Au lecteur
Andrée Viollis (1870-1950) est une journaliste et écrivaine
française, figure marquante du journalisme d'investigation et du
grand reportage, correspondante de guerre. (Wikipedia)
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Lord Northcliffe
ANDRÉE VIOLLIS
Lord Northcliffe
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
MCMXIX
LORD NORTHCLIFFE
_Une force de la nature... ou de la science_
Dans un salon où se trouvaient réunis plusieurs représentants des
Alliés, un Français, rare survivant de cette faune aujourd'hui
disparue qui ne voulait rien connaître en dehors de l'enceinte des
fortifications parisiennes, demandait tout à coup:
--Mais qui est donc ce lord Northcliffe?
--Northcliffe? répondit laconiquement un Américain, c'est la puissance
de l'Angleterre...!
Homme d'affaires, homme d'action, homme de pensée, le tout à un degré
éminent, exerçant une profonde influence sur l'opinion du monde par les
nombreux et puissants journaux qu'il dirige, ayant refusé plusieurs
portefeuilles pour garder son indépendance, et résolu de mener la
guerre jusqu'à la victoire indiscutable et totale, veillant maintenant
sur la paix en vigie impérieuse et tenace, lord Northcliffe occupe, en
effet, une situation unique.
Il est non seulement une des personnalités les plus connues de notre
temps, mais une des plus discutées. Il emplit l'Empire britannique de
son nom. Qu'on ouvre un journal, une revue, il est question de lui;
qu'on assiste aux débats de la Chambre, à un meeting, à un congrès,
encore lui; qu'on entre même dans un théâtre, toujours lui. Dans une
pièce du populaire Barrie, jouée l'autre hiver, un certain lord Times
apparaît de temps à autre, comme un diable sort d'une boîte, et crie
d'un ton impérieux: «_It must be done!_ Il faut que cela se fasse!...»
Un beau jour, Horatio Bottomley, directeur d'une revue tapageuse, le
_John Bull_, faisait promener à travers Londres de grands placards sur
lesquels on lisait: «_Northcliffe sends for the king._ Northcliffe
envoie chercher le roi...» Si on cause paisiblement entre amis et
qu'on cite son nom, le débat se passionne, s'enflamme, on attaque et
on défend, on exalte et on injurie, on se lance à la tête épithètes
et arguments:--«C'est un ambitieux sans scrupules, un dictateur!--Les
forts doivent gouverner!--C'est un esprit changeant, une imagination
déréglée!--Un admirable prophète, un génie constructeur!--Un jaune!--Le
courage le plus indomptable!--Le plus impudent!--Un patriote, en tous
cas!...» A ces mots, la dispute s'apaise, l'accord s'établit. Amis et
ennemis s'entendent sur ce point: «C'est un patriote, c'est l'homme qui
a prédit la guerre, l'homme qui a voulu la victoire et l'a eue...»
Il faut le connaître pour comprendre le secret de l'empire qu'il
exerce, de l'agitation qu'il soulève.
Vous avez vu des tanks? Quand une de ces machines formidables en même
temps que prodigieusement intelligentes s'en va droit son chemin,
sûrement, inéluctablement, qu'elle broie les réseaux de fil de fer,
écrase les sacs de terre, déracine les arbres, enjambe les fossés
et les tranchées, renverse tous les obstacles avec un paisible, un
effroyable dédain, on sent que rien ne pourra l'arrêter. Telle est à
peu près l'impression que donne à première vue lord Northcliffe. C'est
une force de la nature--ou de la science.
Quand il est présent, on ne voit, on n'entend que lui. Il semble, sans
effort et comme naturellement, absorber tout l'air respirable. Je le
revois tel qu'il m'apparut pour la première fois dans son cabinet du
_Times_, debout devant la monumentale cheminée aux flammes vives, la
tête rejetée en arrière sur son cou de lutteur, les épaules carrées,
les poings derrière le dos, sa haute taille solide tendue dans une
attitude de défi. De profil, les traits sont nets, dessinés d'un seul
jet pur et hardi; de face, ils se ramassent en un ovale d'une structure
massive, à la mâchoire puissante et obstinée: le profil de Napoléon
dans la face de John Bull. Ses yeux gris bleu, au regard vif qui
parcourt, note et saisit, se fixent parfois violemment avec l'éclat dur
d'un trait d'acier.
