La révolution. Proclamation de la République Ukrainienne.
L’auteur qui, durant ces pénibles années, a parcouru l’Ukraine, s’est
trouvé au milieu des réfugiés et des évacués, qui a été arrêté et exilé
lui-même, se voit obligé de souligner que, malgré tout l’acharnement que
l’on mettait à supprimer le mouvement ukrainien, ses partisans ne
perdirent pas courage. Tous ces gens avaient à subir de terribles
épreuves: les soldats étaient contraints de faire une guerre fratricide
pour des buts qui leur étaient parfaitement étrangers; les prisonniers,
les évacués, les exilés, arrachés du pays natal, avaient à endurer une
vie insupportable, et, malgré tout, tous étaient convaincus que les
persécutions n’arriveraient pas à étouffer l’énergie nationale, que, au
contraire, le régime vermoulu, qui asservissait les nations et les
classes sociales, approchait de sa fin, qu’il fallait s’attendre à des
changements radicaux et s’y préparer.
La révolution arriva. Elle commença vers le début de mars à Pétersbourg,
avec la participation efficace des Ukrainiens qui avaient préparé le
soulèvement dans un des régiments territoriaux de la garde. La nouvelle
de cet évènement et de la chute du tzarisme fut accueillie en Ukraine
comme un appel depuis longtemps attendu à la liberté. Quoique les
organisations eussent été supprimées, la presse anéantie, les patriotes
dispersés, la population ukrainienne se mobilisa extrêmement vite pour
accomplir la révolution.
Toutes les étapes reconnues nécessaires par le travail consciencieux des
intellectuels, des guides de la pensée nationale et annoncées au peuple
par les orateurs populaires, furent franchies l’une après l’autre, à
l’étonnement général, avec ordre et discipline, comme si tout eût été
arrangé d’avance[32].
[32] Nous n’esquissons ici la révolution qu’en traits généraux; on en
trouvera les détails exposés dans plusieurs ouvrages spéciaux.
Les partis qui s’étaient créés avec les premiers battements de la vie
ukrainienne, de 1905 à 1907, s’étaient étiolés sous la réaction qui
suivit et avaient disparu. Ce fut un groupe d’intellectuels, comprenant
des gens de plusieurs partis et connu sous le nom de «Société des
progressistes ukrainiens», l’union des sociétés des étudiants et
quelques autres organisations ukrainiennes de Kiev qui prirent
maintenant l’initiative de créer une représentation nationale. Avec le
concours de divers groupes locaux, on installa à Kiev, le 20 mars
(nouveau style) 1918, sous le nom de Rada Centrale, le nouvel organe
national, qui fut reconnu comme tel par la population ukrainienne, dès
que la nouvelle de sa formation se fut répandue dans le pays. Son
premier acte fut d’organiser à Kiev une grande manifestation nationale
pour le premier avril suivant. Une foule immense se réunit sur la place
Sainte Sophie et cette assemblée prit la résolution que l’on commençât
tout de suite à organiser l’autonomie de l’Ukraine et que le
gouvernement provisoire de Russie eût à reconnaître cette autonomie dans
le cadre le plus large possible, s’il voulait attacher le peuple
ukrainien aux intérêts du nouveau régime.
Ensuite la Rada Centrale convoqua un congrès national afin de procéder à
de nouvelles élections qui lui donneraient le caractère d’une véritable
représentation du peuple ukrainien entier habitant sur le territoire de
la Russie. Ce congrès se tint du 19 au 21 avril; malgré les difficultés
des communications, il s’y trouva des délégués de toutes les parties de
l’Ukraine, notamment un grand nombre de paysans et de soldats (près de
900 mandataires munis de pleins-pouvoirs). La nouvelle Rada Centrale fut
composée: des délégués des provinces, de ceux des organisations
militaires, paysannes et ouvrières, des représentants des partis
politiques et des sociétés nationales qui avaient travaillé à
l’éducation du peuple.
Le programme de ce conseil était d’abord purement politique; il
s’agissait d’organiser l’autonomie du pays dans ses limites
ethnographiques et de fédéraliser la Russie. Toutes les questions qui
auraient pu briser la bonne entente entre les partis et les classes
furent provisoirement écartées. Cependant, un mois plus tard, comme le
pouvoir central de Russie prenait des mesures qui tendaient à la
centralisation des richesses du pays, la Rada dut élargir son programme
et y inscrire certains principes économiques, sur lesquels il fallut
s’entendre, qui devaient surtout sauvegarder les intérêts matériels de
l’Ukraine et assurer le libre développement des classes ouvrières.
Cependant ce n’était pas cela qui absorbait le plus les forces
politiques de la nation: l’organisation de l’armée sur les bases de la
nationalité passa tout à coup au premier plan et donna une nouvelle
impulsion à l’activité publique par l’entrée en ligne de l’élément
militaire. C’était d’ailleurs bien naturel que ce fût dans l’armée, où
se trouvait alors la partie la plus active de la population[33] et où
les formations militaires donnaient plus de facilité pour s’organiser en
masse, que le mouvement national trouvât le plus sûr écho. Il n’en reste
pas moins remarquable que les soldats ne furent point du tout pris au
dépourvu et qu’ils surent sur le champ énoncer clairement leurs
réclamations: formation de nouvelles unités militaires purement
ukrainiennes; retrait des contingents déjà versés dans l’armée, pour en
former des unités séparées.
[33] On estime qu’il y avait alors dans l’armée environ 4 millions
d’Ukrainiens.
Ce qui donna le branle à cette action ce fut la création, déjà entamée
sous Nicolas II, de légions nationales polonaises et cela justement, par
un défaut de sens qui équivalait à une provocation, sur le territoire
même de l’Ukraine. Les sphères militaires ukrainiennes de leur côté, en
s’appuyant de cet exemple, réussirent à obtenir l’autorisation
d’organiser un régiment de cosaques avec les volontaires de leur pays
qui n’étaient pas soumis au service. A cet appel firent écho des
milliers de leurs compatriotes déjà rassemblés à Kiev dans les camps de
répartition et qui déclarèrent ne vouloir marcher à l’ennemi que sous
les couleurs nationales. Les autorités militaires et les organisations
locales russes, défavorables aux Ukrainiens (un de leurs leaders ne les
avait-il pas menacés des «baïonnettes révolutionnaires»?) firent battre
la générale et par leur manque de tact dans la circonstance rendirent la
situation encore plus tendue.
L’émotion s’empara de l’armée. Les délégations arrivèrent l’une après
l’autre à la Rada Centrale et le congrès militaire, convoqué pour le 5
mai, réunit les représentants de près d’un million de soldats. Le
mouvement ukrainien était devenu une force très réelle. D’autre part,
l’armée formulait des réclamations politiques d’une manière très
énergique et exigeait que la Rada prît des mesures décisives et
immédiates pour les satisfaire.
