Monsieur Franklin, habitant de Philadelphie dans la Colonie Angloise de
Pensylvanie en Amérique, est l'Auteur des Lettres suivantes sur
l'Électricité. M. Collinson son ami & son correspondant à Londres, à qui
elles sont adressées, les a jugées dignes de l'impression. Elles étoient
sous la presse, lorsqu'il en informa M. Franklin; celui-ci, qui ne les
avoit pas écrites à cette intention, se pressa d'envoyer à son ami
quelques changemens, qui n'étant pas arrivés à tems, ne purent être mis
que comme additions & corrections à la fin de l'ouvrage. Il pria en même
tems M. Collinson d'en envoyer un des premiers exemplaires à M. de
Buffon, qui jugea de ces Lettres, comme on en avoit jugé en Angleterre
où elles ont eu un applaudissement général. Occupé d'ouvrages bien plus
importans dont il ne veut pas se distraire, M. de Buffon m'a engagé à
les faire paroître en François. Il ne s'agissoit que de rendre
exactement des choses simples, aussi ne s'est-on attaché qu'à les
traduire littéralement, à bien rendre le sens de l'Auteur & à éclaircir
les endroits qui ont paru un peu obscurs dans l'original. Pour la
commodité des lecteurs, on a rapporté en notes au bas des pages, les
changemens que Mr. Collinson avoit fait imprimer comme additions &
corrections à la suite des Lettres.
Quoique la plupart des Physiciens se soient exercés depuis plusieurs
années sur la matière de l'électricité: quoique leur zèle ait été
récompensé par des succès assez brillans, on verra par les recherches &
par les découvertes de M. Franklin, que cette matière est encore neuve à
bien des égards. On sentira en même tems qu'il y a cependant lieu
d'espérer qu'en multipliant, à son exemple, les expériences & les
observations dans des vûes nouvelles, on parviendra un jour à pénétrer
un mystère qui n'importe peut-être pas moins à l'utilité commune qu'à la
la curiosité de l'esprit. On y arrivera même d'autant plus vite & plus
sûrement, qu'on se hâtera moins de hazarder des systèmes. On n'a pas
encore assez de faits sur ce sujet pour qu'il soit permis d'y joindre
des hypothèses.
«C'est (dit M. de Buffon[1]) par des expériences fines raisonnées &
suivies que l'on force la nature à découvrir son secret; toutes les
autres méthodes n'ont jamais réussi, & les vrais Physiciens ne peuvent
s'empêcher de regarder les anciens systèmes comme d'anciennes rêveries,
& sont réduits à lire la plupart des nouveaux comme on lit les Romans.
Les recueils d'expériences & d'observations sont donc les seuls livres
qui puissent augmenter nos connoissances. Il ne s'agit pas, pour être
Physicien, de sçavoir ce qui arriveroit dans telle ou telle hypothèse,
en supposant, par exemple, une matière subtile, des tourbillons, une
attraction, &c. Il s'agit de bien sçavoir ce qui arrive, & de bien
connoître ce qui se présente à nos yeux; la connoissance des effets nous
conduira insensiblement à celle des causes, & l'on ne tombera plus dans
les absurdités qui semblent caractériser tous les systèmes; en effet
l'expérience ne les a-t-elle pas détruits successivement? ne nous
a-t-elle pas montré que ces élémens que l'on croyoit autrefois si
simples, sont aussi composés que les autres corps? ne nous a-t-elle pas
appris ce que l'on doit penser du chaud, du froid, du sec & de l'humide,
de la pesanteur & de la légèreté absoluë, de l'horreur du vuide, des
loix du mouvement autrefois établies, de l'unité des couleurs, du repos
& de la sphèricité de la terre, & si je l'ose dire des Tourbillons?
Amassons-donc toujours des expériences & éloignons-nous, s'il est
possible, de tout esprit de système, du moins jusqu'à ce que nous soyons
instruits, nous trouverons assûrément à placer un jour ces matériaux, &
quand même nous ne serions pas assez heureux pour en bâtir l'édifice
tout entier, ils nous serviront certainement à le fonder, & peut-être à
l'avancer au-delà même de nos espérances.» C'est cette méthode que M.
Franklin a suivie à l'imitation du grand Newton & des plus excellens
Physiciens, méthode qui doit suffire pour prévenir le public en faveur
de l'ouvrage qu'on lui présente.
[Note 1: Fréf. de la Statiq. des Végét.]
Mais il ne suffit pas de s'attacher uniquement à la voye de
l'expérience, à moins que d'être, comme notre auteur, fécond en moyens,
ingénieux en découvertes & heureux en applications; il ne faut pas,
comme tant d'autres Physiciens sans génie, se permettre de tirer des
inductions qui ne sont ni justes ni naturelles, déduire des conséquences
qui ne sont fondées que sur des suppositions vagues & étrangères au
sujet. Il faut au contraire dans une matière aussi nouvelle que l'est
celle-ci, se contenter de considérer les faits sous de nouveaux points
de vûe, pour tâcher de les généraliser & d'en former un ordre
systématique & suivi. C'est ce qu'a fait M. Franklin. Instruit, par
exemple, des effets surprenans de la bouteille électrique, le premier
objet qu'il s'est proposé, a été d'examiner comment elle acquiert la
vertu électrique, comment elle la conserve, quoiqu'on la touche, &
comment elle la communique. Ayant toujours l'expérience & l'observation
pour guides, il a bientôt reconnu que l'électricité est inhérente &
inséparable de la matière: que le verre en contient autant qu'il en peut
contenir, & toujours la même quantité: qu'électriser la bouteille, ce
n'est pas y faire entrer plus de matière électrique qu'elle n'en avoit
auparavant, mais accumuler sur une de ses surfaces autant de cette
matière qu'il y en a dans les deux surfaces ensemble, ce qui ne se fait
que parce que l'une en rejette précisément la même quantité que l'autre
en reçoit: que les deux surfaces de la bouteille électrisée sont
toujours prêtes l'une à rendre ce qu'elle a de plus, & l'autre à
recevoir ce qu'elle a de moins que sa quantité naturelle: qu'elles ne
peuvent le faire l'une sans l'autre: que l'équilibre ne sçauroit se
rétablir entr'elles par la communication intime de l'une à l'autre, mais
seulement par une communication extérieure non électrique: qu'ainsi la
bouteille reste chargée tant que cette communication extérieure n'est
pas établie, & qu'enfin l'électricité ne sçauroit être communiquée par
la bouteille, qu'autant que cette bouteille reçoit par une voye la même
quantité de matière électrique qu'elle donne par l'autre.