Le voici qui se promène de long en large; il s'assied, il se lève,
se penche vers une table, consulte une carte, un livre, saisit son
téléphone, lance un ordre, prend une note, le tout en une minute. Et il
parle. Des phrases pressées, explosives, chargées de faits et d'idées,
se succèdent en brefs éclairs. Mais plus souvent il écoute, se bornant
à diriger l'entretien par des questions rapides, brusques qui précisent
la pensée, la pressent, en font jaillir le suc essentiel. Parfois quand
il s'anime ou s'irrite--cela lui arrive!--ses lèvres se tordent sur les
mots et les lancent brusquement avec cette crispation de la main qui
jette une bombe. Les yeux noircissent. La figure rougit. Mais tout à
coup il se laisse tomber dans un fauteuil avec une aisance abandonnée,
il rit, il plaisante,--humour britannique ou boutade celte--et ses
traits prennent une expression presque enfantine de gaîté, d'amicale
confiance. Il peut être dur, il sait être bon. Mais c'est par dessus
tout un combatif, une volonté inspiratrice, un semeur de pensées et
d'action,--un animateur, comme on dit en Italie. Et sa vie,--la vie
d'un homme qui s'est fait lui-même,--constitue une leçon unique de
travail, de persévérance, d'énergie.
_La famille Harmsworth_
Alfred, Charles, William Harmsworth, vicomte Northcliffe, naquit en
Irlande, en 1865, d'un père anglais, avocat du Middle Temple à Londres,
mais à cette époque inscrit au barreau de Dublin, lettré délicat dont
il tient ses dons d'orateur et ses aptitudes littéraires, et d'une
mère irlandaise qui avait dans les veines du sang écossais. Il doit à
l'élément celte sa fougue audacieuse, son caractère généreux et violent
par saccades, son bel optimisme rebondissant; à l'élément anglo-saxon,
sa lucidité réfléchie, sa redoutable et inflexible ténacité.
Une photographie le représentée l'âge d'un an sur les genoux de sa
mère. La tête posée droite et fière sur les épaules menues, le front
bombé, étonnamment large et haut, mais surtout le regard des prunelles
limpidement ouvertes sur le monde, avec une expression à la fois
pensive et ravie, sont étrangement suggestifs. De la mère, on ne voit
sous des cheveux en bandeaux que le front au beau modelé, le profil
tendrement incliné et le geste de deux mains qui enveloppent d'une
caresse protectrice le corps allongé et nu de son premier-né. On sent
qu'elle n'est là que pour lui. S'aperçoit-elle même qu'elle s'efface?
C'est qu'elle fut mère avant tout, une mère admirable.
Elle eut treize enfants, que, restée veuve de bonne heure elle sut
élever avec une énergie pleine de douceur et qui entourent maintenant
sa vieillesse d'un culte fait d'amour et de gratitude. Elle est la
seule femme au monde qui ait quatre fils au Parlement: deux à la
Chambre des Lords, Lord Northcliffe et Lord Rothermere qui, ministre
de l'Aviation, organisa si brillamment l'Etat-major de l'air et
effectua la délicate fusion de l'aviation militaire et navale; deux à
la Chambre des Communes, dont l'un, Sir Leicester Harmsworth, recevait
dernièrement le titre de baronet, tandis que l'autre, Cecil Harmsworth,
secrétaire parlementaire de M. Lloyd George, fut chargé de diriger
pendant la guerre l'industrie de la pêche, si importante en Angleterre.
Lord Northcliffe, parlant de sa mère, décrivait cette vie d'ordre
équilibré, de simple activité et tout l'intérêt, toute la part que,
malgré son âge, elle prend à la guerre et aux œuvres de guerre.
--Elle est aussi intellectuellement active qu'une femme de trente ans,
_my very wonderful mother!_ concluait-il avec émotion.
Où qu'il se trouve, et Dieu sait s'il a voyagé, lord Northcliffe écrit
ou télégraphie chaque jour à sa mère. Quand il est en Angleterre,
malgré la tâche écrasante à laquelle il doit suffire, il s'efforce de
lui consacrer au moins une journée par semaine. Elle est restée le
lien vivant et l'âme de cette famille où frères et sœurs s'aiment et
s'épaulent avec une solidarité dans l'affection plus rare en Angleterre
que chez nous, car le cercle du foyer y est moins étroit. Quand on
étudie la vie d'un homme célèbre: «Cherchez la mère», devrait-on dire.
