Cet hiver-là, maman Coupeau faillit passer, dans une crise
d'étouffement. Chaque année, au mois de décembre, elle était sûre que
son asthme la collait sur le dos pour des deux et trois semaines. Elle
n'avait plus quinze ans, elle devait en avoir soixante-treize à la
Saint-Antoine. Avec ça, très patraque, râlant pour un rien, quoique
grosse et grasse. Le médecin annonçait qu'elle s'en irait en toussant,
le temps de crier: Bonsoir, Jeanneton, la chandelle est éteinte!
Quand elle était dans son lit, maman Coupeau devenait mauvaise comme
la gale. Il faut dire que le cabinet où elle couchait avec Nana
n'avait rien de gai. Entre le lit de la petite et le sien, se trouvait
juste la place de deux chaises. Le papier des murs, un vieux papier
gris déteint, pendait en lambeaux. La lucarne ronde, près du plafond,
laissait tomber un jour louche et pâle de cave. On se faisait joliment
vieux là dedans, surtout une personne qui ne pouvait pas respirer. La
nuit encore, lorsque l'insomnie la prenait, elle écoutait dormir la
petite, et c'était une distraction. Mais, dans le jour, comme on ne
lui tenait pas compagnie du matin au soir, elle grognait, elle
pleurait, elle répétait toute seule pendant des heures, en roulant sa
tête sur l'oreiller:
-- Mon Dieu! que je suis malheureuse!... Mon Dieu! que je suis
malheureuse!... En prison, oui, c'est en prison qu'ils me feront
mourir!
Et, dès qu'une visite lui arrivait, Virginie ou madame Boche, pour lui
demander comment allait la santé, elle ne répondait pas, elle entamait
tout de suite le chapitre de ses plaintes.
-- Ah! il est cher, le pain que je mange ici! Non, je ne souffrirais
pas autant chez des étrangers!... Tenez, j'ai voulu avoir une tasse de
tisane, eh bien! on m'en a apporté plein un pot à eau, une manière de
me reprocher d'en trop boire... C'est comme Nana, cette enfant que
j'ai élevée, elle se sauve nu-pieds, le matin, et je ne la revois
plus. On croirait que je sens mauvais. Pourtant, la nuit, elle dort
joliment, elle ne se réveillerait pas une seule fois pour me demander
si je souffre... Enfin, je les embarrasse, ils attendent que je crève.
Oh! ce sera bientôt fait. Je n'ai plus de fils, cette coquine de
blanchisseuse me l'a pris. Elle me battrait, elle m'achèverait, si
elle n'avait pas peur de la justice.
Gervaise, en effet, se montrait un peu rude par moments. La baraque
tournait mal, tout le monde s'y aigrissait et s'envoyait promener au
premier mot. Coupeau, un matin qu'il avait les cheveux malades,
s'était écrié: « La vieille dit toujours qu'elle va mourir, et elle ne
meurt jamais! » parole qui avait frappé maman Coupeau au coeur. On lui
reprochait ce qu'elle coûtait, on disait tranquillement que, si elle
n'était plus là, il y aurait une grosse économie. A la vérité, elle ne
se conduisait pas non plus comme elle aurait dû. Ainsi, quand elle
voyait sa fille aînée, madame Lerat, elle pleurait misère, accusait
son fils et sa belle-fille de la laisser mourir de faim, tout ça pour
lui tirer une pièce de vingt sous, qu'elle dépensait en gourmandises.
Elle faisait aussi des cancans abominables avec les Lorilleux, en leur
racontant à quoi passaient leurs dix francs, aux fantaisies de la
blanchisseuse, des bonnets neufs, des gâteaux mangés dans les coins,
des choses plus sales même qu'on n'osait pas dire. A deux ou trois
reprises, elle faillit faire battre toute la famille. Tantôt elle
était avec les uns, tantôt elle était avec les autres; enfin, ça
devenait un vrai gâchis.
Au plus fort de sa crise, cet hiver-là, une après-midi que madame
Lorilleux et madame Lerat s'étaient rencontrées devant son lit, maman
Coupeau cligna les yeux, pour leur dire de se pencher. Elle pouvait à
peine parler. Elle souffla, à voix basse:
-- C'est du propre!... Je les ai entendus cette nuit. Oui, oui, la
Banban et le chapelier... Et ils menaient un train! Coupeau est joli.
C'est du propre!
Elle raconta, par phrases courtes, toussant et étouffant, que son fils
avait dû rentrer ivre-mort, la veille. Alors, comme elle ne dormait
pas, elle s'était très bien rendu compte de tous les bruits, les pieds
nus de la Banban trottant sur le carreau, la voix sifflante du
chapelier qui l'appelait, la porte de communication poussée doucement,
et le reste. Ça devait avoir duré jusqu'au jour, elle ne savait pas
l'heure au juste, parce que, malgré ses efforts, elle avait fini par
s'assoupir.
-- Ce qu'il y a de plus dégoûtant, c'est que Nana aurait pu entendre,
continua-t-elle. Justement, elle a été agitée toute la nuit, elle qui
d'habitude dort à poings fermés; elle sautait, elle se retournait,
comme s'il y avait eu de la braise dans son lit.
Les deux femmes ne parurent pas surprises.
-- Pardi! murmura madame Lorilleux, ça doit avoir commencé le premier
jour... Du moment où ça plaît à Coupeau, nous n'avons pas à nous en
mêler. N'importe! ce n'est guère honorable pour la famille.
-- Moi, si j'étais là, expliqua madame Lerat en pinçant les lèvres, je
lui ferais une peur, je lui crierais quelque chose, n'importe quoi: Je
te vois! ou bien: V'là les gendarmes!... La domestique d'un médecin
m'a dit que son maître lui avait dit que ça pouvait tuer raide une
femme, dans un certain moment. Et si elle restait sur la place,
n'est-ce pas? ce serait bien fait, elle se trouverait punie par où
elle aurait péché.
Tout le quartier sut bientôt que, chaque nuit, Gervaise allait
retrouver Lantier. Madame Lorilleux, devant les voisines, avait une
indignation bruyante; elle plaignait son frère, ce jeanjean que sa
femme peignait en jaune de la tête aux pieds; et, à l'entendre, si
elle entrait encore dans un pareil bazar, c'était uniquement pour sa
pauvre mère, qui se trouvait forcée de vivre au milieu de ces
abominations. Alors, le quartier tomba sur Gervaise. Ça devait être
elle qui avait débauché le chapelier. On voyait ça dans ses yeux. Oui,
malgré les vilains bruits, ce sacré sournois de Lantier restait gobé,
parce qu'il continuait ses airs d'homme comme il faut avec tout le
monde, marchant sur les trottoirs en lisant le journal, prévenant et
galant auprès des dames, ayant toujours à donner des pastilles et des
fleurs. Mon Dieu! lui, faisait son métier de coq; un homme est un
homme, on ne peut pas lui demander de résister aux femmes qui se
jettent à son cou. Mais elle, n'avait pas d'excuse; elle déshonorait
la rue de la Goutte-d'Or. Et les Lorilleux, comme parrain et marraine,
attiraient Nana chez eux pour avoir des détails. Quand ils la
questionnaient d'une façon détournée, la petite prenait son air bêta,
répondait en éteignant la flamme de ses yeux sous ses longues
paupières molles.
Au milieu de cette indignation publique, Gervaise vivait tranquille,
lasse et un peu endormie. Dans les commencements, elle s'était trouvée
bien coupable, bien sale, et elle avait eu un dégoût d'elle-même.
Quand elle sortait de la chambre de Lantier, elle se lavait les mains,
elle mouillait un torchon et se frottait les épaules à les écorcher,
comme pour enlever son ordure. Si Coupeau cherchait alors à
plaisanter, elle se fâchait, courait en grelottant s'habiller au fond
de la boutique; et elle ne tolérait pas davantage que le chapelier la
touchât, lorsque son mari venait de l'embrasser. Elle aurait voulu
changer de peau en changeant d'homme. Mais, lentement, elle
s'accoutumait. C'était trop fatigant de se débarbouiller chaque fois.
Ses paresses l'amollissaient, son besoin d'être heureuse lui faisait
tirer tout le bonheur possible de ses embêtements. Elle était
complaisante pour elle et pour les autres, tâchait uniquement
d'arranger les choses de façon à ce que personne n'eût trop d'ennui.
N'est-ce pas? pourvu que son mari et son amant fussent contents, que
la maison marchât son petit train-train régulier, qu'on rigolât du
matin au soir, tous gras, tous satisfaits de la vie et se la coulant
douce, il n'y avait vraiment pas de quoi se plaindre. Puis, après
tout, elle ne devait pas tant faire de mal, puisque ça s'arrangeait si
bien, à la satisfaction d'un chacun; on est puni d'ordinaire, quand on
fait le mal. Alors, son dévergondage avait tourné à l'habitude.
Maintenant, c'était réglé comme le boire et le manger; chaque fois que
Coupeau rentrait soûl, elle passait chez Lantier, ce qui arrivait au
moins le lundi, le mardi et le mercredi de la semaine. Elle partageait
ses nuits. Même, elle avait fini, lorsque le zingueur simplement
ronflait trop fort, par le lâcher au beau milieu du sommeil, et allait
continuer son dodo tranquille sur l'oreiller du voisin. Ce n'était pas
qu'elle éprouvât plus d'amitié pour le chapelier. Non, elle le
trouvait seulement plus propre, elle se reposait mieux dans sa
chambre, où elle croyait prendre un bain. Enfin, elle ressemblait aux
chattes qui aiment à se coucher en rond sur le linge blanc.
Maman Coupeau n'osa jamais parler de ça nettement. Mais, après une
dispute, quand la blanchisseuse l'avait secouée, la vieille ne
ménageait pas les allusions. Elle disait connaître des hommes joliment
bêtes et des femmes joliment coquines; et elle mâchait d'autres mots
plus vifs, avec la verdeur de parole d'une ancienne giletière. Les
premières fois, Gervaise l'avait regardée fixement, sans répondre.
Puis, tout en évitant elle aussi de préciser, elle se défendit, par
des raisons dites en général. Quand une femme avait pour homme un
soûlard, un saligaud qui vivait dans la pourriture, cette femme était
bien excusable de chercher de la propreté ailleurs. Elle allait plus
loin, elle laissait entendre que Lantier était son mari autant que
Coupeau, peut-être même davantage. Est-ce qu'elle ne l'avait pas connu
à quatorze ans? est-ce qu'elle n'avait pas deux enfants de lui? Eh
bien! dans ces conditions, tout se pardonnait, personne ne pouvait lui
jeter la pierre. Elle se disait dans la loi de la nature. Puis, il ne
fallait pas qu'on l'ennuyât. Elle aurait vite fait d'envoyer à chacun
son paquet. La rue de la Goutte-d'Or n'était pas si propre! La petite
madame Vigouroux faisait la cabriole du matin au soir dans son
charbon. Madame Lehongre, la femme de l'épicier, couchait avec son
beau-frère, un grand baveux qu'on n'aurait pas ramassé sur une pelle.
L'horloger d'en face, ce monsieur pincé, avait failli passer aux
assises, pour une abomination; il allait avec sa propre fille, une
effrontée qui roulait les boulevards. Et, le geste élargi, elle
indiquait le quartier entier, elle en avait pour une heure rien qu'à
étaler le linge sale de tout ce peuple, les gens couchés comme des
bêtes, en tas, pères, mères, enfants, se roulant dans leur ordure. Ah!
elle en savait, la cochonnerie pissait de partout, ça empoisonnait les
maisons d'alentour! Oui, oui, quelque chose de propre que l'homme et
la femme, dans ce coin de Paris, où l'on est les uns sur les autres, à
cause de la misère! On aurait mis les deux sexes dans un mortier,
qu'on en aurait tiré pour toute marchandise de quoi fumer les
cerisiers de la plaine Saint-Denis.
