sa
bête brute de père, pour compléter sans doute la ressemblance,
assommait aujourd'hui la fille comme il avait assommé la maman
autrefois. Quand il revenait soûl, il lui fallait des femmes à
massacrer. Il ne s'apercevait seulement pas que Lalie était toute
petite; il n'aurait pas tapé plus fort sur une vieille peau. D'une
claque, il lui couvrait la figure entière, et la chair avait encore
tant de délicatesse, que les cinq doigts restaient marqués pendant
deux jours. C'étaient des tripotées indignes, des trépignées pour un
oui, pour un non, un loup enragé tombant sur un pauvre petit chat,
craintif et câlin, maigre à faire pleurer, et qui recevait ça avec ses
beaux yeux résignés, sans se plaindre. Non, jamais Lalie ne se
révoltait. Elle pliait un peu le cou, pour protéger son visage; elle
se retenait de crier, afin de ne pas révolutionner la maison. Puis,
quand le père était las de l'envoyer promener à coups de soulier aux
quatre coins de la pièce, elle attendait d'avoir la force de se
ramasser; et elle se remettait au travail, débarbouillait ses enfants,
faisait la soupe, ne laissait pas un grain de poussière sur les
meubles. Ça rentrait dans sa tâche de tous les jours d'être battue.
Gervaise s'était prise d'une grande amitié pour sa voisine. Elle la
traitait en égale, en femme d'âge, qui connaît l'existence. Il faut
dire que Lalie avait une mine pâle et sérieuse, avec une expression de
vieille fille. On lui aurait donné trente ans, quand on l'entendait
causer. Elle savait très bien acheter, raccommoder, tenir son chez
elle, et elle parlait des enfants comme si elle avait eu déjà deux ou
trois couches dans sa vie. A huit ans, cela faisait sourire les gens
de l'entendre; puis, on avait la gorge serrée, on s'en allait pour ne
pas pleurer. Gervaise l'attirait le plus possible, lui donnait tout ce
qu'elle pouvait, du manger, des vieilles robes. Un jour, comme elle
lui essayait un ancien caraco à Nana, elle était restée suffoquée, en
lui voyant l'échine bleue, le coude écorché et saignant encore, toute
sa chair d'innocente martyrisée et collée aux os. Eh bien! le père
Bazouge pouvait apprêter sa boîte, elle n'irait pas loin de ce
train-là! Mais la petite avait prié la blanchisseuse de ne rien dire.
Elle ne voulait pas qu'on embêtât son père à cause d'elle. Elle le
défendait, assurait qu'il n'aurait pas été méchant, s'il n'avait pas
bu. Il était fou, il ne savait plus. Oh! elle lui pardonnait, parce
qu'on doit tout pardonner aux fous.
Depuis lors, Gervaise veillait, tâchait d'intervenir, dès qu'elle
entendait le père Bijard monter l'escalier. Mais, la plupart du temps,
elle attrapait simplement quelque torgnole pour sa part. Dans la
journée, quand elle entrait, elle trouvait souvent Lalie attachée au
pied du lit de fer; une idée du serrurier, qui, avant de sortir, lui
ficelait les jambes et le ventre avec de la grosse corde, sans qu'on
pût savoir pourquoi; une toquade de cerveau dérangé par la boisson,
histoire sans doute de tyranniser la petite, même lorsqu'il n'était
plus là. Lalie, raide comme un pieu, avec des fourmis dans les jambes,
restait au poteau pendant des journées entières; même elle y resta une
nuit, Bijard ayant oublié de rentrer. Quand Gervaise, indignée,
parlait de la détacher, elle la suppliait de ne pas déranger une
corde, parce que son père devenait furieux, s'il ne retrouvait pas les
noeuds faits de la même façon. Vrai, elle n'était pas mal, ça la
reposait; et elle disait cela en souriant, ses courtes jambes de
chérubin enflées et mortes. Ce qui la chagrinait, c'était que ça
n'avançait guère l'ouvrage, d'être collée à ce lit, en face de la
débandade du ménage. Son père aurait bien dû inventer autre chose.
Elle surveillait tout de même ses enfants, se faisait obéir, appelait
près d'elle Henriette et Jules pour les moucher. Comme elle avait les
mains libres, elle tricotait en attendant d'être délivrée, afin de ne
pas perdre complètement son temps. Et elle souffrait surtout, lorsque
Bijard la déficelait; elle se traînait un bon quart d'heure par terre,
ne pouvant se tenir debout, à cause du sang qui ne circulait plus.
Le serrurier avait aussi imaginé un autre petit jeu. Il mettait des
sous à rougir dans le poêle, puis les posait sur un coin de la
cheminée. Et il appelait Lalie, il lui disait d'aller chercher deux
livres de pain. La petite, sans défiance, empoignait les sous,
poussait un cri, les jetait en secouant sa menotte brûlée. Alors, il
entrait en rage. Qui est-ce qui lui avait fichu une voirie pareille!
Elle perdait l'argent, maintenant! Et il menaçait de lui enlever le
troufignon, si elle ne ramassait pas l'argent tout de suite. Quand la
petite hésitait, elle recevait un premier avertissement, une beigne
d'une telle force qu'elle en voyait trente-six chandelles. Muette,
avec deux grosses larmes au bord des yeux, elle ramassait les sous et
s'en allait, en les faisant sauter dans le creux de sa main, pour les
refroidir.
Non, jamais on ne se douterait des idées de férocité qui peuvent
pousser au fond d'une cervelle de pochard. Une après-midi, par
exemple, Lalie, après avoir tout rangé, jouait avec ses enfants. La
fenêtre était ouverte, il y avait un courant d'air, et le vent
engouffré dans le corridor poussait la porte par légères secousses.
-- C'est monsieur Hardi, disait la petite. Entrez donc, monsieur
Hardi. Donnez-vous donc la peine d'entrer.
Et elle faisait des révérences devant la porte, elle saluait le vent.
Henriette et Jules, derrière elle, saluaient aussi, ravis de ce
jeu-là, se tordant de rire comme si on les avait chatouillés. Elle
était toute rose de les voir s'amuser de si bon coeur, elle y prenait
même du plaisir pour son compte, ce qui lui arrivait le trente-six de
chaque mois.