Dans le cas de lord Northcliffe, on cherche et on trouve.
_Un journaliste de 15 ans_
Il quitta l'Irlande dès sa première enfance, son père étant venu
s'installer à Londres, dans un de ces grands faubourgs où des
kilomètres de cottages vêtus de lierre et de vigne vierge s'alignent
au milieu de jardins verts. Il y a encore des gens à Hampstead qui
se souviennent des jeunes Harmsworth, garçons robustes, joyeux,
bruyants, très sportifs, qui jouaient au foot-ball et à la raquette,
vagabondaient à travers la campagne et fréquentaient une école
secondaire du voisinage, analogue à nos lycées. Alfred Harmsworth n'a
rien du fort en thème et devait étouffer dans l'atmosphère confinée
d'une classe. C'est la vie qu'il fallait comme livre à ce jeune esprit
curieux, impatient, avide d'émotions et d'action. Mais comme il avait
également le goût de penser et d'écrire, le journalisme lui sembla
réaliser ce double idéal. Ce fut une vocation précoce, irrésistible,
à laquelle il sut rester fidèle. Il aima toujours passionnément son
métier. Peut-être est-ce le secret profond de sa force et de son succès.
Il ne trouva guère d'encouragement autour de lui. Son père, soucieux de
le voir s'engager dans les sentiers risqués de l'aventure, le suppliait
de revenir à la grande route du barreau. «Mais il ne m'apparaissait
pas, a dit lord Northcliffe, que l'étude du droit, l'existence d'un
homme de loi et tous les délais qu'infligent les pratiques chicanières
de la basoche soient des concomitants nécessaires d'initiative,
d'énergie, d'action et de décision.» Deux journalistes connus, dont
l'un, sir William Hardman, était un ami de son père, et l'autre, G.-A.
Sala, après quarante ans d'expérience, un vieux cheval de retour de la
presse, s'efforcèrent mais en vain de le détourner de sa vocation. Rien
n'y fit. Etant encore au collège, il avait fondé et dirigé le magazine
de l'école, si bien que la rédaction, l'impression, la correction
des épreuves n'avaient dès cette époque plus de mystère pour lui. Il
se faufilait dans les salles de rédaction et d'imprimerie afin d'en
renifler l'odeur d'encre fraîche et de papier, aussi enivrante à ses
narines que les senteurs du goudron pour les futurs marins. A peine
âgé de seize ans, il écrivait déjà de ci de là, en franc-tireur. Un
vieil Ecossais sagace, plein de perception, M. James Henderson, qui
possédait plusieurs publications hebdomadaires dont un magazine pour la
jeunesse, _The Young Folk's Budget_, montra son flair en se faisant le
parrain en journalisme de l'adolescent auquel il ouvrit à la fois ses
colonnes et sa maison. Tandis que la plupart des directeurs de journaux
se retranchaient dans l'auguste solitude de leur tour d'ivoire, dressée
très haut au-dessus de l'humble foule de leurs collaborateurs, celui-ci
les recevait familièrement à sa table et c'est par lui qu'Alfred
Harmsworth s'immisça dans les cercles littéraires et connut plusieurs
écrivains célèbres, dont le grand Robert-Louis Stevenson. A dix-sept
ans, il était nommé secrétaire de la rédaction d'un hebdomadaire,
_Youth_, où il put prendre une première idée des rouages intérieurs
d'une publication. Entre temps il continuait à faire avec une
hardiesse tenace ce qu'il appelait «des attaques brusquées contre les
fortifications hérissées de fil de fer barbelé des grands quotidiens du
matin et du soir». Ses raids étaient souvent couronnés de succès. Mais
il garde une gratitude toute particulière à un M. Greenwood, rédacteur
en chef de la _Saint-James's Gazette_ qui, dit-il, «lui fit beaucoup
de bien en refusant la plupart des articles qu'il lui apportait». Aux
natures de cette trempe, un échec est un coup d'éperon.