-- Ils feraient mieux de ne pas cracher en l'air, ça leur retombe sur
le nez, criait-elle, quand on la poussait à bout. Chacun dans son
trou, n'est-ce pas? Qu'ils laissent vivre les braves gens à leur
façon, s'ils veulent vivre à la leur... Moi, je trouve que tout est
bien, mais à la condition de ne pas être traînée dans le ruisseau par
des gens qui s'y promènent, la tête la première.
Et, maman Coupeau s'étant un jour montrée plus claire, elle lui avait
dit, les dents serrées:
-- Vous êtes dans votre lit, vous profitez de ça... Écoutez, vous avez
tort, vous voyez bien que je suis gentille, car jamais je ne vous ai
jeté à la figure votre vie, à vous! Oh! je sais, une jolie vie, des
deux ou trois hommes, du vivant du père Coupeau... Non, ne toussez
pas, j'ai fini de causer. C'est seulement pour vous demander de me
ficher la paix, voilà tout!
La vieille femme avait manqué étouffer. Le lendemain, Goujet étant
venu réclamer le linge de sa mère pendant une absence de Gervaise,
maman Coupeau l'appela et le garda longtemps assis devant son lit.
Elle connaissait bien l'amitié du forgeron, elle le voyait sombre et
malheureux depuis quelque temps, avec le soupçon des vilaines choses
qui se passaient. Et, pour bavarder, pour se venger de la dispute de
la veille, elle lui apprit la vérité crûment, en pleurant, en se
plaignant, comme si la mauvaise conduite de Gervaise lui faisait
surtout du tort. Lorsque Goujet sortit du cabinet, il s'appuyait aux
murs, suffoquant de chagrin. Puis, au retour de la blanchisseuse,
maman Coupeau lui cria qu'on la demandait tout de suite chez madame
Goujet, avec le linge repassé ou non; et elle était si animée, que
Gervaise flaira les cancans, devina la triste scène et le crève-coeur
dont elle se trouvait menacée.
Très pâle, les membres cassés à l'avance, elle mit le linge dans un
panier, elle partit. Depuis des années, elle n'avait pas rendu un sou
aux Goujet. La dette montait toujours à quatre cent vingt-cinq francs.
Chaque fois, elle prenait l'argent du blanchissage, en parlant de sa
gêne. C'était une grande honte pour elle, parce qu'elle avait l'air de
profiter de l'amitié du forgeron pour le jobarder. Coupeau, moins
scrupuleux maintenant, ricanait, disait qu'il avait bien dû lui pincer
la taille dans les coins, et qu'alors il était payé. Mais elle, malgré
le commerce où elle était tombée avec Lantier, se révoltait, demandait
à son mari s'il voulait déjà manger de ce pain-là. Il ne fallait pas
mal parler de Goujet devant elle; sa tendresse pour le forgeron lui
restait comme un coin de son honneur. Aussi, toutes les fois qu'elle
reportait le linge chez ces braves gens, se trouvait-elle prise d'un
serrement au coeur, dès la première marche de l'escalier.
-- Ah! c'est vous enfin! lui dit sèchement madame Goujet, en lui
ouvrant la porte. Quand j'aurai besoin de la mort, je vous l'enverrai
chercher.
Gervaise entra, embarrassée, sans oser même balbutier une excuse. Elle
n'était plus exacte, ne venait jamais à l'heure, se faisait attendre
des huit jours. Peu à peu, elle s'abandonnait à un grand désordre.
-- Voilà une semaine que je compte sur vous, continua la dentellière.
Et vous mentez avec ça, vous m'envoyez votre apprentie me raconter des
histoires: on est après mon linge, on va me le livrer le soir même, ou
bien c'est un accident, le paquet qui est tombé dans un seau. Moi,
pendant ce temps-là, je perds ma journée, je ne vois rien arriver et
je me tourmente l'esprit. Non, vous n'êtes pas raisonnable... Voyons,
qu'est-ce que vous avez, dans ce panier! Est-ce tout, au moins!
M'apportez-vous la paire de draps que vous me gardez depuis un mois,
et la chemise qui est restée en arrière, au dernier blanchissage?
-- Oui, oui, murmura Gervaise, la chemise y est. La voici.
Mais madame Goujet se récria. Cette chemise n'était pas à elle, elle
n'en voulait pas. On lui changeait son linge, c'était le comble! Déjà,
l'autre semaine, elle avait eu deux mouchoirs qui ne portaient pas sa
marque. Ça ne la ragoûtait guère, du linge venu elle ne savait d'où.
Puis, enfin, elle tenait à ses affaires.
-- Et les draps? reprit-elle. Ils sont perdus, n'est-ce pas?... Eh
bien ma petite, il faudra vous arranger, mais je les veux quand même
demain matin, entendez-vous!
Il y eut un silence. Ce qui achevait de troubler Gervaise, c'était de
sentir, derrière elle, la porte de la chambre de Goujet entr'ouverte.
Le forgeron devait être là, elle le devinait; et quel ennui, s'il
écoutait tous ces reproches mérités, auxquels elle ne pouvait rien
répondre! Elle se faisait très souple, très douce, courbant la tête,
posant le linge sur le lit le plus vivement possible. Mais ça se gâta
encore, quand madame Goujet se mit à examiner les pièces une à une.
Elle les prenait, les rejetait, en disant:
-- Ah! vous perdez joliment la main. On ne peut plus vous faire des
compliments tous les jours... Oui, vous salopez, vous cochonnez
l'ouvrage, à cette heure... Tenez, regardez-moi ce devant de chemise,
il est brûlé, le fer a marqué sur les plis. Et les boutons, ils sont
tous arrachés. Je ne sais pas comment vous vous arrangez, il ne reste
jamais un bouton... Oh! par exemple, voilà une camisole que je ne vous
paierai pas. Voyez donc ça? La crasse y est, vous l'avez étalée
simplement. Merci! si le linge n'est même plus propre...
Elle s'arrêta, comptant les pièces. Puis, elle s'écria:
-- Comment! c'est ce que vous apportez?...Il manque deux paires de
bas, six serviettes, une nappe, des torchons... Vous vous moquez de
moi, alors! Je vous ai fait dire de tout me rendre, repassé ou non. Si
dans une heure votre apprentie n'est pas ici avec le reste, nous nous
fâcherons, madame Coupeau, je vous en préviens.
A ce moment, Goujet toussa dans sa chambre. Gervaise eut un léger
tressaillement. Comme on la traitait devant lui, mon Dieu! Et elle
resta au milieu de la chambre, gênée, confuse, attendant le linge
sale. Mais, après avoir arrêté le compte, madame Goujet avait
tranquillement repris sa place près de la fenêtre, travaillant au
raccommodage d'un châle de dentelle.
-- Et le linge? demanda timidement la blanchisseuse.
-- Non, merci, répondit la vieille femme, il n'y a rien cette semaine.
Gervaise pâlit. On lui retirait la pratique. Alors, elle perdit
complètement la tête, elle dut s'asseoir sur une chaise, parce que ses
jambes s'en allaient sous elle. Et elle ne chercha pas à se défendre,
elle trouva seulement cette phrase:
-- Monsieur Goujet est donc malade?
Oui, il était souffrant, il avait dû rentrer au lieu de se rendre à la
forge, et il venait de s'étendre sur son lit pour se reposer. Madame
Goujet causait gravement, en robe noire comme toujours, sa face
blanche encadrée dans sa coiffe monacale. On avait encore baissé la
journée des boulonniers; de neuf francs, elle était tombée à sept
francs, à cause des machines qui maintenant faisaient toute la
besogne. Et elle expliquait qu'ils économisaient sur tout; elle
voulait de nouveau laver son linge elle-même. Naturellement, ce serait
bien tombé, si les Coupeau lui avaient rendu l'argent prêté par son
fils. Mais ce n'était pas elle qui leur enverrait les huissiers,
puisqu'ils ne pouvaient pas payer. Depuis qu'elle parlait de la dette,
Gervaise, la tête basse, semblait suivre le jeu agile de son aiguille
reformant les mailles une à une.
-- Pourtant, continuait la dentellière, en vous gênant un peu, vous
arriveriez à vous acquitter. Car, enfin, vous mangez très bien, vous
dépensez beaucoup, j'en suis sûre... Quand vous nous donneriez
seulement dix francs chaque mois...
Elle fut interrompue par la voix de Goujet qui l'appelait.
-- Maman! maman!
Et, lorsqu'elle revint s'asseoir, presque tout de suite, elle changea
de conversation. Le forgeron l'avait sans doute suppliée de ne pas
demander de l'argent à Gervaise. Mais, malgré elle, au bout de cinq
minutes, elle parlait de nouveau de la dette. Oh! elle avait prévu ce
qui arrivait, le zingueur buvait la boutique, et il mènerait sa femme
loin. Aussi jamais son fils n'aurait prêté les cinq cents francs, s'il
l'avait écoutée. Aujourd'hui, il serait marié, il ne crèverait pas de
tristesse, avec la perspective d'être malheureux toute sa vie. Elle
s'animait, elle devenait très dure, accusant clairement Gervaise de
s'être entendue avec Coupeau pour abuser de son bêta d'enfant. Oui, il
y avait des femmes qui jouaient l'hypocrisie pendant des années et
dont la mauvaise conduite finissait par éclater au grand jour.
-- Maman! maman! appela une seconde fois la voix de Goujet, plus
violemment.
Elle se leva, et, quand elle reparut, elle dit, en se remettant à sa
dentelle:
-- Entrez, il veut vous voir.
Gervaise, tremblante, laissa la porte ouverte. Cette scène
l'émotionnait, parce que c'était comme un aveu de leur tendresse
devant madame Goujet. Elle retrouva la petite chambre tranquille,
tapissée d'images, avec son lit de fer étroit, pareille à la chambre
d'un garçon de quinze ans. Ce grand corps de Goujet, les membres
cassés par la confidence de maman Coupeau, était allongé sur le lit,
les yeux rouges, sa belle barbe jaune encore mouillée. Il devait avoir
défoncé son oreiller de ses poings terribles, dans le premier moment
de rage, car la toile fendue laissait couler la plume.
-- Écoutez, maman a tort, dit-il à la blanchisseuse d'une voix presque
basse. Vous ne me devez rien, je ne veux pas qu'on parle de ça.
Il s'était soulevé, il la regardait. De grosses larmes aussitôt
remontèrent à ses yeux.
-- Vous souffrez, monsieur Goujet? murmura-t-elle. Qu'est-ce que vous
avez, je vous en prie?
-- Rien, merci. Je me suis trop fatigué hier. Je vais dormir un peu.
Puis, son coeur se brisa, il ne put retenir ce cri:
-- Ah! mon Dieu! mon Dieu! jamais ça ne devait être, jamais! Vous
aviez juré. Et ça est, maintenant, ça est!... Ah! mon Dieu! ça me fait
trop de mal, allez-vous-en!
Et, de la main, il la renvoyait, avec une douceur suppliante. Elle
n'approcha pas du lit, elle s'en alla, comme il le demandait, stupide,
n'ayant rien à lui dire pour le soulager. Dans la pièce d'à côté, elle
reprit son panier; et elle ne sortait toujours pas, elle aurait voulu
trouver un mot. Madame Goujet continuait son raccommodage, sans lever
la tête. Ce fut elle qui dit enfin:
-- Eh bien! bonsoir, renvoyez-moi mon linge, nous compterons plus
tard.
