Conséquences de l’Union.
La question de l’union et la réalisation probable du projet polonais
d’incorporer vraiment les pays «lithuaniens et russes» (blancs-russiens
et ukrainiens) à «la couronne de Pologne» ne laissèrent pas d’atteindre
sérieusement les intérêts des populations indigènes, qui habitaient ces
contrées. Le sort de la Galicie et de la Volhynie sous la domination
polonaise faisait prévoir les changements qu’auraient à subir les autres
pays au cas où ils tomberaient sous le même joug.
Sous le sceptre des princes lithuaniens la vie nationale se continuait
dans les formes léguées par le royaume de Kiev. Les nouveaux maîtres
suivaient en général la ligne de conduite adoptée par les grands ducs
envers leurs sujets slaves: «ne touchons pas aux vieilles coutumes, n’en
introduisons pas de nouvelles». Il va sans dire que le nouveau système
politique, surtout les besoins de la défense, nécessitaient dans la
pratique des changements considérables dans le domaine juridique et
social (organisation du régime des terres, fondement juridique du droit
de possession, etc.). Mais là où les raisons d’état n’imposaient point
de changement, les autorités centrales et locales s’efforçaient de
conserver les anciennes formes et de les développer en les adaptant aux
nouvelles conditions.
Cela est surtout apparent dans les mœurs et la vie intellectuelle et
religieuse. L’ancienne langue, formée par l’usage de Kiev, plus ou moins
teintée de provincialisme, sert toujours d’instrument à la vie pratique
et administrative. Elle est même passée dans la pratique administrative
des pays purement lithuaniens, à défaut d’une langue littéraire
indigène. La religion orthodoxe continue à jouir de la faveur des
autorités comme religion d’état. Les nouveaux princes et les seigneurs
lithuaniens, qui s’installent dans les pays blanc-russiens et
ukrainiens, adoptent les mœurs locales dans leur vie privée, ils
comblent de bienfaits les cathédrales et les monastères célèbres, ils en
fondent de nouveaux, ils protègent les arts et les lettres dans leurs
formes traditionnelles.
De même dans la législation se conservaient les anciens principes du
droit kiévien, du «droit russe». On peut le voir dans les privilèges
territoriaux accordés postérieurement aux ukrainiens et blanc-russiens
ou dans le statut Lithuanien de l’an 1529. On y remarque que les
anciennes coutumes de Kiev sont passées dans la pratique judiciaire et
administrative dans ces contrées fort éloignées de la vieille capitale.
Cela s’explique, entre autre, par la coutume généralement suivie de ne
nommer aux fonctions administratives que des personnages ou boïards
indigènes, qui conservaient pieusement les usages de l’ancien droit.
Dans quelques contrées la coutume s’était même établie, que les familles
seigneuriales du pays avaient à remplir à tour de rôle, pendant une ou
deux années, les fonctions administratives les plus importantes.
Cet état de choses fut sérieusement ébranlé à l’avènement de Vitovte.
Après avoir obtenu de Iagaïl la reconnaissance de ses droits sur le
grand-duché, ce prince évinça les diverses dynasties locales et plaça
leurs domaines sous l’administration directe du pouvoir central. Les
gouverneurs qui remplacèrent les princes déjà assimilés par l’élément
local, ne se crurent pas obligés, après l’union de 1385, de protéger ni
l’église orthodoxe, ni les vieilles traditions kiéviennes. Cependant il
ne parut pas admissible de changer les anciennes coutumes du pays; c’est
la raison des diverses chartes et privilèges, qui furent octroyés pour
en prévenir la violation. Les plus anciens d’entre eux datent de
l’abolition du pouvoir princier. Le pays retenait une certaine autonomie
et des fonctionnaires indigènes. De cette façon les modifications dans
la juridiction, l’administration et les coutumes ne s’introduisirent que
graduellement, surtout au premier siècle, dans les états dépendant du
grand-duché de Lithuanie.
Il en était autrement dans les contrées soumises à la couronne de
Pologne. Dès sa première occupation, Casimir avait pris à tâche
d’affaiblir le plus possible l’autorité des seigneurs et ses successeurs
continuèrent cette politique. On confisqua les terres des boïards, qui
s’étaient opposés à l’occupation et on les distribua, ainsi que toutes
celles qui se trouvaient à la disposition du roi, à des polonais ou à
des étrangers, sur la fidélité desquels le gouvernement pouvait compter.
Des colonies privilégiées furent établies dans les villes. Les hautes
fonctions administratives furent données à des étrangers. Partout la
langue latine et le feudalisme germano-polonais s’introduisirent avant
même d’être formellement sanctionnés par la loi. Enfin on laissa
vacantes les hautes charges ecclésiastiques, dans l’intention d’y
installer plus tard le clergé catholique et de remplacer ainsi la
religion orthodoxe par l’église de Rome.
L’assimilation des provinces ukrainiennes aux contrées polonaises fut
formellement consacrée, après la mort d’Iagaïl, par un rescrit de 1434.
Mais il fallut un siècle pour compléter l’abaissement des classes
supérieures ukrainiennes, supprimer leur civilisation et la hiérarchie
ecclésiastique. La vie nationale se conserva dans les classes
inférieures surtout parmi les artisans des villes, le bas clergé et la
petite noblesse. C’était évidemment un coup funeste, car, depuis deux
siècles, la Galicie et la Volhynie avaient été le foyer principal de la
civilisation ukrainienne.
De pareils exemples de la domination polonaise fournissaient aux
populations du grand-duché les meilleures raisons pour tenir à leur
existence séparée. Les seigneurs de l’ancienne dynastie ukrainienne et
blanc-russienne, ceux beaucoup plus nombreux de la nouvelle dynastie
lithuanienne, l’aristocratie, le clergé, les habitants des villes, tous
étaient prêts à soutenir quiconque voulait rompre une lance contre les
champions d’une union plus étroite avec la Pologne. Les princes
surtout--comme le frère d’Iagaïl, Svidrigaïl par exemple--qui
nourrissaient l’espoir d’assister à un retour aux anciens principes de
la politique lithuanienne, pouvaient compter sur le concours efficace
des populations slaves. L’aristocratie lithuanienne prenait une attitude
moins tranchée: elle ne souhaitait ni l’incorporation complète à la
Pologne, ni la rupture de l’union, car l’union donnait dans le
grand-duché une situation prépondérante à l’élément lithuanien
catholique sur l’élément orthodoxe blanc-russien et ukrainien, qui
désirait la séparation complète. Et comme les aspirations expansives de
la Pologne vers l’est étaient soutenues par le pape et par les
puissances catholiques, l’aristocratie orthodoxe du grand-duché de
Lithuanie se mit à chercher des amis chez les Moscovites et chez les
Moldaves.