En outre et surtout, Alfred Harmsworth promenait sur les choses
et les gens son jeune regard aigu d'Indien sur le sentier de la
guerre, notant, comparant, critiquant avec une impitoyable lucidité,
emmagasinant faits et documents dans la mémoire la plus vaste et
la plus fidèle qui soit; et déjà au creuset de cet esprit créateur
s'élaborait le plan de ses futures entreprises.
Le hasard d'un secrétariat qui lui valut ses premiers voyages sur le
Continent vint encore l'enrichir d'expériences nouvelles: il y acquit
le germe de ses connaissances si profondes sur l'âme, la politique, les
mouvements économiques et sociaux des peuples de l'Europe.
«Quand des parents viennent me demander comment leurs fils devraient
se préparer au journalisme, a écrit lord Northcliffe, je réponds
invariablement: «La meilleure instruction possible, la connaissance du
français et une période d'initiation dans un journal de province.»
_Directeur de journal à 20 ans_
Cette initiation, une chance malheureuse allait la fournir au jeune
Harmsworth: les docteurs durent lui interdire le séjour de Londres.
Car il faut le noter ici: cet homme à l'allure robuste, ce travailleur
acharné, ce lutteur a toujours eu une santé fort délicate qui vint à
tout instant l'entraver et dont il ne put s'accommoder que par des
miracles de volonté et la plus prudente sagesse dans la conduite et
l'équilibre de son existence quotidienne. «Ah! si du moins j'avais eu
une belle santé!...» ai-je entendu soupirer plus d'un raté ou d'un
aigri. Lord Northcliffe eut encore cet obstacle à surmonter. Il le
vainquit.
Vers cette même époque, il avait eu la douleur de perdre son
père; étant l'aîné, il devenait chef de famille avec toutes les
responsabilités que ce titre entraîne. Il les chargea vaillamment sur
ses épaules et à l'âge de vingt ans environ quitta Londres pour diriger
un journal dans la ville de Coventry.
«Dans les vastes organisations que sont les journaux des grandes
cités comme Londres, New-York ou Paris, continue lord Northcliffe,
le néophyte doit en vérité ouvrir des yeux bien grands pour arriver
à comprendre l'ensemble de ces organisations; mais dans un journal
de province où le secrétaire de la rédaction et les rédacteurs sont
en contact étroit et quotidien, où le même homme peut avoir à jouer
simultanément plusieurs rôles, où propriétaire, directeur, typographes,
reporters et articliers doivent être constamment associés, il est aisé
d'embrasser dans son entier le mécanisme d'un journal.»
Il pénétrait donc bientôt tous les secrets de cette officine
mystérieuse et compliquée.
C'est à Coventry également que parut le numéro initial d'_Answers_,
la première publication qu'organisa Alfred Harmsworth. Il n'avait pas
vingt-trois ans. C'était une revue hebdomadaire dont les demandes
formulées par les lecteurs et les réponses qu'on leur donnait formaient
l'intérêt principal.
Elle végétait quand le jeune directeur l'acheta pour lui insuffler la
vie ardente qui galvanisait tout ce qu'il touchait. Il la rédigeait
presqu'entière à lui seul, articles de tête, variétés, nouvelles, mots
d'esprit et jusqu'aux annonces avec une verve jaillissante et drue et
la plus ingénieuse entente de ce que désirait le public. Un habile
système de concours et de primes, lancé avec une audace qui aurait pu
paraître téméraire si elle ne s'était appuyée sur une intuition géniale
du pouvoir de la réclame et le sens psychologique le plus avisé, vint
assurer le succès. Les murs se couvrirent d'affiches éclatantes, les
abonnements affluèrent avec une abondance qui touchait au scandale,
des légendes prestigieuses se formèrent. Et tout ce tintamarre, tout
ce bouleversement prenaient leur source dans un tout petit bureau où
travaillaient nuit et jour une poignée de jeunes et hardis lurons.