-- Bonjour, monsieur Hardi. Comment vous portez-vous, monsieur Hardi?
Mais une main brutale poussa la porte, le père Bijard entra. Alors, la
scène changea, Henriette et Jules tombèrent sur leur derrière, contre
le mur; tandis que Lalie, terrifiée, restait au beau milieu d'une
révérence. Le serrurier tenait un grand fouet de charretier tout neuf,
à long manche de bois blanc, à lanière de cuir terminée par un bout de
ficelle mince. Il posa ce fouet dans le coin du lit, il n'allongea pas
son coup de soulier habituel à la petite, qui se garait déjà en
présentant les reins. Un ricanement montrait ses dents noires, et il
était très gai, très soûl, la trogne allumée d'une idée de rigolade.
-- Hein? dit-il, tu fais la traînée, bougre de trognon! Je t'ai
entendue danser d'en bas.. Allons, avance! Plus près, nom de Dieu! et
en face; je n'ai pas besoin de renifler ton moutardier. Est-ce que je
te touche, pour trembler comme un quiqui?... Ôte-moi mes souliers.
Lalie, épouvantée de ne pas recevoir sa tatouille, redevenue toute
pâle, lui ôta ses souliers. Il s'était assis au bord du lit, il se
coucha habillé, resta les yeux ouverts, à suivre les mouvements de la
petite dans la pièce. Elle tournait, abêtie sous ce regard, les
membres travaillés peu à peu d'une telle peur, qu'elle finit par
casser une tasse. Alors, sans se déranger, il prit le fouet, il le lui
montra.
-- Dis donc, le petit veau, regarde ça; c'est un cadeau, pour toi.
Oui, c'est encore cinquante sous que tu me coûtes... Avec ce
joujou-là, je ne serai plus obligé de courir, et tu auras beau te
fourrer dans les coins. Veux-tu essayer?... Ah! tu casses les
tasses!... Allons, houp! danse donc, fais donc des révérences à
monsieur Hardi!
Il ne se souleva seulement pas, vautré sur le dos, la tête enfoncée
dans l'oreiller, faisant claquer le grand fouet par la chambre, avec
un vacarme de postillon qui lance ses chevaux. Puis, abattant le bras,
il cingla Lalie au milieu du corps, l'enroula, la déroula comme une
toupie. Elle tomba, voulut se sauver à quatre pattes; mais il la
cingla de nouveau et la remit debout.
-- Hop! hop! gueulait-il, c'est la course des bourriques!... Hein?
très chouette, le matin, en hiver; je fais dodo, je ne m'enrhume pas,
j'attrape les veaux de loin, sans écorcher mes engelures. Dans ce
coin-là, touchée, margot! Et dans cet autre coin, touchée aussi! Et
dans cet autre, touchée encore! Ah! si tu te fourres sous le lit, je
cogne avec le manche... Hop! hop! à dada! à dada!
Une légère écume lui venait aux lèvres, ses yeux jaunes sortaient de
leurs trous noirs. Lalie, affolée, hurlante, sautait aux quatre angles
de la pièce, se pelotonnait par terre, se collait contre les murs;
mais la mèche mince du grand fouet l'atteignait partout, claquant à
ses oreilles avec des bruits de pétard, lui pinçant la chair de
longues brûlures. Une vraie danse de bête à qui on apprend des tours.
Ce pauvre petit chat valsait, fallait voir! les talons en l'air comme
les gamines qui jouent à la corde et qui crient: Vinaigre! Elle ne
pouvait plus souffler, rebondissant d'elle-même ainsi qu'une balle
élastique, se laissant taper, aveuglée, lasse d'avoir cherché un trou.
Et son loup de père triomphait, l'appelait vadrouille, lui demandait
si elle en avait assez et si elle comprenait suffisamment qu'elle
devait lâcher l'espoir de lui échapper, à cette heure.
Mais Gervaise, tout d'un coup, entra, attirée par les hurlements de la
petite. Devant un pareil tableau, elle fut prise d'une indignation
furieuse.
-- Ah! la saleté d'homme! cria-t-elle. Voulez-vous bien la laisser,
brigand! Je vais vous dénoncer à la police, moi!
Bijard eut un grognement d'animal qu'on dérange. Il bégaya:
-- Dites donc, vous, la Tortillard! mêlez-vous un peu de vos affaires.
Il faut peut-être que je mette des gants pour la trifouiller... C'est
à la seule fin de l'avertir, vous voyez bien, histoire simplement de
lui montrer que j'ai le bras long.
Et il lança un dernier coup de fouet qui atteignit Lalie au visage. La
lèvre supérieure fut fendue, le sang coula. Gervaise avait pris une
chaise, voulait tomber sur le serrurier. Mais la petite tendait vers
elle des mains suppliantes, disait que ce n'était rien, que c'était
fini. Elle épongeait le sang avec le coin de son tablier, et faisait
taire ses enfants qui pleuraient à gros sanglots, comme s'ils avaient
reçu la dégelée de coups de fouet.
Lorsque Gervaise songeait à Lalie, elle n'osait plus se plaindre. Elle
aurait voulu avoir le courage de cette bambine de huit ans, qui en
endurait à elle seule autant que toutes les femmes de l'escalier
réunies. Elle l'avait vue au pain sec pendant trois mois, ne mangeant
pas même des croûtes à sa faim, si maigre et si affaiblie, qu'elle se
tenait aux murs pour marcher; et, quand elle lui portait des restants
de viande en cachette, elle sentait son coeur se fendre, en la
regardant avaler avec de grosses larmes silencieuses, par petits
morceaux, parce que son gosier rétréci ne laissait plus passer la
nourriture. Toujours tendre et dévouée malgré ça, d'une raison
au-dessus de son âge, remplissant ses devoirs de petite mère, jusqu'à
mourir de sa maternité, éveillée trop tôt dans son innocence frôle de
gamine. Aussi Gervaise prenait-elle exemple sur cette chère créature
de souffrance et de pardon, essayant d'apprendre d'elle à taire son
martyre. Lalie gardait seulement son regard muet, ses grands yeux
noirs résignés, au fond desquels on ne devinait qu'une nuit d'agonie
et de misère. Jamais une parole, rien que ses grands yeux noirs,
ouverts largement.