Ces premières connoissances ont conduit notre auteur à trouver les
moyens de faire paroître l'électricité de deux manières tout-à-fait
opposées, l'une en augmentant l'électricité naturelle dans les corps que
nous nommons non-électriques, & il appelle cette augmentation
électricité _positive_; l'autre en diminuant l'électricité naturelle; il
nomme celle-ci _négative_. De là sont venus les termes nouveaux
électriser _en plus_, électriser _en moins_, dont les significations
répondent assez bien à celles qu'ils ont dans l'algèbre.
L'analyse de la bouteille électrique à achevé de confirmer M. Franklin
dans l'opinion où il étoit dès auparavant que l'électricité dans cette
bouteille est attachée au verre précisément comme verre, & que les corps
non-électriques qu'on y ajoute ne servent que, comme l'armure d'une
pierre d'aimant, à unir les particules de la matière électrique
surabondante, & à les tenir rassemblées sur l'une des surfaces du verre,
étant toujours prêtes à s'échapper par le premier endroit où elles
trouveroient passage pour aller à l'autre. En conséquence de ces
découvertes; il a imaginé quantité d'autres expériences dont
l'enchaînement & le résultat sont la confirmation des premières &
l'apologie de son jugement. Néanmoins quelques justes que soient ses
idées, quoiqu'elles soient toutes appuyées sur des faits, l'auteur ne
les propose que comme des conjectures, & l'on verra que sa modestie est
égale à sa pénétration. Mais ce seroit s'écarter de la retenuë dont il
donne l'exemple, que de chercher à faire valoir son mérite par des
louanges dont il n'a pas besoin, & qui ne pourroient être que suspectes
de la part d'un traducteur. Il vaut mieux le laisser lire & s'en
rapporter au jugement du public.
Le pays qu'abite M. Franklin est des plus favorables pour les
expériences électriques; autant les chaleurs y sont excessives en été,
autant le froid y est rigoureux en hyver; l'on passe subitement de l'un
à l'autre sans presque s'appercevoir ni de la douceur du printems, ni de
la température de l'automne. Le vent sud ou nord amène les deux saisons
opposées; mais dans l'une & dans l'autre on y jouit presque toujours du
plus beau ciel. Les nuages épais y dérobent rarement la vûe du soleil &
des étoiles: les pluyes n'y sont jamais de longue durée, & les
brouillards y sont presque inconnus. Ainsi la sécheresse du tems & la
froideur du vent du nord contribuent beaucoup à y rendre plus sensibles
la force & les effets de l'électricité. On en trouvera des preuves
incontestables dans plusieurs endroits cet ouvrage. Malgré la différence
de climat, je n'ai pas voulu publier cette traduction, sans avoir du
moins essayé de répéter les expériences qui y sont rapportées; après
avoir parfaitement réussi à faire celles que j'ai jugées les plus
intéressantes & les plus difficiles dans l'exécution, quelques-unes
m'ont paru mériter que j'en fisse hommage à l'Académie Royale des
Sciences. Je lui rendis compte le 22. Décembre 1751. de mon succès dans
les expériences du tableau magique & de la fusion des métaux; j'y fis
voir des lames de verre sur lesquelles on distinguoit aisément l'or,
l'argent, le cuivre & l'étain que l'électricité avoit par sa violence
incorporés dans la substance même du verre. J'avois employé pour me
procurer le puissant dégré d'électricité nécessaire, une bouteille de
verre blanc & mince tenant environ deux pintes dont j'avois fait
argenter extérieurement le fond jusqu'au milieu de sa hauteur, & j'y
avois mis à peu près quinze livres de menu plomb bien sec. Ces métaux
sont sur ces lames dans un état de vitrification, inattaquables à l'eau
forte & à l'eau régale, suivant les épreuves que j'en avois faites
auparavant d'après les assurances de M. Franklin. Enfin ces expériences
aussi bien que beaucoup d'autres, avoient si pleinement satisfait à mes
désirs, eu égard au tems, à la saison & au climat, qu'elles ne
laissoient nullement lieu de douter de la certitude de celles que je
n'avois pas encore tentées.
Dès que la première édition de cette traduction fut achevée, j'en
envoyai un exemplaire à M. Franklin, ce qui me mit en correspondance
directe avec lui. Je lui fis part dans le tems, du succès de mon
expérience sur le tonnerre, & lui envoyai le mémoire que j'en avois
donné à l'Académie Royale des Sciences le 13. Mai 1752. tel qu'il est
dans le second volume de cet ouvrage; il en fut charmé & m'envoya avec
sa réponse, son premier supplément, dont je vérifiai pareillement les
expériences. Le second ne m'a été rendu que long-tems après.
J'ai trouvé dans cette dernière brochure d'excellentes observations à
opposer aux critiques qui avoient paru contre mon auteur, & auxquelles
j'avois entrepris de répondre; c'est ce qui m'a engagé à resserrer ce
que j'avois écrit dans ce dessein, pour ne pas multiplier les êtres sans
nécessité. Je me suis contenté d'ajouter à la suite des principales
expériences critiquées quelques-unes des réponses dont j'avois eu
intention de faire un ouvrage séparé. Au lieu d'être mises en notes,
elles y sont distinguées par des guilmets, ce qui m'a semblé plus
commode pour les lecteurs. Les expériences contenuës dans ce second
supplément ne sont pas moins sûres que celles qui avoient été publiées
auparavant. Elles ont été répétées avec le même succès. Sans avoir égard
aux dates des lettres, je les ai arrangées tout différemment de ce
qu'elles étoient dans la première édition de cet ouvrage; j'en ai même
partagé quelques-unes en plusieurs fragmens que j'ai placés suivant
l'ordre des matières: c'est dans la même vûe que j'ai mis une suite
uniforme aux paragraphes.
Enfin je n'ai rien négligé pour répandre dans cette seconde édition
toute la clarté qui a pû dépendre de mes soins. Ils se trouveront bien
récompensés, si les changemens que j'ai faits du consentement de Mr.
Franklin, sont approuvés du public.
