Je vous ai appris dans ma derniere lettre qu'en continuant nos
recherches électriques, nous avions observé quelques Phénomènes
singuliers que nous avons regardé comme nouveaux; je me suis engagé à
vous en rendre compte, quoique j'appréhende qu'ils n'ayent pas pour vous
le mérite de la nouveauté. Tant de personnes ont travaillé en Europe sur
les expériences électriques, que quelqu'un se sera probablement
rencontré avec nous sur les mêmes observations.
Le premier Phénomène est l'étonnant effet des corps pointus tant pour
tirer que pour pousser le feu électrique. Par exemple.
75. Placez un boulet de fer de trois ou quatre pouces de diamètre sur
l'orifice d'une bouteille de verre bien nette & bien séche: par un fil
de soye attaché au plat-fond précisément au-dessus de l'orifice de la
bouteille, suspendez une petite boule de liége environ de la grosseur
d'une balle de mousquet: que le fil soit de longueur convenable pour que
la boule de liége vienne s'arrêter à côté du boulet; électrisez le
boulet, & le liége sera repoussé à la distance de 4. ou 5. pouces plus
ou moins, suivant la quantité d'électricité...... Dans cet état si vous
présentez au boulet la pointe d'un poinçon long & délié à 6. ou 8.
pouces de distance, la répulsion sera détruite sur le champ, & le liége
volera vers le boulet. Pour qu'un corps émoussé produise le même effet,
il faut qu'il soit approché à un pouce de distance, & qu'il tire une
étincelle. Afin de prouver que le feu électrique est _tiré_ par la
pointe, si vous ôtez de son manche le côté applati du poinçon, & que
vous le fixiez sur un bâton de cire à cacheter, vous présenterez en vain
le poinçon à la même distance, ou l'approcherez encore de plus près, le
même effet n'en résultera point; mais glissez le doigt le long de la
cire, jusqu'à ce que vous touchiez le côté applati, le liége alors
volera sur le champ vers le boulet..... Si vous présentez cette pointe
dans l'obscurité, vous y verrez quelquefois à un pied de distance &
plus, une lumière brillante, semblable à un feu follet, ou à un ver
luisant.[36] Moins la pointe est aiguë, plus il faut l'approcher pour
appercevoir la lumière, & à quelque distance que vous voyiez la lumière,
vous pouvez _tirer_ le feu électrique, & détruire la répulsion.... Si
une boule de liége ainsi suspenduë est repoussée par le tube, & que la
pointe lui soit brusquement présentée, même à une distance considérable,
vous serez étonné de voir avec quelle rapidité le liége revole vers le
tube. Des pointes de bois feroient le même effet que celles de fer,
pourvû que le bois ne fût pas sec; car un bois parfaitement sec n'est
pas meilleur conducteur d'électricité que la cire d'Espagne.
[Note 36: Quand l'Électricité est forte & la pointe bien fine, la
lumière paroît jusqu'à la distance d'une toise.]
76. Pour montrer que les pointes _poussent_ aussi bien qu'elles _tirent_
le feu électrique, couchez une longue aiguille pointuë sur le boulet, &
vous ne pourrez assez électriser le boulet pour lui faire repousser la
boule de liége... ou bien faites tenir à l'extrèmité d'un canon de fusil
suspendu, ou d'une verge de fer, une aiguille qui pointe en avant comme
une espèce de petite bayonnette, dans cet état le canon de fusil ou la
verge ne sauroit par l'application du tube à l'autre extrèmité, être
électrisé au point de donner une étincelle; le feu s'échape ou s'écoule
continuellement en silence par la pointe. Dans l'obscurité vous pouvez
lui voir produire le même effet que dans le cas dont nous venons de
parler.
La répulsion entre la balle de liége & le boulet est pareillement
détruite, 1°. en sassant dessus du sable fin, ce qui la détruit par
dégrés; 2°. en soufflant dessus, 3°. en faisant autour, de la fumée de
bois brulé;[37] 4°. par la lumière d'une chandelle[38] quand même la
chandelle seroit à un pied de distance. Par ces moyens la répulsion est
détruite subitement.... La lumière d'un charbon de bois allumé & la
lueur d'un fer rouge produisent le même effet; mais non pas à une si
grande distance. La fumée de résine séche, fonduë sur un fer rouge, ne
détruit pas la répulsion; mais elle est attirée & par la balle de liége
& par le boulet, formant autour d'eaux des atmosphères proportionnées, &
les rendant agréables à la vûë, & presque semblables à quelques-unes des
figures qui sont dans la Théorie de la terre de _Burnet_ ou de
_Whiston_.
[Note 37: Nous supposons que chaque particule de sable, d'humidité ou de
fumée étant d'abord attirée, & ensuite repoussée, emporte avec elle une
portion de feu électrique, mais que cette portion subsiste toujours dans
ces particules, jusqu'à ce qu'elles la communiquent à quelqu'autre
corps, & qu'elle n'est jamais réellement détruite; ainsi quand on jette
de l'eau sur du feu commun, nous n'imaginons point que ce dernier
élément soit par-là détruit & anéanti, mais seulement dispersé, chaque
particule d'eau emportant en vapeurs la portion de feu qu'elle a attirée
& qu'elle s'est attachée.]
[Note 38: Quelques observations que j'ai faites depuis me portent à
penser que ce n'est pas la lumière, mais la fumée, ou les écoulemens
non-électriques de la chandelle, du charbon ou du fer rouge, qui
emportent le feu électrique, parce qu'ils sont d'abord attirés & ensuite
repoussés.]
N. B. Cette expérience doit être faite dans un cabinet où l'air soit
fort tranquille.
77. La lumière du Soleil poussée avec force & long-tems de suite par le
moyen d'un miroir ardent sur la boule de liége, que sur le boulet, ne
diminuë aucunement la répulsion. Cette différence entre la lumière du
feu & la lumière du Soleil est une autre découverte qui nous semble
nouvelle & extraordinaire.