Ce conseil pour remplir les vœux de ses mandants envoya à Pétersbourg
une nombreuse délégation afin de soutenir auprès du gouvernement central
les réclamations, qui avaient du reste été déjà présentées aux autorités
par l’organisation ukrainienne de cette ville. On exigeait que le
gouvernement manifestât clairement son attitude au sujet de la question
ukrainienne, qu’il reconnût formellement au pays son droit à l’autonomie
la plus large, admise du reste dans le traité de 1654 avec la Russie et
ensuite iniquement violée par les Romanoff. L’Ukraine devait rentrer en
possession de ses droits, de même qu’on avait restitué à la Finlande sa
constitution violée et même reconnu l’indépendance de la Pologne, si
l’on voulait conserver les sympathies et obtenir l’aide du peuple
ukrainien.
Le gouvernement nomma une commission spéciale, pour délibérer sur ces
réclamations avec les envoyés de Kiev. Puis se fondant sur l’avis des
spécialistes, le conseil des ministres, dans les derniers jours de mai,
à l’unanimité des voix, par conséquent avec le consentement des
ministres socialistes aussi bien qu’avec celui de ses membres
appartenant aux partis bourgeois, refusa d’admettre les demandes de la
Rada. Il exprimait en même temps le doute que cet organe pût être
considéré comme le représentant de l’opinion publique ukrainienne.
La nouvelle de cette décision arriva à Kiev au moment où venait de se
réunir dans cette ville un grand congrès de députés paysans, envoyés par
des milliers de communes. A peu près en même temps, on apprenait que le
ministre de la guerre venait d’interdire le deuxième congrès militaire
que l’on avait convoqué pour le 4 juin, afin de laisser le temps aux
unités du front, qui n’avaient pu être représentées au premier congrès,
d’envoyer leurs délégués. L’attitude du gouvernement souleva
l’indignation dans l’assemblée paysanne. Elle reconnut la Rada Centrale
comme pouvoir suprême du peuple, choisit dans son sein un certain nombre
de membres--deux par département (ouiezd)--pour y siéger et se sépara,
après avoir formulé ses réclamations dans la forme la plus catégorique.
Le congrès militaire, qui se réunit en dépit de la prohibition, se
montra d’autant plus énergique que le peuple devenait plus impatient de
cette sorte de tutelle russe. Cette assemblée qui comprenait les
représentants de plus d’un million et demi d’hommes, constituait une
force morale encore plus considérable que le premier congrès. Les
délégués, rassemblés sur la place Sainte Sophie, au nombre de plusieurs
milliers, prêtèrent serment de ne point quitter Kiev avant que les
droits de l’Ukraine aient été assurés. Ils exigèrent de la Rada qu’elle
prît en main elle-même l’organisation de l’autonomie, puisque l’attitude
du gouvernement ne laissait place à aucun espoir. Et, comme l’avaient
fait les paysans, ils élurent un certain nombre de délégués pour prendre
part aux travaux de ce conseil suprême. L’assemblée ainsi accrue de
nombreux collaborateurs (le congrès des ouvriers y envoya encore un mois
plus tard ses délégués) prit un tout autre caractère et se vit obligé de
prendre en considération les vœux si clairement exprimés du peuple et,
dans son premier universal[34] du 10 (23) juin, elle proclama le
principe que «dorénavant le peuple ukrainien se chargeait lui-même
d’arranger sa propre vie». Elle y faisait appel aux populations et à
toutes les autorités de l’Ukraine, pour qu’elles collaborassent
étroitement avec elle, qu’elles remplaçassent par des élections les
personnes hostiles; elle proclamait la nécessité d’un impôt national,
dont le rendement servirait à couvrir les dépenses nécessitées par
l’organisation du pays; enfin, toutes les nationalités étaient engagées
à s’entendre pour pouvoir coopérer à l’établissement du nouveau régime
de liberté.
[34] Ce terme ancien désignait une proclamation destinée à la
population entière. Il fut accepté par la Rada pour ses manifestes
les plus importants qui contenaient des déclarations de principe. Il
y en eut 4 en tout, promulgués les 10. VI, 3. VII, 7. XI 1917 et 9.
I 1918 ancien style. Le nouveau calendrier fut introduit en Ukraine
le 1er mars 1918.
Cet universal fit une grande impression sur les masses, en dépit de sa
modération et du ton prudent de ses prescriptions; mais c’était la
parole d’un pouvoir nouveau. On crut y entendre la voix de la volonté
nationale; même ceux qui récemment encore affirmaient que la Rada
Centrale n’exprimait la volonté de personne et que le mouvement
ukrainien n’était que la chimère de quelques intellectuels. Cette
impression ne fit que s’accentuer lorsque, quelques jours plus tard, la
Rada nomma son organe exécutif, «le Secrétariat général». La population
salua de ses acclamations ce nouveau pas en avant vers l’autonomie et
même il trouva de la sympathie dans les cercles allogènes, qui virent
d’un bon œil la formation d’un pouvoir pouvant remplacer le mécanisme
gouvernemental, qui donnait déjà des signes non équivoques de paralysie
avant-coureurs d’une catastrophe.
Cela donna à réfléchir à Pétersbourg, surtout après la grandiose
manifestation arrangée dans cette ville par les soldats et ouvriers
ukrainiens qui s’y trouvaient alors. Les ministres socialistes
reconnurent la nécessité de faire des concessions sincères et
définitives: le 28 juin arrivèrent à Kiev les ministres Kerensky (parti
socialiste révolutionnaire), Tsereteli (socialiste démocrate) et
Terechtchenko (du parti constitutionnel démocratique) pour s’entendre
sur la question. Ils apportaient un projet reconnaissant de fait
l’autonomie de l’Ukraine, comme celle que le Caucase méridional avait
déjà obtenue, mais à titre d’exception, car les ministres exigeaient que
les Ukrainiens renonçassent à leur idée de refondre l’empire sur les
bases d’un système fédératif.
Ils posaient, en outre, comme condition que la Rada se transformât
d’organe national en organe général du pays, c’est-à-dire, qu’elle reçût
dans son sein les représentants des organisations non-ukrainiennes.
C’était déjà en train de s’accomplir. Les groupes allogènes
révolutionnaires de Kiev, qui s’étaient d’abord montrés si méfiants et
quelquefois si hostiles, avaient changé d’attitude sous l’influence des
évènements, particulièrement après la publication de l’universal de
juin. Ils voulaient bien se rapprocher de la Rada et collaborer avec
elle, surtout--et c’était une condition inéluctable pour quelques-uns
d’entre eux--si elle était reconnue par le gouvernement de Russie. Les
ministres trouvèrent l’entente en bonne voie et virent, après s’être
informés des deux côtés, que la question ne présentait aucune
difficulté.