Au reste j'ai pensé que ceux qui n'ont pas fait une étude particulière
de l'électricité seroient bien-aises d'en connoître les progrès depuis
son origine jusqu'aux découvertes de M. Franklin. L'histoire qu'en a
faite M. de Secondat pour l'Académie de Bordeaux en 1748. me rendoit ce
travail facile; on verra que j'ai profité de cet excellent ouvrage; j'y
ai ajouté des choses ou qui n'étoient pas venuës alors à la connoissance
de M. de Secondat, ou qu'il avoit crû devoir négliger, & j'y ai joint
les découvertes qui ont été faites sur le même sujet depuis son histoire
jusqu'à présent. J'espère qu'en allant par cette voye à mon objet
principal, qui est de mettre les Lecteurs en état de mieux juger du
mérite de mon auteur, & de la valeur de son ouvrage, je ne leur
laisserai rien à désirer sur les faits principaux de l'électricité.
HISTOIRE ABRÉGÉE
DE
L'ÉLECTRICITÉ.
La première chose qui a fait reconnoître l'Électricité, est la vertu
d'attirer que l'on a remarquée en certains corps, après qu'ils ont été
frottés. Le premier de tous, dans lequel ont ait observé cette vertu,
c'est l'ambre jaune connu des anciens sous le nom d'_Electrum_; c'est de
ce nom que cette vertu a retenu celui d'Électricité, & l'on appelle
corps électriques ceux qui en sont pourvûs. Il seroit difficile &
peut-être impossible de déterminer le tems où l'on a observé pour la
première fois que l'ambre-jaune, après avoir été frotté, attire les
brins de paille dont on l'approche. Ce qu'en disent quelques-uns des
auteurs anciens qui en ont fait mention, comme Thalès de Milet,
Plutarque, Pline, &c. prouve que l'observation de ce phénomène est
très-ancienne, aussi ne se trouve-t-il guères de traités de Physique où
il n'en soit parlé; mais personne que l'on sçache ne s'étoit avisé de
faire sur ce sujet des recherches suivies avant Gilbert médecin Anglois
qui vivoit vers l'an 1600. après avoir recueilli sur l'aimant les
découvertes de ceux qui l'avoient précédé & avoir fait lui-même un grand
nombre d'observations nouvelles sur les propriétés de cette merveilleuse
pierre, il crut devoir considérer les propriétés de l'_Electrum_ qui
paroissent avoir du rapport à celles de l'aimant. Il avoit pû d'abord
regarder cette résine comme une espèce d'aimant dont la vertu a besoin
d'être excitée par le frottement. Quoi qu'il en soit, il parle de cette
vertu comme d'une chose que l'on connoissoit de tout tems. On avoit
aussi reconnu la même propriété dans le Jayet, mais cette remarque étoit
récente. Il s'agissoit de la chercher encore dans d'autres corps, c'est
à quoi il s'appliqua. L'ambre-jaune étoit mis alors au rang des choses
les plus précieuses; il servoit à l'ornement des autels & aux parures
inventées par le luxe. Le Jayet étoit aussi une matière fort estimée;
avant l'invention des glaces on l'employoit à faire des miroirs.
Gilbert, qui avoit tant étudié toutes les propriétés de l'aimant, avoit
sans doute remarqué qu'il falloit une moindre force pour mettre en
mouvement une aiguille mince & légère posée en équilibre sur un pivot
bien poli, comme sont les aiguilles aimantées, que pour élever d'une
seule ligne un corps beaucoup plus léger. C'est pourquoi il se servit
habilement de ce moyen pour reconnoître l'électricité dans les
substances où elle est trop foible pour se manifester d'une autre
manière. «Faites, dit-il, une aiguille de quelque métal que ce soit, de
la longueur de deux ou trois pouces, légère & très-mobile sur un pivot,
à la manière des aiguilles aimantées: approchez d'une des extrémités de
cette aiguille de l'ambre jaune ou une pierre précieuse légèrement
frottée, luisante & polie, l'aiguille se tournera sur le champ.» Ce fut
vraisemblablement par ce moyen qu'il reconnut que non-seulement l'ambre
& le jayet ont cette propriété d'attirer, mais qu'elle est commune à la
plupart des pierres précieuses, comme le diamant, le saphir, le rubis,
l'opale, l'améthyste, l'aigue-marine; le cristal de roche: qu'on la
trouve aussi dans le verre, la bélemnite, le soufre, le mastic, la cire
d'Espagne, la résine, l'arsenic, le sel-gemme, le talc, l'alun de roche.
Toutes ces différentes matières, quoiqu'avec différens dégrés de force,
lui parurent attirer non-seulement les brins de paille, mais tous les
corps légers, comme le bois, les feuilles, les métaux en limaille ou en
feuille, les pierres, les terres, & même les liqueurs comme l'eau &
l'huile.
La Physique est encore redevable à Gilbert de beaucoup d'autres
observations sur l'Électricité. C'est lui qui nous a appris qu'elle est
plus facilement excitée par un frottement léger & rapide que par un
frottement plus rude: que le tems le plus sec & le vent de nord le plus
froid sont les plus favorables pour l'Électricité: que l'humidité de
l'air & à plus forte raison le souffle des animaux l'affoiblissent &
même la détruisent en peu de tems: que l'eau produiroit le même effet,
si l'on moüilloit le corps électrique: qu'une toile mise entre ce corps
& celui qu'on veut attirer, empêche totalement l'attraction: qu'une
étoffe de soye placée de même ne l'empêche pas entièrement: que les
corps électriques n'attirent point la flamme d'une bougie, mais attirent
fortement la fumée de cette bougie éteinte.
Pour expliquer les phénomènes de l'électricité, ceux de l'aimant, & ceux
de la pésanteur, Gilbert imagina des hypothèses ingénieuses, auxquelles
pourtant il se fioit moins qu'à ses expériences. L'attraction, suivant
son opinion, est causée par des écoulemens très-subtils; l'air est
l'écoulement électrique de la terre & l'instrument de la pésanteur.
C'est peut-être sur cette idée de Gilbert que le célèbre Otto de Guerike
s'avisa de faire des observations sur un globe de soufre qu'il excitoit
à l'électricité par un mouvement qui imitoit en quelque forte celui de
la terre.