_Lady Northcliffe_
Pourtant la partie était loin d'être gagnée. Tout pouvait encore
s'effondrer. Et c'est ce moment-là qu'Alfred Harmsworth choisit
pour se marier. Mariage d'amour, naturellement. Les esprits timorés
de chez nous qui n'admettent le mariage que comme un troc entre le
«sac» obligatoire de la jeune fille et la «situation assise» du jeune
homme--qui d'ordinaire a laissé en route sa jeunesse, ses illusions
et ses cheveux--ces faux prophètes auraient levé les bras au ciel, en
criant à la folie. En réalité, Alfred Harmsworth, en cette occasion
comme en tant d'autres, montra la sagesse prudente et prévoyante
qui, sous un bouillonnement apparent et les dehors d'une généreuse
imprudence, forme le véritable fond de sa nature, détermine toutes
ses actions, explique son succès. En même temps que le bonheur intime,
il donnait à sa vie un but, lui ajoutait le plus puissant levier
d'énergie. Et il apportait toute la jeunesse de son cœur à celle qu'il
avait choisie.
De l'avis de tous ceux qui la connaissent en France comme en
Angleterre, lady Northcliffe, avec la beauté que connaissent seules les
Anglaises quand elles veulent bien s'y mettre, possède un rayonnement
de bonté, de charme et d'harmonieuse intelligence auquel personne
n'échappe. Elle tient avec un tact parfait un rôle social très lourd,
elle resta toujours la compagne idéale que rêve tout homme d'action, à
la fois épouse et associée.
Lady Northcliffe est l'une des organisatrices de ce _British fund_ de
la Croix-Rouge qui a su réunir un nombre prodigieux de millions dont
ont bénéficié tant de nos ambulances et de nos hôpitaux; elle a fondé
et entretient à Londres depuis août 1914 un hôpital militaire et s'en
occupe elle-même avec un dévouement actif. On trouve son nom et son
appui dans nombre d'œuvres de guerre.
Pour son mariage, comme dans la plupart des occasions de sa vie,
lord Northcliffe eut beaucoup de chance. Ou plutôt, ce qui est bien
différent, par sa clairvoyance et son courage, il sut faire sa chance
et créer son bonheur.
_Alfred le Grand_
Les années qui suivirent furent parmi les plus dures comme effort et
comme travail, des plus décisives aussi; Harmsworth commençait à être
célèbre au delà même de _Fleet Street_, la rue des journalistes, où
on le connaissait sous le nom d'Alfred le Grand. Un reporter américain
qui fit sa connaissance à cette époque conte comment il trouva dans une
pièce étroite et encombrée un beau garçon robuste, si jeune d'aspect
qu'il semblait à peine sorti de l'adolescence; celui-ci le reçut avec
une familiarité cordiale et de suite l'assaillit de questions sur
l'état de la presse en Amérique, l'organisation des journaux, leurs
bénéfices, les chances d'avenir qu'y avait un écrivain professionnel,
les salaires qu'il recevait, donnant en retour les mêmes renseignements
sur l'Angleterre. Puis il parla de lui-même, de ses projets, de ses
rêves avec une franchise pleine de simplicité. Bientôt il attirait
dans son sillon le jeune Américain, exerçait sur lui la même
fascination dominatrice que sur tous ceux qui l'approchent, réclamait
sa collaboration pour des travaux pressés, et lui faisait corriger des
épreuves; puis il l'entraînait le soir à travers les rues de Londres,
le long de la Tamise voilée d'une brume vivante que piquent des points
rouges. Le reporter yankee a conté--est-ce une légende?--qu'une nuit
passant devant la noble masse de Westminster: «J'y entrerai un jour,
dit Alfred Harmsworth; mais ajouta-t-il pensivement, je ne sais pas
encore si ce sera à la Chambre des Lords ou à la Chambre des Communes.»
Une autre fois, en face des bureaux du _Times_: «Drôle de vieille
maison et si typique de l'Angleterre traditionaliste! Si j'en prends la
direction, je me garderai bien de changer son caractère!»
Paroles prophétiques, d'apparence présomptueuse dans la bouche d'un
jeune inconnu mais qui, réalisées avec une foudroyante rapidité,
prouvent qu'Alfred Harmsworth sut toujours sans dévier marcher
jusqu'à son but. Ambition? Certes, mais nulle vanité. Une force qui
a conscience d'elle-même et s'exprime, sans embarras comme sans
réticences...