C'est que, dans le ménage des Coupeau, le vitriol de l'Assommoir
commençait à faire aussi son ravage. La blanchisseuse voyait arriver
l'heure où son homme prendrait un fouet comme Bijard, pour mener la
danse. Et le malheur qui la menaçait, la rendait naturellement plus
sensible encore au malheur de la petite. Oui, Coupeau filait un
mauvais coton. L'heure était passée où le cric lui donnait des
couleurs. Il ne pouvait plus se taper sur le torse, et crâner, en
disant que le sacré chien l'engraissait; car sa vilaine graisse jaune
des premières années avait fondu, et il tournait au sécot, il se
plombait, avec des tons verts de macchabée pourrissant dans une mare.
L'appétit, lui aussi, était rasé. Peu à peu, il n'avait plus eu de
goût pour le pain, il en était même arrivé à cracher sur le fricot. On
aurait pu lui servir la ratatouille la mieux accommodée, son estomac
se barrait, ses dents molles refusaient de mâcher. Pour se soutenir,
il lui fallait sa chopine d'eau-de-vie par jour; c'était sa ration,
son manger et son boire, la seule nourriture qu'il digérât. Le matin,
dès qu'il sautait du lit, il restait un gros quart d'heure plié en
deux, toussant et claquant des os, se tenant la tête et lâchant de la
pituite, quelque chose d'amer comme chicotin qui lui ramonait la
gorge. Ça ne manquait jamais, on pouvait apprêter Thomas à l'avance.
Il ne retombait d'aplomb sur ses pattes qu'après son premier verre de
consolation, un vrai remède dont le feu lui cautérisait les boyaux.
Mais, dans la journée, les forces reprenaient. D'abord, il avait senti
des chatouilles, des picotements sur la peau, aux pieds et aux mains;
et il rigolait, il racontait qu'on lui faisait des minettes, que sa
bourgeoise devait mettre du poil à gratter entre les draps. Puis, ses
jambes étaient devenues lourdes, les chatouilles avaient fini par se
changer en crampes abominables qui lui pinçaient la viande comme dans
un étau. Ça, par exemple, lui semblait moins drôle. Il ne riait plus,
s'arrêtait court sur le trottoir, étourdi, les oreilles bourdonnantes,
les yeux aveuglés d'étincelles. Tout lui paraissait jaune, les maisons
dansaient, il festonnait trois secondes, avec la peur de s'étaler.
D'autres fois, l'échine au grand soleil, il avait un frisson, comme
une eau glacée qui lui aurait coulé des épaules au derrière. Ce qui
l'enquiquinait le plus, c'était un petit tremblement de ses deux
mains; la main droite surtout devait avoir commis un mauvais coup,
tant elle avait des cauchemars. Nom de Dieu! il n'était donc plus un
homme, il tournait à la vieille femme! Il tendait furieusement ses
muscles, il empoignait son verre, pariait de le tenir immobile, comme
au bout d'une main de marbre; mais, le verre, malgré son effort,
dansait le chahut, sautait à droite, sautait à gauche, avec un petit
tremblement pressé et régulier. Alors, il se le vidait dans le coco,
furieux, gueulant qu'il lui en faudrait des douzaines et qu'ensuite il
se chargeait de porter un tonneau sans remuer un doigt. Gervaise lui
disait au contraire de ne plus boire, s'il voulait cesser de trembler.
Et il se fichait d'elle, il buvait des litres à recommencer
l'expérience, s'enrageant, accusant les omnibus qui passaient de lui
bousculer son liquide.
Au mois de mars, Coupeau rentra un soir trempé jusqu'aux os; il
revenait avec Mes-Bottes de Mont-rouge, où ils s'étaient flanqué une
ventrée de soupe à l'anguille; et il avait reçu une averse, de la
barrière des Fourneaux à la barrière Poissonnière, un fier ruban de
queue. Dans la nuit, il fut pris d'une sacrée toux; il était très
rouge, galopé par une fièvre de cheval, battant des flancs comme un
soufflet crevé. Quand le médecin des Boche l'eut vu le matin, et qu'il
lui eut écouté dans le dos, il branla la tête, il prit Gervaise à part
pour lui conseiller de faire porter tout de suite son mari à
l'hôpital. Coupeau avait une fluxion de poitrine.
Et Gervaise ne se fâcha pas, bien sûr. Autrefois, elle se serait
plutôt fait hacher que de confier son homme aux carabins. Lors de
l'accident, rue de la Nation, elle avait mangé leur magot, pour le
dorloter. Mais ces beaux sentiments-là n'ont qu'un temps, lorsque les
hommes tombent dans la crapule. Non, non, elle n'entendait plus se
donner un pareil tintouin. On pouvait le lui prendre et ne jamais le
rapporter, elle dirait un grand merci. Pourtant, quand le brancard
arriva et qu'on chargea Coupeau comme un meuble, elle devint toute
pâle, les lèvres pincées; et si elle rognonnait et trouvait toujours
que c'était bien fait, son coeur n'y était plus, elle aurait voulu
avoir seulement dix francs dans sa commode, pour ne pas le laisser
partir. Elle l'accompagna à Lariboisière, regarda les infirmiers le
coucher, au bout d'une grande salle où les malades à la file, avec des
mines de trépassés, se soulevaient et suivaient des yeux le camarade
qu'on amenait; une jolie crevaison-là dedans, une odeur de fièvre à
suffoquer et une musique de poitrinaire à vous faire cracher vos
poumons; sans compter que la salle avait l'air d'un petit
Père-Lachaise, bordée de lits tout blancs, une vraie allée de
tombeaux. Puis, comme il restait aplati sur son oreiller, elle fila,
ne trouvant pas un mot, n'ayant malheureusement rien dans la poche
pour le soulager. Dehors, en face de l'hôpital, elle se retourna, elle
jeta un coup d'oeil sur le monument. Et elle pensait aux jours
d'autrefois, lorsque Coupeau, perché au bord des gouttières, posait
là-haut ses plaques de zinc, en chantant dans le soleil. Il ne buvait
pas alors, il avait une peau de fille. Elle, de sa fenêtre de l'hôtel
Boncoeur, le cherchait, l'apercevait au beau milieu du ciel; et tous
les deux agitaient des mouchoirs, s'envoyaient des risettes par le
télégraphe. Oui, Coupeau avait travaillé là-haut, en ne se doutant
guère qu'il travaillait pour lui. Maintenant, il n'était plus sur les
toits, pareil à un moineau rigoleur et putassier; il était dessous, il
avait bâti sa niche à l'hôpital, et il y venait crever, la couenne
râpeuse. Mon Dieu, que le temps des amours semblait loin, aujourd'hui!
