Incorporation des pays ukrainiens à la Pologne. Progrès de la
différenciation des nationalités slaves orientales.
Forcé par la résistance qu’il rencontrait, d’abandonner pour le moment,
sans toutefois y renoncer, ses projets d’englober «les pays lithuaniens
et russes», le gouvernement polonais entreprit une tâche plus facile,
qui tendait au même but: incorporer tout au moins les pays de l’ancien
royaume de Galicie et de Volhynie. Déjà pendant la guerre avec Lubarte,
avant l’acte de 1385, la Pologne avait mis la main sur la vieille
principauté de Galicie, qui était devenue un «palatinat russe», ainsi
que quelques régions de la Volhynie occidentale: les pays de Belze et de
Cholm. A la mort de Vitovte (en 1430), elle plaça d’abord des garnisons
dans les villes de Podolie et essaya ensuite d’arracher par un coup de
force la Volhynie à Svidrigaïl, qui avait succédé à son cousin. Elle ne
put y réussir complètement, mais, d’après les conditions du traité de
paix, elle resta en possession de la partie occidentale de la Podolie, y
compris la ville de Kamenetz, tandis que la partie orientale avec les
villes de Braslav et de Vinnitza demeura au grand-duché.
Toutes les entreprises postérieures pour s’emparer de la Volhynie
n’eurent pas plus de succès. Il est vrai, qu’après la mort de
Svidrigaïl, le pays n’eut pas d’autres princes, mais il n’en conserva
pas moins une autonomie assez large. Il devint même un foyer important
de la vie ukrainienne, qui avait subi de si rudes atteintes en Galicie,
après que l’Ukraine orientale eut été ravagée à la fin du XVe siècle par
les hordes de la Crimée.
Vers le milieu du XVe siècle, les Khans de Crimée étaient parvenus à
s’affranchir de la vieille «horde d’or». Devenus vassaux de la Turquie,
ils s’allièrent étroitement aux princes moscovites et, sur les conseils
de ces derniers, ils firent une série d’incursions dans les états du
grand-duché de Lithuanie, dont les régions du Dniéper eurent
principalement à souffrir. Ils les ravagèrent de telle sorte que la
population ukrainienne dut chercher asile dans la zone boisée de la
Kiévie et de la Volhynie. Durant plusieurs décades, la contrée au sud et
à l’est de Kiev resta vide, comme un désert. La Volhynie, moins exposée
aux attaques tartares et mieux défendue par son aristocratie
ukrainienne, demeura en quelque sorte au cours des XVe et XVIe siècles,
le centre intellectuel presque exclusif de l’Ukraine.
Mais son autorité politique était destinée à périr. La noblesse
polonaise profitant de la position précaire de la Lithuanie, assaillie
de deux côtés par les Moscovites et les hordes de Crimée, redoubla ses
attaques contre l’aristocratie lithuanienne pour parvenir sinon à
incorporer le grand-duché, tout au moins à se l’attacher par une union
plus étroite. A la diète, convoquée vers la fin de 1568, on usa de tous
les moyens pour atteindre ce but.
Le dernier descendant d’Iagaïl, le roi Sigismond-Auguste employa toute
son influence pour briser la résistance des représentants du
grand-duché. Ceux-ci s’étant retirés pour n’avoir pas voulu céder, les
polonais persuadèrent au roi de décréter, en sa qualité de grand-duc de
Lithuanie et en invoquant les droits historiques de la Pologne, la
réunion immédiate du palatinat de Podliassie (c’est-à-dire la partie
septentrionale du bassin du Bug, avec Dorohytchyn, Bilsk et Melnik),
ainsi que de la Volhynie et du pays de Bratslav. En conséquence il fut
mandé aux représentants de ces pays d’avoir à venir siéger à la diète
sous peine des plus sévères sanctions. Après avoir tenté bien des
échappatoires, les députés n’osant pas encourir la disgrâce royale, se
soumirent et prêtèrent, quoique bien à contre-cœur, serment de fidélité
à la Pologne.
On souleva alors la question d’annexer également la Kiévie, et comme les
députés nouvellement assermentés avaient le plus grand intérêt à ce que
ce pays ne fût point séparé des leurs par une frontière politique, on en
vota immédiatement la réunion à la Pologne. Voilà comment les terres de
Kiev passèrent aux Polonais.