Il multipliait alors et lançait sans cesse de nouveaux hebdomadaires. A
vingt-cinq ans il en tirait un revenu annuel de 1.250.000 francs. Ses
ennemis prétendent qu'à cette époque il se faisait l'esclave du public,
le flattant, s'abaissant au niveau de l'âme populaire. Qu'y a-t-il de
vrai dans cette allégation? Outre que lord Northcliffe a toujours cru
au bon sens et à l'intuition de la foule, il forgeait l'instrument qui
allait lui permettre de dominer et d'entraîner l'opinion publique, de
la pétrir dans ses poings de lutteur, de la marquer à son empreinte.
Il avait associé à sa fortune son frère, lord Rothermere, qui se montra
le plus remarquable des administrateurs. On assure que lorsqu'Alfred
émettait une de ses idées hardies et brillantes, Harold, de la pointe
de son crayon, la traduisait aussitôt en chiffres. C'était la pierre de
touche.
En 1894, M. Kennedy Jones, écrivain et membre du Parlement notoire qui
fut longtemps leur collaborateur, venait proposer aux deux frères de
risquer 625.000 francs pour l'achat de l'_Evening News_. C'était un
journal conservateur fort malchanceux, la Cendrillon de _Fleet-Street_,
et qui avait gâché tant de millions avec si peu de gloire que les
loustics de la presse radicale s'amusaient à en vendre pour quelques
sous les actions au boisseau.
Les Harmsworth acceptèrent le défi: «Je me souviens, écrit lord
Northcliffe, qu'après une rude journée de travail passée à diriger,
administrer et rédiger nos périodiques, nous allions tous les soirs,
mon frère et moi, retrouver M. Jones dans le bâtiment croulant de
_Whitefriars Street_ pour chercher de quelles maladies souffrait
l'_Evening News_. Nos efforts combinés parvinrent à les trouver. Il y
en avait deux principales: manque de suite dans la conduite du journal,
manque de contrôle administratif. En quelques mois, nous eûmes rétabli
le journal dans la confiance et l'estime du public et nous commencions
à étudier mon projet si longuement chéri d'un journal du matin.»
Le _Daily Mail_
Depuis longtemps, en effet, Alfred Harmsworth portait ce journal dans
son cœur, dans son cerveau; sa naissance fut une joie laborieuse,
il est demeuré son enfant préféré, «celui en qui il met toutes ses
complaisances».
Lord Northcliffe a relaté lui-même les péripéties qui marquèrent les
débuts du _Daily Mail_.
«Officiellement, dit-il, le _Daily Mail_ fut lancé le 4 mai 1896, mais
en réalité, sa conception datait de plusieurs années. Tandis que,
franc-tireur du journalisme à Londres, je collaborais à plusieurs des
quotidiens du matin et du soir, entre les âges de dix-sept et vingt
ans, la vie me convainquit que la mollesse de leur direction, les
compartiments d'air comprimé qui en séparaient les divers services et
la tranquillité complaisante qui y régnait nécessitaient un sérieux
réveil... Je m'aperçus, en fréquentant les bureaux de ces journaux,
que leur organisation était construite de telle sorte qu'il était
matériellement impossible de faire parvenir une idée jusqu'au grand
chef...
«Le _Times_ continuait son existence mystérieuse dans la solitude
de son île de _Printing House Square_; le _Daily Telegraph_, sa
paisible rivalité avec le _Standard_; le _Morning Post_ se tenait
dédaigneusement à l'écart; le _Daily News_, politique et littéraire,
n'était que l'organe du parti radical, et le _Daily Chronicle_, sous
Massingham, le plus brillant et le plus entreprenant de la bande...
J'espère ne pas offenser mes amis de ces grands quotidiens en leur
disant que leur manque d'initiative et leur aveugle soumission à
l'esprit de parti étaient une invitation directe à l'assaut que leur
livra le _Daily Mail_...»