Ils proposèrent au bureau de la Rada et au Secrétariat général
d’élaborer ensemble une déclaration, contenant les principes
fondamentaux d’une autonomie de fait pour l’Ukraine, qui serait publiée
en même temps par le gouvernement de Pétersbourg et par la Rada de Kiev.
Ils n’insistèrent pas pour faire renoncer les Ukrainiens à leurs idées
fédéralistes, ce à quoi ceux-ci se seraient formellement refusé. Mais
ils pressaient les pourparlers pour aboutir immédiatement à une entente
définitive au sujet de l’autonomie, car ils se flattaient, à tort
d’ailleurs comme les évènements l’ont prouvé, de mettre devant un fait
accompli ceux de leurs collègues dont ils redoutaient l’opposition. Le
Secrétariat général reconnut la valeur de ce motif et fit adopter à la
hâte par la Rada la déclaration élaborée en commun.
Mais dans le conseil des ministres l’affaire ne passa pas si facilement:
les constitutionnels démocrates s’y opposèrent avec acharnement et en
fin de compte donnèrent leur démission. Ce ne fut qu’après leur sortie
que le cabinet, composé maintenant des seuls socialistes, put adopter
l’entente et, le 3 juillet, la déclaration ministérielle et l’universal
de la Rada furent publiés en même temps.
La dite déclaration contenait la déclaration de reconnaissance de la
Rada Centrale, complétée des représentants des groupes allogènes, comme
organe suprême révolutionnaire de l’Ukraine. Le Secrétariat général,
comprenant également un certain nombre de membres non-ukrainiens, devait
servir au gouvernement général d’organe exécutif pour administrer ce
pays; sa compétence serait fixée en détails par un statut à établir par
la Rada Centrale.
Cette dernière assemblée, en effet, en conformité avec les principes
promulgués, accueillit les délégués des organisations allogènes dans son
sein et en mit aussi dans la Petite Rada, qu’on venait d’élire. Le
comité qui portait ce nom était chargé de toutes les fonctions de
l’assemblée principale pour le temps où celle-ci ne siégeait pas, car il
aurait été difficile de la convoquer à l’époque des travaux des champs.
De sorte que cet organe concentrait tous les travaux entre ses mains, en
faisait le rapport et remettait les questions les plus importantes aux
assemblées générales qui se réunissaient environ chaque mois pour de
courtes sessions. En se basant sur le dernier recensement qui accusait
une proportion d’environ 24% de non-ukrainiens dans les frontières
strictement ethnographiques et comme il n’était pas possible de fixer
sur le champ les frontières politiques, on décida d’accorder 30% en
chiffre rond des sièges aux allogènes. C’est là-dessus que l’on forma le
complément de la Petite Rada[35], le Secrétariat général fut également
refondu et l’on se mit à élaborer le «Statut du pouvoir suprême en
Ukraine».
[35] Elle comprenait en tout 58 membres: 40 ukrainiens et 18
allogènes, dont 14 représentants des conseils des paysans, des
ouvriers et des soldats, 34 délégués des partis (6 seulement des
partis non-socialistes). Le bureau avait été élu par la Rada
Centrale au système nominatif et personnel. Cette dernière
assemblée, une fois complétée, comptait 702 membres qui se
partageaient en groupes dont les principaux étaient: délégués du
conseil des paysans (212), du conseil des ouvriers (100), du conseil
de soldats (158), des conseils locaux des ouvriers et des soldats
(dans les 50), députés des provinces (50), représentants des partis
socialistes (100).
Après de longs débats il fut adopté à l’_unanimité_, le 16 juillet, par
la Petite Rada. Cette manifestation de l’accord de tous les
représentants, en votant «la première constitution de l’Ukraine», comme
on disait alors, souleva l’enthousiasme général. Ce fut un des plus
beaux moments de cette année mémorable. On y vit les commencements d’un
régime stable, consolidant en Ukraine les conquêtes de la révolution.
Les principaux points de cette constitution étaient les suivants: Le
Secrétariat général de la Rada Centrale de l’Ukraine constitue l’organe
suprême du pouvoir dans le pays. Il est nommé par la Rada Centrale, est
responsable devant elle et doit être confirmé dans ses fonctions par le
gouvernement provisoire de Russie. Tous les organes administratifs de
l’Ukraine lui sont soumis. Il transmet au gouvernement central pour être
ratifiés les projets de lois discutés et adoptés par la Rada Centrale.
Toutes les lois du gouvernement provisoire entrent en vigueur dès le
jour de leur publication en langue ukrainienne dans le «Messager
officiel de l’Ukraine».
Cependant le statut, si favorablement accueilli en Ukraine, ne fut pas
ratifié par le gouvernement de Russie et dès lors s’accuse le conflit
entre Kiev et Pétersbourg qui ira tous les jours en s’envenimant jusqu’à
ce qu’il aboutisse à la séparation complète.
Le moment était grave en Russie: le parti de l’extrême gauche ou
bolchéviste, avait voulu profiter de ce que les ministres bourgeois
étaient sortis du cabinet pour s’emparer du pouvoir. Le cabinet
socialiste avait réussi à faire échouer le soulèvement, mais il était
tombé lui-même entre les mains de la bourgeoisie. L’offensive en Galicie
imposée par Kerensky sous la dictée des alliés à l’encontre de toutes
les règles du bon sens, aboutit à un désastre, où s’effondra le dernier
reste de discipline qu’il pouvait encore y avoir dans l’armée et, en
même temps, le prestige du gouvernement révolutionnaire. Les éléments
bourgeois revenus dans le cabinet, avaient des idées tout autres sur une
série de questions, notamment sur celle de l’Ukraine et ils ne se
croyaient pas obligés par la déclaration du 3 juillet. Après de longs
ajournements que l’insistance des secrétaires généraux ne parvenait pas
à raccourcir, le conseil des ministres, sans tenir compte du «statut»,
présenté à sa ratification, publia, le 4 août, sa propre «Instruction
provisoire au Secrétariat général», après avoir négligé de s’entendre
soit avec les secrétaires, soit avec la Rada. C’était détruire l’entente
construite avec tant de peines.
La dite «Instruction» limitait les pouvoirs du secrétariat général à
cinq provinces au lieu de dix. Elle excluait de son ressort la guerre,
la justice, le ravitaillement, les voies de communications, les postes
et télégraphes et, pour ce qu’elle lui laissait, elle réservait le droit
au gouvernement central d’intervenir directement dans les affaires
d’importance exceptionnelle. Elle remettait à plus tard de régler les
rapports mutuels entre le secrétariat et le gouvernement central, comme
si elle voulait considérer comme nuls et non avenus les accords
précédents et elle fournissait à plaisir les sujets de malentendus, qui
auraient pu faire de l’autonomie un terme vide de sens.
