Le Christianisme.
L’histoire du royaume de Kiev au Xe siècle n’est qu’une série de
changements périodiques vers la consolidation ou l’affaiblissement de
l’état. Réunies par le système des garnisons, les tribus ancestrales de
ceux que nous appelons aujourd’hui les Ukrainiens, les Ruthènes blancs,
les Grands Russes, les Finnois et probablement aussi les Lithuaniens, ne
pouvaient être maintenues dans cet état de sujétion que par les armes.
Or les Russes de Kiev n’étaient pas assez nombreux pour contrôler
efficacement la vie locale de toutes ces contrées; leurs tendances
visaient surtout à s’étendre, à s’emparer de riches territoires et de
centres commerciaux importants.
Le règne de Sviatoslav, fils d’Igor (de 960 à 970) marque une période
d’expansion énergique. Ce fut l’époque de nombreuses expéditions vers la
Volga et sur le littoral de la Caspienne, de vastes aspirations sur la
Bulgarie et même sur Constantinople. Sviatoslav reprenait à son compte
le projet d’un empire gréco-slave, qui avait déjà tenté le roi bulgare
Siméon. L’habile politique de Byzance fit échouer ses desseins. L’un de
ses fils, Vladimir, après avoir réuni de nouveau sous sa domination les
contrées soumises à son père, suivit une autre politique, qui marque le
commencement d’une ère nouvelle pour les nations slaves et l’Europe
orientale en général. Il chercha à établir un système de gouvernement
plus solide dans le royaume de Kiev, il s’efforça de consolider le
pouvoir du prince, de lui donner un fondement moral en relevant son
prestige, au lieu de ne lui laisser que la force comme unique soutien.
Et de même que beaucoup d’illustres souverains du moyen-âge s’étaient
servis dans ce but des traditions laissées en Europe par l’empire
romain, il s’adressa à Byzance.
D’abord il fait la paix avec elle, lui prête son assistance dans les
luttes intestines qui la déchiraient et en obtient en revanche des
titres, des insignes et l’appui de son église et de sa civilisation. Il
ne rêve plus comme son père de conquérir Constantinople, mais il tient à
devenir le beau-frère de l’empereur grec, à rentrer de quelque façon
dans la famille impériale, qui lui prêtera quelque chose de son éclat.
Ce n’était d’ailleurs pas une nouveauté: dans le traité d’administration
mentionné plus haut, nous lisons, que les princes «khozares, magyares,
russes et autres» en échange de services rendus, demandaient à recevoir
des mains de l’empereur la couronne et les insignes impériaux. Ils
avaient à cœur d’obtenir la main d’une princesse byzantine, ou de donner
en mariage une de leurs princesses à un membre de la famille impériale
pour relever par là le prestige de leurs dynasties. Les efforts de
Vladimir furent couronnés de succès, et cette fois les conséquences en
furent considérables, parce qu’elles faisaient partie d’un plan
habilement conçu et poursuivi avec beaucoup d’énergie.
Pour lui avoir prêté secours, Vladimir demanda à l’empereur de lui
accorder sa sœur en mariage et, probablement aussi, de lui envoyer la
couronne et les insignes. C’est là, vraisemblablement, l’origine des
récits qui coururent plus tard au sujet des insignes royaux apportés en
Russie et dans lesquels un des souverains postérieurs du même nom,
Vladimir Monomaque, joue le principal rôle. Une fois sauvé du péril, il
fallut que Vladimir le frappât à l’endroit sensible: il marcha vers la
Crimée, s’empara de la Chersonèse, de sorte que l’empereur dut céder. La
princesse Anna fut envoyée en Russie, Vladimir reçut le baptême et,
comme il avait pris avec lui de la Chersonèse le clergé ainsi que divers
objets du culte chrétien et de l’art grec, il se mit à implanter chez
lui, à Kiev et à propager dans les autres parties de son royaume la
civilisation slavo-byzantine.
Ni le christianisme, ni la civilisation byzantine n’étaient chose
nouvelle pour le pays: nous avons déjà mentionné le succès des
missionnaires de Byzance en 860 et le baptême d’Olga. De plus, des
fouilles récentes entreprises à Kiev, aux environs de l’ancienne demeure
des princes, ont mis à jour un cimetière chrétien, qui date sûrement
d’une époque plus ancienne que celle de Vladimir. Dans les vieilles
sépultures, tant à Kiev, que dans tout le bassin du Dniéper, nous
trouvons un amalgame caractéristique d’influences byzantines et
orientales--irano-arabes venant du Turkestan et du Califat--que l’on
remarque non seulement dans les objets importés, comme tissus, pièces de
céramique ou d’orfèvrerie, mais encore dans les produits de l’industrie
locale. (L’art de Byzance lui-même était à cette époque fortement
imprégné de goût oriental par l’influence de la Syrie, de l’Arménie et
de la Perse.) L’importance de l’œuvre de Vladimir consista surtout à
donner la prédominance à l’influence byzantine sur celle de l’orient, en
lui ouvrant plus largement la voie qu’on ne l’avait fait jusque-là. Par
dessus tout, l’organisation d’une église chrétienne sur le modèle de
celle de Constantinople était grosse de conséquences: devenue, dès
l’époque de Vladimir, religion d’état, l’église se répand par les canaux
de l’appareil administratif et fait sentir partout son action
civilisatrice.
Les historiens de Kiev nous disent ouvertement, que l’acceptation du
christianisme avait été tout aussi forcée que spontanée. Vladimir avait
ordonné non seulement de détruire les objets du culte païen, mais de
baptiser de force les gens de Kiev et des autres grandes villes. D’un
autre côté, le paganisme chez les Slaves orientaux n’avait pas de formes
bien arrêtées, point de caste sacerdotale, point de temples ou de
sanctuaires nationaux; c’était plutôt un état d’esprit qu’un culte.
C’est pourquoi il céda sans résistance devant le christianisme,
s’amalgamant en partie avec lui pour former ce qui est resté dans la
littérature chrétienne sous le nom de «religion à double tradition». Le
petit nombre des missionnaires empêcha la nouvelle religion de se
répandre facilement dans le fond des provinces, mais parmi les classes
dirigeantes, concentrées dans les villes, elle gagna rapidement du
terrain, grâce au soutien que lui accordait le pouvoir, grâce à son
excellente organisation, à sa hiérarchie, aux formes éclatantes de ses
cérémonies et enfin grâce aux arts et aux lettres, qu’elle avait pris à
son service.
Les églises et les monastères de bois ou de pierre s’élèvent de toutes
parts. De la Bulgarie et des villes grecques accourent avec le clergé
des architectes, des maçons, des artisans, des mosaïstes, des
joailliers, puis des peintres, des maîtres de chant, des scribes. Les
élèves se recrutent dans la population locale; on les initie dans le
secret des arts. Vladimir enlève les jeunes gens aux familles les plus
distinguées et les donne aux prêtres étrangers «pour être instruits dans
les lettres». A l’instar de Byzance, il bat monnaie; nous y voyons son
effigie parée des insignes d’un basileus byzantin. Modes, vêtements,
parures viennent de Byzance, les classes supérieures s’en emparent, puis
les font pénétrer dans les couches plus profondes de la population. Les
clichés décoratifs, les sujets littéraires byzantins viennent se
combiner avec les dessins et les fables slaves et orientales. Le royaume
de Kiev, et avant tout le triangle ukrainien, formé par les trois
grosses villes de Kiev, Tchernyhiv et Pereïaslav, devient le foyer, d’où
la civilisation gréco-romaine, sous son enveloppe slavo-byzantine, va se
répandre dans toute l’Europe orientale.