Le surlendemain, lorsque Gervaise se présenta pour avoir des
nouvelles, elle trouva le lit vide. Une soeur lui expliqua qu'on avait
dû transporter son mari à l'asile Sainte-Anne, parce que, la veille,
il avait tout d'un coup battu la campagne. Oh! un déménagement
complet, des idées de se casser la tête contre le mur, des hurlements
qui empêchaient les autres malades de dormir. Ça venait de la boisson,
paraissait-il. La boisson, qui couvait dans son corps, avait profité,
pour lui attaquer et lui tordre les nerfs, de l'instant où la fluxion
de poitrine le tenait sans forces sur le dos. La blanchisseuse rentra
bouleversée. Son homme était fou à cette heure! La vie allait devenir
drôle, si on le lâchait. Nana criait qu'il fallait le laisser à
l'hôpital, parce qu'il finirait par les massacrer toutes les deux.
Le dimanche seulement, Gervaise put se rendre à Sainte-Anne. C'était
un vrai voyage. Heureusement, l'omnibus du boulevard Rochechouart à la
Glacière passait près de l'asile. Elle descendit rue de la Santé, elle
acheta deux oranges pour ne pas entrer les mains vides. Encore un
monument, avec des cours grises, des corridors interminables, une
odeur de vieux remèdes rances, qui n'inspirait pas précisément la
gaieté. Mais, quand on l'eut fait entrer dans une cellule, elle fut
toute surprise de voir Coupeau presque gaillard. Il était justement
sur le trône, une caisse de bois très propre, qui ne répandait pas la
moindre odeur; et ils rirent de ce qu'elle le trouvait en fonction,
son trou de balle au grand air. N'est-ce pas? on sait bien ce que
c'est qu'un malade. Il se carrait là-dessus comme un pape, avec son
bagou d'autrefois. Oh! il allait mieux, puisque ça reprenait son
cours.
-- Et la fluxion? demanda la blanchisseuse.
-- Emballée! répondit-il. Ils m'ont retiré ça avec la main. Je tousse
encore un peu, mais c'est la fin du ramonage.
Puis, au moment de quitter le trône pour se refourrer dans son lit, il
rigola de nouveau.
-- T'as le nez solide, t'as pas peur de prendre une prise, toi!
Et ils s'égayèrent davantage. Au fond, ils avaient de la joie. C'était
par manière de se témoigner leur contentement sans faire de phrases,
qu'ils plaisantaient ainsi ensemble sur la plus fine. Il faut avoir eu
des malades pour connaître le plaisir qu'on éprouve à les revoir bien
travailler de tous les côtés.
Quand il fut dans son lit, elle lui donna les deux oranges, ce qui lui
causa un attendrissement. Il redevenait gentil, depuis qu'il buvait de
la tisane et qu'il ne pouvait plus laisser son coeur sur les comptoirs
des mastroquets. Elle finit par oser lui parler de son coup de
marteau, surprise de l'entendre raisonner comme au bon temps.
-- Ah! oui, dit-il en se blaguant lui-même, j'ai joliment rabâché!...
Imagine-toi, je voyais des rats, je courais à quatre pattes pour leur
mettre un grain de sel sous la queue. Et toi, tu m'appelais, des
hommes voulaient t'y faire passer. Enfin, toutes sortes de bêtises,
des revenants en plein jour... Oh! je me souviens très bien, la
caboche est encore solide... A présent, c'est fini, je rêvasse en
m'endormant, j'ai des cauchemars, mais tout le monde a des cauchemars.
Gervaise resta près de lui jusqu'au soir. Quand l'interne vint, à la
visite de six heures, il lui fit étendre les mains; elles ne
tremblaient presque plus, à peine un frisson qui agitait le bout des
doigts. Cependant, comme la nuit tombait, Coupeau fut peu à peu pris
d'une inquiétude. Il se leva deux fois sur son séant, regardant par
terre, dans les coins d'ombre de la pièce. Brusquement, il allongea le
bras et parut écraser une bête contre le mur.
-- Qu'est-ce donc? demanda Gervaise, effrayée.
-- Les rats, les rats, murmura-t-il.
Puis, après un silence, glissant au sommeil, il se débattit, en
lâchant des mots entrecoupés.
-- Nom de Dieu! ils me trouent la pelure!... Oh! les sales bêtes!...
Tiens bon! serre tes jupes! méfie-toi du salopiaud, derrière toi!...
Sacré tonnerre, la voilà culbutée, et ces mufes qui rigolent!... Tas
de mufes! tas de fripouilles! tas de brigands!
Il lançait des claques dans le vide, tirait sa couverture, la roulait
en tapon contre sa poitrine, comme pour la protéger contre les
violences des hommes barbus qu'il voyait. Alors, un gardien étant
accouru, Gervaise se retira, toute glacée par cette scène. Mais,
lorsqu'elle revint, quelques jours plus tard, elle trouva Coupeau
complètement guéri. Les cauchemars eux-mêmes s'en étaient allés; il
avait un sommeil d'enfant, il dormait ses dix heures sans bouger un
membre. Aussi permit-on à sa femme de l'emmener. Seulement, l'interne
lui dit à la sortie les bonnes paroles d'usage, en lui conseillant de
les méditer. S'il recommençait à boire, il retomberait et finirait par
y laisser sa peau. Oui, ça dépendait uniquement de lui. Il avait vu
comme on redevenait gaillard et gentil, quand on ne se soûlait pas. Eh
bien! il devait continuer à la maison sa vie sage de Sainte-Anne,
s'imaginer qu'il était sous clef et que les marchands de vin
n'existaient plus.