L’indignation provoquée fut partagée de toute la population. Ne
divisait-elle pas arbitrairement le territoire ukrainien? Ne
brisait-elle pas l’unité nationale? Pourquoi séparer le gouvernement de
Charkov de celui de Poltava, de ceux de Kiev et de Podolie, ceux de
Kherson et de Cathérinoslav? C’était une absurdité pour quiconque
connaissait l’état des choses. A la session de la Rada Centrale, qui
siégeait à ce moment, «l’Instruction» fut l’objet de critiques acerbes
de la part des secrétaires et des représentants. Cependant le
secrétariat général conseilla à l’assemblée de ne pas se montrer
intransigeante et la majorité se laissa convaincre. Après avoir donné
carrière à ses justes critiques, elle décida de présenter pour le moment
à l’approbation du gouvernement de Moscou un secrétariat général investi
des fonctions déterminées par «l’Instruction» et de se servir de ce que
l’on avait obtenu pour organiser le pays sur une nouvelle base. Quant
aux questions principales il fallait s’apprêter à pouvoir les résoudre
favorablement à l’assemblée constituante de toute la Russie et à la
Constituante de l’Ukraine, qui devaient être toutes deux convoquées dans
le plus bref délai.
Les hommes politiques qui se trouvaient au gouvernail ne voulaient pas
se laisser prendre à la provocation que la bourgeoisie russe cachait
sous la forme de «l’Instruction», ils désiraient éviter la lutte ouverte
et décisive qui aurait suivi la rupture. D’ailleurs, les nouveaux
membres de la Rada s’y seraient opposés, les représentants des partis
russes, des israélites et même une partie de la démocratie ukrainienne,
notamment le parti socialiste démocrate, pas très nombreux, mais
influent, qui étaient de cet avis. C’était, en effet, le moment du
triomphe de la réaction en Russie, alors que la bourgeoisie, les
capitalistes et la grande industrie faisaient sentir leur influence à
«l’assemblée d’état», convoquée à Moscou à cette époque, et que quelques
membres du cabinet, y compris des socialistes, préparaient avec le
général Korniloff la dictature militaire. La démocratie ukrainienne se
tenait loin de cette activité réactionnaire, mais, à cause même de cela,
elle hésitait à entrer ouvertement en lutte avec le gouvernement[36].
[36] Cette abnégation devait coûter cher à l’Ukraine, qui en restait,
du reste, sous une impression pénible. A ce moment je priai la Rada
Centrale de me décharger du poste de président que j’occupais depuis
sa formation. Mais, les partis exprimèrent le désir que je restasse
de peur de jeter l’alarme dans la population. Malgré l’épuisement de
mes forces, j’ai obéi et je suis resté à mon poste--_usque ad
finem_.
Pour donner un contre-poids à la haine que lui portait la bourgeoisie
russe, elle chercha amitié et soutien chez les autres peuples de
l’empire ayant soif de liberté et tâcha de les unir sous la bannière du
fédéralisme et de la démocratie. Nos compatriotes se refusèrent de
participer au conseil prétendu «démocratique», qui avait été convoqué
pour le milieu de septembre, dans l’espoir de donner au gouvernement
russe coalisé l’appui populaire, pour qu’il pût continuer dans ses
tendances centralistes et réactionnaires. Mais, vers la même date (8-15
septembre) on réunit à Kiev le «Congrès des peuples», pour célébrer la
venue prochaine de la fédération.
L’idée en était venue au congrès national ukrainien du mois d’avril. On
sait que le principe d’une fédéralisation de tous les peuples de
l’empire, devenus libres et autonomes, avait été, dès 1846, un des
axiomes politiques de la démocratie ukrainienne. Il avait été repris et
clairement exposé par la fraction ukrainienne à la première Douma et
encore au début de la révolution. C’est pourquoi le congrès d’avril
avait chargé la Rada Centrale de convoquer à Kiev toutes les
nationalités intéressées. Par suite des circonstances les convocations
n’avaient pu être lancées qu’au mois d’août, de sorte que l’on ne se
réunit qu’une semaine avant le «conseil démocratique» ci-dessus
mentionné. Le moment était, en effet, bien choisi pour déclarer _urbi et
orbi_ que le seul moyen de sauver la Russie de la décomposition et d’une
ruine certaine, c’était de la fédéraliser. Un remède salutaire s’il
avait pu être appliqué à temps.
L’état des esprits pendant le congrès fut des plus francs et même
enjoué. C’était la première assemblée de ce genre, quoiqu’on en eût déjà
parlé avant la guerre. Les peuples suivants y étaient représentés: les
Estoniens, les Lettons, les Lithuaniens, les Polonais, les
Blancs-Russes, les Ukrainiens, les Roumains de la Bessarabie, les
Tartares de la Crimée, les Géorgiens, les Turcs de l’Azerbaïdjan et les
Israélites. Des partis russes, seuls les socialistes révolutionnaires
envoyèrent leurs délégués pour marquer que le fédéralisme était inscrit
à leur programme, mais ils ne prirent pas une part active aux travaux du
congrès. Les cosaques, en revanche, y déployèrent un zèle des plus
méritoires. Toutes leurs douze armées y avaient envoyé leurs
représentants, qui insistèrent sur leur caractère national distinct du
peuple russe et exigèrent que leurs desiderata fussent traités sur le
même pied que ceux des autres peuples de la Russie[37].
[37] Il faut noter que leurs délégués venaient du front et non de
l’intérieur du pays et qu’ils représentaient l’opinion de la partie
la plus démocratique et la plus avancée des intellectuels cosaques.
Quand les hommes politiques ukrainiens, dans leurs efforts
postérieurs, voulurent s’appuyer sur elle, ils ne récoltèrent que
des déboires.
L’assemblée décida à l’unanimité qu’il était nécessaire de présenter les
revendications suivantes: réorganisation d’une république fédérative
russe, comprenant les états autonomes formés sur les territoires
nationaux, et les groupements politiques et autonomes exterritorialisés
des nationalités ne possédant pas de territoire distinct, notamment les
israélites; participation des représentants des nationalités à la
conférence de la paix; convocation d’assemblées nationales chargées de
régler les rapports des états fédérés avec le pouvoir central et
d’organiser l’administration intérieure de ces pays.
Ces résolutions furent transmises au gouvernement de la Russie par son
représentant au congrès et envoyées par une délégation nommée à cet
effet au «Conseil démocratique». Ce dernier leur fit un accueil des plus
défavorables. Il paraît que Kerensky les reçut avec plus de sympathie:
il les proposa à la délibération du conseil des ministres, mais la
majorité se prononça contre la fédération et réduisit la question à une
«autonomie culturelle». Ce furent les socialistes révolutionnaires
russes qui, après avoir manifesté à Kiev leur solidarité, firent tous
leurs efforts pour faire échouer cette affaire.
