Il entraîne alors son hôte à travers la propriété. Les beaux ombrages,

les taches dansantes du soleil d'or sur les allées, le vol brillant

d'un oiseau, cet insecte dans une fleur, la mer qui miroite au loin,

pâle de lumière, rien n'échappe à son regard vif qui parcourt, cligne,

saisit, savoure. Il a le goût passionné de la nature.

Mais ce n'est pas seulement en artiste. Il s'occupe de sa ferme, il

est fier de pouvoir dire qu'elle rapporte: _it pays_... Au poulailler,

il s'informe en passant des œufs: les poules pondent-elles davantage

depuis qu'on leur donne cette nouvelle nourriture? Dans l'immense

potager à la française, avec ses plates-bandes ourlées de lavande

et de thym, ses espaliers tordus et ses poiriers taillés en pointe,

il interroge le jardinier, un des seuls que la mobilisation lui ait

laissés; il s'intéresse aux fraises géantes, sait quand sortiront les

petits pois, quelle terre convient à cet arbuste, quel engrais à ces

légumes; il a rapporté des plantes de tous les pays; il sait le nom

des roses, il en a créé des espèces pour lesquelles il a remporté des

prix dans les concours. Il parle de tout en phrases imagées, vivantes,

il possède sur chaque question des connaissances techniques d'une

stupéfiante variété.

Il connaît encore la place de tous les nids: ici sur ce pommier nain,

en face du cyprès de bronze vert qui évoque notre éblouissant Midi,

ce sont des pinsons; là-bas, dans l'écurie, une nichée d'hirondeaux.

Appuyé contre le mur, son profil hardiment dessiné par la lumière en

jet d'une lucarne, il observe les petits, imite le cri de l'hirondelle:

aussitôt toutes les grosses têtes aveugles se dressent sur les cous

nus tandis que s'ouvrent démesurément les becs jaunes. Et il rit, d'un

rire heureux de gamin, avec un regard où filtre une lueur attendrie. Le

monde a gardé pour lui toute sa fraîcheur, rien ne s'est émoussé des

plaisirs aigus du premier âge: cet homme ne saurait vieillir, il a la

jeunesse éternelle de Pan.

Pourtant, à travers cet amour robuste du réel, glisse parfois

étrangement une note de mysticisme qui révèle, avec je ne sais quel

dédain pour les joies et les victoires passagères de ce monde, un souci

brûlant d'idéalisme. Ce n'est qu'un mot, un regard perdu dans le vague,

un silence. Mais on entrevoit en éclair les profondeurs de la vie

intérieure.

Après une grave bronchite, il y a quelques mois, la toux qui le

secouait sans cesse lui causait de douloureuses insomnies:

--Tant de gens souffrent en ce moment, dit-il, je suis content de

souffrir aussi, je suis content...

Une ardente sincérité faisait trembler sa voix.

Contradictions apparentes d'une nature en laquelle se heurtent ou se

mêlent avec richesse des éléments et des sangs opposés.

_Travail et voyages_

Dans le parc s'élève un pavillon de bois léger, son atelier,

«_workshop_» comme lord Northcliffe l'appelle, simple, clair, ourlé de

livres.

--C'est ici que j'ai le plus travaillé dans ma vie, fit-il en pénétrant

dans l'un d'eux.

Mais on y retrouve aussi l'homme de plein air.

En face, sur une cheminée, s'étale dans une cage de verre un poisson

gigantesque:

--Mon premier saumon! constate lord Northcliffe avec fierté.

Par terre, des peaux de bête, ours et tigres, au mur des ramures de

cerf, des cornes de buffle. Car, grand chasseur et grand pêcheur, lord

Northcliffe a tiré le tigre dans l'Inde, l'éléphant en Afrique, l'ours

blanc en Laponie, il a tenu la ligne ou le harpon sur tous les lacs et

tous les océans.

De même qu'il est amateur de sports, il suit avec passion les matches de

_foot-ball_ en Angleterre, de _base-ball_ en Amérique, de pelote ou de

paume en Espagne; il se plaît à tout ce qui développe la vigueur et la

hardiesse; en cela il est bien Anglais. Il a pratiqué tous ces sports;

maintenant il joue surtout au golf auquel il consacre, quand il le

peut, par hygiène autant que par goût, une après-midi par semaine.

