Le peuple ukrainien allait-il enfin, après tant de siècles de
souffrances, entrer dans la voie du développement normal et guérir des
blessures qui avaient été infligées à sa vie nationale? Il parut, au
moins par moments, qu’il en serait ainsi.
Les centres géographiques naturels de l’Ukraine redeviennent aussi les
foyers de la civilisation nationale. La liberté de parler, de se réunir,
de s’organiser donnait aux intellectuels la possibilité de renverser les
barrières de l’ignorance entre lesquelles la politique russe avait
parqué les masses. Jusque-là non seulement il ne pouvait être question
d’éduquer politiquement le peuple au moyen de la presse, mais la moindre
velléité d’un intellectuel à vouloir se rapprocher des couches profondes
pouvait lui coûter cher. Le philosophe bien connu Lessevytch n’avait-il
pas été banni en Sibérie pour avoir introduit chez lui à la campagne la
langue ukrainienne dans l’école et éveillé les soupçons des autorités
par son attitude bienveillante envers les paysans?
Mais maintenant il semblait que le livre et le journal pourraient
pénétrer dans les villages et ouvrir les yeux des travailleurs du sol
sur leurs besoins matériels et intellectuels; que leurs frères, déjà
éclairés, pourraient aller s’informer auprès d’eux de leurs idées, de
leurs aspirations; que les vœux de ces souffre-douleur jusque-là muets
se feraient entendre par la voix de leurs représentants à la Douma; que
les organes de l’administration locale s’autonomiseraient et se
démocratiseraient. Ces succès constitutionnels, fruits de la révolution,
aiguillonnent les ardeurs en Occident. La lutte reprend de plus belle en
Autriche pour l’obtention du suffrage égal, direct et au scrutin secret
(il n’était ici qu’universel et inégal) et les Ukrainiens de Galicie y
prennent part avec une énergie qu’anime la délivrance de leurs frères en
Russie.
Dans l’empire des tzars, les chants de triomphe se turent bientôt. Le
chemin de la liberté n’était pas si court, ni si facile à monter. La
réaction ne se laissa pas abattre, elle tint bon sur toute la ligne. Le
manifeste constitutionnel était à peine promulgué, malgré les efforts
contraires des réactionnaires, que les pogromes commencèrent aussitôt.
Descentes de police, assassinats, condamnations à mort à foison, les
cours martiales accompagnèrent les élections. Quand la Douma voulut
élever sa voix contre ce régime pseudo-constitutionnel, elle fut
dissoute dans le troisième mois de son existence et un grand nombre de
ses membres furent jetés en prison et privés de leurs droits politiques
pour avoir protesté contre la dissolution. La seconde Douma, contenant
encore beaucoup trop de députés d’opposition, fut également dissoute. On
altéra la loi électorale pour placer le scrutin sous l’œil de
l’administration. Cette tutelle se fit surtout sentir dans les
provinces, dans les villages chez les paysans. Leurs députés furent, en
fait, désignés par le gouvernement et l’Ukraine, qui avait été
représentée dans la première et la deuxième Douma par un nombre
considérable de députés, fut dans la troisième privée de toute
représentation. Et si ses mandataires n’avaient pu, grâce à une
procédure législative des plus compliquées, faire passer aucune loi
favorable à ses aspirations, que pouvait-elle espérer d’une majorité
gouvernementale et réactionnaire? Il ne se trouva pas de voix
suffisantes pour appuyer une mesure aussi raisonnable que l’introduction
de la langue maternelle dans les écoles primaires de l’Ukraine: la Douma
se prononça pour l’introduction d’autres langues dans ces écoles, mais
l’ukrainien fut exclu. Dans ses dix ans d’existence le parlement ne
trouva rien à donner à ce pays.
En même temps l’arbitraire continuait de régner parce que
l’administration tenait à sa vieille routine et ne tenait aucun compte
des nouvelles lois, surtout lorsqu’elles ne cadraient pas avec ses
idées.
Ainsi, à les prendre à la lettre, les nouvelles prescriptions ne
faisaient aucune distinction entre la langue russe et les autres langues
de l’empire, entre une organisation russe et une organisation allogène,
mais la censure, la police et l’administration avaient deux paires de
balances: ce qui était permis en langue russe ne pouvait paraître
d’aucune manière en ukrainien. Cette dernière langue opérait, à les en
croire, d’une façon magique sur l’imagination populaire, de sorte que la
traduction du texte russe le plus inoffensif pouvait avoir une portée
incalculable. Les livres ukrainiens, qui pouvaient maintenant être
publiés sans censure préalable, servaient de prétextes à des procès
politiques dont l’issue était souvent des plus funestes pour les
auteurs. Les articles de journaux qui ne pouvaient donner prise à la
censure ou à l’intervention du tribunal étaient toujours exposés aux
chicanes de l’administration. Conformément aux ordres secrets des
autorités, les quotidiens disparaissaient à la poste et n’arrivaient
jamais aux paysans et aux ouvriers. Leurs abonnés avaient à subir le
ressentiment de la bureaucratie. Les organisations ukrainiennes
n’obtenaient pas l’autorisation ou étaient plus tard fermées, au mépris
des lois. Cette pratique illégale trouvait l’approbation des autorités
suprêmes tant qu’elle était appliquée aux nationalités indésirables.
