Royaume de Kiev.
Kiev, situé sur une hauteur, qui domine le Dniéper, un peu en aval de
son confluent avec la Desna, avait une situation très favorable au
commerce dans un temps où les rivières étaient les principales voies de
communication. Son importance en tant que centre commercial, politique
et militaire devait dater de très loin, puisque lorsque ses chroniqueurs
se mirent à y rassembler des renseignements sur les débuts de sa vie
politique et de sa dynastie, ils ne purent guère recueillir que de
simples légendes. Ils racontent que Kiev tirerait son origine d’un bac
établi à cet endroit sur le Dniéper et dont le passeur aurait porté le
nom de Kyï; d’autres récits prétendent que Kyï était un prince de la
tribu des Polianes établis dans cette contrée, qui y aurait bâti le
premier un château fort.
Les premiers princes de la dynastie de Kiev, sur lesquels des
informations certaines nous soient parvenues, vivaient dans la première
moitié du Xe siècle: c’étaient le prince Igor et son épouse Olga, qui
avait reçu le baptême au milieu du IXe siècle. De leur mariage naquit le
prince Sviatoslav, dont le fils Vladimir christianisa le pays, organisa
l’église et donna l’élan à la vie intellectuelle et par conséquent à la
littérature. Il y avait eu avant Igor un prince Oleg, qui a gardé dans
la littérature un renom de prince sage et tant soit peu magicien (dans
les «bylines» il est appelé «Volga», nom analogue à celui de la
princesse Olga «princesse sage»). Mais on ne sait quels étaient ses
liens avec la dynastie. Probablement nous nous trouvons là en face d’une
pure conjecture émise par l’un des rédacteurs de la chronique de Kiev,
qui prétend que le prince Igor était fils du Varègue Rurik, prince de
Novogorod: Igor avec son oncle Oleg seraient venus à Kiev avec des
Varègues-Russes et auraient conquis le pays. Des traités passés par Oleg
et Igor avec Byzance, en 907, 911 et 944, qui sont tombés sous les yeux
d’un des rédacteurs postérieurs de la chronique de Kiev, confirment en
effet que ces princes étaient bien souverains à Kiev, qu’ils se
faisaient appeler «princes russes» et que dans leur entourage on
trouvait beaucoup de noms scandinaves. C’est évidemment ce qui a donné
au chroniqueur l’idée d’attribuer aux Russes et à la dynastie de Kiev
une origine scandinave, et comme le nom de Russe n’était connu ni en
Suède, ni en Scandinavie en général, le chroniqueur s’est vu obligé
d’affirmer que Rurik, en se rendant chez les Slaves, avait emmené avec
lui «tous les Russes».
Quelle que soit l’origine de cette appellation, elle désignait aux IXe
et Xe siècles cette caste militaire en même temps que commerçante, qui
dominait à Kiev, qui assujettissait peu à peu les pays slaves voisins,
trafiquait des esclaves et des produits qu’elle percevait en qualité de
tributs sur les contrées qui lui étaient soumises. C’est à Kiev et à ses
environs, le pays des Polianes, que l’on donnait le nom de Russie. C’est
là un fait bien établi, qu’on explique cette dénomination comme on
voudra, qu’elle ait été importée par des étrangers appelés russes ou
qu’elle fût une appellation locale adoptée par les troupes des Varègues.
Naturellement à mesure que les princes de Kiev étendaient leurs
conquêtes sur les Slaves méridionaux--que nous considérons aujourd’hui
comme Ukrainiens--et sur les Slaves septentrionaux--Ruthènes blancs et
Moscovites--le nom de Russie était adopté par les pays conquis, qui le
considéraient comme une appellation politique et jusqu’à un certain
point nationale. Mais au sens restreint elle s’appliquait exclusivement,
entre le XIe et le XIIIe siècles, à la contrée de Kiev[3].
[3] Une remarque caractéristique c’est que le chroniqueur nous
présente le pays de Novogorod comme la première base de l’expansion
des Russes scandinaves dans le monde slave. Mais pour les gens du
pays de Novogorod la «Russie» c’était Kiev et l’Ukraine, par
opposition à leur propre contrée. Ceci rend l’hypothèse du
chroniqueur bien chancelante.
Les Russes sont mentionnés pour la première fois dans les documents
grecs du commencement du IXe siècle, à l’occasion des expéditions
militaires qu’ils entreprirent, soit pour se procurer du butin, soit
pour entamer des relations commerciales, vers les cités byzantines du
littoral de la Mer Noire. Il est probable que c’est à cause de ces
expéditions que l’empereur grec se vit forcé dans les environs de 835
d’entamer des négociations avec les princes russes. Les annales
carolingiennes nous disent en passant qu’en l’année 839 l’empereur de
Byzance envoya des ambassadeurs russes à Louis le Débonnaire, afin
qu’ils pussent retourner chez eux en faisant ce détour, parce que la
route directe leur était barrée par quelque horde hostile. Mais peu de
temps après, les expéditions russes se renouvellent et, en 860,
Constantinople elle-même faillit tomber entre leurs mains. Le
gouvernement grec dut se mettre en frais pour établir des relations
amicales avec les Russes: on leur envoya des ambassadeurs munis de
riches présents et des missionnaires, conduits par un évêque, qui en
baptisèrent un grand nombre.