Le centralisme l’emportait. Le bloc gouvernemental, pensant que le
«Conseil démocratique» consoliderait sa position, passablement ébranlée
par l’attentat de Korniloff, crut se trouver en état de retirer les
concessions qu’on avait été obligé de faire, surtout à l’Ukraine.
L’autonomie de ce pays n’avait pas été réalisée, même dans les modestes
limites fixées par l’instruction du 4 août. L’administration centrale
continuait de diriger les affaires sans se soucier du Secrétariat
Général; on ne mettait pas de fonds à sa disposition, on ne tenait
compte ni de ses rapports, ni de ses réclamations; on avait soin de lui
mettre partout des bâtons dans les roues, pour le discréditer aux yeux
de la population, en démontrant son impuissance. Le sénat russe, cette
relique de l’ancien régime, que l’on avait oublié au milieu du fracas
révolutionnaire, se rappela au souvenir du peuple en refusant de
promulguer l’instruction du 4 août et lui ôtant ainsi toute valeur
légale. Enfin le gouvernement osa soulever la question de l’existence
légale de la Rada et du Secrétariat général. Ce dernier avait présenté à
la Rada Centrale le programme de ses travaux, dans lequel il mentionnait
entre autre les travaux préparatoires pour la convocation de l’assemblée
Constituante de l’Ukraine. Le gouvernement de Kerensky y trouva le
prétexte d’un procès politique contre les organes en question. Il
chargea le procureur général de Kiev d’instruire l’affaire et de prendre
les mesures coercitives appropriées. Quant aux secrétaires généraux, ils
furent mandés à Pétersbourg «aux fins d’instructions», mais en réalité
pour que l’on pût facilement les appréhender.
Cependant le gouvernement ne se rendait pas compte des changements
profonds apportés en Ukraine par six mois de révolution. Tandis que sa
propre autorité devenait de plus en plus vacillante, celle de la Rada ne
faisait que s’accroître, car la vie ukrainienne se concentrait vers Kiev
et abandonnait le gouvernement russe. Il n’inspirait plus de confiance à
personne. Sa politique astucieuse et maladroite à l’égard des
nationalités avait ouvert les yeux des neutres et rempli d’indignation
la population ukrainienne. Au congrès des soldats (le troisième)
rassemblé à cette époque à Kiev (le 20 octobre) en même temps que la
session de la Rada, il fut décidé de considérer la dernière ordonnance
du gouvernement de la Russie comme un _casus belli_, de rompre
définitivement avec lui et d’engager ouvertement la lutte. On comptait
sur l’appui de l’armée, qui était certain, et sur celui de la
population, qui était très probable. Toutefois les secrétaires généraux,
fidèles à leur tactique de ne laisser aucune prise au reproche,
proposèrent qu’il serait mieux d’essayer encore une fois de s’entendre.
Malgré le mécontentement soulevé par leur proposition, ils se rendirent
à Pétersbourg, où ils apprirent à leur arrivée, qu’on leur avait déjà
préparé leurs appartements dans la prison. Mais il n’y avait plus
personne pour les y mettre: le gouvernement venait d’être renversé par
le second soulèvement bolchéviste.
Il se passa alors plusieurs semaines pendant lesquelles la République
russe se trouva dans un état d’anarchie complète et tomba en pièces. A
Pétersbourg les bolchéviks, en possession du pouvoir, organisèrent leur
gouvernement, mais à l’armée et dans les provinces la situation resta
longtemps confuse. On espérait que le gouvernement de coalition se
rétablirait bientôt, aussi ne se pressait-on pas de reconnaître le
conseil des commissaires bolchévistes. D’un autre côté, on montrait une
certaine réserve à l’égard de la restauration, car l’on craignait, le
passé était là pour le dire, que le triomphe de la coalition n’amenât
une réaction encore plus terrible. Dans les pays allogènes, anciennement
annexés à l’empire russe, on essayait de parer à l’un et à l’autre
danger: considérant ce qui se passait à Pétersbourg comme une affaire
d’importance locale et purement «russe», on se hâta d’organiser la vie
territoriale afin de prévenir l’anarchie et la guerre civile.
Les évènements qui se déroulèrent à Kiev sont caractéristiques à cet
égard. Les autorités militaires, espérant profiter de la situation
critique pour écraser d’un seul coup le bolchévisme et le mouvement
ukrainien qu’ils dénonçaient comme son complice, mobilisèrent tout ce
qui se trouvait sous la main: régiments de cosaques, volontaires
tchéco-slovaques, les pupilles des écoles militaires. Alors les
Ukrainiens constituèrent un bloc révolutionnaire, sous le nom de «Comité
de sauvegarde de la révolution», qui réunissait toutes les organisations
de gauche, ukrainiennes et non ukrainiennes, y compris les bolchéviks,
et qui se proclama détenteur suprême du pouvoir sur tout le territoire
de l’Ukraine. La contre-révolution centraliste devait par là échouer.
Son attaque contre les conseils d’ouvriers et de soldats ne réussit qu’à
faire arrêter les autorités militaires, qui furent expulsées de la
ville. Kiev et les autres centres importants de l’Ukraine repassèrent
sous le pouvoir du Secrétariat général.
Mais cet état de fait devait être établi en droit. Le Secrétariat
général ne pouvait continuer à exister en tant qu’organe d’un
gouvernement central qui n’existait plus. Il fallait qu’il se constituât
lui-même comme gouvernement de l’état ukrainien. Déjà vers la fin du
mois d’octobre le congrès militaire s’était prononcé assez clairement en
ce sens, mais cela ne satisfaisait pas les partis. Ils ne croyaient pas
qu’il fallût se borner à une proclamation de simple forme, ou, pour
mieux dire, à déclarer restaurée la république ukrainienne abolie par
les Romanoff. Ils voulaient, en même temps, bien marquer le caractère
démocratique et socialiste de cette nouvelle république et formuler les
principes fondamentaux de son programme social, ce qui demandait une
entente entre les partis. On y arriva cependant et les nouvelles
directives furent exposées tout au long dans le IIIème universal adopté
et promulgué par la Rada Centrale le 7 (20) novembre 1917.
Cette loi fondamentale établissait une «République ukrainienne du
peuple» en union fédérative avec la République russe; elle fixait à
grands traits les limites de son territoire. Elle abolissait le droit de
propriété privée sur toutes les terres susceptibles d’être cultivées,
introduisait la journée de travail de huit heures, proclamait le
principe du contrôle de l’état sur la production, enfin elle promettait
que tous les moyens seraient employés pour terminer la guerre aussitôt
que possible.
Tout en remettant à la Constituante de toute la Russie et à celle de
l’Ukraine le soin d’arrêter en détail les formes de l’organisation de
l’état, elle fixait les élections pour cette dernière assemblée au 27
décembre (anc. style) et la convoquait pour le 2 janvier (anc. style).