-- Il a raison, ce monsieur, dit Gervaise dans l'omnibus qui les
ramenait rue de la Goutte-d'Or.
-- Sans doute qu'il a raison, répondit Coupeau.
Puis, après avoir songé une minute, il reprit:
-- Oh! tu sais, un petit verre par-ci par-là, ça ne peut pourtant pas
tuer un homme, ça fait digérer.
Et, le soir même, il but un petit verre de cric, pour la digestion.
Pendant huit jours, il se montra cependant assez raisonnable. Il était
très traqueur au fond, il ne se souciait pas de finir à Bicêtre. Mais
sa passion l'emportait, le premier petit verre le conduisait malgré
lui à un deuxième, à un troisième, à un quatrième; et, dès la fin de
la quinzaine, il avait repris sa ration ordinaire, sa chopine de
tord-boyaux par jour. Gervaise, exaspérée, aurait cogné. Dire qu'elle
était assez bête pour avoir rêvé de nouveau une vie honnête, quand
elle l'avait vu dans tout son bon sens à l'asile! Encore une heure de
joie envolée, la dernière bien sûr! Oh! maintenant, puisque rien ne
pouvait le corriger, pas même la peur de sa crevaison prochaine, elle
jurait de ne plus se gêner; le ménage irait à la six-quatre-deux, elle
s'en battait l'oeil; et elle parlait de prendre, elle aussi, du
plaisir où elle en trouverait. Alors, l'enfer recommença, une vie
enfoncée davantage dans la crotte, sans coin d'espoir ouvert sur une
meilleure saison. Nana, quand son père l'avait giflée, demandait
furieusement pourquoi cette rosse n'était pas restée à l'hôpital. Elle
attendait de gagner de l'argent, disait-elle, pour lui payer de
l'eau-de-vie et le faire crever plus vite. Gervaise, de son côté, un
jour que Coupeau regrettait leur mariage, s'emporta. Ah! elle lui
avait apporté la resucée des autres, ah! elle s'était fait ramasser
sur le trottoir, en l'enjôlant par ses mines de rosière! Nom d'un
chien! il ne manquait pas d'aplomb! Autant de paroles, autant de
menteries. Elle ne voulait pas de lui. voilà la vérité. Il se traînait
à ses pieds pour la décider, pendant qu'elle lui conseillait de bien
réfléchir. Et si c'était à refaire, comme elle dirait non! elle se
laisserait plutôt couper un bras. Oui, elle avait vu la lune, avant
lui; mais une femme qui a vu la lune et qui est travailleuse, vaut
mieux qu'un faignant d'homme qui salit son honneur et celui de sa
famille dans tous les mannezingues. Ce jour-là, pour la première fois,
chez les Coupeau, on se flanqua une volée en règle, on se tapa même si
dur, qu'un vieux parapluie et le balai furent cassés.
Et Gervaise tint parole. Elle s'avachit encore; elle manquait
l'atelier plus souvent, jacassait des journées entières, devenait
molle comme une chiffe à la besogne. Quand une chose lui tombait des
mains, ça pouvait bien rester par terre, ce n'était pas elle qui se
serait baissée pour la ramasser. Les côtes lui poussaient en long.
Elle voulait sauver son lard. Elle en prenait à son aise et ne donnait
plus un coup de balai que lorsque les ordures manquaient de la faire
tomber. Les Lorilleux, maintenant, affectaient de se boucher le nez,
en passant devant sa chambre; une vraie poison, disaient-ils. Eux,
vivaient en sournois, au fond du corridor, se garant de toutes ces
misères qui piaulaient dans ce coin de la maison, s'enfermant pour ne
pas avoir à prêter des pièces de vingt sous. Oh! des bons coeurs, des
voisins joliment obligeants! oui, c'était le chat! On n'avait qu'à
frapper et à demander du feu, ou une pincée de sel, ou une carafe
d'eau, on était sûr de recevoir tout de suite la porte sur le nez.
Avec ça, des langues de vipère. Ils criaient qu'ils ne s'occupaient
jamais des autres, quand il était question de secourir leur prochain;
mais ils s'en occupaient du matin au soir, dès qu'il s'agissait de
mordre le monde à belles dents. Le verrou poussé, une couverture
accrochée pour boucher les fentes et le trou de la serrure, ils se
régalaient de potins, sans quitter leurs fils d'or une seconde. La
dégringolade de la Banban surtout les faisait ronronner la journée
entière, comme des matous qu'on caresse. Quelle dèche, quel
décatissage, mes amis! Ils la guettaient aller aux provisions et
rigolaient du tout petit morceau de pain qu'elle rapportait sous son
tablier. Ils calculaient les jours où elle dansait devant le buffet.
Ils savaient, chez elle, l'épaisseur de la poussière, le nombre
d'assiettes sales laissées en plan, chacun des abandons croissants de
la misère et de la paresse. Et ses toilettes donc, des guenilles
dégoûtantes qu'une chiffonnière n'aurait pas ramassées! Dieu de Dieu!
il pleuvait drôlement sur sa mercerie, à cette belle blonde, cette
cato qui tortillait tant son derrière, autrefois, dans sa belle
boutique bleue. Voilà où menaient l'amour de la fripe, les lichades et
les gueuletons. Gervaise, qui se doutait de la façon dont ils
l'arrangeaient, ôtait ses souliers, collait son oreille contre leur
porte; mais la couverture l'empêchait d'entendre. Elle les surprit
seulement un jour en train de l'appeler « la grand'tétasse », parce
que sans doute son devant de gilet était un peu fort, malgré la
mauvaise nourriture qui lui vidait la peau. D'ailleurs, elle les avait
quelque part; elle continuait à leur parler, pour éviter les
commentaires, n'attendant de ces salauds que des avanies, mais n'ayant
même plus la force de leur répondre et de les lâcher là comme un
paquet de sottises. Et puis, zut! elle demandait son plaisir, rester
en tas, tourner ses pouces, bouger quand il s'agissait de prendre du
bon temps, pas davantage.
