LA DISPARITION D'HONORÉ SUBRAC

En dépit des recherches les plus minutieuses, la police n'est pas

arrivée à élucider le mystère de la disparition d'Honoré Subrac.

Il était mon ami, et comme je connaissais la vérité sur son cas, je me

fis un devoir de mettre la justice au courant de ce qui s'était passé.

Le juge qui recueillit mes déclarations prit avec moi, après avoir

écouté mon récit, un ton de politesse si épouvantée que je n'eus aucune

peine à comprendre qu'il me prenait pour un fou. Je le lui dis. Il

devint plus poli encore, puis, se levant, il me poussa vers la porte, et

je vis son greffier, debout, les poings serrés, prêt à sauter sur moi si

je faisais le forcené.

Je n'insistai pas. Le cas d'Honoré Subrac est, en effet, si étrange que

la vérité paraît incroyable. On a appris par les récits des journaux que

Subrac passait pour un original. L'hiver comme l'été, il n'était vêtu

que d'une houppelande et n'avait aux pieds que des pantoufles. Il était

fort riche, et, comme sa tenue m'étonnait, je lui en demandai un jour la

raison:

--C'est pour être plus vite dévêtu, en cas de nécessité, me répondit-il.

Au demeurant, on s'accoutume vite à sortir peu vêtu. On se passe fort

bien de linge, de bas et de chapeau. Je vis ainsi depuis l'âge de

vingt-cinq ans et je n'ai jamais été malade.

Ces paroles, au lieu de m'éclairer, aiguisèrent ma curiosité.

--Pourquoi donc, pensai-je, Honoré Subrac a-t-il besoin de se dévêtir si

vite?

Et je faisais un grand nombre de suppositions...

* * * * *

Une nuit que je rentrais chez moi--il pouvait être une heure, une heure

un quart--j'entendis mon nom prononcé à voix basse. Il me parut venir de

la muraille que je frôlais. Je m'arrêtai désagréablement surpris.

--N'y a-t-il plus personne dans la rue? reprit la voix. C'est moi,

Honoré Subrac.

--Où êtes-vous donc? m'écriai-je, en regardant de tous côtés sans

parvenir à me faire une idée de l'endroit où mon ami pouvait se cacher.

Je découvris seulement sa fameuse houppelande gisant sur le trottoir, à

côté de ses non moins fameuses pantoufles.

--Voilà un cas, pensai-je, où la nécessité a forcé Honoré Subrac à se

dévêtir en un clin d'oeil. Je vais enfin connaître un beau mystère.

Et je dis à haute voix:

--La rue est déserte, cher ami, vous pouvez apparaître.

Brusquement, Honoré Subrac se détacha en quelque sorte de la muraille

contre laquelle je ne l'avais pas aperçu. Il était complètement nu et,

avant tout, il s'empara de sa houppelande qu'il endossa et boutonna le

plus vite qu'il put. Il se chaussa ensuite et, délibérément, me parla en

m'accompagnant jusqu'à ma porte.

* * * * *

--Vous avez été étonné! dit-il, mais vous comprenez maintenant la raison

pour laquelle je m'habille avec tant de bizarrerie. Et cependant vous

n'avez pas compris comment j'ai pu échapper aussi complètement à vos

regards. C'est bien simple. Il ne faut voir là qu'un phénomène de

mimétisme... La nature est une bonne mère. Elle a départi à ceux de ses

enfants que des dangers menacent, et qui sont trop faibles pour se

défendre, le don de se confondre avec ce qui les entoure... Mais, vous

connaissez tout cela. Vous savez que les papillons ressemblent aux

fleurs, que certains insectes sont semblables à des feuilles, que le

caméléon peut prendre la couleur qui le dissimule le mieux, que le

lièvre polaire est devenu blanc comme les glaciales contrées où, couard

autant que celui de nos guérets, il détale presque invisible.

C'est ainsi que ces faibles animaux échappent à leurs ennemis par une

ingéniosité instinctive qui modifie leur aspect.

Et moi, qu'un ennemi poursuit sans cesse, moi, qui suis peureux et qui

me sens incapable de me défendre dans une lutte, je suis semblable à ces

bêtes: je me confonds à volonté et par terreur avec le milieu ambiant.