-- Oui, c'est ça, bonsoir, balbutia Gervaise.
Elle referma la porte lentement, avec un dernier coup d'oeil dans ce
ménage propre, rangé, où il lui semblait laisser quelque chose de son
honnêteté. Elle revint à la boutique de l'air bête des vaches qui
rentrent chez elles, sans s'inquiéter du chemin. Maman Coupeau, sur
une chaise, près de la mécanique, quittait son lit pour la première
fois. Mais la blanchisseuse ne lui fit pas même un reproche; elle
était trop fatiguée, les os malades comme si on l'avait battue; elle
pensait que la vie était trop dure à la fin, et qu'à moins de crever
tout de suite, on ne pouvait pourtant pas s'arracher le coeur
soi-même.
Maintenant, Gervaise se moquait de tout. Elle avait un geste vague de
la main pour envoyer coucher le monde. A chaque nouvel ennui, elle
s'enfonçait dans le seul plaisir de faire ses trois repas par jour. La
boutique aurait pu crouler; pourvu qu'elle ne fût pas dessous, elle
s'en serait allée volontiers, sans une chemise. Et la boutique
croulait, pas tout d'un coup, mais un peu matin et soir. Une à une,
les pratiques se fâchaient et portaient leur linge ailleurs. M.
Madinier, mademoiselle Remanjou, les Boche eux-mêmes, étaient
retournés chez madame Fauconnier, où ils trouvaient plus d'exactitude.
On finit par se lasser de réclamer une paire de bas pendant trois
semaines et de remettre des chemises avec les taches de graisse de
l'autre dimanche. Gervaise, sans perdre un coup de dents, leur criait
bon voyage, les arrangeait d'une propre manière, en se disant joliment
contente de ne plus avoir à fouiller dans leur infection. Ah bien!
tout le quartier pouvait la lâcher, ça la débarrasserait d'un beau tas
d'ordures; puis, ce serait toujours de l'ouvrage de moins. En
attendant, elle gardait seulement les mauvaises payes, les rouleuses,
les femmes comme madame Gaudron, dont pas une blanchisseuse de la rue
Neuve ne voulait laver le linge, tant il puait. La boutique était
perdue, elle avait dû renvoyer sa dernière ouvrière, madame Putois;
elle restait seule avec son apprentie, ce louchon d'Augustine, qui
bêtissait en grandissant; et encore, à elles deux, elles n'avaient pas
toujours de l'ouvrage, elles traînaient leur derrière sur les
tabourets durant des après-midi entières. Enfin, un plongeon complet.
Ça sentait la ruine.
Naturellement, à mesure que la paresse et la misère entraient, la
malpropreté entrait aussi. On n'aurait pas reconnu cette belle
boutique bleue, couleur du ciel, qui était jadis l'orgueil de
Gervaise. Les boiseries et les carreaux de la vitrine, qu'on oubliait
de laver, restaient du haut en bas éclaboussés par la crotte des
voitures. Sur les planches, à la tringle de laiton, s'étalaient trois
guenilles grises, laissées par des clientes mortes à l'hôpital. Et
c'était plus minable encore à l'intérieur: l'humidité des linges
séchant au plafond avait décollé le papier; la perse pompadour étalait
des lambeaux qui pendaient pareils à des toiles d'araignée lourdes de
poussière; la mécanique, cassée, trouée à coups de tisonnier, mettait
dans son coin les débris de vieille fonte d'un marchand de
bric-à-brac; l'établi semblait avoir servi de table à toute une
garnison, taché de café et de vin, emplâtré de confiture, gras des
lichades du lundi. Avec ça, une odeur d'amidon aigre, une puanteur
faite de moisi, de graillon et de crasse. Mais Gervaise se trouvait
très bien là dedans. Elle n'avait pas vu la boutique se salir; elle
s'y abandonnait et s'habituait au papier déchiré, aux boiseries
graisseuses, comme elle en arrivait à porter des jupes fendues et à ne
plus se laver les oreilles. Même la saleté était un nid chaud où elle
jouissait de s'accroupir. Laisser les choses à la débandade, attendre
que la poussière bouchât les trous et mît un velours partout, sentir
la maison s'alourdir autour de soi dans un engourdissement de
fainéantise, cela était une vraie volupté dont elle se grisait. Sa
tranquillité d'abord; le reste, elle s'en battait l'oeil. Les dettes,
toujours croissantes pourtant, ne la tourmentaient plus. Elle perdait
de sa probité; on paierait ou on ne paierait pas, la chose restait
vague, et elle préférait ne pas savoir. Quand on lui fermait un crédit
dans une maison, elle en ouvrait un autre dans la maison d'à côté.
Elle brûlait le quartier, elle avait des poufs tous les dix pas. Rien
que dans la rue de la Goutte-d'Or, elle n'osait plus passer devant le
charbonnier, ni devant l'épicier, ni devant la fruitière; ce qui lui
faisait faire le tour par la rue des Poissonniers, quand elle allait
au lavoir, une trotte de dix bonnes minutes. Les fournisseurs venaient
la traiter de coquine. Un soir, l'homme qui avait vendu les meubles de
Lantier, ameuta les voisins; il gueulait qu'il la trousserait et se
paierait sur la bête, si elle ne lui allongeait pas sa monnaie. Bien
sûr, de pareilles scènes la laissaient tremblante; seulement, elle se
secouait comme un chien battu, et c'était fini, elle n'en dînait pas
plus mal, le soir. En voilà des insolents qui l'embêtaient! elle
n'avait point d'argent, elle ne pouvait pas en fabriquer, peut-être!
Puis, les marchands volaient assez, ils étaient faits pour attendre.
Et elle se rendormait dans son trou, en évitant de songer à ce qui
arriverait forcément un jour. Elle ferait le saut, parbleu! mais,
jusque-là, elle entendait ne pas être taquinée.
Pourtant, maman Coupeau était remise. Pendant une année encore, la
maison boulotta. L'été, naturellement, il y avait toujours un peu plus
de travail, les jupons blancs et les robes de percale des baladeuses
du boulevard extérieur. Ça tournait à la dégringolade lente, le nez
davantage dans la crotte chaque semaine, avec des hauts et des bas
cependant, des soirs où l'on se frottait le ventre devant le buffet
vide, et d'autres où l'on mangeait du veau à crever. On ne voyait plus
que maman Coupeau sur les trottoirs, cachant des paquets sous son
tablier, allant d'un pas de promenade au Mont-de-Piété de la rue
Polonceau. Elle arrondissait le dos, avait la mine confite et
gourmande d'une dévote qui va à la messe; car elle ne détestait pas
ça, les tripotages d'argent l'amusaient, ce bibelotage de marchande à
la toilette chatouillait ses passions de vieille commère. Les employés
de la rue Polonceau la connaissaient bien; ils l'appelaient la mère
« Quatre francs », parce qu'elle demandait toujours quatre francs,
quand ils en offraient trois, sur ses paquets gros comme deux sous de
beurre. Gervaise aurait bazardé la maison; elle était prise de la rage
du clou, elle se serait tondu la tête, si on avait voulu lui prêter
sur ses cheveux. C'était trop commode, on ne pouvait pas s'empêcher
d'aller chercher là de la monnaie, lorsqu'on attendait après un pain
de quatre livres. Tout le saint-frusquin y passait, le linge, les
habits, jusqu'aux outils et aux meubles. Dans les commencements, elle
profitait des bonnes semaines, pour dégager, quitte à rengager la
semaine suivante. Puis, elle se moqua de ses affaires, les laissa
perdre, vendit les reconnaissances. Une seule chose lui fendit le
coeur, ce fut de mettre sa pendule en plan, pour payer un billet de
vingt francs à un huissier qui venait la saisir. Jusque-là, elle avait
juré de mourir plutôt de faim que de toucher à sa pendule. Quand maman
Coupeau l'emporta, dans une petite caisse à chapeau, elle tomba sur
une chaise, les bras mous, les yeux mouillés, comme si on lui enlevait
sa fortune. Mais, lorsque maman Coupeau reparut avec vingt-cinq
francs, ce prêt inespéré, ces cinq francs de bénéfice la consolèrent;
elle renvoya tout de suite la vieille femme chercher quatre sous de
goutte dans un verre, à la seule fin de fêter la pièce de cent sous.
Souvent maintenant, lorsqu'elles s'entendaient bien ensemble, elles
lichaient ainsi la goutte, sur un coin de l'établi, un mêlé, moitié
eau-de-vie et moitié cassis. Maman Coupeau avait un chic pour
rapporter le verre plein dans la poche de son tablier, sans renverser
une larme. Les voisins n'avaient pas besoin de savoir, n'est-ce pas?
La vérité était que les voisins savaient parfaitement. La fruitière,
la tripière, les garçons épiciers disaient: « Tiens! la vieille va
chez ma tante, » ou bien: « Tiens! la vieille rapporte son riquiqui
dans sa poche. » Et, comme de juste, ça montait encore le quartier
contre Gervaise. Elle bouffait tout, elle aurait bientôt fait
d'achever sa baraque. Oui, oui, plus que trois ou quatre bouchées, la
place serait nette comme torchette.
Au milieu de ce démolissement général, Coupeau prospérait. Ce sacré
soiffard se portait comme un charme. Le pichenet et le vitriol
l'engraissaient, positivement. Il mangeait beaucoup, se fichait de cet
efflanqué de Lorilleux qui accusait la boisson de tuer les gens, lui
répondait en se tapant sur le ventre, la peau tendue par la graisse,
pareille à là peau d'un tambour. Il lui exécutait là-dessus une
musique, les vêpres de la gueule, des roulements et des battements de
grosse caisse à faire la fortune d'un arracheur de dents. Mais
Lorilleux, vexé de ne pas avoir de ventre, disait que c'était de la
graisse jaune, de la mauvaise graisse. N'importe, Coupeau se soûlait
davantage, pour sa santé. Ses cheveux poivre et sel, en coup de vent,
flambaient comme un brûlot. Sa face d'ivrogne, avec sa mâchoire de
singe, se culottait, prenait des tons de vin bleu. Et il restait un
enfant de la gaieté; il bousculait sa femme, quand elle s'avisait de
lui conter ses embarras. Est-ce que les hommes sont faits pour
descendre dans ces embêtements? La cambuse pouvait manquer de pain, ça
ne le regardait pas. Il lui fallait sa pâtée matin et soir, et il ne
s'inquiétait jamais d'où elle lui tombait. Lorsqu'il passait des
semaines sans travailler, il devenait plus exigeant encore.
D'ailleurs, il allongeait toujours des claques amicales sur les
épaules de Lantier. Bien sûr, il ignorait l'inconduite de sa femme; du
moins des personnes, les Boche, les Poisson, juraient leurs grands
dieux qu'il ne se doutait de rien, et que ce serait un grand malheur,
s'il apprenait jamais la chose. Mais madame Lerat, sa propre soeur,
hochait la tête, racontait qu'elle connaissait des maris auxquels ça
ne déplaisait pas. Une nuit, Gervaise elle-même, qui revenait de la
chambre du chapelier, était restée toute froide en recevant, dans
l'obscurité, une tape sur le derrière; puis, elle avait fini par se
rassurer, elle croyait s'être cognée contre le bateau du lit. Vrai, la
situation était trop terrible; son mari ne pouvait pas s'amuser à lui
faire des blagues.