Un samedi, Coupeau lui avait promis de la mener au Cirque. Voir des
dames galoper sur des chevaux et sauter dans des ronds de papier,
voilà au moins qui valait la peine de se déranger. Coupeau justement
venait de faire une quinzaine, il pouvait se fendre de quarante sous;
et même ils devaient manger tous les deux dehors, Nana ayant à veiller
très tard ce soir-là chez son patron pour une commande pressée. Mais,
à sept heures, pas de Coupeau; à huit heures, toujours personne.
Gervaise était furieuse. Son soûlard fricassait pour sûr la quinzaine
avec les camarades, chez les marchands de vin du quartier. Elle avait
lavé un bonnet, et s'escrimait, depuis le matin, sur les trous d'une
vieille robe, voulant être présentable. Enfin, vers neuf heures,
l'estomac vide, bleue de colère, elle se décida à descendre, pour
chercher Coupeau dans les environs.
-- C'est votre mari que vous demandez? lui cria madame Boche, en
l'apercevant la figure à l'envers. Il est chez le père Colombe. Boche
vient de prendre des cerises avec lui.
Elle dit merci. Elle fila raide sur le trottoir, en roulant l'idée de
sauter aux yeux de Coupeau. Une petite pluie fine tombait, ce qui
rendait la promenade encore moins amusante. Mais, quand elle fut
arrivée devant l'Assommoir, la peur de la danser elle-même, si elle
taquinait son homme, la calma brusquement et la rendit prudente. La
boutique flambait, son gaz allumé, les flammes blanches comme des
soleils, les fioles et les bocaux illuminant les murs de leurs verres
de couleur. Elle resta là un instant, l'échine tendue, l'oeil
appliquée contre la vitre, entre deux bouteilles de l'étalage, à
guigner Coupeau, dans le fond de la salle; il était assis avec des
camarades, autour d'une petite table de zinc, tous vagues et bleuis
par la fumée des pipes; et, comme on ne les entendait pas gueuler, ça
faisait un drôle d'effet de les voir se démancher, le menton en avant,
les yeux sortis de la figure. Était-il Dieu possible que des hommes
pussent lâcher leurs femmes et leur chez eux pour s'enfermer ainsi
dans un trou où ils étouffaient! La pluie lui dégouttait le long du
cou; elle se releva, elle s'en alla sur le boulevard extérieur,
réfléchissant, n'osant pas entrer. Ah bien! Coupeau l'aurait joliment
reçue, lui qui ne voulait pas être relancé! Puis, vrai, ça ne lui
semblait guère la place d'une femme honnête. Cependant, sous les
arbres trempés, un léger frisson la prenait, et elle songeait,
hésitante encore, qu'elle était pour sûr en train de pincer quelque
bonne maladie. Deux fois, elle retourna se planter devant la vitre,
son oeil collé de nouveau, vexée de retrouver ces sacrés pochards à
couvert, toujours gueulant et buvant. Le coup de lumière de
l'Assommoir se reflétait dans les flaques des pavés, où la pluie
mettait un frémissement de petits bouillons. Elle se sauvait, elle
pataugeait là-dedans, dès que la porte s'ouvrait et retombait, avec le
claquement de ses bandes de cuivre. Enfin, elle s'appela trop bête,
elle poussa la porte et marcha droit à la table de Coupeau. Après
tout, n'est-ce pas? c'était son mari qu'elle venait demander; et elle
y était autorisée, puisqu'il avait promis, ce soir-là, de la mener au
Cirque. Tant pis! elle n'avait pas envie de fondre comme un pain de
savon, sur le trottoir.
-- Tiens! c'est toi, la vieille! cria le zingueur, qu'un ricanement
étranglait. Ah! elle est farce, par exemple!... Hein? pas vrai, elle
est farce!
Tous riaient, Mes-Bottes, Bibi-la-Grillade, Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif. Oui, ça leur semblait farce; et ils n'expliquaient pas
pourquoi. Gervaise restait debout, un peu étourdie. Coupeau lui
paraissant très gentil, elle se risqua à dire:
-- Tu sais, nous allons là-bas. Faut nous cavaler. Nous arriverons
encore à temps pour voir quelque chose.
-- Je ne peux pas me lever, je suis collé, oh! sans blague, reprit
Coupeau qui rigolait toujours. Essaye, pour te renseigner; tire-moi le
bras, de toutes tes forces, nom de Dieu! plus fort que ça, ohé,
hisse!... Tu vois, c'est ce roussin de père Colombe qui m'a vissé sur
sa banquette.
Gervaise s'était prêtée à ce jeu; et, quand elle lui lâcha le bras,
les camarades trouvèrent la blague si bonne, qu'ils se jetèrent les
uns sur les autres, braillant et se frottant les épaules comme des
ânes qu'on étrille. Le zingueur avait la bouche fendue par un tel
rire, qu'on lui voyait jusqu'au gosier.
-- Fichue bête! dit-il enfin, tu peux bien t'asseoir une minute. On
est mieux là qu'à barboter dehors... Eh bien! oui, je ne suis pas
rentré, j'ai eu des affaires. Quand tu feras ton nez, ça n'avancera à
rien... Reculez-vous donc, vous autres.
-- Si madame voulait accepter mes genoux, ça serait plus tendre, dit
galamment Mes-Bottes.