Le sénat, ce gardien suprême des lois, décida en dernier appel, sur une
plainte des Ukrainiens de Poltava contre l’administration qui ne leur
permettait pas d’ouvrir leur section locale de la «Prosvita», que les
organisations ukrainiennes n’étaient pas désirables même si elles
poursuivaient des buts légaux (1908). Plus tard le premier ministre,
Stolypine, déclara plus expressivement encore que le gouvernement
restait fidèle à la vieille politique de lutte contre tout
particularisme ukrainien et, en général, contre tout ce qui pouvait
porter atteinte à l’unité des Slaves orientaux. (Il faut noter que dans
cette circulaire, malgré la théorie officiellement admise de «l’unité du
peuple russe», les Ukrainiens sont clairement comptés parmi les
nationalités allogènes.) L’administration n’avait donc point besoin de
s’embarrasser des apparences de la légitimité. Ainsi, sans le moindre
motif, on ferma, en 1910, la plus importante société d’instruction de
l’Ukraine, la «Prosvita» de Kiev, ce qui fit une pénible impression sur
la population, habituée du reste à de pareilles violations de droits.
En Autriche-Hongrie, les Ukrainiens avaient subi un échec, moins brutal
sans doute, mais tout aussi sensible. La réforme électorale avait été
adoptée, mais on l’avait défigurée dans la pratique pour qu’elle
fonctionnât au profit des nationalités et des classes sociales
privilégiées, de sorte que l’égalité devant le scrutin n’était plus
qu’une phrase vaine. Les arrondissements électoraux avaient été répartis
de telle façon, qu’il y avait un mandat pour 40 mille Allemands, ou pour
80 mille Polonais, ou pour 150 mille Ukrainiens. Ces derniers
n’envoyèrent donc qu’un petit nombre de représentants à ce «parlement
populaire» qui ne répondit aucunement aux espoirs qu’on avait placés en
lui. Les dissensions entre les nationalités prirent la prépondérance sur
les luttes de classes et firent échouer les projets de réforme. Le
règlement des élections pour les diètes provinciales avait été laissé à
la compétence de ces diètes mêmes. En Galicie les discussions à ce sujet
furent si acharnées, la lutte prit des formes si inouïes, que les
relations entre la population ukrainienne et la polonaise furent à
jamais rompues.
C’est à cette époque que l’on commença à mettre en circulation les
bruits mensongers, d’après lesquels les organisations ukrainiennes
auraient reçu des subsides de l’Allemagne et que le mouvement lui-même
ne se maintenait qu’à l’aide du «mark allemand». Il est inutile
d’ajouter que ces inventions étaient dénuées de tout fondement, car, non
seulement les Ukrainiens n’avaient l’appui d’aucune puissance
étrangère[30], mais spécialement les Allemands manquaient complètement
d’intérêt pour leurs aspirations, puisqu’ils les regardaient sous le
même jour que les publicistes et savants russes, à qui ils s’en
rapportaient là-dessus[31]. Néanmoins la presse nationaliste russe et
polonaise fit tout pour propager ces inepties et même le ministre
Sazonoff ne craignit pas de les répéter à la tribune de la Douma. Cela
ne fit qu’exaspérer les passions, qui devinrent incontrôlables lorsque
la guerre éclata.
[30] «Le mark allemand» servait en effet à gâter la bonne humeur des
politiciens polonais, mais d’une autre manière. Au commencement du
nouveau siècle, éclata une grande grève d’ouvriers agricoles, qui
fut étouffée par l’administration polonaise. Les sociétés
économiques ukrainiennes organisèrent l’envoi en Allemagne, pour les
travaux de la saison, d’ouvriers agricoles ukrainiens. En Galicie le
niveau des salaires s’en ressentit au grand dam des propriétaires
fonciers polonais.
[31] Comme président de Société des sciences de Kiev, je me rappelle
un incident caractéristique. Cette société proposa un échange de
publications à d’autres sociétés savantes, notamment à l’académie
des sciences de Berlin et leur envoya la collection complète de ses
publications. Les berlinois les renvoyèrent en remarquant qu’elles
ne présentaient pour eux aucun intérêt. Autant qu’il m’en souvient,
rien de pareil n’arriva même avec les institutions russes ou
polonaises!
On la sentait venir à la tension des rapports austro-russes, depuis
l’annexion de la Bosnie, et tous ceux que gênait le mouvement ukrainien
et qui voyaient d’un mauvais œil l’extension qu’il avait prise pendant
les dix dernières années, espéraient profiter de l’occasion pour
l’anéantir. Et ils étaient nombreux: chauvins polonais en Galicie,
chauvins russes dans la Grande Ukraine et tous les renégats à qui la
renaissance ukrainienne semblait un reproche vivant. Aussi le premier
coup de canon donna-t-il le signal d’une atroce persécution.