Lantier, lui non plus, ne dépérissait pas. Il se soignait beaucoup,
mesurait son ventre à la ceinture de son pantalon, avec la continuelle
crainte d'avoir à resserrer ou à desserrer la boucle; il se trouvait
très bien, il ne voulait ni grossir ni mincir, par coquetterie. Cela
le rendait difficile sur la nourriture, car il calculait tous les
plats de façon à ne pas changer sa taille. Même quand il n'y avait pas
un sou à la maison, il lui fallait des oeufs, des côtelettes, des
choses nourrissantes et légères. Depuis qu'il partageait la patronne
avec le mari, il se considérait comme tout à fait de moitié dans le
ménage; il ramassait les pièces de vingt sous qui traînaient, menait
Gervaise au doigt et à l'oeil, grognait, gueulait, avait l'air plus
chez lui que le zingueur. Enfin, c'était une baraque qui avait deux
bourgeois. Et le bourgeois d'occasion, plus malin, tirait à lui la
couverture, prenait le dessus du panier de tout, de la femme, de la
table et du reste. Il écrémait les Coupeau, quoi! Il ne se gênait plus
pour battre son beurre en public. Nana restait sa préférée, parce
qu'il aimait les petites filles gentilles. Il s'occupait de moins en
moins d'Étienne, les garçons, selon lui, devant savoir se débrouiller.
Lorsqu'on venait demander Coupeau, on le trouvait toujours là, en
pantoufles, en manches de chemise, sortant de l'arrière-boutique avec
la tête ennuyée d'un mari qu'on dérange; et il répondait pour Coupeau,
il disait que c'était la même chose.
Entre ces deux messieurs, Gervaise ne riait pas tous les jours. Elle
n'avait pas à se plaindre de sa santé, Dieu merci! Elle aussi devenait
trop grasse. Mais deux hommes sur le dos, à soigner et à contenter, ça
dépassait ses forces, souvent. Ah! Dieu de Dieu! un seul mari vous
esquinte déjà assez le tempérament! Le pis était qu'ils s'entendaient
très bien, ces mâtins-là. Jamais ils ne se disputaient; ils se
ricanaient dans la figure, le soir, après le dîner, les coudes posés
au bord de la table; ils se frottaient l'un contre l'autre toute la
journée, comme les chats qui cherchent et cultivent leur plaisir. Les
jours où ils rentraient furieux, c'était sur elle qu'ils tombaient.
Allez-y! tapez sur la bête! Elle avait bon dos; ça les rendait
meilleurs camarades de gueuler ensemble. Et il ne fallait pas qu'elle
s'avisât de se rebéquer. Dans les commencements, quand l'un criait,
elle suppliait l'autre du coin de l'oeil, pour en tirer une parole de
bonne amitié. Seulement, ça ne réussissait guère. Elle filait doux
maintenant, elle pliait ses grosses épaules, ayant compris qu'ils
s'amusaient à la bousculer, tant elle était ronde, une vraie boule.
Coupeau, très mal embouché, la traitait avec des mots abominables.
Lantier, au contraire, choisissait ses sottises, allait chercher des
mots que personne ne dit et qui la blessaient plus encore.
Heureusement, on s'accoutume à tout; les mauvaises paroles, les
injustices des deux hommes finissaient par glisser sur sa peau fine
comme sur une toile cirée. Elle en était même arrivée à les préférer
en colère, parce que, les fois où ils faisaient les gentils, ils
l'assommaient davantage, toujours après elle, ne lui laissant plus
repasser un bonnet tranquillement. Alors, ils lui demandaient des
petits plats, elle devait saler et ne pas saler, dire blanc et dire
noir, les dorloter, les coucher l'un après l'autre dans du coton. Au
bout de la semaine, elle avait la tête et les membres cassés, elle
restait hébétée, avec des yeux de folle. Ça use une femme, un métier
pareil.
Oui, Coupeau et Lantier l'usaient, c'était le mot; ils la brûlaient
par les deux bouts, comme on dit de la chandelle. Bien sûr, le
zingueur manquait d'instruction; mais le chapelier en avait trop, ou
du moins il avait une instruction comme les gens pas propres ont une
chemise blanche avec de la crasse par-dessous. Une nuit, elle rêva
qu'elle était au bord d'un puits; Coupeau la poussait d'un coup de
poing, tandis que Lantier lui chatouillait les reins pour la faire
sauter plus vite. Eh bien! ça ressemblait à sa vie. Ah! elle était à
bonne école, ça n'avait rien d'étonnant, si elle s'avachissait. Les
gens du quartier ne se montraient guère justes, quand ils lui
reprochaient les vilaines façons qu'elle prenait, car son malheur ne
venait pas d'elle. Parfois, lorsqu'elle réfléchissait, un frisson lui
courait sur la peau. Puis, elle pensait que les choses auraient pu
tourner plus mal encore. Il valait mieux avoir deux hommes, par
exemple, que de perdre les deux bras. Et elle trouvait sa position
naturelle, une position comme il y en a tant; elle tâchait de
s'arranger là dedans un petit bonheur. Ce qui prouvait combien ça
devenait popote et bonhomme, c'était qu'elle ne détestait pas plus
Coupeau que Lantier. Dans une pièce, à la Gaîté, elle avait vu une
garce qui abominait son mari et l'empoisonnait, à cause de son amant;
et elle s'était fâchée, parce qu'elle ne sentait rien de pareil dans
son coeur. Est-ce qu'il n'était pas plus raisonnable de vivre en bon
accord tous les trois? Non, non, pas de ces bêtises-là; ça dérangeait
la vie, qui n'avait déjà rien de bien drôle. Enfin, malgré les dettes,
malgré la misère qui les menaçait, elle se serait déclarée très
tranquille, très contente, si le zingueur et le chapelier l'avaient
moins échinée et moins engueulée.
Vers l'automne, malheureusement, le ménage se gâta encore. Lantier
prétendait maigrir, faisait un nez qui s'allongeait chaque jour. Il
renaudait à propos de tout, renâclait sur les potées de pommes de
terre, une ratatouille dont il ne pouvait pas manger, disait-il, sans
avoir des coliques. Les moindres bisbilles, maintenant, finissaient
par des attrapages, où l'on se jetait la débine de la maison à la
tête; et c'était le diable pour se rabibocher, avant d'aller pioncer
chacun dans son dodo. Quand il n'y a plus de son, les ânes se battent,
n'est-ce pas? Lantier flairait la panne; ça l'exaspérait de sentir la
maison déjà mangée, si bien nettoyée, qu'il voyait le jour où il lui
faudrait prendre son chapeau et chercher ailleurs la niche et la
pâtée. Il était bien accoutumé à son trou, ayant pris là ses petites
habitudes, dorloté par tout le monde; un vrai pays de cocagne, dont il
ne remplacerait jamais les douceurs. Dame! on ne peut pas s'être empli
jusqu'aux oreilles et avoir encore les morceaux sur son assiette. Il
se mettait en colère contre son ventre, après tout, puisque la maison
à cette heure était dans son ventre. Mais il ne raisonnait point
ainsi; il gardait aux autres une fière rancune de s'être laissé
rafaler en deux ans. Vrai, les Coupeau n'étaient guère râblés. Alors,
il cria que Gervaise manquait d'économie. Tonnerre de Dieu! qu'est-ce
qu'on allait devenir? Juste les amis le lâchaient, lorsqu'il était sur
le point de conclure une affaire superbe, six mille francs
d'appointements dans une fabrique, de quoi mettre toute la petite
famille dans le luxe.
En décembre, un soir, on dîna par coeur. Il n'y avait plus un radis.
Lantier, très sombre, sortait de bonne heure, battait le pavé pour
trouver une autre cambuse, où l'odeur de la cuisine déridât les
visages. Il restait des heures à réfléchir, près de la mécanique.
Puis, tout d'un coup, il montra une grande amitié pour les Poisson. Il
ne blaguait plus le sergent de ville en l'appelant Badingue, allait
jusqu'à lui concéder que l'empereur était un bon garçon, peut-être. Il
paraissait surtout estimer Virginie, une femme de tête, disait-il, et
qui saurait joliment mener sa barque. C'était visible, il les
pelotait. Même on pouvait croire qu'il voulait prendre pension chez
eux. Mais il avait une caboche à double fond, beaucoup plus compliquée
que ça. Virginie lui ayant dit son désir de s'établir marchande de
quelque chose, il se roulait devant elle, il déclarait ce projet-là
très fort. Oui, elle devait être bâtie pour le commerce, grande,
avenante, active. Oh! elle gagnerait ce qu'elle voudrait. Puisque
l'argent était prêt depuis longtemps, l'héritage d'une tante, elle
avait joliment raison de lâcher les quatre robes qu'elle bâclait par
saison, pour se lancer dans les affaires; et il citait des gens en
train de réaliser des fortunes, la fruitière du coin de la rue, une
petite marchande de faïence du boulevard extérieur; car le moment
était superbe, on aurait vendu les balayures des comptoirs. Cependant,
Virginie hésitait; elle cherchait une boutique à louer, elle désirait
ne pas quitter le quartier. Alors, Lantier l'emmena dans les coins,
causa tout bas avec elle pendant des dix minutes. Il semblait lui
pousser quelque chose de force, et elle ne disait plus non, elle avait
l'air de l'autoriser à agir. C'était comme un secret entre eux, avec
des clignements d'yeux, des mots rapides, une sourde machination qui
se trahissait jusque dans leurs poignées de mains. Dès ce moment, le
chapelier, en mangeant son pain sec, guetta les Coupeau de son regard
en dessous, redevenu très parleur, les étourdissant de ses jérémiades
continues. Toute la journée, Gervaise marchait dans cette misère qu'il
étalait complaisamment. Il ne parlait pas pour lui, grand Dieu! Il
crèverait la faim avec les amis tant qu'on voudrait. Seulement, la
prudence exigeait qu'on se rendît compte au juste de la situation. On
devait pour le moins cinq cents francs dans le quartier, au boulanger,
au charbonnier, à l'épicier et aux autres. De plus, on se trouvait en
retard de deux termes, soit encore deux cent cinquante francs; le
propriétaire, M. Marescot, parlait même de les expulser, s'ils ne le
payaient pas avant le 1er janvier. Enfin, le Mont-de-Piété avait tout
pris, on n'aurait pas pu y porter pour trois francs de bibelots,
tellement le lavage du logement était sérieux; les clous restaient aux
murs, pas davantage, et il y en avait bien deux livres de trois sous.
Gervaise, empêtrée là dedans, les bras cassés par cette addition, se
fâchait, donnait des coups de poing sur la table, ou bien finissait
par pleurer comme une bête. Un soir, elle cria:
-- Je file demain, moi!... J'aime mieux mettre la clef sous la porte
et coucher sur le trottoir, que de continuer à vivre dans des transes
pareilles.
-- Il serait plus sage, dit sournoisement Lantier, de céder le bail,
si l'on trouvait quelqu'un... Lorsque vous serez décidés tous les deux
à lâcher la boutique...
Elle l'interrompit avec plus de violence:
-- Mais tout de suite, tout de suite!... Ah! je serais joliment
débarrassée!
Alors, le chapelier se montra très pratique. En cédant le bail, on
obtiendrait sans doute du nouveau locataire les deux termes en retard.
Et il se risqua à parler des Poisson, il rappela que Virginie
cherchait un magasin; la boutique lui conviendrait peut-être. Il se
souvenait à présent de lui en avoir entendu souhaiter une toute
semblable. Mais la blanchisseuse, au nom de Virginie, avait subitement
repris son calme. On verrait; on parlait toujours de planter là son
chez soi dans la colère, seulement la chose ne semblait pas si facile,
quand on réfléchissait.