C'est l'heure du lunch. Sans être un sybarite, lord Northcliffe n'a

rien d'un ascète. A l'encontre de la plupart de ses compatriotes assez

inexperts en l'art du bien manger et plus sensibles à la quantité qu'à

la qualité, il sait apprécier la finesse d'un coulis, la saveur d'une

fricassée, le velouté d'un entremets. Ayant goûté toutes les cuisines

du monde, il en discute savamment.

Mais il garde une préférence pour la cuisine française. Et il aime nos

vins, non pas en profane, mais avec choix et discernement, comparant et

distinguant nos meilleurs crus de Bordeaux ou de Bourgogne en des mots

heureux qui l'élèvent au rang de connaisseur.

--Quand je suis malade, dit-il, le vin de France me remet mieux que

toutes les drogues.

En voilà assez pour le rendre populaire chez nous.

Par contre, il n'y a pas d'intérieur où les restrictions soient plus

rigoureusement appliquées. Non seulement on s'en tient strictement

aux rations que le Contrôleur des vivres prie les chefs de famille,

«sur leur honneur» de ne pas dépasser,--car l'obligation n'existe que

pour la viande, le beurre et le sucre--mais on s'impose des privations

volontaires: par exemple, on ne sert plus de pain aux repas principaux

afin d'en laisser davantage aux classes pauvres pour lesquelles il

constitue l'aliment principal.

De même lord et lady Northcliffe n'ont pas remplacé leurs nombreux

domestiques mobilisés. Aussi ont-ils dû quitter leur grande maison de

Londres pour une autre plus modeste.

Après le café et le cigare, lord Northcliffe, après avoir passé un

instant auprès de ses secrétaires, s'accorde une sieste d'une heure.

Il a, comme notre Jaurès, cette faculté de détente et de sommeil à

volonté, si précieuse pour la continuité d'un effort.

De trois à sept heures, c'est de nouveau le travail. Il rentre dans

son cabinet où, autour de la vaste table carrée, couverte de livres,

de brochures, de papiers, entre le téléphone et la machine à écrire,

l'attendent ses secrétaires.

Veut-il donner un article à un de ses journaux, aux publications

américaines qui se les disputent, à la presse française? Il ne semble

pas y avoir pensé. Parfois au cours d'une causerie, d'une promenade,

on le voit soudain prendre deux ou trois notes rapides, quelques mots

sans plus. Pourtant le voici qui dicte avec une lenteur égale, se

reprenant à peine, et les phrases se déroulent, amples et hardies, les

paragraphes se suivent, enchaînés avec une logique implacable, gonflés

jusqu'à l'éclatement de chiffres, de faits, de documents, illustrés

d'images colorées et l'article est là, campé, bien vivant, original,

respirant la sincérité et la force, prêt à s'élancer par le monde où il

soulèvera l'espoir, la colère, la pitié, déchaînera les passions, ne

restera jamais indifférent. Comme pour ses lettres, lord Northcliffe

relit lui-même avec soin et corrige.

Ses amis se plaisent à souligner sa ressemblance physique et

intellectuelle avec Napoléon: génie créateur, activité méthodique,

décisions rapides et audacieuses, don pour ainsi dire magnétique du

commandement, caractère tout à la fois impulsif et réfléchi, souvent de

la plus généreuse bienveillance, parfois d'une violence impitoyable,

et jusqu'aux façons brusques et brèves de questionner, ces traits se

retrouvent, en effet, chez les deux hommes. Et le portrait du jeune

directeur du _Daily Mail_ que l'on voit à Elmwood, avec son front

dominateur barré d'une mèche plate, son visage ardent et net rappelle

étrangement certaines effigies de Bonaparte premier consul.

Mais lorsque dans son cabinet lord Northcliffe réfléchit ou dicte,

se promenant lentement, les mains derrière le dos, les épaules un

peu voûtées, sa tête au front lourd courbée par la méditation, la

ressemblance apparaît frappante. Il s'arrête, se redresse, le regard

à la fois aigu et pesant et sur le large cou, c'est le masque un peu

épaissi mais d'une majesté si puissante de Napoléon Empereur--un

Napoléon aux cheveux clairs, au teint coloré d'Anglo-Saxon.