En Russie, dès le début de la guerre, on supprima les journaux
ukrainiens. L’administration, usant largement des pouvoirs
extraordinaires que lui donnait la loi martiale, se mit à arrêter les
patriotes et à faire disparaître les organisations. La censure ne manqua
pas l’occasion de renouveler arbitrairement les anciennes prescriptions
que les publications ukrainiennes employassent exclusivement
l’orthographe russe et les mit par ses exigences dans l’impossibilité de
paraître.
La situation n’était guère plus supportable en Autriche.
L’administration polonaise en Galicie, la bureaucratie hongroise dans
les Carpathes, fortes de la puissance dont elles étaient revêtues en
temps de guerre, s’apprêtèrent à rendre inoffensifs à jamais les
intellectuels ukrainiens. Des centaines et des milliers de «suspects»
furent arrêtés, exilés dans les provinces occidentales, parqués dans les
camps de concentration ou jetés en prison. Lorsque les troupes russes
franchirent la frontière les autorités civiles quittèrent le pays, mais
les autorités militaires qui les remplacèrent pour un temps firent
fusiller à leur gré et sans aucune forme de procès.
L’occupation par les troupes russes, en automne 1914, fut encore plus
désastreuse. Le gouvernement du tzar ne crut-il pas tenir entre les
mains le centre du mouvement ukrainien, oubliant que la Galicie n’avait
été que son refuge depuis le décret de 1876, mais que son véritable
berceau était l’Ukraine même? D’ailleurs, les imputations calomnieuses
d’une intrigue autrichienne ne continuaient-elles pas de circuler?
N’étaient-elles pas devenues comme une sorte d’hallucination des sphères
officielles, qui auraient pourtant bien pu vérifier les faits? Mais ne
s’agissait-il pas d’une simple vengeance? En tout cas les autorités
russes se mirent à l’ouvrage avec acharnement.
On exila les intellectuels ukrainiens et même des citadins et des
paysans qui semblaient avoir une certaine éducation. Femmes, vieillards,
enfants étaient traînés de prison à prison ou menés en exil dans la
Russie orientale ou la Sibérie, sans vêtements, sans souliers, dans un
état de détresse épouvantable. Les institutions et les publications
nationales furent supprimées, la langue ukrainienne fut chassée de
l’école et de l’administration, où l’on n’admit plus que le polonais et
le russe. Ce fut un rude coup et tout-à-fait inattendu pour la
population qui s’apprêtait à accueillir avec joie la réunion de toutes
les terres ukrainiennes, même sous le régime beaucoup plus sévère du
tzar.
Lorsque au printemps de 1915 l’offensive allemande commença à se faire
sentir en Galicie et en Volhynie, les persécutions reprirent avec de
nouvelles horreurs. La population ukrainienne fut forcée par la pointe
des baïonnettes russes à évacuer le pays de Kholm, la Volhynie et la
Podolie, menacés par l’ennemi. Les paysans durent amener leurs bestiaux
et leurs chariots, chargés d’outils et de hardes jusque dans les
gouvernements de la Russie orientale, qui leur furent assignés pour
résidence. On incendiait les villages, on détruisait tout, pour ne rien
laisser à l’ennemi. De longs trains de fourgons non chauffés, bourrés à
éclater, sans qu’on eût pris aucune précaution hygiénique ou assuré le
ravitaillement, roulèrent jusque dans le creux de l’hiver vers Moscou,
Kazan, Simbirsk et Perm, où débarquaient des spectres hagards, transis
de froid, pour qui aucun asile n’avait été préparé. Il se passa des
choses incroyables. Un médecin qui fut chargé de recevoir quelques-uns
de ces trains, chargés de soi-disant réfugiés, m’a raconté qu’il ouvrit
un jour un de ces fourgons, bondé seulement de petits enfants, qui
avaient dû y rester évidemment enfermés pendant plusieurs jours, sans
soins et sans nourriture; il y en avait de morts, d’autres étaient
devenus fous.
Et même en exil le poing russe continuait à peser sur les malheureux.
Tandis qu’on permettait aux autres nationalités d’organiser des secours
pour leurs compatriotes réfugiés, de faire des collectes, d’arranger des
écoles et des asiles pour les enfants, cela était défendu pour les
Ukrainiens. Les Russes d’un côté, les Polonais de l’autre prenaient bien
soin de ne laisser apparaître aucune trace de l’organisation nationale:
les évacués de Galicie étaient confiés aux comités polonais, ceux de
l’Ukraine aux comités russes.
Ce n’est évidemment qu’un trait d’horreur à ajouter aux atrocités qui
ont accompagné la guerre mondiale, un souffle dans le tourbillon, mais
il fallait constater que, profitant des circonstances exceptionnelles et
de l’abolition des garanties constitutionnelles, les Russes et les
Polonais ont fait tout leur possible, pour anéantir le mouvement
ukrainien.