La bataille avait été longuement préparée. Des numéros d'essai parurent
à blanc pendant plusieurs mois avant le 4 mai et, comme la plupart
des succès, la réussite foudroyante du _Daily Mail_ provint de la
combinaison d'une chance heureuse qui était l'inertie des journaux de
Londres et d'une préparation qui ne laissait rien au hasard. «Alors
que le projet d'un journal du matin à 0,05 centimes, continue lord
Northcliffe, ne semblait éveiller que peu d'intérêt parmi ceux qu'elle
concernait pourtant directement--les propriétaires de journaux à 0,10
cent, et ceux du _Times_ qui, depuis 1861, avaient conservé le prix de
0,30 cent.--l'événement prouva que le public prenait un immense intérêt
à cette entreprise neuve, et cela à un degré que nous n'avions pas
prévu. Nous nous étions préparés pour un tirage de 100.000 exemplaires;
le papier était exactement celui qu'employaient les journaux à 0,10
cent.; les machines, selon le dernier cri; des jeunes gens intelligents
et hardis venus de toutes parts offraient leurs services. Nous
estimions avoir tout prévu, sauf, si je puis le dire avec modestie,
la demande colossale qui en résulta. Le nombre exact des exemplaires
vendus le premier jour fut de 397.215 et il devint urgent d'annexer
diverses imprimeries voisines, tandis qu'on nous construisait des
machines nouvelles...»
Ces premiers jours s'écoulèrent dans un travail intense, une fièvre
ardente: «Pour ma part, dit lord Northcliffe, je ne quittai pas les
bureaux pendant deux jours et deux nuits, puis, rentré chez moi, je
dormis vingt-deux heures... Mais quelles heures d'allégresse!...»
Bientôt le tirage s'élevait à 600.000. Le _Daily Mail_ faisait un
emploi généreux des fils spéciaux, des câbles, envoyait sur tous
les points du monde des reporters actifs et audacieux, payés avec
une libéralité jusqu'alors inconnue; les articles courts, ramassés,
nerveux, tranchaient sur le ton filandreux des autres journaux, leur
poncif soporifique; de plus, le journal n'étant l'esclave d'aucun
parti, rien ni personne n'étant sacré pour lui, il était toujours
prêt, dans l'intérêt général, aux campagnes les plus violentes, aux
sacrifices les plus élevés. Un souffle irrésistible de jeunesse et
de force y courait. Et son organisation pratique constituait une
révolution: le journal, imprimé plus rapidement qu'aucun autre,
engageait des trains spéciaux et jetait ses éditions de droite et
de gauche par toute l'Angleterre. Plus tard, en 1900, s'organisa
la succursale de Manchester donnant la réplique exacte du numéro
de Londres qui, de là, s'élança sur le Nord et l'Ecosse, et enfin
l'édition continentale de Paris qui, en temps de paix, rayonnait
sur tous les pays de l'Europe et fit de sérieux bénéfices, placés
maintenant en emprunt de guerre français.
Ce fut donc le triomphe. Pourtant ces procédés nouveaux de journalisme,
directs et violents, trouvèrent quelque résistance dans une partie du
public, celle qui a gardé les traditions de réserve et de froideur
britanniques. On reprocha au jeune directeur du _Daily Mail_ sa
maîtrise à lancer ou abattre les hommes et les entreprises, à saisir
les grands de ce monde dans ses dents de bull-dog et à les secouer par
la peau du cou; on l'accusa de connaître dans tous ses détours l'art de
la réclame, de l'_advertising_ et du _booming_. De plus, à mesure que
les quotidiens de Londres et de la province devenaient enfin conscients
du danger, ce fut un déchaînement d'injures et de calomnies contre
la _Northcliffe Press_. «Attaques sur lesquelles, selon l'expression
paisible de son chef, elle n'a cessé de vivre, de croître et de
prospérer.»
_Le Napoléon de la Presse_
Il ne s'en tint pas là. Toujours en collaboration avec son frère, il
avait, après l'_Evening News_, organisé le _Weekly Dispatch_; il lança
ensuite le _Daily Mirror_, quotidien illustré.
Il y a une douzaine d'années, alors qu'on croyait le _Times_ près de
passer aux mains d'un de ses concurrents, on apprend tout à coup que
lord Northcliffe s'en est assuré le contrôle. Tout en lui laissant sa
physionomie traditionnelle de gazette officielle de l'Empire, il le
modernise, y introduit le mouvement et la vie succédant à l'antique
torpeur, perfectionne encore ses merveilleux services de l'étranger,
soigne particulièrement le papier et la présentation, ne néglige rien
pour conserver et augmenter sa réputation de premier journal du monde,
tout en le ramenant au prix dérisoire de 0,10 cent. S'il voit dans le
_Daily Mail_ son enfant de prédilection, le _Times_ est son luxe--luxe
qui fut coûteux en temps de guerre--et son orgueil.