Les jours suivants, Lantier eut beau recommencer ses litanies,
Gervaise répondait qu'elle s'était vue plus bas et s'en était tirée.
La belle avance, lorsqu'elle n'aurait plus sa boutique! Ça ne lui
donnerait pas du pain. Elle allait, au contraire, reprendre des
ouvrières et se faire une nouvelle clientèle. Elle disait cela pour se
débattre contre les bonnes raisons du chapelier, qui la montrait par
terre, écrasée sous les frais, sans le moindre espoir de remonter sur
sa bête. Mais il eut la maladresse de prononcer encore le nom de
Virginie, et elle s'entêta alors furieusement. Non, non, jamais! Elle
avait toujours douté du coeur de Virginie; si Virginie ambitionnait la
boutique, c'était pour l'humilier. Elle l'aurait cédée peut-être à la
première femme dans la rue, mais pas à cette grande hypocrite qui
attendait certainement depuis des années de lui voir faire le saut.
Oh! ça expliquait tout. Elle comprenait à présent pourquoi des
étincelles jaunes s'allumaient dans les yeux de chat de cette margot.
Oui, Virginie gardait sur la conscience la fessée du lavoir, elle
mijotait sa rancune dans la cendre. Eh bien, elle agirait prudemment
en mettant sa fessée sous verre, si elle ne voulait pas en recevoir
une seconde. Et ça ne serait pas long, elle pouvait apprêter son
pétard. Lantier, devant ce débordement de mauvaises paroles, remoucha
d'abord Gervaise; il l'appela tête de pioche, boîte à ragots, madame
Pétesec, et s'emballa au point de traiter Coupeau lui-même de
pedzouille, en l'accusant de ne pas savoir faire respecter un ami par
sa femme. Puis, comprenant que la colère allait tout compromettre, il
jura qu'il ne s'occuperait jamais plus des histoires des autres, car
on en est trop mal récompensé; et il parut, en effet, ne pas pousser
davantage à la cession du bail, guettant une occasion pour reparler de
l'affaire et décider la blanchisseuse.
Janvier était arrivé, un sale temps, humide et froid. Maman Coupeau,
qui avait toussé et étouffé tout décembre, dut se coller dans le lit,
après les Rois. C'était sa rente; chaque hiver, elle attendait ça.
Mais, cet hiver, autour d'elle, on disait qu'elle ne sortirait plus de
sa chambre que les pieds en avant; et elle avait, à la vérité, un
fichu râle qui sonnait joliment le sapin, grosse et grasse pourtant,
avec un oeil déjà mort et la moitié de la figure tordue. Bien sûr, ses
enfants ne l'auraient pas achevée; seulement, elle traînait depuis si
longtemps, elle était si encombrante, qu'on souhaitait sa mort, au
fond, comme une délivrance pour tout le monde. Elle-même serait
beaucoup plus heureuse, car elle avait fait son temps, n'est-ce pas?
et quand on a fait son temps, on n'a rien à regretter. Le médecin,
appelé une fois, n'était même pas revenu. On lui donnait de la tisane,
histoire de ne pas l'abandonner complètement. Toutes les heures, on
entrait voir si elle vivait encore. Elle ne parlait plus, tant elle
suffoquait; mais, de son oeil resté bon, vivant et clair, elle
regardait fixement les personnes; et il y avait bien des choses dans
cet oeil-là, des regrets du bel âge, des tristesses à voir les siens
si pressés de se débarrasser d'elle, des colères contre cette vicieuse
de Nana qui ne se gênait plus, la nuit, pour aller guetter en chemise
par la porte vitrée.
Un lundi soir, Coupeau rentra paf. Depuis que sa mère était en danger,
il vivait dans un attendrissement continu. Quand il fut couché,
ronflant à poings fermés, Gervaise tourna encore un instant. Elle
veillait maman Coupeau une partie de la nuit. D'ailleurs, Nana se
montrait très brave, couchait toujours auprès de la vieille, en disant
que, si elle l'entendait mourir, elle avertirait bien tout le monde.
Cette nuit-là, comme la petite dormait et que la malade semblait
sommeiller paisiblement, la blanchisseuse finit par céder à Lantier,
qui l'appelait de sa chambre, où il lui conseillait de venir se
reposer un peu. Ils gardèrent seulement une bougie allumée, posée à
terre, derrière l'armoire. Mais, vers trois heures, Gervaise sauta
brusquement du lit, grelottante, prise d'une angoisse. Elle avait cru
sentir un souffle froid lui passer sur le corps. Le bout de bougie
était brûlé, elle renouait ses jupons dans l'obscurité, étourdie, les
mains fiévreuses. Ce fut seulement dans le cabinet, après s'être
cognée aux meubles, qu'elle put allumer une petite lampe. Au milieu du
silence écrasé des ténèbres, les ronflements du zingueur mettaient
seuls deux notes graves. Nana, étalée sur le dos, avait un petit
souffle, entre ses lèvres gonflées. Et Gervaise, ayant baissé la lampe
qui faisait danser de grandes ombres, éclaira le visage de maman
Coupeau, la vit toute blanche, la tête roulée sur l'épaule, avec les
yeux ouverts. Maman Coupeau était morte.
Doucement, sans pousser un cri, glacée et prudente, la blanchisseuse
revint dans la chambre de Lantier. Il s'était rendormi. Elle se
pencha, en murmurant:
-- -Dis donc, c'est fini, elle est morte.
Tout appesanti de sommeil, mal éveillé, il grogna d'abord:
-- Fiche-moi la paix, couche-toi... Nous ne pouvons rien lui faire, si
elle est morte.
Puis, il se leva sur un coude, demandant:
-- Quelle heure est-il?
-- Trois heures.
-- Trois heures seulement! Couche-toi donc. Tu vas prendre du mal...
Lorsqu'il fera jour, on verra.
Mais elle ne l'écoutait pas, elle s'habillait complètement. Lui,
alors, se recolla sous la couverture, le nez contre la muraille, en
parlant de la sacrée tête des femmes. Est-ce que c'était pressé
d'annoncer au monde qu'il y avait un mort dans le logement? Ça
manquait de gaieté au milieu de la nuit, et il était exaspéré de voir
son sommeil gâté par des idées noires. Cependant, quand elle eut
reporté dans sa chambre ses affaires, jusqu'à ses épingles à cheveux,
elle s'assit chez elle, sanglotant à son aise, ne craignant plus
d'être surprise avec le chapelier. Au fond, elle aimait bien maman
Coupeau, elle éprouvait un gros chagrin, après n'avoir ressenti, dans
le premier moment, que de la peur et de l'ennui, en lui voyant choisir
si mal son heure pour s'en aller. Et elle pleurait toute seule, très
fort dans le silence, sans que le zingueur cessât de ronfler; il
n'entendait rien, elle l'avait appelé et secoué, puis elle s'était
décidée à le laisser tranquille, en réfléchissant que ce serait un
nouvel embarras, s'il se réveillait. Comme elle retournait auprès du
corps, elle trouva Nana sur son séant, qui se frottait les yeux. La
petite comprit, allongea le menton pour mieux voir sa grand'mère, avec
sa curiosité de gamine vicieuse; elle ne disait rien, elle était un
peu tremblante, étonnée et satisfaite en face de cette mort qu'elle se
promettait depuis deux jours, comme une vilaine chose, cachée et
défendue aux enfants; et, devant ce masque blanc, aminci au dernier
hoquet par la passion de la vie, ses prunelles de jeune chatte
s'agrandissaient, elle avait cet engourdissement de l'échine dont elle
était clouée derrière les vitres de la porte, quand elle allait
moucharder là ce qui ne regarde pas les morveuses.
-- Allons, lève-toi, lui dit sa mère à voix basse. Je ne veux pas que
tu restes.
Elle se laissa couler du lit à regret, tournant la tête, ne quittant
pas la morte du regard. Gervaise était fort embarrassée d'elle, ne
sachant où la mettre, en attendant le jour. Elle se décidait à la
faire habiller, lorsque Lantier, en pantalon et en pantoufles, vint la
rejoindre; il ne pouvait plus dormir, il avait un peu honte de sa
conduite. Alors, tout s'arrangea.
-- Qu'elle se couche dans mon lit, murmura-t-il. Elle aura de la
place.
Nana leva sur sa mère et sur Lantier ses grands yeux clairs, en
prenant son air bête, son air du jour de l'an, quand on lui donnait
des pastilles de chocolat. Et on n'eut pas besoin de la pousser, bien
sûr; elle trotta en chemise, ses petons nus effleurant à peine le
carreau; elle se glissa comme une couleuvre dans le lit, qui était
encore tout chaud, et s'y tint allongée, enfoncée, son corps fluet
bossuant à peine la couverture. Chaque fois que sa mère entra, elle la
vit les yeux luisants dans sa face muette, ne dormant pas, ne bougeant
pas, très rouge et paraissant réfléchir à des affaires.
Cependant, Lantier avait aidé Gervaise à habiller maman Coupeau; et ce
n'était pas une petite besogne, car la morte pesait son poids. Jamais
on n'aurait cru que cette vieille-là était si grasse et si blanche.
Ils lui avaient mis des bas, un jupon blanc, une camisole, un bonnet;
enfin son linge le meilleur. Coupeau ronflait toujours, deux notes,
l'une grave, qui descendait, l'autre sèche, qui remontait; on aurait
dit de la musique d'église, accompagnant les cérémonies du vendredi
saint. Aussi, quand la morte fut habillée et proprement étendue sur
son lit, Lantier se versa-t-il un verre de vin, pour se remettre, car
il avait le coeur à l'envers. Gervaise fouillait dans la commode,
cherchant un petit crucifix en cuivre, apporté par elle de Plassans;
mais elle se rappela que maman Coupeau elle-même devait l'avoir vendu.
Ils avaient allumé le poêle. Ils passèrent le reste de la nuit, à
moitié endormis sur des chaises, achevant le litre entamé, embêtés et
se boudant, comme si c'était de leur faute.
Vers sept heures, avant le jour, Coupeau se réveilla enfin. Quand il
apprit le malheur, il resta l'oeil sec d'abord, bégayant, croyant
vaguement qu'on lui faisait une farce. Puis, il se jeta par terre, il
alla tomber devant la morte; et il l'embrassait, il pleurait comme un
veau, avec de si grosses larmes, qu'il mouillait le drap en s'essuyant
les joues. Gervaise s'était remise à sangloter, très touchée de la
douleur de son mari, raccommodée avec lui; oui, il avait le fond
meilleur qu'elle ne le croyait. Le désespoir de Coupeau se mêlait à un
violent mal aux cheveux. Il se passait les doigts dans les crins, il
avait la bouche pâteuse des lendemains de culotte, encore un peu
allumé malgré ses dix heures de sommeil. Et il se plaignait, les
poings serrés. Nom de Dieu! sa pauvre mère qu'il aimait tant, la voilà
qui était partie! Ah! qu'il avait mal au crâne, ça l'achèverait! Une
vraie perruque de braise sur sa tête, et son coeur avec ça qu'on lui
arrachait maintenant! Non, le sort n'était pas juste de s'acharner
ainsi après un homme!
-- Allons, du courage, mon vieux, dit Lantier en le relevant. Il faut
se remettre.
Il lui versait un verre de vin, mais Coupeau refusa de boire.
-- Qu'est-ce que j'ai donc? j'ai du cuivre dans le coco... C'est
maman, c'est quand je l'ai vue, j'ai eu le goût du cuivre...Maman, mon
Dieu! maman, maman...