Cependant, effrayés de ce démembrement sans scrupule du grand-duché, les
représentants de la Lithuanie remirent de nouveau la question sur le
tapis à la même session de la diète, mais les Polonais parvinrent à
faire maintenir l’état de chose jugée. Le roi octroya aux pays
nouvellement réunis des privilèges, il promit de reconnaître à
l’aristocratie locale des droits égaux à ceux de la noblesse polonaise
pour l’obtention des fonctions publiques et permit l’emploi dans
l’administration de la langue indigène, qui s’était formée, au siècle
précédent, sous l’influence des dialectes blancs-russiens et ukrainiens
dans la pratique administrative du grand-duché. Le droit codifié dans la
nouvelle rédaction du «Statut Lithuanien» de 1566 fut également
maintenu.
Du reste, satisfaits de leur succès, les Polonais se montrèrent plus
accommodants eu égard à l’autonomie du grand-duché, qu’ils venaient
ainsi d’amputer: ils lui laissèrent ses ministres propres, sa trésorerie
et son armée. Mais, séparé de ses provinces ukrainiennes, cet état
perdit toute son importance et l’élément blanc-russien, laissé à
lui-même cessa de jouer un rôle. L’influence de la politique, de la
législation et de la civilisation polonaises s’étend sans rencontrer
d’obstacle sur tout le pays. De leur côté, les pays ukrainiens,
renfermés dans leur nouvelle frontière, se montrent moins résistants aux
envahissements de la Pologne. La diète commune restera cependant le
champ-clos, où se discuteront les affaires d’intérêt général, les
questions nationales et religieuses.
Au cours des derniers siècles, dont nous venons d’esquisser les
évènements, la ligne de démarcation entre les Blancs-Russes et les
Ukrainiens, ne s’accuse point encore, les liens entre ces deux branches
slaves sont resserrés par leur commune résistance, mais nous voyons se
creuser le fossé, qui les séparera à jamais des Grands-Russes. Ces
derniers restèrent, en effet, toujours sous la domination et en contact
immédiat des Tartares du bassin de la Volga, tandis que l’occupation
lithuanienne sauva du joug de la Horde d’Or les Ukrainiens, qui plus
tard eurent encore à lutter opiniâtrement contre les «païens»,
représentés par les Tartares de la Crimée et par les Turcs. En revanche,
ils n’échappèrent pas à une certaine dépendance du monde catholique,
grâce à leurs relations avec les Lithuaniens et les Polonais.
La rivalité politique entre la Lithuanie et la Moscovie engendra des
sentiments assez hostiles, qui les divisèrent définitivement. De plus,
la création d’une église métropolitaine spéciale pour les pays
ukrainiens et blanc-russiens, sous Vitovte, laquelle fut immédiatement
frappée de l’anathème par le métropolite de Moscou, comme contraire aux
règles canoniques, acheva cette séparation dans le domaine intellectuel
et religieux.
Dorénavant ces deux groupes suivront des voies différentes: la Grande
Russie se renfermera dans l’orthodoxie byzantine; les Blancs Russes et
les Ukrainiens essaieront toujours de s’entendre pour faire face aux
prétentions de la Pologne et chercheront de concert des exemples en
occident pour lutter contre son catholicisme. Nous sommes bien loin de
la vie nationale slave orientale, dont le foyer était à Kiev, dans le
bassin du Dniéper. Maintenant il y a trois centres et trois races: l’une
se concentre autour de Moscou, les deux autres de Vilna et de Lviv
(Léopol), quoique ces deux dernières restent encore unies
intellectuellement surtout à cause du danger polonais. Au cours des XVe
et XVIe siècles, elles paraissent tellement unifiées qu’on a peine à les
distinguer l’une de l’autre: la langue, formée dans la pratique
administrative du grand-duché leur est commune, les ouvrages littéraires
et les écrivains circulent du midi ukrainien au nord blanc-russien, sans
qu’il semble y avoir de frontière ethnographique. C’est qu’il n’y a pas,
dans toute cette période, de centre prépondérant bien distinct de la vie
intellectuelle et que par conséquent les traits nationaux ne nous
apparaissent pas de loin bien spécialisés.
C’est seulement au dix-septième siècle, que la vie nationale se
condensera à Kiev et que se manifestera décidément la nationalité
ukrainienne. Mais parmi les circonstances, qui amenèrent cette
démarcation d’avec les Blancs-Russes, il ne faut pas oublier l’acte
susdit de 1569, qui laissait ces derniers dans les domaines du
grand-duché de Lithuanie, tandis que les pays ukrainiens étaient
rattachés à la Pologne.
Toujours est-il que les trois nationalités des slaves orientaux sont en
train de se séparer définitivement et que leurs rapprochements
postérieurs, voire même leur vie commune sous un même sceptre,
n’effaceront jamais cette séparation.