A sept heures, la journée est finie. Et sauf dans les cas pressants,

lord Northcliffe ne veut plus entendre parler d'affaires ni de

politique. Il passe la soirée, soit avec des amis intimes, soit parmi

ses livres favoris--c'est un lecteur prodigieusement informé--ou bien

il fait de la musique pour laquelle il a les dons et l'amour du Celte,

et se retire de très bonne heure--entre neuf et demie et dix heures.

*

* *

Car il faut également le noter, lord Northcliffe n'aime pas le monde.

Il n'a rien du dîneur en ville, du causeur de salon. Les bavards et

les importuns sont mal servis avec lui. On ne voit son nom dans aucune

réunion ou cérémonie mondaine. S'il assiste à un banquet, c'est qu'il

doit y parler, y faire œuvre efficace. Et quoiqu'il appartienne à un

des principaux clubs, il ne le fréquente guère, non plus que la Chambre

des Lords. On lui reproche, parfois amèrement, cette abstention.

Mépris? Pas même. S'il vit en isolé, c'est pour se consacrer plus

entièrement à sa tâche. D'une part, il gagne du temps, ménage ses

forces. D'autre part, n'étant affilié à aucune coterie, inféodé à aucun

parti, il garde son indépendance. Sagesse suprême qui explique son

rôle occulte, unique: il reste, comme on l'a dit, «la grande puissance

dominatrice qui s'élève à l'ombre du Trône».

A part le travail, ce qu'il aime par-dessus tout, ce sont les voyages.

Il connaît le monde entier. En temps de paix, à peine passait-il à

Londres plus de cinq ou six mois par an. Ses hivers s'écoulaient en

Egypte, dans l'Inde, en Floride. Il a fait en Amérique plus de vingt

séjours. Il a sondé l'Allemagne jusque dans ses profondeurs les plus

intimes, en a manié tous les ressorts matériels et moraux et c'est ce

que cette dernière ne peut lui pardonner. Lui parle-t-on d'une ville de

France, si petite soit-elle, il a toujours quelque souvenir à évoquer.

Il possède sur nos provinces, leurs productions, les qualités et les

défauts de nos diverses races, leurs possibilités d'avenir, des idées

étonnamment précises et variées que lui envieraient maints Français

éminents. De même pour tous les pays. Il a rencontré dans chacun tous

les hommes qui comptent, il a formé son opinion sur eux. Et il n'oublie

rien. A peine pourrait-on lui reprocher un peu d'absolu dans ses

jugements. Mais plus nuancés, ne perdraient-ils pas en vigueur?

_Lord Northcliffe administrateur_

On m'objectera: que deviennent pendant ces voyages les journaux, les

sociétés, les entreprises de lord Northcliffe? Le maître absent, tout

ne va-t-il point péricliter? C'est justement là que réside le secret

profond et audacieux de sa méthode, sa conception de l'organisation.

Nul ne possède comme lui le don de la psychologie. Du premier coup

d'œil, il sait discerner dans la foule l'homme dont il a besoin,

il le jauge, il prévoit les services qu'il rendra: celui-ci mènera

des campagnes, celui-là écrira des _leaders_, ce troisième fera du

reportage, cet autre organisera, cet autre encore administrera.

--Autrefois, confesse-t-il, il m'est arrivé de me tromper, maintenant

c'est bien rare!

Lorsqu'il s'est assuré que l'homme ou les hommes choisis possèdent les

qualités nécessaires, il leur accorde sa confiance, leur donne toute

autorité et les abandonne à eux-mêmes.

Chaque journal, chaque entreprise possède donc son autonomie que le

grand chef est le premier à respecter jalousement. Il a cependant

établi quelques principes directeurs: toute rédaction, par exemple,

doit se réunir chaque jour. On discute les événements, leur action

sur la ligne de conduite du journal, on critique librement,

fraternellement les mesures passées, on envisage campagnes et réformes.

C'est ce qui assure l'élan, entretient l'émulation, crée à l'œuvre

commune une âme unique, homogène,--une personnalité.

Que de jeunes gens--il aime la jeunesse et croit en elle--tirés par

lui de l'obscurité, stimulés, mis en valeur, lui doivent la fortune et

la réputation! Il y a du conte des Mille et une Nuits dans certaines

de ces carrières. Il a parfois suffi du hasard de quelques lignes lues

çà ou là par cet Haroun-al-Raschid, infatigable pêcheur d'hommes,

pour décider d'un avenir, ouvrir les ailes au génie. Grâce à lui

l'Angleterre a vu s'accroître son trésor intellectuel.