Et il recommença à pleurer comme un enfant. Il but tout de même le
verre de vin, pour éteindre le feu qui lui brûlait la poitrine.
Lantier fila bientôt, sous le prétexte d'aller prévenir la famille et
de passer à la mairie faire la déclaration. Il avait besoin de prendre
l'air. Aussi ne se pressa-t-il pas, fumant des cigarettes, goûtant le
froid vif de la matinée. En sortant de chez madame Lerat, il entra
même dans une crèmerie des Batignolles prendre une tasse de café bien
chaud. Et il resta là une bonne heure, à réfléchir.
Cependant, dès neuf heures, la famille se trouva réunie dans la
boutique, dont on laissait les volets fermés. Lorilleux ne pleura pas;
d'ailleurs, il avait de l'ouvrage pressé, il remonta presque tout de
suite à son atelier, après s'être dandiné un instant avec une figure
de circonstance. Madame Lorilleux et madame Lerat avaient embrassé les
Coupeau et se tamponnaient les yeux, où de petites larmes roulaient.
Mais la première, quand elle eut jeté un coup d'oeil rapide autour de
la morte, haussa brusquement la voix pour dire que ça n'avait pas de
bon sens, que jamais on ne laissait auprès d'un corps une lampe
allumée; il fallait de la chandelle, et l'on envoya Nana acheter un
paquet de chandelles, des grandes. Ah bien! on pouvait mourir chez la
Banban, elle vous arrangerait d'une drôle de façon! Quelle cruche, ne
pas savoir seulement se conduire avec un mort! Elle n'avait donc
enterré personne dans sa vie? Madame Lerat dut monter chez les
voisines pour emprunter un crucifix; elle en rapporta un trop grand,
une croix de bois noir où était cloué un Christ de carton peint, qui
barra toute la poitrine de maman Coupeau, et dont le poids semblait
l'écraser. Ensuite, on chercha de l'eau bénite; mais personne n'en
avait, ce fut Nana qui courut de nouveau jusqu'à l'église en prendre
une bouteille. En un tour de main, le cabinet eut une autre tournure;
sur une petite table, une chandelle brûlait, à côté d'un verre plein
d'eau bénite, dans lequel trempait une branche de buis. Maintenant, si
du monde venait, ce serait propre, au moins. Et l'on disposa les
chaises en rond, dans la boutique, pour recevoir.
Lantier rentra seulement à onze heures. Il avait demandé des
renseignements au bureau des pompes funèbres.
-- La bière est de douze francs, dit-il. Si vous voulez avoir une
messe, ce sera dix francs de plus. Enfin, il y a le corbillard, qui se
paie suivant les ornements...
-- Oh! c'est bien inutile, murmura madame Lorilleux, en levant la tête
d'un air surpris et inquiet. On ne ferait pas revenir maman, n'est-ce
pas?... Il faut aller selon sa bourse.
-- Sans doute, c'est ce que je pense, reprit le chapelier. J'ai
seulement pris les chiffres pour votre gouverne... Dites-moi ce que
vous désirez; après le déjeuner, j'irai commander.
On parlait à demi-voix, dans le petit jour qui éclairait la pièce par
les fentes des volets. La porte du cabinet restait grande ouverte; et,
de cette ouverture béante, sortait le gros silence de la mort. Des
rires d'enfants montaient dans la cour, une ronde de gamines tournait,
au pâle soleil d'hiver. Tout à coup, on entendit Nana, qui s'était
échappée de chez les Boche, où on l'avait envoyée. Elle commandait de
sa voix aiguë, et les talons battaient les pavés, tandis que ces
paroles chantées s'envolaient avec un tapage d'oiseaux braillards:
Notre âne, notre âne,
Il a mal à la patte.
Madame lui a fait faire
Un joli patatoire,
Et des souliers lilas, la, la,
Et des souliers lilas!
Gervaise attendit pour dire à son tour:
-- Nous ne sommes pas riches, bien sûr; mais nous voulons encore nous
conduire proprement... Si maman Coupeau ne nous a rien laissé, ce
n'est pas une raison pour la jeter dans la terre comme un chien....
Non, il faut une messe, avec un corbillard assez gentil....
-- Et qui est-ce qui paiera? demanda violemment madame Lorilleux. Pas
nous, qui avons perdu de l'argent la semaine dernière; pas vous non
plus, puisque vous êtes ratissés.... Ah! vous devriez voir pourtant où
ça vous a conduits, de chercher à épater le monde!
Coupeau, consulté, bégaya, avec un geste de profonde indifférence; il
se rendormait sur sa chaise. Madame Lerat dit qu'elle paierait sa
part. Elle était de l'avis de Gervaise, on devait se montrer propre.
Alors, toutes deux, sur un bout de papier, elles calculèrent: en tout,
ça monterait à quatre-vingt-dix francs environ, parce qu'elles se
décidèrent, après une longue explication, pour un corbillard orné d'un
étroit lambrequin.
-- Nous sommes trois, conclut la blanchisseuse. Nous donnerons chacune
trente francs. Ce n'est pas la ruine.
Mais madame Lorilleux éclata, furieuse.
-- Eh bien! moi, je refuse, oui, je refuse!... Ce n'est pas pour les
trente francs. J'en donnerais cent mille, si je les avais, et s'ils
devaient ressusciter maman.... Seulement, je n'aime pas les
orgueilleux. Vous avez une boutique, vous rêvez de crâner devant le
quartier. Mais nous n'entrons pas là dedans, nous autres. Nous ne
posons pas.... Oh! vous vous arrangerez. Mettez des plumes sur le
corbillard, si ça vous amuse.
-- On ne vous demande rien, finit par répondre Gervaise. Lorsque je
devrais me vendre moi-même, je ne veux avoir aucun reproche à me
faire. J'ai nourri maman Coupeau sans vous, je l'enterrerai bien sans
vous... Déjà une fois, je ne vous l'ai pas mâché: je ramasse les chats
perdus, ce n'est pas pour laisser votre mère dans la crotte.
Alors, madame Lorilleux pleura, et Lantier dut l'empêcher de partir.
La querelle devenait si bruyante, que madame Lerat, poussant des chut!
énergiques, crut devoir aller doucement dans le cabinet, et jeta sur
la morte un regard fâché et inquiet, comme si elle craignait de la
trouver éveillée, écoutant ce qu'on discutait à côté d'elle. A ce
moment, la ronde des petites filles reprenait dans la cour, le filet
de voix perçant de Nana dominait les autres.
Notre âne, notre âne,
Il a bien mal au ventre.
Madame lui a fait faire
Un joli ventrouilloire,
Et des souliers lilas, la, la,
Et des souliers lilas!
-- Mon Dieu! que ces enfants sont énervants, avec leur chanson! dit à
Lantier Gervaise toute secouée et près de sangloter d'impatience et de
tristesse. Faites-les donc taire, et reconduisez Nana chez la
concierge à coups de pied quelque part!
Madame Lerat et madame Lorilleux s'en allèrent déjeuner en promettant
de revenir. Les Coupeau se mirent à table, mangèrent de la
charcuterie, mais sans faim, en n'osant seulement pas taper leur
fourchette. Ils étaient très ennuyés, hébétés, avec cette pauvre maman
Coupeau qui leur pesait sur les épaules et leur paraissait emplir
toutes les pièces. Leur vie se trouvait dérangée. Dans le premier
moment, ils piétinaient sans trouver les objets, ils avaient une
courbature, comme au lendemain d'une noce. Lantier reprit tout de
suite la porte pour retourner aux pompes funèbres, emportant les
trente francs de madame Lerat et soixante francs que Gervaise était
allée emprunter à Goujet, en cheveux, pareille à une folle.
L'après-midi, quelques visites arrivèrent, des voisines mordues de
curiosité, qui se présentaient soupirant, roulant des yeux éplorés;
elles entraient dans le cabinet, dévisageaient la morte, en faisant un
signe de croix et en secouant le brin de buis trempé d'eau bénite;
puis, elles s'asseyaient dans la boutique, où elles parlaient de la
chère femme, interminablement, sans se lasser de répéter la même
phrase pendant des heures. Mademoiselle Remanjou avait remarqué que
son oeil droit était resté ouvert, madame Gaudron s'entêtait à lui
trouver une belle carnation pour son âge, et madame Fauconnier restait
stupéfaite de lui avoir vu manger son café, trois jours auparavant.
Vrai, on claquait vite, chacun pouvait graisser ses bottes. Vers le
soir, les Coupeau commençaient à en avoir assez. C'était une trop
grande affliction pour une famille, de garder un corps si longtemps.
Le gouvernement aurait bien dû faire une autre loi là-dessus. Encore
toute une soirée, toute une nuit et toute une matinée, non! ça ne
finirait jamais. Quand on ne pleure plus, n'est-ce pas? le chagrin
tourne à l'agacement, on finirait par mal se conduire. Maman Coupeau,
muette et raide au fond de l'étroit cabinet, se répandait de plus en
plus dans le logement, devenait d'un poids qui crevait le monde. Et la
famille, malgré elle, reprenait son train-train, perdait de son
respect.
-- Vous mangerez un morceau avec nous, dit Gervaise à madame Lerat et
à madame Lorilleux, lorsqu'elles reparurent. Nous sommes trop tristes,
nous ne nous quitterons pas.
On mit le couvert sur l'établi. Chacun, en voyant les assiettes,
songeait aux gueuletons qu'on avait faits là. Lantier était de retour.
Lorilleux descendit. Un pâtissier venait d'apporter une tourte, car la
blanchisseuse n'avait pas la tête à s'occuper de cuisine. Comme on
s'asseyait, Boche entra dire que M. Marescot demandait à se présenter,
et le propriétaire se présenta, très grave, avec sa large décoration
sur sa redingote. Il salua en silence, alla droit au cabinet, où il
s'agenouilla. Il était d'une grande piété; il pria d'un air recueilli
de curé, puis traça une croix en l'air, en aspergeant le corps avec la
branche de buis. Toute la famille, qui avait quitté la table, se
tenait debout, fortement impressionnée. M. Marescot, ayant achevé ses
dévotions, passa dans la boutique et dit aux Coupeau:
-- Je suis venu pour les deux loyers arriérés. Êtes-vous en mesure?
-- Non, monsieur, pas tout à fait, balbutia Gervaise, très contrariée
d'entendre parler de ça devant les Lorilleux. Vous comprenez, avec le
malheur qui nous arrive...
-- Sans doute, mais chacun a ses peines, reprit le propriétaire en
élargissant ses doigts immenses d'ancien ouvrier. Je suis bien fâché,
je ne puis attendre davantage... Si je ne suis pas payé après-demain
matin, je serai forcé d'avoir recours à une expulsion.
Gervaise joignit les mains, les larmes aux yeux, muette et
l'implorant. D'un hochement énergique de sa grosse tête osseuse, il
lui fit comprendre que les supplications étaient inutiles. D'ailleurs,
le respect dû aux morts interdisait toute discussion. Il se retira
discrètement, à reculons.
-- Mille pardons de vous avoir dérangés, murmura-t-il. Après-demain
matin, n'oubliez pas.
Et, comme en s'en allant il passait de nouveau devant le cabinet, il
salua une dernière fois le corps d'une génuflexion dévote, à travers
la porte grande ouverte.
On mangea d'abord vite, pour ne pas paraître y prendre du plaisir.