Cet universal passa à une grande majorité des voix; seules quelques
fractions russes s’abstinrent de voter. Il fut accueilli avec une
profonde satisfaction par la population ukrainienne. Dorénavant la vie
nationale allait pouvoir se développer librement sans être entravée par
la politique russe encore aveuglée par la vieille tradition
centralisatrice. L’Ukraine désirait d’abord régler ses rapports avec
Pétersbourg, en reconnaissant les soviètes comme le gouvernement de la
Russie, au sens strict du mot (c’est-à-dire le pays et l’état des
Grands-Russes) et lui proposer de former une fédération en commun avec
les autres pays qui s’étaient formés en états distincts et qui
voudraient en faire partie. Le Secrétariat général, chargé de cette
mission par la Rada, entama des pourparlers dans ce but, mais on se
heurta à l’attitude intransigeante des soviètes, qui proclamaient bien
«le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, voire jusqu’à la
séparation complète», mais qui ne voulaient entendre parler de
l’application de ce principe que lorsque tout le territoire de la Russie
et les administrations locales auraient adopté en pratique le régime
bolchéviste. Le but de la révolution n’était-il pas la transformation
sociale? Toutes tendances nationales, toute opposition à leurs principes
leur semblaient des manœuvres contre-révolutionnaires. Il n’était pas
possible de s’entendre.
Mais en ayant exclusivement en vue les réformes socialistes, les
soviètes oubliaient que la situation des autres peuples de la Russie
n’était pas la même que pour les Grands-Russes. Pour ceux-ci la question
nationale ne se posait pas, rien ne menaçait leur indépendance, tandis
que les personnages responsables qui tenaient en main la destinée des
autres nations ne pouvaient faire autrement que de se servir de cette
révolution pour leur assurer l’indépendance politique et la plénitude de
leurs droits. Et comme ces peuples venaient à peine de se débarrasser du
joug russe, ils étaient très sensibles à toutes les injonctions qui leur
venaient de l’ancienne capitale de leurs oppresseurs et ils se cabraient
facilement sous les ordres venant de ce côté-là, qu’ils aient été donnés
par des bourgeois, des partisans de la constitution ou des bolchéviks,
surtout lorsqu’il s’agissait de leurs affaires intérieures. Les soviètes
manquaient donc de prudence, et leur ardeur socialisatrice les
emportait; d’où des conflits inévitables avec les peuples fortement
pénétrés de l’idée nationale.
La courte période pendant laquelle les Ukrainiens s’allièrent aux
bolchéviks pour repousser la réaction, où les partisans des soviètes
siégèrent à la Rada Centrale, se termina le jour où cette assemblée
désapprouva le soulèvement bolchéviste de Pétersbourg et refusa
d’adopter le principe des conseils. Les soviètes la vouèrent aux
gémonies, la dénoncèrent comme bourgeoise et contre-révolutionnaire et
entreprirent contre elle une violente campagne dans le prolétariat et
dans l’armée. A cet égard, l’Ukraine se trouvait dans une situation
pénible. Les grandes villes, déjà très dénationalisées par suite de la
politique de l’ancien régime, que nous avons rapportée, avaient été
inondées pendant la guerre d’une masse de prolétaires étrangers, qui
avaient dû être évacués des régions industrielles de l’ouest menacées
par la guerre. Ces déracinés, encore irrités par les conditions
anormales de la vie sur un sol étranger, obéissaient volontiers aux
appels à la violence des bolchéviks et se chargeaient d’imposer leurs
principes radicaux à la population locale, dont ils combattaient le
nationalisme soi-disant contre-révolutionnaire, appuyés par la force
armée bolchéviste.
Cette force armée était représentée par les unités militaires de
l’ancien front russe. Une énorme partie du territoire ukrainien était
compris dans la zone du front ou des services d’étapes, de sorte qu’il
s’y trouvait en dépit de la désorganisation d’énormes masses de troupes
non ukrainiennes. Dès que les rapports se tendaient entre Kiev et
Pétersbourg, ces unités étrangères devenaient une menace pour les
Ukrainiens. Lorsque les soviètes voulurent les rappeler, les troupes
ukrainiennes leur barrèrent le chemin, les désarmèrent de peur qu’elles
ne se livrassent à quelque attentat en passant par Kiev et les firent
sortir ainsi du pays. Ce fut là un nouveau sujet d’irritation.
Les soviètes trouvèrent encore un autre prétexte pour se plaindre, dans
l’attitude de l’Ukraine envers les cosaques du Don. Les pays du Don
étaient regardés à cette époque comme la plus formidable citadelle de la
réaction antibolchéviste. A Pétersbourg on aurait bien voulu en venir à
bout à l’aide des Ukrainiens, qui se récusèrent et s’attirèrent de
nouveaux reproches. De leur côté, les pays du Don en appelaient aux
principes de l’indépendance, du fédéralisme, de la solidarité entre les
peuples de l’ancienne Russie contre le centralisme des Grands-Russiens.
Voulant rester neutre dans ce conflit, le gouvernement ukrainien ne
laissa pas passer les troupes bolchévistes en marche vers le Don, mais
il n’avait aucune raison d’arrêter les cosaques de ce pays qui
rentraient chez eux en quittant le front. On vit là la preuve d’une
alliance avec la réaction.
On en arrivait à une guerre ouverte, qui pouvait devenir d’autant plus
funeste à l’Ukraine qu’il se trouvait, comme nous l’avons vu, sur son
territoire des éléments tout disposés pour les soviètes. La paralysie
qui avait frappé l’industrie, l’arrêt du travail dans les mines et
encore plus la désagrégation du front avaient inondé le pays d’une masse
de gens arrachés à leurs conditions habituelles d’existence, inquiets et
travaillés par la propagande. Ils ne rentraient point dans leurs
foyers--cela eût été du reste assez difficile et ils n’auraient
probablement pas pu s’y nourrir--ils s’amassaient dans les villes, dans
les gares de chemin de fer, se dispersaient dans les villages et
répandaient l’insécurité. La propagande bolchéviste trouvait en eux
sinon des adeptes du moins des agents bénévoles et inconscients qui
portaient les calomnies, lancées contre le gouvernement ukrainien,
jusque dans le fond des campagnes.
Dans la population ukrainienne elle-même, dans les partis s’élevaient
des doutes. Ne vaudrait-il pas mieux engager le mouvement national dans
la voie du bolchévisme? Le système des conseils n’avait pas été inventé
par les bolchéviks, ils se l’étaient seulement habilement adapté; ne
pourrait-on pas l’accommoder aux circonstances de la vie ukrainienne, en
donnant, par exemple, voix prépondérante aux paysans? La Rada Centrale
elle-même était-elle autre chose qu’un soviète unifié d’ouvriers, de
soldats et de paysans, avec prépondérance de ce dernier élément? Ne
serait-il pas logique d’organiser au-dessous d’elle des conseils locaux
et de remettre à ces corps élus tout le pouvoir?