Est-il surprenant qu'il ait suscité des dévouements passionnés? Qui

sous un tel chef ne donnerait le meilleur de soi-même? Il exige

beaucoup, dit-on; mais il paie d'exemple: il n'y a dans aucune équipe

de travailleur plus acharné que le «patron». Et il sait reconnaître

les services. Ses journaux sont ceux qui accordent les salaires les

plus généreux. Il connaît également la valeur du repos, et qu'un

journaliste, un homme d'affaires surmené ne fait plus rien qui vaille.

Voit-il apparaître des signes de fatigue, il est le premier à proposer

des vacances sérieuses, un voyage. L'esprit et le corps en sortent

rafraîchis, renouvelés. Il y a là, en même temps que de la bonté, une

sage et prévoyante économie.

Il aime se mêler à ses _workers_. Il va souvent, en camarade, fumer une

cigarette dans les diverses salles de rédaction; il cause familièrement

avec les uns et les autres, les interroge sur leurs travaux, leurs

projets, s'inquiète de savoir s'ils ont ce qu'ils désirent.

Nombre d'anecdotes, légendes pour la plupart, courent à ce sujet. En

voici deux:

--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? demande-t-il en une de ces

occasions à un tout jeune sous-_editor_.

--Trois mois, sir.

--Combien gagnez-vous?

--Cent soixante-quinze francs par semaine...

--Et vous êtes satisfait?

--Tout à fait, sir.

--Eh bien, apprenez, mon ami, que dans mes journaux on ne doit pas être

content avec =175 fr.= par semaine!

Pour lui, l'ambition est l'indispensable aiguillon.

Une autre fois, un jeune reporter s'était laissé embarquer dans une

histoire qui fit rire toute l'Angleterre aux dépens de son journal. Son

directeur venait de lui laver la tête et il sortait l'oreille basse,

quand, une auto s'arrêtant, il aperçut lord Northcliffe qui le tenait

sous son regard perçant.

--Cette fois, je suis bien perdu, pense-t-il.

Et tel un condamné à mort, sans attendre l'appel, il marche vers son

destin, avec la vaillance du désespoir.

Mais le grand chef se mit à rire:

--Eh bien, mon garçon, on vous a donc monté un bateau? Allons, allons,

ne vous en faites pas. Cela m'est arrivé à moi, cela peut arriver à

tout le monde... Il ne faut rien prendre au tragique...

Quelque temps plus tard, le jeune homme recevait de l'avancement.

_Si non è vero..._

On conte également, d'ailleurs, qu'il fut parfois très dur. C'est

possible. Sans doute y avait-il des raisons profondes à sa sévérité.

Car d'ordinaire il traite ses «travailleurs» comme une grande famille.

Industriel puissant, il se flatte d'être un des seuls à n'avoir jamais

eu de grève dans ses usines. Ceux de ses subordonnés qui s'engagèrent

ou furent mobilisés partirent sans inquiétude sur le sort de leur

femme, de leurs enfants. Ils gardaient leurs ressources et savaient

en outre que s'ils devaient faire le sacrifice suprême, ils ne

laisseraient pas de misère derrière eux. Malgré les dépenses accrues,

imposées par la guerre à la plupart de ses entreprises, malgré la

lourdeur des impôts et en particulier de l'_income tax_ qui frappe si

impitoyablement les grosses fortunes, leur enlevant plus de la moitié

de leur revenu, lord Northcliffe ne cesse de faire face à ce qu'il

considère comme une dette sacrée. On murmure bien des histoires sur les

souffrances qu'il soulage, les veuves, les orphelins dont il s'occupe.

Ce n'est jamais en vain qu'on fait appel à son cœur, à sa justice. Pour

les œuvres publiques, et plus encore pour les infortunes privées, il

donne généreusement, sans compter. Mais il ne faut point insister: sa

main gauche ignore ce que fait la droite...

_Avant la guerre. Les campagnes contre le "danger allemand"_

Qui se souvient de l'Angleterre d'il y a une quinzaine d'années?