Otto de Guerike, dit l'ingénieux M. Dufay dans son premier mémoire sur
l'électricité, a imaginé de faire tourner sur son axe par le moyen d'une
manivelle, une boule de soufre grosse comme la tête d'un enfant. Cette
boule étant muë avec rapidité, si l'on applique la main dessus elle
devient électrique & attire les corps légers qui lui sont présentés; si
on la détache de la machine sur laquelle elle a dû être posée pour la
faire tourner & qu'on la tienne à la main par l'axe, non-seulement elle
attire une plume, mais elle la repousse ensuite, & ne l'attire plus de
nouveau que la plume n'ait touché quelqu'autre corps. Il remarque que la
plume ainsi chassée par le globe attire tout ce qu'elle rencontre, ou va
s'y appliquer, si elle ne peut pas l'attirer vers elle; mais que la
flamme d'une chandelle la chasse & la repousse vers le globe.... Si l'on
suspend un fil dessus du globe, ensorte qu'il ne le touche point, &
qu'on approche le doigt du bout inférieur de ce fil, on verra le fil
s'éloigner du doigt. Il a aussi remarqué que la vertu électrique du
globe se transmettoit par le moyen d'un fil jusqu'à la distance d'une
aune, & que lorsque le globe avoit été rendu électrique par la rotation
& par la main appliquée au-dessus, il conservoit sa vertu pendant
plusieurs heures. Tenant l'axe de ce globe dans une position verticale,
il promenoit une plume par toute la chambre; sans qu'elle s'appliquât au
globe.» Il remarqua aussi que le globe frotté dans l'obscurité répandoit
de la lumière.
Otto de Guerike avoit pour contemporain & pour émule le fameux Boyle à
qui nous avons obligation d'un si grand nombre de belles découvertes. Ce
dernier chercha & trouva la vertu électrique dans un grand nombre de
corps où Gilbert ne l'avoit point cherchée, & dans quelques-uns de ceux
où il l'avoit cherchée inutilement. Pour éprouver si l'air avoit quelque
part à l'électricité, il suspendit dans une fiole au-dessus d'un corps
léger un morceau d'ambre-jaune excité à l'électricité; ayant ensuite
pompé l'air de la fiole, il laissa descendre l'ambre-jaune près du corps
léger, qui fut attiré. Il reconnut par-là que la vertu électrique une
fois excitée se conserve dans le vuide, & que son action ne dépend point
de l'air.
M. Boyle avoit fait beaucoup de recherches sur les corps qui donnent de
la lumière dans l'obscurité, en particulier sur le ver luisant; y
ayant emprunté un diamant qu'on disoit avoir la propriété d'être
lumineux dans les ténèbres, il observa que ce diamant étant frotté dans
l'obscurité contre quelqu'étoffe que ce fût, devenoit en effet
non-seulement lumineux, mais encore électrique, comme l'avoit observé
Gilbert. Il reconnut bientôt les mêmes propriétés dans plusieurs autres.
L'Électricité resta long-tems négligée après Boyle; mais les grandes
découvertes de Newton sur les propriétés de la lumière & sur le système
de l'attraction engagèrent vraisemblablement Hauksbée de la Société
Royale de Londres à faire des recherches sur les mêmes sujets & sur
l'électricité. Ayant inventé une machine pour faire tourner rapidement
un corps sous le récipient de la machine pneumatique, il s'en servit
pour faire frotter dans le vuide un morceau d'ambre jaune contre de la
laine. Ce frottement produisit une lumiére beaucoup plus vive que le
même frottement dans l'air; après l'opération l'ambre jaune, aussi bien
que la laine lui parurent un peu brûlés.
On avoit sans doute remarqué que de tous les corps électriques, le verre
est un de ceux en qui le frottement excite une plus forte électricité.
Hauksbée s'avisa d'employer dans ses expériences un tube ou cylindre
creux de verre. En le frottant rapidement dans sa main, un papier
entre-deux, il le rendoit électrique, & faisoit par son moyen toutes les
expériences qu'Otto de Guerike avoit faites avant lui avec un globe de
soufre. Il observa de plus qu'un tube dont on a pompé l'air, ne
s'électrise que très-foiblement, & que si on y laisse rentrer l'air il
acquiert beaucoup d'électricité sans être frotté de nouveau. Quand on
frotte un tube dans l'obscurité, une lumière fuit la main qui frotte, &
si l'on approche de ce tube ainsi excité une autre main, ou quelqu'autre
corps, comme du métal, de l'yvoire, du bois, &c. il en sort une
étincelle accompagnée d'un bruit assez semblable au pétillement d'une
feüille verte jettée au feu, mais moins fort. Quand on frotte le tube
vuide d'air, la lumière est plus vive, mais toute dans son intérieur, &
l'on n'en peut tirer d'étincelle.
Hauksbée imagina aussi de faire tourner sur son axe un globe creux de
verre par le moyen d'une rouë & d'une corde qui passe sur la
circonférence de cette rouë & sur une poulie fixée sur l'axe du globe.
Il excita l'électricité en frottant ce globe, mais il n'en tira pas de
plus grands effets que de son tube. L'électricité qui jusques-là ne
s'étoit manifestée que par le frottement, Hauksbée la découvrit dans une
substance qui n'avoit point été frottée; il remarqua que si on laisse
refroidir de la résine qui a été fondüe, & que, si, avant qu'elle soit
tout-à-fait refroidie, on en approche du cuivre en feüilles, elle
l'attire à la distance d'un pouce ou deux, sans aucun frottement
précédent.
M. Gray continua avec succès les recherches électriques de Boyle & de
Hauksbée; ayant voulu éprouver s'il y avoit quelque différence dans
l'attraction du tube lorsqu'il étoit bouché par les deux bouts &
lorsqu'il ne l'étoit pas, il n'en apperçut aucune; mais comme il tenoit
une plume ou duvet au-dessus du bouchon de liége dont le bout supérieur
du tube étoit bouché, il remarqua que cette plume étoit attirée &
ensuite repoussée par le liége de la même manière qu'elle a coutume de
l'être par le tube. Cette observation le confirma dans une pensée qu'il
avoit euë autrefois, que, comme le tube frotté dans l'obscurité
communique de la lumière aux autres corps par l'attouchement, il pouvoit
bien aussi leur communiquer de l'électricité. Le liége effectivement
n'avoit cette vertu attractive que par communication du tube excité à
l'électricité. Il s'en assura encore d'une autre façon: ayant fixé au
bout d'un bâton de sapin d'environ quatre pouces de long une boule
d'yvoire d'un peu plus d'un pouce de diamètre, il enfonça l'autre bout
du bâton dans le bouchon de liége: ayant ensuite frotté le tube, il vit
avec plaisir que la boule attiroit & repoussoit le duvet avec plus de
force que n'avoit fait le liége. Il répéta cette expérience avec des
bâtons plus longs & enfin avec un de vingt-quatre pouces, & trouva
toujours les mêmes effets.