J'ai exercé pour la première fois cette faculté instinctive, il y a un

certain nombre d'années déjà. J'avais vingt-cinq ans, et, généralement,

les femmes me trouvaient avenant et bien fait. L'une d'elles, qui était

mariée, me témoigna tant d'amitié que je ne sus point résister. Fatale

liaison!... Une nuit, j'étais chez ma maîtresse. Son mari, soi-disant,

était parti pour plusieurs jours. Nous étions nus comme des divinités,

lorsque la porte s'ouvrit soudain, et le mari apparut un revolver à la

main. Ma terreur fut indicible, et je n'eus qu'une envie, lâche que

j'étais et que je suis encore: celle de disparaître. M'adossant au mur,

je souhaitai me confondre avec lui. Et l'événement imprévu se réalisa

aussitôt. Je devins de la couleur du papier de tenture, et mes membres,

s'aplatissant dans un étirement volontaire et inconcevable, il me parut

que je faisais corps avec le mur et que personne désormais ne me voyait.

C'était vrai. Le mari me cherchait pour me faire mourir. Il m'avait vu,

et il était impossible que je me fusse enfui. Il devint comme fou, et,

tournant sa rage contre sa femme, il la tua sauvagement en lui tirant

six coups de revolver dans la tête. Il s'en alla ensuite, pleurant

désespérément. Après son départ, instinctivement, mon corps reprit sa

forme normale et sa couleur naturelle. Je m'habillai, et parvins a m'en

aller avant que personne ne fût venu... Cette bienheureuse faculté, qui

ressortit au mimétisme, je l'ai conservée depuis. Le mari, ne m'ayant

pas tué, a consacré son existence à l'accomplissement de cette tâche. Il

me poursuit depuis longtemps à travers le monde, et je pensais lui avoir

échappé en venant habiter à Paris. Mais, j'ai aperçu cet homme, quelques

instants avant votre passage. La terreur me faisait claquer des dents.

Je n'ai eu que le temps de me dévêtir et de me confondre avec la

muraille. Il a passé près de moi, regardant curieusement cette

houppelande et ces pantoufles abandonnées sur le trottoir. Vous voyez

combien j'ai raison de m'habiller sommairement. Ma faculté mimétique ne

pourrait pas s'exercer si j'étais vêtu comme tout le monde. Je ne

pourrais pas me déshabiller assez vite pour échapper à mon bourreau, et

il importe, avant tout, que je sois nu, afin que mes vêtements, aplatis

contre la muraille, ne rendent pas inutile ma disparition défensive.

Je félicitai Honoré Subrac d'une faculté dont j'avais les preuves et que

je lui enviais...

* * * * *

Les jours suivants, je ne pensai qu'à cela et je me surprenais, à tout

propos, tendant ma volonté dans le but de modifier ma forme et ma

couleur. Je tentai de me changer en autobus, en Tour Eiffel, en

Académicien, en gagnant du gros lot. Mes efforts furent vains. Je n'y

étais pas. Ma volonté n'avait pas assez de force, et puis il me manquait

cette sainte terreur, ce formidable danger qui avait réveillé les

instincts d'Honoré Subrac...

* * * * *

Je ne l'avais point vu depuis quelque temps, lorsqu'un jour, il arriva

affolé:

--Cet homme, mon ennemi, me dit-il, me guette partout. J'ai pu lui

échapper trois fois en exerçant ma faculté, mais j'ai peur, j'ai peur,

cher ami.

Je vis qu'il avait maigri, mais je me gardai de le lui dire.

--Il ne vous reste qu'une chose à faire, déclarai-je. Pour échapper à un

ennemi aussi impitoyable: partez! Cachez-vous dans un village.

Laissez-moi le soin de vos affaires et dirigez-vous vers la gare la plus

proche.

Il me serra la main en disant:

--Accompagnez-moi, je vous en supplie, j'ai peur!

* * * * *

Dans la rue, nous marchâmes en silence. Honoré Subrac tournait

constamment la tête, d'un air inquiet. Tout à coup, il poussa un cri et

se mit à fuir en se débarrassant de sa houppelande et de ses pantoufles.

Et je vis qu'un homme arrivait derrière nous en courant. J'essayai de

l'arrêter. Mais il m'échappa. Il tenait un revolver qu'il braquait dans

la direction d'Honoré Subrac. Celui-ci venait d'atteindre un long mur de

caserne et disparut comme par enchantement.

L'homme au revolver s'arrêta stupéfait, poussant une exclamation de

rage, et, comme pour se venger du mur qui semblait lui avoir ravi sa

victime, il déchargea son revolver sur le point où Honoré Subrac avait

disparu. Il s'en alla ensuite, en courant...

Des gens se rassemblèrent, des sergents de ville vinrent les disperser.

Alors, j'appelai mon ami. Mais il ne me répondit pas.

Je tâtai la muraille, _elle était encore tiède_, et je remarquai que,

des six balles de revolver, trois avaient frappé à la hauteur _d'un

coeur d'homme_, tandis que les autres avaient éraflé le plâtre, plus

haut, là où il me sembla distinguer vaguement, vaguement, les contours

d'un visage.

L'hérésiarque et Cie · 第 23 / 40 题