Gervaise, pour ne pas se faire remarquer, prit une chaise et s'assit à
trois pas de la table. Elle regarda ce que buvaient les hommes, du
casse-gueule qui luisait, pareil à de l'or, dans les verres; il y en
avait une petite mare coulée sur la table, et Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, tout en causant, trempait son doigt, écrivait un nom
de femme: _Eulalie_, en grosses lettres. Elle trouva Bibi-la-Grillade
joliment ravagé, plus maigre qu'un cent de clous. Mes-Bottes avait un
nez qui fleurissait, un vrai dahlia bleu de Bourgogne. Ils étaient
très sales tous les quatre, avec leurs ordures de barbes raides et
pisseuses comme des balais à pot de chambre, étalant des guenilles de
blouses, allongeant des pattes noires aux ongles en deuil. Mais, vrai,
on pouvait encore se montrer dans leur société, car s'ils
gobelottaient depuis six heures, ils restaient tout de même comme il
faut, juste à ce point où l'on charme ses puces. Gervaise en vit deux
autres devant le comptoir en train de se gargariser, si pafs, qu'ils
se jetaient leur petit verre sous le menton, et imbibaient leur
chemise, en croyant se rincer la dalle. Le gros père Colombe, qui
allongeait ses bras énormes, les porte-respect de son établissement,
versait tranquillement les tournées. Il faisait très chaud, la fumée
des pipes montait dans la clarté aveuglante du gaz, où elle roulait
comme une poussière, noyant les consommateurs d'une buée, lentement
épaissie; et, de ce nuage, un vacarme sortait, assourdissant et
confus, des voix cassées, des chocs de verre, des jurons et des coups
de poing semblables à des détonations. Aussi Gervaise avait-elle pris
sa figure en coin de rue, car une pareille vue n'est pas drôle pour
une femme, surtout quand elle n'en a pas l'habitude; elle étouffait,
les yeux brûlés, la tête déjà alourdie par l'odeur d'alcool qui
s'exhalait de la salle entière. Puis, brusquement, elle eut la
sensation d'un malaise plus inquiétant derrière son dos. Elle se
tourna, elle aperçut l'alambic, la machine à soûler, fonctionnant sous
le vitrage de l'étroite cour, avec la trépidation profonde de sa
cuisine d'enfer. Le soir, les cuivres étaient plus mornes, allumés
seulement sur leur rondeur d'une large étoile rouge; et l'ombre de
l'appareil, contre la muraille du fond, dessinait des abominations,
des figures avec des queues, des monstres ouvrant leurs mâchoires
comme pour avaler le monde.
-- Dis donc, Marie-bon-Bec, ne fais pas ta gueule! cria Coupeau. Tu
sais, à Chaillot les rabat-joie!... Qu'est-ce que tu veux boire?
-- Rien, bien sûr, répondit la blanchisseuse. Je n'ai pas dîné, moi.
-- Eh bien! raison de plus; ça soutient, une goutte de quelque chose.
Mais, comme elle ne se déridait pas, Mes-Bottes se montra galant de
nouveau.
-- Madame doit aimer les douceurs, murmura-t-il.
-- J'aime les hommes qui ne se soûlent pas, reprit-elle en se fâchant.
Oui, j'aime qu'on rapporte sa paie et qu'on soit de parole, quand on a
fait une promesse.
-- Ah! c'est ça qui te chiffonne! dit le zingueur, sans cesser de
ricaner. Tu veux ta part. Alors, grande cruche, pourquoi refuses-tu
une consommation?... Prends donc, c'est tout bénéfice.
Elle le regarda fixement, l'air sérieux, avec un pli qui lui
traversait le front d'une raie noire. Et elle répondit d'une voix
lente:
-- Tiens! tu as raison, c'est une bonne idée. Comme ça, nous boirons
la monnaie ensemble.
Bibi-la-Grillade se leva pour aller lui chercher un verre d'anisette.
Elle approcha sa chaise, elle s'attabla. Pendant qu'elle sirotait son
anisette, elle eut tout d'un coup un souvenir, elle se rappela la
prune qu'elle avait mangée avec Coupeau, jadis, près de la porte,
lorsqu'il lui faisait la cour. En ce temps-là, elle laissait la sauce
des fruits à l'eau-de-vie. Et, maintenant, voici qu'elle se remettait
aux liqueurs. Oh! elle se connaissait, elle n'avait pas pour deux
liards de volonté. On n'aurait eu qu'à lui donner une chiquenaude sur
les reins pour l'envoyer faire une culbute dans la boisson. Même ça
lui semblait très bon, l'anisette, peut-être un peu trop doux, un peu
écoeurant. Et elle suçait son verre, en écoutant Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, raconter sa liaison avec la grosse Eulalie, celle qui
vendait du poisson dans la rue, une femme rudement maligne, une
particulière qui le flairait chez les marchands de vin, tout en
poussant sa voiture, le long des trottoirs; les camarades avaient beau
l'avertir et le cacher, elle le pinçait souvent, elle lui avait même,
la veille, envoyé une limande par la figure, pour lui apprendre à
manquer l'atelier. Par exemple, ça, c'était drôle. Bibi-la-Grillade et
Mes-Bottes, les côtes crevées de rire, appliquaient des claques sur
les épaules de Gervaise, qui rigolait enfin, comme chatouillée et
malgré elle; et ils lui conseillaient d'imiter la grosse Eulalie,
d'apporter ses fers et de repasser les oreilles de Coupeau sur le zinc
des mastroquets.
-- Ah bien! merci, cria Coupeau qui retourna le verre d'anisette vidé
par sa femme, tu vous pompes joliment ça! Voyez donc, la coterie, ça
ne lanterne guère.
-- Madame redouble? demanda Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif.
Non, elle en avait assez. Elle hésitait pourtant. L'anisette lui
barbouillait le coeur. Elle aurait plutôt pris quelque chose de raide
pour se guérir l'estomac. Et elle jetait des regards obliques sur la
machine à soûler, derrière elle. Cette sacrée marmite, ronde comme un
ventre de chaudronnière grasse, avec son nez qui s'allongeait et se
tortillait, lui soufflait un frisson dans les épaules, une peur mêlée
d'un désir. Oui, on aurait dit la fressure de métal d'une grande
gueuse, de quelque sorcière qui lâchait goutte à goutte le feu de ses
entrailles. Une jolie source de poison, une opération qu'on aurait dû
enterrer dans une cave, tant elle était effrontée et abominable! Mais
ça n'empêchait pas, elle aurait voulu mettre son nez là dedans,
renifler l'odeur, goûter à la cochonnerie, quand même sa langue brûlée
aurait dû en peler du coup comme une orange.
-- Qu'est-ce que vous buvez donc là? demanda-t-elle sournoisement aux
hommes, l'oeil allumé par la belle couleur d'or de leurs verres.