Au lieu de bois M. Gray se servit dans la suite d'un fil de fer, puis
d'un fil de laiton, & eut encore le même succès; mais comme les
vibrations de ces fils de fer, & de laiton, causées par le frottement du
tube, étoient incommodes, surtout lorsque les fils étoient longs de deux
ou trois pieds, il imagina de suspendre la boule à l'extrémité d'une
ficelle nouée au tube par son autre extrémité; étant sur un balcon élevé
de trente-six pieds, il laissa pendre la boule ainsi attachée au tube
par le moyen d'une ficelle de cette longueur; le tube étant frotté, la
boule attira & repoussa du cuivre en feuilles qui étoit au-dessous
d'elle.
M. Gray essaya ensuite de transmettre en ligne horizontale l'électricité
à de bien plus grandes distances; il y réussit d'abord en se servant
pour cela d'une ficelle soutenuë horizontalement à quelque distance de
terre sur des fils de soye, & transmit l'électricité à cent quarante
pieds; mais comme il vouloit pousser plus loin son expérience, les fils
de soye s'étant rompus, il leur substitua des fils-d'archal de la même
finesse; car il s'imaginoit que le succès de l'expérience dépendoit de
la finesse de ces fils, qu'il croyoit trop minces pour pouvoir
intercepter une partie sensible de la force électrique communiquée par
le tube à la ficelle & à la boule. Quand il vint à frotter le tube,
l'électricité ne fut point transmise à l'extrémité de la ficelle. Il
reconnut de là que le succès de la première expérience ne venoit pas de
la finesse des fils de soye, puisque les fils-d'archal de la seconde
étoient aussi minces, mais qu'il venoit de la nature même de la soye.
Instruit par ce contre-tems M. Gray vint depuis à bout de transmettre
l'électricité à une distance de sept cens pieds.
Il découvrit encore que la communication de l'électricité pouvoit se
faire par la seule approche du tube, sans qu'il touchât le corps auquel
on vouloit la communiquer. Ayant suspendu horizontalement un enfant sur
des cordons de crin, en approchant de ses pieds le tube bien frotté, il
l'électrisa au point que son visage & ses mains attirèrent des feüilles
de cuivre. Il plaça cet enfant debout sur deux pains de résine d'environ
huit pouces de diamètre & deux pouces d'épaisseur, un sous chaque pied.
Ayant ensuite approché le tube bien frotté des cuisses de l'enfant, ses
mains attirèrent & repoussèrent alternativement des feüilles de cuivre
que l'on avoit mises au-dessous.
Mr. Dufay de l'Académie Royale des Sciences, informé des découvertes de
M. Gray, se mit aussi à travailler sur l'électricité. Après un nombre
infini d'expériences dont on n'indiquera que les principales, il nous a
appris qu'il n'y a point de corps, à l'exception des métaux & des
animaux qui ne soit électrique. Les métaux & les animaux s'électrisent
fortement ou deviennent fortement électriques, lorsqu'étant soutenus sur
des cordons de soye ou de crin, sur des gâteaux de résine, sur du verre,
&c. on en approche le tube excité à l'électricité. On doit donc entendre
par corps électriques ceux qui le sont naturellement qui n'ont besoin
que d'être frottés pour en donner des preuves, & par corps
non-électriques ceux qui ne peuvent devenir électriques que par
communication, comme sont les métaux.
En répétant avec un tube de verre & des feüilles d'or une expérience
d'Otto de Guerike, dans laquelle une petite plume avoit été attirée,
repoussée & soutenuë en l'air au-dessus du globe de soufre, M. Dufay
observa que la feüille d'or alla s'attacher à un morceau de gomme-copal
qu'il lui présentoit & y demeura. Cela lui fit soupçonner que
l'électricité de la gomme-copal étoit différente par sa nature de
l'électricité du verre, puisque l'une attiroit ce que l'autre
repoussoit. Cette observation le porta à faire plusieurs autres
expériences, d'où il crut pouvoir conclure qu'il y avoit en effet deux
sortes d'électricités. Il nomma l'une vitrée & l'autre résineuse; mais
les Physiciens n'ont pas admis cette distinction. On verra cependant
dans la suite de cet ouvrage qu'elle est bien fondée, & qu'un globe de
soufre détruit l'effet d'un globe de verre.
M. Dufay répétant de même l'expérience de M. Gray, dans laquelle on
électrise un enfant suspendu sur des cordons de crin ou de soye, &
s'étant mis lui-même à la place de l'enfant; quelqu'un voulut ramasser
une feüille d'or qui s'étoit attachée à sa jambe; dans l'instant ils
sentirent l'un à la jambe & l'autre au doigt une douleur comme une
piqûre, & l'on entendit un pétillement semblable à celui du tube
lorsqu'on en approche le doigt. Cette douleur & ce pétillement sont
accompagnés d'une étincelle visible même en plein jour.
Cette étincelle n'avoit été regardée jusques-là que comme la lumière de
certains phosphores qui ne brûlent point, tels que le bois pourri & les
vers luisans: mais la douleur fit penser à M. Dufay que l'électricité
étoit un véritable feu. On s'est appliqué depuis à en rendre les effets
plus sensibles.
Les Physiciens d'Allemagne profitant de tout ce qui avoit été découvert
avant eux sur le sujet de l'électricité, imaginèrent de reprendre le
globe de verre, dont Hauksbée n'avoit pas tiré un meilleur parti que du
tube & qu'il avoit abandonné trop légèrement. Ce qui les y engagea fut
sans doute la réflexion que le verre étant plus électrique, un globe de
cette matière doit produire de plus grands effets que le globe de soufre
d'Otto de Guerike, & qu'étant susceptible d'une friction plus rapide &
plus long-tems continuée, l'usage de ce globe devoit être plus facile &
plus avantageux que celui du tube de Hauksbée. Ils employèrent des
globes & des rouës plus grandes & les disposèrent de la même manière que
la meule & la rouë dont se servent les Couteliers. Par ce moyen ils
réussirent d'abord à rendre beaucoup plus sensibles tous les phénomènes
de l'électricité déjà connus. Ils firent encore de très-belles
découvertes dont les Journaux d'Allemagne de 1745. ont rendu compte, &
dont on ne rapportera ici qu'une seule.