Telles étaient les idées qui devaient reparaître avec beaucoup plus de
force un an plus tard, après la chute de l’hetman, mais pour lors elles
n’étaient partagées que par une minorité. Car, à la première apparition
qu’il fit en Ukraine, le bolchévisme était fortement teinté d’un
impérialisme grand-russien qui effrayait d’autant plus les gens
conscients de leur nationalité, qu’ils venaient à peine de secouer le
joug de Pétersbourg[38]. Suivre leurs directions, cela semblait
retourner sous la domination russe. Et ce n’était pas seulement le
sentiment des intellectuels, mais aussi des gens du peuple dont les
dispositions cadraient parfaitement de par ailleurs avec les tendances
bolchévistes. «Camarades russes,» disaient-ils, «nous vous prions de ne
pas vous immiscer dans nos affaires; nous, bolchéviks ukrainiens, nous
travaillerons à atteindre notre but--mais nous vous en prions, ne vous
mêlez pas de nos affaires.» Ces paroles, on les a entendues bien des
fois dans les meetings d’alors sortir de la bouche de nos soldats et de
nos ouvriers. Il faut connaître ces dessous psychologiques si l’on veut
comprendre l’acharnement avec lequel les socialistes ukrainiens ont
lutté contre les bolchéviks russes à la fin de 1917.
[38] Un exemple caractéristique est celui du leader bolchéviste
ukrainien, Al. Neronovytch, qui presque seul avait défendu les
principes soviétistes à la Rada Centrale. Pendant l’occupation de
Kiev par les bolchéviks, il se rangea de leur côté, mais après
quelques semaines il s’aperçut qu’il était impossible pour un
nationaliste ukrainien de collaborer avec eux. Il les quitta et se
rendit au front à l’armée ukrainienne, où le commandant le fit
fusiller--pour bolchévisme!
Les organisations soviétistes de Kiev, composées en grande partie de
russes et d’israélites, voulurent s’emparer du pouvoir et convoquèrent
pour le commencement de décembre les délégués des conseils de soldats et
d’ouvriers, espérant que cette assemblée déciderait de nouvelles
élections pour la Rada Centrale et qu’ainsi le gouvernement ukrainien
serait renversé. Mais «l’Union des paysans» fit venir ses délégués à
Kiev pour assister au congrès, afin que la volonté de tous les
travailleurs soit exprimée. Les paysans, en participant au congrès,
assurèrent la victoire de la Rada et de son gouvernement national. Les
incitateurs bolchévistes, après s’être convaincus de leur insuccès,
quittèrent la ville pour se rendre à Charkov. Là ils organisèrent à
grand bruit une conférence qu’ils intitulèrent «Congrès des ouvriers des
régions du Donets et de Kryvy-Rih, des soviètes des soldats et d’une
partie des paysans». Cette conférence élut, le 13 (26) décembre, un
comité central exécutif qui s’arrogea le rôle «d’organe du pouvoir élu
par toute l’Ukraine» en face de la Rada Centrale et opposa ses
«secrétaires du peuple» au Secrétariat général. Les soviètes de
Pétersbourg le reconnurent comme gouvernement de l’Ukraine. Tout cela
avait l’air d’une farce, mais bientôt des troupes composées de matelots,
de soldats et de tout un ramassis d’individus se ruèrent sur Charkov
sous le prétexte d’aller faire campagne sur le Don. Leur arrivée
encouragea les éléments locaux favorables aux bolchéviks, la population
fut terrorisée, la garnison ukrainienne, après avoir tenu quinze jours,
fut contrainte de se rendre et la ville devint la base d’opération non
point contre les pays réactionnaires du Don, mais pour faire la conquête
de l’Ukraine, ou, pour mieux dire, s’emparer de ses voies ferrées. En
même temps, les unités militaires du front, travaillées par l’agitation
bolchéviste, s’avancèrent dans le pays. A Kiev même une propagande
intense excita la population et les troupes contre la Rada Centrale,
leur conseillant de rester neutres dans la lutte qui se déchaînait entre
cette assemblée, qu’ils qualifiaient de «bourgeoise», et le gouvernement
bolchéviste de Charkov.
La Rada se trouva dans une situation des plus sérieuses. Grâce à ces
manœuvres bolchévistes on ne put élire la constituante de l’Ukraine, à
qui devaient être remis tous les pouvoirs et qui aurait dû trancher les
questions vitales intérieures et extérieures, comme la réforme agricole
et la question de savoir si l’Ukraine resterait complètement
indépendante ou si elle entrerait dans une fédération et qui composerait
cette fédération.
Après que les démarches du Secrétariat général pour réunir en une
fédération toutes les républiques formées sur le territoire de
l’ancienne Russie eurent échoué contre le mauvais vouloir de la Russie
soviétiste (les autres états ne pouvaient se décider à prendre sur soi
de former une fédération sans sa participation), l’Ukraine vivait de
fait en république indépendante et ne l’était-elle pas _de jure_,
puisque la fédération n’existait pas? Cela fut mis en relief à la fin de
la VIIIme session de la Rada Centrale, au mois de décembre. Pendant ce
temps elle avait été reconnue déjà par les puissances centrales et même
par le gouvernement russe des Soviètes à la conférence de Brest-Litovsk,
le 30 décembre (ancien style).
Si la fédération n’existait pas en réalité, on ne manquait pas d’en
appeler, au besoin, au principe fédératif, ce qui amenait de terribles
imbroglios dans la pratique. Ainsi les puissances de l’Entente avaient
reconnu la République Ukrainienne (la France d’abord, ensuite
l’Angleterre, au mois de décembre), mais en supposant que l’Ukraine
était prête à participer à la fédération de Russie, de sorte qu’elles en
tiraient des conséquences défavorables pour les droits souverains de ce
pays. Le gouvernement des soviètes, de son côté, après avoir admis le
principe de «la libre disposition des peuples jusqu’à la séparation
complète», déclarait, une autre fois, en se basant sur le principe
fédéraliste, qu’il fallait unifier le prolétariat russe et ukrainien. Il
présentait la guerre qu’il menait contre l’Ukraine comme une lutte
politique intestine et derrière cette formule se retranchaient les
neutralistes de toutes les catégories.
Cette situation compliquée fut le sujet de longues et violentes
discussions, au milieu desquelles l’idée se fit jour qu’il fallait
rejeter tout compromis, s’opposer énergiquement aux prétentions
bolchévistes, remettre les projets de fédérations à des temps plus
favorables et, pour éviter toutes complications aussi bien intérieures
qu’extérieures, proclamer solennellement la République Ukrainienne,
souveraine et indépendante. Le 9 (22) janvier, jour où aurait dû se
réunir l’assemblée constituante, fut la date de cet arrêt de principe.