Sereinement assoupie dans son rêve pacifiste--que ne put troubler le

rapide cauchemar de la guerre sud-africaine--jouissant avec béatitude

de son opulence assise, dédaigneuse de l'effort, même pour conserver

sa suprématie commerciale, se passionnant exclusivement pour ses

matches de _foot-ball_ ou ses luttes parlementaires, prospère,

orgueilleuse, égoïste peut-être, engourdie à coup sûr, cette Angleterre

a vécu. Traversant le Détroit pendant la tourmente, vous avez eu

l'étonnant spectacle d'un grand peuple dressé tout entier dans une

seule pensée, les muscles et l'âme tendus vers un but unique, gagner la

guerre, _win the war_... Effort gigantesque qu'on admira en France sans

en comprendre les difficultés ni l'étonnante ampleur, on le dut pour

une bonne part au génie de prévision et à l'énergie entraînante de lord

Northcliffe.

Toutes les campagnes menées dans ses journaux en font foi. Car s'il

n'entre pas dans les détails de leur organisation, il en demeure le

génie occulte qui dirige et oriente.

Ses ennemis prétendent qu'il a l'esprit versatile. Pour réfuter cette

allégation, il suffit de feuilleter, depuis vingt ans, la collection du

_Daily Mail_, d'y lire ses articles, ceux des autres.

Son attitude n'est jamais provocante pour l'Allemagne. Il cherche la

paix, non la guerre. Dans un leader du 23 décembre 1909, qui est le

type de centaines d'autres articles, on trouve ces paroles suggestives:

«Notre désir est d'éviter la guerre. Si, dans ce pays, on veut bien

saisir la véritable situation avant qu'il soit trop tard, un grand

conflit peut être évité. Si la nation est prête à prendre à temps les

mesures nécessaires, à faire à temps les sacrifices indispensables, la

paix peut encore être maintenue. Elle ne peut l'être qu'à ce prix.»

Mais dès 1896, le _Daily Mail_ souligne le fait que «la note dominante

de l'Allemagne moderne est le militarisme», il avertit l'Angleterre

de se défier de la «brutalité inhérente» du caractère allemand. Depuis

lors, obstinément, inlassablement, avec une verve mordante et violente,

s'appuyant sur les faits et les événements, appelant à la rescousse

pour des campagnes retentissantes les plus réputés des écrivains, il

signale sans trêve le danger allemand. En 1897, le plus célèbre de ses

envoyés spéciaux, G. W. Stevens, annonce aux Anglais: «L'Allemagne

veut garder les mains libres pour s'occuper de nous. Pas d'erreur sur

ce point. Il est naturel de déplorer l'inimitié des deux nations, mais

l'ignorer est de l'insouciance. Pendant les dix années qui vont suivre,

ayez l'œil fixé sur l'Allemagne.»

C'est ce que fait le _Daily Mail_. A l'heure où le Kaiser parade et

caracole à travers l'Europe sous ses oripeaux de Lohengrin pacifique,

il lui arrache son masque, expose au plein jour la face de proie, l'œil

arrogant et fourbe, le surin de l'apache caché dans le gantelet de fer

du chevalier. Il appelle l'attention publique sur les armements et les

crédits gigantesques demandés au Reichstag (en 1898 et 99, par exemple)

pour l'armée et la marine prussiennes, leur accroissement formidable.

Il dénonce les théories agressives de Bernhardi et de Treistchke,

le monstrueux «la force c'est le droit»; il dévoile l'enseignement

des Schaffle et des Dalbrücke qui, prodigieusement influents sur la

jeunesse, affirment la haine de l'Allemagne pour l'Angleterre, sa

volonté de l'annihiler dans une lutte prochaine: il publie des extraits

des hommes d'Etat et publicistes allemands révélant leur soif ardente

de guerre et de conquête. Et prévoyant même le viol de la neutralité

belge, avertissant le pays qu'il court au désastre, il le supplie

de se préparer, de s'armer, condamne comme surannée la politique

d'isolement. Dès 1904, il réclame le service obligatoire.

Quand, dans une heure de généreuse aberration, en 1907, sir H.