Si, en faisant tourner & frotter le globe de verre, on en approche le
bout d'un grand tuyau de fer blanc, sans qu'il touche le globe, & qu'une
personne montée sur un gâteau de résine tienne d'une main ce tuyau par
l'autre extrémité, cette personne est électrisée, & acquiert après deux
ou trois révolutions du globe une puissance flammifique assez forte pour
allumer avec un de ses doigts, avec une canne ou avec une épée de
l'esprit de vin un peu échauffé. Le même effet s'ensuit lorsque la
personne électrisée tient dans sa main le vase qui contient la liqueur,
& la fait toucher par une autre personne est sur le plancher. Dès que le
doigt approche de la liqueur, il en sort une étincelle bruyante qui
enflamme l'esprit de vin. On peut de même enflammer de la poix, de la
résine, de la cire d'Espagne, du soufre & même de la poudre à canon,
pourvû que ces matières soient en fusion, & conséquemment échauffées.
Cette expérience réussit aussi quand on électrise avec le tube, mais les
étincelles sont foibles & l'effet n'en est pas si sûr qu'avec le globe.
L'année 1746. est l'époque la plus marquée de l'Électricité.
Ce fut au commencement de cette année que MM. Muschenbroek & Allaman
illustres citoyens de Leyde communiquèrent à l'Académie Royale des
Sciences de Paris l'expérience suivante que le hazard avoit fait trouver
à M. Cuneus, lorsqu'il s'amusoit à revoir chez lui les phénomènes
électriques qu'il avoit admirés chez M. Muschenbroek. Suspendez sur des
cordons de soye dans une situation horizontale une verge de fer ou un
canon de fusil dont un des bouts soit près du globe, pour en recevoir
l'électricité par communication: laissez pendre à son autre bout un
fil-d'archal ou de laiton; pendant qu'on électrise la verge de fer,
tenez d'une main un vase de verre rond & en partie plein d'eau dans
laquelle plonge le fil de métal suspendu: avec l'autre main essayez
d'exciter une étincelle à tel endroit que vous voudrez de la verge de
fer ou du fil de métal qui pend au bout & qui plonge dans l'eau du vase;
vous ressentirez une commotion très-forte & très-subite dans les deux
bras, dans la poitrine & dans tout le corps. Le coup est plus fort quand
le globe est plus gros, plus frotté, quand le vase qui contient l'eau
est plus large, quand la verge de fer qui conduit l'électricité, est
plus grande, ensorte qu'on pourroit blesser, peut-être même tuer
quelqu'un qui s'y exposeroit imprudemment.
Le bruit de cette expérience se répandit bientôt dans tout le monde
sçavant: elle exerça l'industrie des Physiciens, & tout le monde voulut
être Physicien. Chacun la répéta, & fit tout son possible pour y
ajouter. On trouva bientôt le moyen d'en rendre l'appareil plus simple &
plus commode; au lieu de suspendre la verge de fer près du globe & à la
même hauteur, on la tient plus élevée, & on laisse pendre de son
extrémité voisine du globe une bande de métal bien mince ou un fil de
fer qui touche l'équateur du globe pendant qu'il tourne sur son axe &
qu'il est frotté. La verge s'électrise aussi promptement & aussi
fortement par cette méthode que par celle de M. Muschenbroek, & le globe
est plus en sureté.
On se sert d'une bouteille de verre mince: on la remplit d'eau jusqu'au
collet, & on la bouche d'un bouchon de liége traversé d'un fil-d'archal,
qui y reste fixé de telle manière qu'une partie de ce fil-d'archal est
plongée dans l'eau de la bouteille, & une autre partie est au-dessus du
bouchon, courbée en crochet. Par ce moyen on peut suspendre la bouteille
à la verge de fer, en l'y accrochant, ou l'en séparer à volonté, quand
elle est chargée d'électricité.... On peut aussi l'électriser à la main,
sans la suspendre à la verge de fer, & même sans se servir de cette
verge. Il ne s'agit que d'en présenter le crochet ou auprès de la verge
ou auprès du globe dans le temps qu'il est en mouvement & qu'il est
frotté.... On peut de même décharger la bouteille électrisée sans le
secours de la verge de fer, en tenant la bouteille dans une main, & cela
de trois manières, par l'expérience de Leyde, par l'approche d'un corps
non-électrique, ou par l'opposition d'une pointe non-électrique. Dans le
premier cas il ne faut que tirer une étincelle du fil-d'archal avec
l'autre main: l'on reçoit la commotion, & la bouteille est déchargée à
l'instant; dans le second l'on approche le fil-d'archal d'un corps
non-électrique pour tirer l'étincelle; mais il faut avoir attention à ne
pas tenir ce corps de l'autre main, car on seroit frappé; dans le
troisième cas il ne s'agit que d'opposer à quelques pouces de distance
du crochet une pointe de métal, comme celle d'une aiguille, d'un
poinçon, &c. la bouteille se déchargera lentement & insensiblement sans
bruit, sans explosion & sans commotion. On voit dans les tems favorables
la pointe d'une aiguille tirer le feu électrique à plus de six pieds de
la bouteille, & cela s'apperçoit par une petite lumière qui paroît dans
l'obscurité à la pointe de l'aiguille.
Quand la bouteille préparée, comme on vient de le dire, est bien
électrisée, on peut la transporter fort loin, ou la garder plusieurs
jours dans cet état, sans qu'elle perde beaucoup de sa force électrique;
il n'y a point d'autre précaution à prendre que de la déposer sur un
corps électrique, dans un endroit qui ne soit pas trop exposé à
l'humidité de l'air ou à la poussière.
L'on a trouvé ensuite que dans l'expérience de Leyde, si au lieu d'une
seule personne, on forme un grand cercle ou une chaîne de plusieurs, en
quelque nombre que ce soit, qui se tiennent tous par la main: que le
premier de la chaîne soutienne par le fond la bouteille électrisée, &
que le dernier tire une étincelle du fil-d'archal, ils sentiront tous au
même instant la commotion dans les bras & dans la poitrine. Cette
expérience a été faite à Versailles devant le Roi sur deux cens quarante
personnes à la fois. Le même effet s'ensuivroit encore si les acteurs,
au lieu de se tenir par la main, étoient joints ensemble par des fils ou
des chaînes de métal, par l'eau tranquille d'un grand vase ou même d'un
bassin, dans laquelle ils auroient les mains plongées.