Mais, arrivé au dessert, on s'attarda, envahi d'un besoin de
bien-être. Par moments, la bouche pleine, Gervaise ou l'une des deux
soeurs se levait, allait jeter un coup d'oeil dans le cabinet, sans
même lâcher sa serviette; et quand elle se rasseyait, achevant sa
bouchée, les autres la regardaient une seconde, pour voir si tout
marchait bien, à côté. Puis, les dames se dérangèrent moins souvent,
maman Coupeau fut oubliée. On avait fait un baquet de café, et du
très-fort, afin de se tenir éveillé toute la nuit. Les Poisson vinrent
sur les huit heures. On les invita à en boire un verre. Alors,
Lantier, qui guettait le visage de Gervaise, parut saisir une occasion
attendue par lui depuis le matin. A propos de la saleté des
propriétaires qui entraient demander de l'argent dans les maisons où
il y avait un mort, il dit brusquement:
-- C'est un jésuite, ce salaud, avec son air de servir la messe!...
Mais, moi, à votre place, je lui planterais là sa boutique.
Gervaise, éreintée de fatigue, molle et énervée, répondit en
s'abandonnant:
-- Oui, bien sûr, je n'attendrai pas les hommes de loi.... Ah! j'en ai
plein le dos, plein le dos. Les Lorilleux, jouissant à l'idée que la
Banban n'aurait plus de magasin, l'approuvèrent beaucoup. On ne se
doutait pas de ce que coûtait une boutique. Si elle ne gagnait que
trois francs chez les autres, au moins elle n'avait pas de frais, elle
ne risquait pas de perdre de grosses sommes. Ils firent répéter cet
argument-là à Coupeau, en le poussant; il buvait beaucoup, il se
maintenait dans un attendrissement continu, pleurant tout seul dans
son assiette. Comme la blanchisseuse semblait se laisser convaincre,
Lantier cligna les yeux, en regardant les Poisson. Et la grande
Virginie intervint, se montra très aimable.
-- Vous savez, on pourrait s'entendre. Je prendrais la suite du bail,
j'arrangerais votre affaire avec le propriétaire... Enfin, vous seriez
toujours plus tranquille.
-- Non, merci, déclara Gervaise, qui se secoua, comme prise d'un
frisson. Je sais où trouver les termes, si je veux. Je travaillerai;
j'ai mes deux bras, Dieu merci! pour me tirer d'embarras.
-- On causera de ça plus tard, se hâta de dire le chapelier. Ce n'est
pas convenable, ce soir... Plus tard, demain, par exemple.
A ce moment, madame Lerat, qui était allée dans le cabinet, poussa un
léger cri. Elle avait eu peur, parce qu'elle avait trouvé la chandelle
éteinte, brûlée jusqu'au bout. Tout le monde s'occupa à en rallumer
une autre; et l'on hochait la tête, en répétant que ce n'était pas bon
signe, quand la lumière s'éteignait auprès d'un mort.
La veillée commença. Coupeau s'était allongé, pas pour dormir,
disait-il, pour réfléchir; et il ronflait cinq minutes après.
Lorsqu'on envoya Nana coucher chez les Boche, elle pleura; elle se
régalait depuis le matin, à l'espoir d'avoir bien chaud dans le grand
lit de son bon ami Lantier. Les Poisson restèrent jusqu'à minuit. On
avait fini par faire du vin à la française, dans un saladier, parce
que le café donnait trop sur les nerfs de ces dames. La conversation
tournait aux effusions tendres. Virginie parlait de la campagne: elle
aurait voulu être enterrée au coin d'un bois avec des fleurs des
champs sur sa tombe. Madame Lerat gardait déjà, dans son armoire, le
drap pour l'ensevelir, et elle le parfumait toujours d'un bouquet de
lavande; elle tenait à avoir une bonne odeur sous le nez, quand elle
mangerait les pissenlits par la racine. Puis, sans transition, le
sergent de ville raconta qu'il avait arrêté une grande belle fille le
matin, qui venait de voler dans la boutique d'un charcutier; en la
déshabillant chez le commissaire, on lui avait trouvé dix saucissons
pendus autour du corps, devant et derrière. Et, madame Lorilleux ayant
dit d'un air de dégoût qu'elle n'en mangerait pas, de ces
saucissons-là, la société s'était mise à rire doucement. La veillée
s'égaya, en gardant les convenances.
Mais comme on achevait le vin à la française, un bruit singulier, un
ruissellement sourd, sortit du. cabinet. Tous levèrent la tête, se
regardèrent.
-- Ce n'est rien, dit tranquillement Lantier, en baissant la voix.
Elle se vide.
L'explication fit hocher la tête, d'un air rassuré, et la compagnie
reposa les verres sur la table.
Enfin, les Poisson se retirèrent. Lantier partit avec eux: il allait
chez un ami, disait-il, pour laisser son lit aux dames, qui pourraient
s'y reposer une heure, chacune à son tour. Lorilleux monta se coucher
tout seul, en répétant que ça ne lui était pas arrivé depuis son
mariage. Alors, Gervaise et les deux soeurs, restées avec Coupeau
endormi, s'organisèrent auprès du poêle, sur lequel elles tinrent du
café chaud. Elles étaient, là, pelotonnées, pliées en deux, les mains
sous leur tablier, le nez au-dessus du feu, à causer très bas, dans le
grand silence du quartier. Madame Lorilleux geignait: elle n'avait pas
de robe noire, elle aurait pourtant voulu éviter d'en acheter une, car
ils étaient bien gênés, bien gênés; et elle questionna Gervaise,
demandant si maman Coupeau ne laissait pas une jupe noire, cette jupe
qu'on lui avait donnée pour sa fête. Gervaise dut aller chercher la
jupe. Avec un pli à la taille, elle pourrait servir. Mais madame
Lorilleux voulait aussi du vieux linge, parlait du lit, de l'armoire,
des deux chaises, cherchait des yeux les bibelots qu'il fallait
partager. On manqua se fâcher. Madame Lerat mit la paix; elle était
plus juste: les Coupeau avaient eu la charge de la mère, ils avaient
bien gagné ses quatre guenilles. Et, toutes trois, elles s'assoupirent
de nouveau au-dessus du poêle, dans des ragots monotones. La nuit leur
semblait terriblement longue. Par moments, elles se secouaient,
buvaient du café, allongeaient la tête dans le cabinet, où la
chandelle, qu'on ne devait pas moucher, brûlait avec une flamme rouge
et triste, grossie par les champignons charbonneux de la mèche. Vers
le matin, elles grelottaient, malgré la forte chaleur du poêle. Une
angoisse, une lassitude d'avoir trop causé, les suffoquaient, la
langue sèche, les yeux malades. Madame Lerat se jeta sur le lit de
Lantier et ronfla comme un homme; tandis que les deux autres, la tête
tombée et touchant les genoux, dormaient devant le feu. Au petit jour,
un frisson les réveilla. La chandelle de maman Coupeau venait encore
de s'éteindre. Et, comme, dans l'obscurité, le ruissellement sourd
recommençait, madame Lorilleux donna l'explication à voix haute, pour
se tranquilliser elle-même.
-- Elle se vide, répéta-t-elle, en allumant une autre chandelle.
L'enterrement était pour dix heures et demie. Une jolie matinée, à
mettre avec la nuit et avec la journée de la veille! C'est-à-dire que
Gervaise, tout en n'ayant pas un sou, aurait donné cent francs à celui
qui serait venu prendre maman Coupeau trois heures plus tôt. Non, on a
beau aimer les gens, ils sont trop lourds, quand ils sont morts; et
même plus on les aime, plus on voudrait se vite débarrasser d'eux.
Une matinée d'enterrement est par bonheur pleine de distractions. On a
toutes sortes de préparatifs à faire. On déjeuna d'abord. Puis, ce fut
justement le père Bazouge, le croque-mort du sixième, qui apporta la
bière et le sac de son. Il ne dessoûlait pas, ce brave homme. Ce
jour-là, à huit heures, il était encore tout rigolo d'une cuite prise
la veille.
-- Voilà, c'est pour ici, n'est-ce pas? dit-il.
Et il posa la bière, qui eut un craquement de boîte neuve.
Mais, comme il jetait à côté le sac de son, il resta les yeux
écarquillés, la bouche ouverte, en apercevant Gervaise devant lui.
-- Pardon, excuse, je me trompe, balbutia-t-il. On m'avait dit que
c'était pour chez vous.
Il avait déjà repris le sac, la blanchisseuse dut lui crier:
-- Laissez donc ça, c'est pour ici.
-- Ah! tonnerre de Dieu! faut s'expliquer! reprit-il en se tapant sur
la cuisse. Je comprends, c'est la vieille...
Gervaise était devenue toute blanche. Le père Bazouge avait apporté la
bière pour elle. Il continuait se montrant galant, cherchant à
s'excuser:
-- N'est-ce pas? on racontait hier qu'il y en avait une de partie, au
rez-de-chaussée. Alors, moi, j'avais cru... Vous savez, dans notre
métier, ces choses-là, ça entre par une oreille et ça sort par
l'autre... Je vous fais tout de même mon compliment. Hein? le plus
tard, c'est encore le meilleur, quoique la vie ne soit pas toujours
drôle, ah! non, par exemple!
Elle l'écoutait, se reculait, avec la peur qu'il ne la saisît de ses
grandes mains sales, pour l'emporter dans sa boîte. Déjà une fois, le
soir de ses noces, il lui avait dit en connaître des femmes, qui le
remercieraient, s'il montait les prendre. Eh bien! elle n'en était pas
là, ça lui faisait froid dans l'échine. Son existence s'était gâtée,
mais elle ne voulait pas s'en aller si tôt; oui, elle aimait mieux
crever la faim pendant des années, que de crever la mort, l'histoire
d'une seconde.
-- Il est poivre, murmura-t-elle d'un air de dégoût mêlé d'épouvante.
L'administration devrait au moins ne pas envoyer des pochards. On paye
assez cher.
Alors, le croque-mort se montra goguenard et insolent.
-- Dites donc, ma petite mère, ce sera pour une autre fois. Tout à
votre service, entendez-vous! Vous n'avez qu'à me faire signe. C'est
moi qui suis le consolateur des dames... Et ne crache pas sur le père
Bazouge, parce qu'il en a tenu dans ses bras de plus chic que toi, qui
se sont laissé arranger sans se plaindre, bien contentes de continuer
leur dodo à l'ombre.
-- Taisez-vous, père Bazouge! dit sévèrement Lorilleux, accouru au
bruit des voix. Ce ne sont pas des plaisanteries convenables. Si l'on
se plaignait, vous seriez renvoyé... Allons, fichez le camp, puisque
vous ne respectez pas les principes.
Le croque-mort s'éloigna, mais on l'entendit longtemps sur le
trottoir, qui bégayait:
-- De quoi, les principes!... Il n'y a pas de principes... il n'y a
pas de principes... il n'y a que l'honnêteté!
Enfin, dix heures sonnèrent. Le corbillard était en retard. Il y avait
déjà du monde dans la boutique, des amis et des voisins, M. Madinier,
Mes-Bottes, madame Gaudron, mademoiselle Remanjou; et, toutes les
minutes, entre les volets fermés, par l'ouverture béante de la porte,
une tête d'homme ou de femme s'allongeait, pour voir si ce lambin de
corbillard n'arrivait pas. La famille, réunie dans la pièce du fond,
donnait des poignées de mains. De courts silences se faisaient, coupés
de chuchotements rapides, une attente agacée et fiévreuse, avec des
courses brusques de robe, madame Lorilleux qui avait oublié son
mouchoir, ou bien madame Lerat qui cherchait un paroissien à
emprunter. Chacun, en arrivant, apercevait au milieu du cabinet,
devant le lit, la bière ouverte; et, malgré soi, chacun restait à
l'étudier du coin de l'oeil, calculant que jamais la grosse maman
Coupeau ne tiendrait là dedans. Tout le monde se regardait, avec cette
pensée dans les yeux, sans se la communiquer. Mais, il y eut une
poussée à la porte de la rue. M. Madinier vint annoncer d'une voix
grave et contenue, en arrondissant les bras:
-- Les voici!