Campbell-Bannermann propose à l'Allemagne de limiter en même temps que

l'Angleterre leurs constructions navales, offre repoussée d'ailleurs

avec un dédain brutal; quand, en 1908, au moment où le nouveau

projet de vastes crédits pour la marine allemande était voté, Sir

John Brunner, au nom du parti de la _Little Navy_ que l'on appela

le _Suicide Club_, s'oppose aux mêmes crédits en Angleterre, lord

Northcliffe pousse le cri d'alarme, il fonce tête baissée contre les

utopistes aveugles et sourds à la réalité. Il démontre l'imminence

du péril, et qu'une flotte affaiblie vaut moins encore qu'une flotte

absente puisqu'elle coûte de l'argent sans donner la sécurité.

Il se met, en 1909, à la tête du mouvement qui réclame la construction

de huit dreadnoughts au lieu de quatre et l'emporte sur une résistance

obstinée du gouvernement; ces quatre navires furent d'une importance

_invaluable_ au début de la guerre. Il seconde avec un enthousiasme

virulent la campagne vaine que mena Lord Roberts en faveur du service

universel. Lorsqu'en 1911, on affirmait volontiers, de toutes parts,

que le parti socialiste allemand empêcherait la guerre: «En Allemagne,

écrit-il, le patriotisme l'emporte sur le socialisme. Ne comptez

pas sur le socialisme pour empêcher la guerre.» Il supplie les

sentimentalistes de ne point ignorer la nature humaine et les lois de

l'Univers: «Ce n'est pas vers une ère de paix que s'avance l'Europe.»

Il voit ou plutôt il prévoit tout. Il est la vigie impérieuse qui,

penchée vers l'avenir, indique opiniâtrement de son bras tendu le

péril mortel qui grandit à l'horizon.

En même temps, il ne néglige aucun problème moderne, il stimule

l'activité créatrice de l'Angleterre trop riche et un peu amollie. Il

reconnaît l'importance de la femme dans le monde des affaires et des

lettres, il l'encourage; il fut un des premiers à réclamer pour elle

une part d'efforts dans la guerre et à rendre hommage au rôle qu'elle

y a joué, en se déclarant en faveur du droit de vote féminin. Devinant

que l'Angleterre serait appelée en cas de guerre à se suffire pour la

production agricole, il porte toute son attention sur la vie de plein

air, favorise la petite culture, le jardinage, accorde des prix de

25.000 francs aux légumes, aux fleurs, pousse au progrès de l'économie

domestique et à l'embellissement du foyer par des expositions

fréquentes.

Il encourage aussi l'industrie de l'automobile, combattant l'absurde

législation qui empêchait les machines de marcher à plus de quatre

milles à l'heure. Mais surtout, comprenant l'importance de la quatrième

arme dans le conflit mondial, il s'attache à développer l'aviation, à

lui donner--et avec quelle énergie!--le coup d'épaule initial. Alors

que le gouvernement britannique n'y voyait qu'un jeu, une marotte

inutile et un peu ridicule, le _Daily Mail_ crée des concours avec

des prix somptueux: 250.000 francs pour le vol de Paris à Manchester,

250.000 francs pour faire le tour de la Grande-Bretagne, tous deux

gagnés par des Français, MM. Paulhan et Beaumont.

Puis, c'est la traversée du Détroit, effectuée par Blériot, dont le

succès frappa si vivement l'imagination populaire, et encore 125.000

francs offerts aux hydroplanes, toute une série de concours qui

passionnèrent le monde. Le Gouvernement eût-il obéi aux injonctions

répétées de la _Northcliffe Press_, la Grande-Bretagne serait entrée

dans la guerre avec un service aérien non seulement capable de la

défendre des raids, mais encore de porter l'offensive contre les

centres de munitions ennemis. Et si l'aviation britannique occupe le

premier rang par la perfection de ses machines, lord Northcliffe a le

droit d'en concevoir quelque orgueil. «C'est à lui que sont dus pour la

plus grande part la supériorité et la magnificence de notre aviation!»

disait récemment un orateur. Aussi, nommé président du _Air Board_, dès

la création du Ministère, M. Lloyd George lui demande-t-il d'en prendre

la direction. Le choix était ratifié par le sentiment unanime de la

nation. Mais lord Northcliffe crut devoir refuser ce portefeuille.

Le _Daily Mail_ désire maintenant appliquer au service de la paix les

progrès chèrement achetés pendant la guerre et il vient d'organiser des

concours pour la traversée de l'Atlantique.

_Pendant la guerre: Pour la victoire et pour la France_

Lord Northcliffe · 第 2 / 4 段