Les prescriptions de détail furent exposées dans le IVe universal
promulgué quelques jours après et portant la date de l’arrêt.
La République Ukrainienne constituait «l’état souverain, tout-à-fait
indépendant et libre du peuple ukrainien»; le Secrétariat général était
transformé en un «Conseil des ministres du peuple»; il était chargé de
mener à conclusion l’œuvre de paix entamée par le pacte conclu sur le
front occidental et de délivrer l’Ukraine de l’invasion bolchéviste.
L’Universal proclamait, en outre, la démobilisation de l’armée; il
chargeait le pouvoir exécutif de prendre des mesures pour la
reconstruction des pays dévastés et les précautions nécessaires pour
passer à l’état de paix; il établissait un programme de réformes
sociales basées sur les principes exposés dans le troisième Universal
et, enfin, il remettait le règlement définitif des questions politiques
et sociales à une assemblée constituante qui serait convoquée aussitôt
que les circonstances le permettraient.
C’est à cela qu’aboutit, en fin de compte, la renaissance politique de
l’Ukraine--à la proclamation de la complète indépendance. Nous ne
continuerons pas ici à esquisser les évènements qui la mènent à sa
réalisation, car, au moment critique où nous posons la plume, il n’est
pas encore permis d’enregistrer des conclusions définitives. Cette
proclamation qui se détache comme un point saillant de la mêlée encore
confuse servira de borne au présent ouvrage.
Nous nous contenterons de dire encore un mot de l’acte d’unification du
territoire ukrainien, proclamé un an plus tard, l’acte de réunion de la
Grande Ukraine issue de l’empire russe et des pays occidentaux qui
dépendaient de l’Autriche-Hongrie. La guerre mondiale mit chacune des
deux parties du territoire ukrainien dans des camps opposés, plaça des
armes dans les mains de ses enfants et les invita à une lutte
fratricide, sous les drapeaux russe ou autrichien, qui leur étaient
tout-à-fait étrangers. Ce furent justement la Galicie et la Bukovine
d’un côté, la Podolie, la Volhynie et les pays de Kholm, de l’autre,
qui, pendant tout le temps que durèrent les hostilités, furent le champ
de bataille, où se heurtèrent les nations, écrasant tout sous leurs pas,
semant la misère et la haine. Quelle pénible situation pour nos
nationaux! La pitié que soulevaient leurs souffrances physiques et
surtout l’esclavage moral où les avait réduits, le mépris que l’on avait
eu pour leur nationalité, stimulèrent puissamment les Ukrainiens chargés
de conclure l’armistice. Le traité de Brest-Litovsk réunissait de fait
les deux parties de l’Ukraine. La défaite des puissances centrales et la
proclamation par les alliés du droit des peuples de l’empire des
Habsbourg de disposer d’eux-mêmes semblaient rendre possible une
déclaration formelle à cet égard.
Les délégués des organisations nationales de l’Ukraine occidentale
réunis à Léopol, le 15 octobre 1919, nommèrent un «Conseil national
ukrainien», composé des anciens députés de cette nationalité au
parlement autrichien, à la diète locale de Galicie, à celle de Bukovine
et de délégués des divers partis politiques. Ce conseil devait prendre
le pouvoir dans l’Ukraine occidentale, qui devenait «République
ukrainienne occidentale» indépendante.
Le désir général de la population d’être réunie immédiatement à la
Grande Ukraine ne pouvait, pour le moment, être satisfait, car ce
dernier pays gémissait alors sous l’occupation des troupes allemandes,
ou pour parler officiellement, sous le gouvernement de leur homme de
paille, l’hetman Skoropadsky. Pouvait-on se placer volontairement sous
un tel joug? D’ailleurs les insurrections et les guérillas ne
faisaient-elles pas prévoir la chute prochaine de ce régime? Aussi le
conseil national, en prenant le pouvoir en main, décida de remettre
l’unification à un moment plus opportun et d’organiser en attendant le
pays en une république indépendante. Mais ce travail d’organisation fut
paralysé par une offensive polonaise déclenchée ce même mois de
Peremychl, tandis que la population polonaise se soulevait à Léopol et
que la Roumanie, conformément à son traité secret avec la Pologne,
faisait occuper par ses troupes la Bukovine.
Mais en ce moment la grande poussée populaire brisa les chaînes que les
Allemands avaient imposées à la Grande Ukraine. Au milieu du mois de
décembre, après avoir été longtemps assiégé dans Kiev, l’hetman
Skoropadsky fut contraint d’abdiquer et de s’enfuir. La République
Ukrainienne du peuple était restaurée. Rien ne s’opposait plus à l’union
des territoires, les circonstances exigeaient même que tous les
Ukrainiens se rassemblassent sous le drapeau national pour défendre le
sol de la patrie attaqué de tous les côtés, par la Pologne, la Roumanie,
la Russie soviétiste et la Russie réactionnaire sous la protection des
baïonnettes françaises. Le 3 janvier, le Conseil National adopta une
déclaration unissant à jamais la République Ukrainienne Occidentale à la
République démocratique ukrainienne, pour en faire partie en tant que
«territoire occidental», conservant son administration intérieure
séparée jusqu’à l’adoption d’une constitution générale pour toute
l’Ukraine.
Cet acte d’union fut également publié solennellement, le 22 janvier
suivant, sur la place Sainte Sophie, à Kiev.
Les pays ukrainiens d’au delà des Carpathes (l’Ukraine Subcarpathique)
étaient censés compris dans cette déclaration; la population des parties
orientales penchait surtout de ce côté. Mais, sous l’impression des
graves évènements qui agitaient l’Ukraine, la majorité préféra se
résoudre à adopter la solution proposée par les gens du pays émigrés en
Amérique et sanctionnée par le Conseil suprême à Paris, de se réunir à
la République Tchéco-Slovaque, sous la garantie d’une large autonomie.
C’est dans ce sens que se prononça, au mois de mai 1919, la Rada
Centrale, composée des délégués des organisations locales, réunis à
Ujhorod. Le peuple se prononcera dans la diète qu’il élira directement.
En revanche, la décision postérieure du Conseil suprême des alliés,
soumettant la Galicie Orientale à l’administration polonaise, a soulevé
immédiatement des protestations unanimes de la population ukrainienne.
Cette décision n’a jamais été ratifiée par le peuple, qui considérait
comme nul et non avenu tout ce qui pourrait être fait dans ce sens.
Principaux événements par ordre chronologique[39].
[39] Pour les premiers siècles nous n’avons, en général, que peu de
dates certaines; force nous est de nous en tenir à ce que nous
donnent occasionnellement les sources.
L’astérisque signifie que la date n’est qu’approximative.