L'on a de même découvert que la force de l'électricité est plus grande,
lorsque la verge de fer, que l'on nomme le _premier conducteur_, est
plus longue; que l'étenduë en superficie du premier conducteur contribuë
davantage à l'augmentation de cette force que son étenduë en solidité &
que la longueur est celle des trois dimensions qui lui est la plus
favorable.
Il n'y a presque personne qui ne sçache que la propagation du son n'est
point aussi rapide que celle de la lumière. Si l'on voit tirer une pièce
de canon de quelques centaines de toises, on apperçoit la flamme sortir
de son embouchure long-tems avant d'en entendre le coup; en général plus
l'on est éloigné, plus on remarque de distance entre l'un & l'autre. Il
est cependant certain que dans ce cas la lumière & le son partent en
même tems; mais l'air qui nous en transmet les sensations est plus
facilement ébranlé par l'un que par l'autre; & l'on est venu à bout de
connoître cette différence. C'est dans la même vuë qu'un sçavant
Physicien[2] a voulu éprouver comment se fait la propagation de
l'électricité dans les corps à qui on la communique; si cette
propagation est instantanée du moins sensiblement, ou si elle se fait
dans un temps perceptible.
[Note 2: M. le Monnier, médecin, à qui on est redevable de la plupart
des découvertes précédentes, _Hist. de l'Acad. R. des Scienc._ 1746.]
»Pour s'en assurer, après quelques tentatives, dont le résultat ne lui
parut pas assez décisif, M. le Monnier disposa deux fils de fer
parallèles autour d'un grand clos; chacun d'eux avoit neuf cens
cinquante toises, & leurs quatre extrémités se trouvoient à un des
angles de ce clos, voisines les unes des autres; un homme prit un bout
de chacun de ces fils de chaque main; par ce moyen il se forma une
communication de l'un à l'autre, & ils ne firent plus qu'un seul corps
de 1900. toises de long, au milieu duquel étoit placé l'homme qui tenoit
les deux bouts des fils.
»Par l'arrangement que nous venons de décrire, cet homme, quoique placé
au milieu de la longueur totale du corps à électriser, étoit très-voisin
des deux autres bouts, & pouvoit juger aisément s'il sentiroit la
commotion au moment qu'il verroit éclater l'étincelle: ce fut
effectivement ce qui arriva. M. le Monnier ayant pris d'une main le bout
d'un des fils de fer, approcha de celui de l'autre fil, le fil-d'archal
de la bouteille électrique qu'il tenoit de l'autre main; & dans le même
instant que parut l'étincelle, lui & l'homme placés au milieu de la
longueur des fils de fer, ressentirent la commotion, sans qu'il fût
jamais possible d'appercevoir le plus petit intervalle de tems entre
l'étincelle & le coup, quoiqu'il eût été facile de discerner jusqu'à un
quart de seconde s'il s'y étoit trouvé.
Le même Physicien, pour acquérir une preuve encore plus complette de ce
phénomène, fit quelque tems après une autre expérience un peu
différente, dont le succès lui confirma celui de la précédente. Ayant
choisi un endroit commode dans une plaine des environs de Paris, il
l'entoura d'un fil de fer de quatre mille toises de longueur qui font
deux lieuës. Les deux extrémités de ce fil furent disposées à six ou
sept pieds de distance l'une de l'autre. Pendant que M. le Monnier
tenoit dans sa main l'un des bouts de ce fil de fer, un autre
observateur qui portoit la bouteille électrique approcha le fil-d'archal
de cette bouteille de l'autre bout du fil de fer. Dans le même instant
les deux observateurs ressentirent la commotion dans les bras dont ils
tenoient l'un le fil de fer & l'autre la bouteille. La commotion est
moins forte dans cette expérience qu'elle ne l'est dans la précédente,
parce que sa violence est partagée entre les deux observateurs; chacun
n'éprouve qu'environ la moitié de la commotion qu'il ressentiroit, si le
cercle de communication de l'un à l'autre étoit achevé; mais le résultat
n'en est pas moins sûr pour le but qu'on s'étoit proposé. L'expérience
fut répétée, & le même effet s'ensuivit toujours également, sans qu'on
pût trouver le moindre instant saisissable entre l'apparition de
l'étincelle & la sensation du choc. Ainsi l'électricité parcourut une
espace de deux lieuës dans un instant imperceptible. On ne remarqua pas
non plus la moindre différence de force entre la commotion qui se fit
sentir à l'un des observateurs & celle qui se fit sentir à l'autre,
quoiqu'ils ne se communiquassent que par le fil de fer de quatre mille
toises de longueur.
Si ces expériences ne prouvent pas que la propagation de l'électricité
est instantanée, elles font voir du moins que les écoulemens de la
matière électrique se portent avec une rapidité inconcevable, &
apparemment égale à celle de la lumière le long des corps
non-électriques: elles servent de confirmation à la première découverte
de Boyle, que l'air n'y a point de part: & elles ajoutent beaucoup à
l'analogie que M. Hales[3] a trouvée entre les effets de l'électricité &
ceux du tonnerre. On verra bientôt ce que l'on doit penser de cette
analogie.
[Note 3: Considérations sur la cause Physique des tremblemens de terre.]
Il arrive souvent, lorsqu'on électrise la bouteille avec excès, ou qu'on
la soutient par le fond étant trop fortement électrisée, qu'elle se
décharge d'elle-même dans la main de celui qui la tient, sans qu'il
approche son autre main du fil de fer de cette bouteille, ni du premier
conducteur. Il sort alors une forte étincelle du fond de la bouteille, &
il se fait une puissante commotion. Il est arrivé à plusieurs de
recevoir de cette manière un choc si violent qu'ils en ont été
renversés, & qu'il leur en est resté dans toutes les parties du corps un
tremblement qui a duré trois ou quatre jours. Ils ont aussi ressenti
pendant long-tems l'impression que la violence de l'étincelle leur avoit
faite au doigt, & en ont porté long-tems temps une marque noire
semblable à celle d'une brûlure.
Il arrive encore quelquefois qu'en chargeant la bouteille auprès du
globe, elle fait explosion & se casse; celui qui la tient reçoit dans
cet instant une violente commotion: après cette explosion la bouteille
se trouve percée au côté d'un trou exactement rond ordinairement sans
fêlure, dont on est averti par l'écoulement de l'eau qu'elle contenoit.
Il est aussi arrivé plus d'une fois que le globe lui-même a fait
explosion & s'est brisé en même tems que la bouteille; quelques-uns de
ses fragmens ont paru avoir été lancés avec autant de force que des
éclats de bombe. Il est plus sûr de ne charger la bouteille qu'auprès du
premier conducteur.