Ce n'était pas encore le corbillard. Quatre croque-morts entrèrent à
la file, d'un pas pressé, avec leurs faces rouges et leurs mains
gourdes de déménageurs, dans le noir pisseux de leurs vêtements, usés
et blanchis au frottement des bières. Le père Bazouge marchait le
premier, très soûl et très convenable; dès qu'il était à la besogne,
il retrouvait son aplomb. Ils ne prononcèrent pas un mot, la tête un
peu basse, pesant déjà maman Coupeau du regard. Et ça ne traîna pas,
la pauvre vieille fut emballée, le temps d'éternuer. Le plus petit, un
jeune qui louchait, avait vidé le son dans le cercueil, et l'étalait
en le pétrissant, comme s'il voulait faire du pain. Un autre, un grand
maigre celui-là, l'air farceur, venait d'étendre le drap par-dessus.
Puis, une, deux, allez-y! tous les quatre saisirent le corps,
l'enlevèrent, deux aux pieds, deux à la tête. On ne retourne pas plus
vite une crêpe. Les gens qui allongeaient le cou purent croire que
maman Coupeau était sautée d'elle-même dans la boîte. Elle avait
glissé là comme chez elle, oh! tout juste, si juste, qu'on avait
entendu son frôlement contre le bois neuf. Elle touchait de tous les
côtés, un vrai tableau dans un cadre. Mais enfin elle y tenait, ce qui
étonna les assistants; bien sûr, elle avait dû diminuer depuis la
veille. Cependant les croque-morts s'étaient relevés et attendaient;
le petit louche prit le couvercle, pour inviter la famille à faire les
derniers adieux; tandis que Bazouge mettait des clous dans sa bouche
et apprêtait le marteau. Alors, Coupeau, ses deux soeurs, Gervaise,
d'autres encore, se jetèrent à genoux, embrassèrent la maman qui s'en
allait, avec de grosses larmes, dont les gouttes chaudes tombaient et
roulaient sur ce visage raidi, froid comme une glace. Il y avait un
bruit prolongé de sanglots. Le couvercle s'abattit, le père Bazouge
enfonça ses clous avec le chic d'un emballeur, deux coups pour chaque
pointe; et personne ne s'écouta pleurer davantage dans ce vacarme de
meuble qu'on répare. C'était fini. On partait.
-- S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil!
dit madame Lorilleux à son mari, en apercevant le corbillard devant la
porte.
Le corbillard révolutionnait le quartier. La tripière appelait les
garçons de l'épicier, le petit horloger était sorti sur le trottoir,
les voisins se penchaient aux fenêtres. Et tout ce monde causait du
lambrequin à franges de coton blanches. Ah! les Coupeau auraient mieux
fait de payer leurs dettes! Mais, comme le déclaraient les Lorilleux,
lorsqu'on a de l'orgueil, ça sort partout et quand même.
-- C'est honteux! répétait au même instant Gervaise, en parlant du
chaîniste et de sa femme. Dire que ces rapiats n'ont pas même apporté
un bouquet de violettes pour leur mère!
Les Lorilleux, en effet, étaient venus les mains vides. Madame Lerat
avait donné une couronne de fleurs artificielles. Et l'on mit encore
sur la bière une couronne d'immortelles et un bouquet achetés par les
Coupeau. Les croque-morts avaient dû donner un fameux coup d'épaule
pour hisser et charger le corps. Le cortège fut lent à s'organiser.
Coupeau et Lorilleux, en redingote, le chapeau à la main, conduisaient
le deuil; le premier dans son attendrissement que deux verres de vin
blanc, le matin, avaient entretenu, se tenait au bras de son
beau-frère, les jambes molles et les cheveux malades. Puis marchaient
les hommes, M. Madinier, très grave, tout en noir, Mes-Bottes, un
paletot sur sa blouse, Boche, dont le pantalon jaune fichait un
pétard, Lantier, Gaudron, Bibi-la-Grillade, Poisson, d'autres encore.
Les dames arrivaient ensuite, au premier rang madame Lorilleux qui
traînait la jupe retapée de la morte, madame Lerat cachant sous un
châle son deuil improvisé, un caraco garni de lilas, et à la file
Virginie, madame Gaudron, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou,
tout le reste de la queue. Quand le corbillard s'ébranla et descendit
lentement la rue de la Goutte-d'Or, au milieu des signes de croix et
des coups de chapeau, les quatre croque-morts prirent la tête, deux en
avant, les deux autres à droite et à gauche. Gervaise était restée
pour fermer la boutique. Elle confia Nana à madame Boche, et elle
rejoignit le convoi en courant, pendant que la petite, tenue par la
concierge, sous le perche, regardait d'un oeil profondément intéressé
sa grand'mère disparaître au fond de la rue, dans cette belle voiture.
Juste au moment où la blanchisseuse essoufflée rattrapait la queue,
Goujet arrivait de son côté. Il se mit avec les hommes; mais il se
retourna, et la salua d'un signe de tête, si doucement, qu'elle se
sentit tout d'un coup très malheureuse et qu'elle fut reprise par les
larmes. Elle ne pleurait plus seulement maman Coupeau, elle pleurait
quelque chose d'abominable, qu'elle n'aurait pas pu dire, et qui
l'étouffait. Durant tout le trajet, elle tint son mouchoir appuyé
contre ses yeux. Madame Lorilleux, les joues sèches et enflammées, la
regardait de côté, en ayant l'air de l'accuser de faire du genre.
A l'église, la cérémonie fut vite bâclée. La messe traîna pourtant un
peu, parce que le prêtre était très vieux. Mes-Bottes et
Bibi-la-Grillade avaient préféré rester dehors, à cause de la quête.
M. Madinier, tout le temps, étudia les curés, et il communiquait à
Lantier ses observations: ces farceurs-là, en crachant leur latin, ne
savaient seulement pas ce qu'ils dégoisaient; ils vous enterraient une
personne comme ils vous l'auraient baptisée ou mariée, sans avoir dans
le coeur le moindre sentiment. Puis, M. Madinier blâma ce tas de
cérémonies, ces lumières, ces voix tristes, cet étalage devant les
familles. Vrai, on perdait les siens deux fois, chez soi et à
l'église. Et tous les hommes lui donnaient raison, car ce fut encore
un moment pénible, lorsque, la messe finie, il y eut un barbottement
de prières, et que les assistants durent défiler devant le corps, en
jetant de l'eau bénite. Heureusement, le cimetière n'était pas loin,
le petit cimetière de la Chapelle, un bout de jardin qui s'ouvrait sur
la rue Marcadet. Le cortège y arriva débandé, tapant les pieds, chacun
causant de ses affaires. La terre dure sonnait, on aurait volontiers
battu la semelle. Le trou béant, près duquel on avait posé la bière,
était déjà tout gelé, blafard et pierreux comme une carrière à plâtre;
et les assistants, rangés autour des monticules de gravats, ne
trouvaient pas drôle d'attendre par un froid pareil, embêtés aussi de
regarder le trou. Enfin, un prêtre en surplis sortit d'une
maisonnette, il grelottait, on voyait son haleine fumer, à chaque « de
profundis » qu'il lâchait. Au dernier signe de croix, il se sauva,
sans avoir envie de recommencer. Le fossoyeur prit sa pelle; mais, à
cause de la gelée, il ne détachait que de grosses mottes, qui
battaient une jolie musique là-bas au fond, un vrai bombardement sur
le cercueil, une enfilade de coups de canon à croire que le bois se
fendait. On a beau être égoïste, cette musique-là vous casse
l'estomac. Les larmes recommencèrent. On s'en allait, on était dehors,
qu'on entendait encore les détonations. Mes-Bottes, soufflant dans ses
doigts, fit tout haut une remarque: Ah! tonnerre de Dieu! non! la
pauvre maman Coupeau n'allait pas avoir chaud!
-- Mesdames et la compagnie, dit le zingueur aux quelques amis restés
dans la rue avec la famille, si vous voulez bien nous permettre de
vous offrir quelque chose...
Et il entra le premier chez un marchand de vin de la rue Marcadet, A
_la descente du cimetière_. Gervaise, demeurée sur le trottoir, appela
Goujet qui s'éloignait, après l'avoir saluée d'un nouveau signe de
tête. Pourquoi n'acceptait-il pas un verre de vin? Mais il était
pressé, il retournait à l'atelier. Alors, ils se regardèrent un moment
sans rien dire.
-- Je vous demande pardon pour les soixante francs, murmura enfin la
blanchisseuse. J'étais comme une folle, j'ai songé à vous...
-- Oh! il n'y a pas de quoi, vous êtes pardonnée, interrompit le
forgeron. Et, vous savez, tout à votre service, s'il vous arrivait un
malheur... Mais n'en dites rien à maman, parce qu'elle a ses idées, et
que je ne veux pas la contrarier.
Elle le regardait toujours; et, en le voyant si bon, si triste, avec
sa belle barbe jaune, elle fut sur le point d'accepter son ancienne
proposition, de s'en aller avec lui, pour être heureux ensemble
quelque part. Puis, il lui vint une autre mauvaise pensée, celle de
lui emprunter ses deux termes, à n'importe quel prix. Elle tremblait,
elle reprit d'une voix caressante:
-- Nous ne sommes pas fâchés, n'est-ce pas?
Lui, hocha la tête, en répondant:
-- Non, bien sûr, jamais nous ne serons fâchés... Seulement, vous
comprenez, tout est fini.
Et il s'en alla à grandes enjambées, laissant Gervaise étourdie,
écoutant sa dernière parole battre dans ses oreilles avec un
bourdonnement de cloche. En entrant chez le marchand de vin, elle
entendait sourdement au fond d'elle: « Tout est fini, eh bien! « tout
est fini; je n'ai plus rien à faire, moi, si tout est fini! » Elle
s'assit, elle avala une bouchée de pain et de fromage, vida un verre
plein qu'elle trouva devant elle.
C'était, au rez-de-chaussée, une longue salle à plafond bas, occupée
par deux grandes tables. Des litres, des quarts de pain, de larges
triangles de brie sur trois assiettes, s'étalaient à la file. La
société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts. Plus loin,
près du poêle qui ronflait, les quatre croque-morts achevaient de
déjeuner.
-- Mon Dieu! expliquait M. Madinier, chacun son tour. Les vieux font
de la place aux jeunes.... Ça va vous sembler bien vide, votre
logement, quand vous rentrerez.
-- Oh! mon frère donne congé, dit vivement madame Lorilleux. C'est une
ruine, cette boutique.
On avait travaillé Coupeau. Tout le monde le poussait à céder le bail.
Madame Lerat elle-même, très bien avec Lantier et Virginie depuis
quelque temps, chatouillée par l'idée qu'ils devaient avoir un béguin
l'un pour l'autre, parlait de faillite et de prison, en prenant des
airs effrayés. Et, brusquement, le zingueur se fâcha, son
attendrissement tournait à la fureur, déjà trop arrosé de liquide.
-- Écoute, cria-t-il dans le nez de sa femme, je veux que tu
m'écoutes! Ta sacrée tête fait toujours des siennes. Mais, cette fois,
je suivrai ma volonté, je t'avertis!
-- Ah bien! dit Lantier, si jamais on la réduit par de bonnes paroles!
Il faudrait un maillet pour lui entrer ça dans le crâne.