-- Ça, ma vieille, répondit Coupeau, c'est le camphre du papa
Colombe... Fais pas la bête, n'est-ce pas? On va t'y faire goûter.
Et lorsqu'on lui eut apporté un verre de vitriol, et que sa mâchoire
se contracta, à la première gorgée, le zingueur reprit, en se tapant
sur les cuisses:
-- Hein! ça te rabote le sifflet!... Avale d'une lampée. Chaque
tournée retire un écu de six francs de la poche du médecin.
Au deuxième verre, Gervaise ne sentit plus la faim qui la tourmentait.
Maintenant, elle était raccommodée avec Coupeau, elle ne lui en
voulait plus de son manque de parole. Ils iraient au Cirque une autre
fois; ce n'était pas si drôle, des faiseurs de tours qui galopaient
sur des chevaux. Il ne pleuvait pas chez le père Colombe, et si la
paie fondait dans le fil-en-quatre, on se la mettait sur le torse au
moins, on la buvait limpide et luisante comme du bel or liquide. Ah!
elle envoyait joliment flûter le monde! La vie ne lui offrait pas tant
de plaisirs; d'ailleurs, ça lui semblait une consolation d'être de
moitié dans le nettoyage de la monnaie. Puisqu'elle était bien,
pourquoi donc ne serait-elle pas restée? On pouvait tirer le canon,
elle n'aimait plus bouger, quand elle avait fait son tas. Elle
mijotait dans une bonne chaleur, son corsage collé à son dos, envahie
d'un bien-être qui lui engourdissait les membres. Elle rigolait toute
seule, les coudes sur la table, les yeux perdus, très amusée par deux
clients, un gros mastoc et un nabot, à une table voisine, en train de
s'embrasser comme du pain, tant ils étaient gris. Oui, elle riait à
l'Assommoir, à la pleine lune du père Colombe, une vraie vessie de
saindoux, aux consommateurs fumant leur brûle-gueule, criant et
crachant, aux grandes flammes du gaz qui allumaient les glaces et les
bouteilles de liqueur. L'odeur ne la gênait plus; au contraire, elle
avait des chatouilles dans le nez, elle trouvait que ça sentait bon;
ses paupières se fermaient un peu, tandis qu'elle respirait
très-court, sans étouffement, goûtant la jouissance du lent sommeil
dont elle était prise. Puis, après son troisième petit verre, elle
laissa tomber son menton sur ses mains, elle ne vit plus que Coupeau
et les camarades; et elle demeura nez à nez avec eux, tout près, les
joues chauffées par leur haleine, regardant leurs barbes sales, comme
si elle en avait compté les poils. Ils étaient très-soûls, à cette
heure. Mes-Bottes bavait, la pipe aux dents, de l'air muet et grave
d'un boeuf assoupi. Bibi-la-Grillade racontait une histoire, la façon
dont il vidait un litre d'un trait, en lui fichant un tel baiser à la
régalade, qu'on lui voyait le derrière. Cependant, Bec-Salé, dit
Boit-sans-Soif, était allé chercher le tourniquet sur le comptoir et
jouait des consommations avec Coupeau.
-- Deux cents!.. T'es rupin, tu amènes les gros numéros à tous coups.
La plume du tourniquet grinçait, l'image de la Fortune, une grande
femme rouge, placée sous un verre, tournait et ne mettait plus au
milieu qu'une tache ronde, pareille à une tache de vin.
-- Trois cent cinquante!... T'as donc marché dedans, bougre de lascar!
Ah! zut! je ne joue plus!
Et Gervaise s'intéressait au tourniquet. Elle soiffait à tirelarigot,
et appelait Mes-Bottes « mon fiston ». Derrière elle, la machine à
soûler fonctionnait toujours, avec son murmure de ruisseau souterrain;
et elle désespérait de l'arrêter, de l'épuiser, prise contre elle
d'une colère sombre, ayant des envies de sauter sur le grand alambic
comme sur une bête, pour le taper à coups de talon et lui crever le
ventre. Tout se brouillait, elle voyait la machine remuer, elle se
sentait prise par ses pattes de cuivre, pendant que le ruisseau
coulait maintenant au travers de son corps.
Puis, la salle dansa, avec les becs de gaz qui filaient comme des
étoiles. Gervaise était poivre. Elle entendait une discussion furieuse
entre Bec-Salé, dit Boit-sans-Soif, et cet encloué de père Colombe. En
voilà un voleur de patron qui marquait à la fourchette! On n'était
pourtant pas à Bondy. Mais, brusquement, il y eut une bousculade, des
hurlements, un vacarme de tables renversées. C'était le père Colombe
qui flanquait la société dehors, sans se gêner, en un tour de main.
Devant la porte, on l'engueula, on l'appela fripouille. Il pleuvait
toujours, un petit vent glacé soufflait. Gervaise perdit Coupeau, le
retrouva et le perdit encore. Elle voulait rentrer, elle tâtait les
boutiques pour reconnaître son chemin. Cette nuit soudaine l'étonnait
beaucoup. Au coin de la rue des Poissonniers, elle s'assit dans le
ruisseau, elle se crut au lavoir. Toute l'eau qui coulait lui tournait
la tête et la rendait très malade. Enfin, elle arriva, elle fila raide
devant la porte des concierges, chez lesquels elle vit parfaitement
les Lorilleux et les Poisson attablés, qui firent des grimaces de
dégoût en l'apercevant dans ce bel état.
Jamais elle ne sut comment elle avait monté les six étages. En haut,
au moment où elle prenait le corridor, la petite Lalie, qui entendait
son pas, accourut, les bras ouverts dans un geste de caresse, riant et
disant:
-- Madame Gervaise, papa n'est pas rentré, venez donc voir dormir mes
enfants.... Oh! ils sont gentils!
Mais, en face du visage hébété de la blanchisseuse, elle recula et
trembla. Elle connaissait ce souffle d'eau-de-vie, ces yeux pâles,
cette bouche convulsée. Alors, Gervaise passa en trébuchant, sans dire
un mot, pendant que la petite, debout sur le seuil de sa porte, la
suivait de son regard noir, muet et grave.