Si un homme est si rudement frappé d'un coup d'électricité qu'il puisse
même en être renversé, & en ressentir les effets pendant plusieurs
jours, doit-on s'étonner que de petits animaux puissent en être tués?
Presque tous ceux qui ont répété l'expérience de Leyde, en ont fait
l'épreuve avec succès.
La médecine à sçu plusieurs fois tirer parti des choses qui sembloient
les plus opposées à son but, & convertir en remèdes salutaires des
substances qui avoient de tout tems été reconnuës pour des poisons
dangereux; la philosophie à son exemple a essayé de faire servir à
l'utilité des hommes ce qui peut leur être nuisible ou qui paroît tout
au moins inutile pour la santé: elle a tenté d'appliquer à la guérison
des maladies, ce qui peut donner la mort. Quel but plus noble les
Sciences peuvent-elles se proposer? l'extrait d'une lettre de M.
Jallabert célèbre Professeur de Philosophie à Genève inséré dans le
Journal des Sçavans pour le mois de Mai 1748. fait foi du dessein, de
l'épreuve & du succès.
»On m'amena, dit M. Jallabert, le 26. Décembre un nommé Nogués
paralytique du bras droit depuis près de quinze ans; outre la perte du
sentiment & du mouvement, le bras & l'avant-bras étoient extrêmement
maigres. Nous exposâmes d'abord, Mr. Guiot Chirurgien & moi à l'épreuve
de la commotion, la main paralytique attaché au vase; la violence du
coup porta principalement au haut de l'épaule. Je fis ensuite découvrir
le bras paralytique, & l'homme étant placé sur de la poix, & vivement
électrisé, je vis sortir des étincelles de divers endroits du bras; nous
aperçûmes d'abord que les muscles d'où elles partoient, étoient agités
de mouvemens convulsifs: bientôt après nous les vîmes mouvoir
successivement & en différens sens l'avant-bras, le carpe & les doigts,
suivant que nous tirions l'étincelle de tel ou tel muscle.»
»Je me mis à la place du paralytique, & j'observai que les muscles & les
parties auxquelles ils aboutissent se mouvoient quand on en tiroit une
étincelle, sans qu'il fût en mon pouvoir de l'empêcher, & que suivant
que l'on tiroit une étincelle, par exemple, des muscles extenseurs ou
fléchisseurs du carpe ou des doigts, ils se baissoient ou s'élevoient en
sens opposés. Cette observation me donna quelqu'espérance pour le
paralytique, & après l'avoir souvent exposé aux étincelles électriques &
quelquefois à la commotion, je remarquai des changemens en bien, & le
10. Janvier le bras paralytique avoit beaucoup d'embonpoint, le malade
commençoit à étendre les doigts. Le 24. Janvier les mouvemens de
l'avant-bras & du bras se faisoient mieux, il approchoit la main de son
chapeau. Le 30. Janvier il avoit tiré son chapeau; l'avant-bras affecté
étoit aussi rempli de chair que l'avant bras sain, & le bras augmentoit
considérablement; le poignet pouvoit faire les différens mouvemens, lors
même que la main étoit chargée d'une bouteille tenant un pinte.» Une
lettre de Genève du 28. Février porte que le paralytique tiroit son
chapeau sans peine, qu'il manioit de gros marteaux, & qu'il comptoit
pouvoir forger en peu de jours.
Il a été soutenu[4] en l'année 1751. dans l'Université de Prague en
Bohême, une Thèse de médecine sur l'utilité de l'électricité pour la
guérison des maladies. Quoique les expériences & les observations dont
cette thèse est remplie, n'ayent pas toutes le mérite de la nouveauté,
elles sont trop intéressantes par leur objet & par l'ordre dans lequel
elles sont rapportées, pour ne pas trouver place dans cette histoire.
Après avoir examiné les effets de l'électricité tant sur les corps
fluides, que sur les corps solides en général qui ont été exposés à son
action, & après avoir prouvé par des expériences suivies & comparées que
l'électricité augmente l'évaporation naturelle de la plupart des uns, &
la transpiration insensible des autres: après avoir expliqué comment &
pourquoi l'électricité accélère l'écoulement des liqueurs dans les
tuyaux capillaires dont elle rend les jets continus & divergens, &
qu'elle ne produit pas le même effet dans des tuyaux d'un plus grand
diamètre[5]: après avoir fait voir par une expérience déjà connuë que la
végétation des plantes est avancée par l'électricité: enfin après avoir
démontré par le résultat de quantité d'expériences combinées & répétées
de différentes manières en différens tems sur des corps animés de
différens genres, que l'électricité augmente la transpiration des
animaux en favorisant en eux le mouvement des fluides & l'action tonique
des solides, l'auteur de cette thèse pour rechercher les maladies
auxquelles l'_électrisation_ pourroit servir de remède, prend pour
exemple la paralysie dont il examine en détail les différens symptômes &
les différens effets. Après avoir cité l'opinion d'un fameux
Professeur[6] en médecine de Montpellier, qui prétend que le fluide
nerveux n'est autre chose que le fluide électrique. Il rapporte les
raisons qui appuyent cette conjecture & adopte son sentiment. Il ne
doute même pas que ce fluide qui parcourt les nerfs avec une vîtesse
incompréhensible, pour mettre les muscles en mouvement au premier ordre
de la volonté, n'ait la plus grande part à l'origine, à la vigueur & à
l'entretien de la chaleur naturelle. De là il passe aux diverses
méthodes de traiter les paralysies, & n'oublie pas celle d'y appliquer
l'électricité. Il en prouve l'efficacité par le traitement
circonstancié, par le changement en mieux & par la guérison parfaite de
quatre paralytiques, par le soulagement d'un rhumatisme très-douloureux,
par la résolution des nodus & le rétablissement des forces d'un gouteux
& d'un autre malade privés l'un & l'autre de l'usage de leurs membres.
Enfin il termine sa dissertation par les positions suivantes.
[Note 4: Par M. J. Bohadsch.]
[Note 5: Il est vraisemblable que cette différence ne vient que de ce
que les écoulemens de la matière électrique ne sont pas aussi abondans
que ceux des liqueurs dans de larges tuyaux. Si l'électricité étoit
assez forte & assez abondante, elle accéléreroit, diviseroit & rendroit
divergens les jets de toute sorte de tuyaux également.]
[Note 6: M. de Sauvages.]