L’expédition de 860 est le premier fait historique, touchant la Russie,
que les compilateurs de Kiev du XIe siècle aient trouvé dans les sources
byzantines. Ils notèrent que c’était à partir de ce moment que «les pays
russes» furent connus et sans hésiter donnèrent pour chef à cette
expédition les princes de Kiev, Ascold et Dir, dont les tombeaux
gardaient encore vivant le souvenir. Il est curieux que le chroniqueur
n’eût pas la moindre idée d’un autre centre russe. De même il faut noter
qu’Ascold s’étant fait connaître par ses vertus chrétiennes, on éleva
une église sur son tombeau. Ceci évoque à la mémoire le succès des
missionnaires byzantins de 860, auquel on rattache la mission chez les
Khozares de Constantin-Cyrille, l’apôtre des Slaves[4].
[4] Un détail curieux permet de situer avec certitude l’état «russe»
du IXe siècle en Ukraine: le prince des russes en 839 s’attribue le
titre de Khakan (autre forme de Kahan) qui est le titre des
souverains Khozares. Hilarion, dans le panégyrique qu’il a fait de
Vladimir le Grand, lui donnera plus tard cette qualification, que
porteront dans les documents postérieurs les divers princes de
l’Ukraine. C’est là un témoignage de l’influence des Khozares sur
l’Ukraine et sur le pouvoir des princes russes qui se développait
dans un pays où leur action se faisait sentir.
Les sources étrangères--grecques, latines, arabes, arméniennes,
hébraïques--font surtout mention de ces Russes à propos des expéditions
qu’ils entreprirent en Crimée, en Asie mineure, sur le littoral de la
Caspienne, en quête de butin. Les chroniqueurs de Kiev prêtent
particulièrement leur attention à l’expansion du pouvoir et de
l’influence de leurs princes sur les Slaves et autres tribus voisines.
Mais les débuts de ce mouvement dataient déjà de trop loin pour qu’ils
pussent nous en donner des renseignements précis dans son stade
primitif.
Il est hors de doute que, déjà au IXe siècle, les princes de Kiev
étaient maîtres du Dniéper et de ses ramifications vers le nord, qu’ils
appelaient «route de chez les Varègues jusque chez les Grecs». Et cette
dénomination était exacte, en fait, depuis la fin du Xe siècle et le fut
surtout au XIe siècle, alors que les troupes Varègues prenaient
habituellement ce chemin, pour se rendre à Byzance, où elles
s’engageaient dans la garde impériale, dont elles formaient le plus fort
contingent. D’après les chroniqueurs, c’est le prince légendaire Oleg,
qui se serait rendu maître de la voie du Dniéper, ce qui prouve qu’ils
n’en savaient rien de certain. De son temps les princes de Kiev
commandaient les voies terrestres et fluviales, qui menaient à l’est à
travers les contrées habitées par les Slaves et les Finnois jusqu’à la
Volga; là se trouvaient dans les villes du pays les gens d’Oleg. Les
traités que ce dernier conclut avec Byzance font mention des «très hauts
et sérénissimes princes» et des «puissants boïards» qui sont soumis à sa
domination. Un traité d’Igor en énumère une vingtaine. C’était donc une
organisation politique assez importante, assez lâche, peu centralisée,
dont l’union était maintenue par les garnisons «russes» et par les
visites périodiques des princes, mais qui, traitée avec énergie, pouvait
fournir au pouvoir central des armées et des moyens matériels
considérables.
Le traité byzantin sur _l’administration de l’empire_, qui porte le nom
de Constantin Porphyrogénète, nous donne des informations sur la
pratique administrative du royaume de Kiev, aux environs de 940,
l’époque d’Igor. Au mois de novembre, les princes à la tête de tous les
russes, sortent de Kiev et se rendent «en poludie» pour percevoir les
tributs annuels, que doivent leur payer les contrées slaves de
Novogorod, les Derevlianes, les Dregovitches, les Krivitches (les
Ruthènes blancs d’aujourd’hui), les Siverianes et autres peuplades, qui
leur sont soumises. Ils y établissent leurs quartiers d’hiver, et au
mois d’avril, quand le Dniéper dégèle, ils rentrent à Kiev. De là ils
expédient en bateaux par le fleuve et la Mer Noire sur le marché de
Constantinople les marchandises et esclaves recueillis. Les Russes de
Kiev, leur boïards et leurs princes sont en même temps des guerriers et
des commerçants. Ce sont les intérêts de leur commerce qui gouvernent
leur politique: les voies fluviales de l’Europe orientale, gardées par
leurs garnisons, constituent la charpente de leur domination, dont les
résultats se traduisent en un substantiel profit commercial.