A quoi bon continuer? A quarante ans, le «Napoléon de la Presse»,
comme on a surnommé lord Northcliffe, possède la haute main sur une
soixantaine de journaux et de revues réunis en trois puissantes
sociétés: _The Times Publishing Company_, _The Associated Newspapers_
et _The Amalgamated Press_, auxquelles sont venues s'adjoindre
plusieurs entreprises annexes et complémentaires d'édition et
de librairie. Il commande une véritable armée d'écrivains,
d'administrateurs, d'imprimeurs, de typographes, d'employés et de
comptables, l'armée de la _Northcliffe Press_, qui eut plus de cinq
mille combattants au front. Elle compte des hommes de grand talent, les
plus actifs, les plus autorisés dans tous les domaines, qui partagent
les idées de leur chef, croient en sa force d'entraîneur. Sa seule
présence inspire et stimule. Il a foi dans la mission de la presse. Il
en a fait une puissance, il lui a donné un prestige dont il a l'orgueil.
_Lord Northcliffe grand "reporter"_
Bien que, depuis sa jeunesse, il écrive quotidiennement, lord
Northcliffe se défend d'être «un écrivain», au sens étroit du mot.
Certes, il n'a rien du plumitif qui tourne et mâche son porte-plume,
gratte le fond de son encrier, peine sur une épithète, succombe sous
une période. D'un coup-d'œil preste et précis, il cueille les détails
suggestifs, les note en des phrases nettes, brèves, imagées, qui ont
le vol rapide et brillant du martin-pêcheur, les pose en touches
successives, sans effort, sans lien apparent, et, soudain, l'idée
jaillit, déjà muée en acte. Parfois, une formule vive et puissante, une
anecdote, un tableau éclairent le sujet et le fixent dans la mémoire.
Par exemple, il s'agit des pacifistes et de leur nombre en Angleterre.
«Ils me rappellent, écrit lord Northcliffe, une histoire que l'on m'a
contée pendant mon séjour en Amérique, l'histoire d'un paysan, qui
s'en alla trouver le directeur du restaurant Delmonico: «J'ai des
grenouilles en quantité autour de ma ferme, fit-il. Voulez-vous m'en
acheter?» On fit marché pour un millier de grenouilles par semaine. La
semaine suivante, on vit arriver le bonhomme dans la Cinquième Avenue
avec un tout petit sac à la main. On lui demanda combien de grenouilles
il apportait: «Ma foi, répondit-il, quand je suis descendu au marais,
on ne s'entendait plus tant il y avait de coassements, mais je n'ai
pu trouver que dix-neuf grenouilles!» Voilà ce qu'il en est pour les
pacifistes en Angleterre», conclut lord Northcliffe.
Il comparait un jour la méthode de l'Amérique en guerre à celle
qu'elle emploie pour construire ses «gratte-ciel» (_sky-scrapers_):
«Pendant quelque temps, on voit éclater des rocs, une foule d'hommes
apparaissent avec d'étranges machines; on dirait qu'il ne se passe
rien; puis, graduellement mais sûrement, s'élève un grand squelette
d'acier; les progrès, pourtant, restent insensibles, quand, tout à
coup, le passant s'aperçoit, à sa grande surprise, que le dix-septième
ou le trentième étage est achevé, alors que les étages inférieurs en
sont encore à la période du squelette. Encore quelque temps d'attente,
et voilà que, soudain, le gratte-ciel se trouve terminé et abrite dans
ses flancs 10.000 ou 15.000 travailleurs affairés. Eh bien! c'est ainsi
que se construit la gigantesque machine de guerre de l'Amérique. Elle
s'achève et sera bientôt en plein fonctionnement...» Tableau dont nous
avons réalisé toute la prophétique exactitude.
Certains des articles de combat de lord Northcliffe, publiés
d'ordinaire dans le _Daily Mail_, avec leurs phrases ramassées et
violentes, courant droit au but, ont soulevé toute l'Angleterre.
D'autres articles de grand reportage--ceux par exemple sur l'Espagne
en danger de germanisation,--sont des esquisses d'une ampleur et d'une
justesse qui en font de véritables documents historiques. Enfin,
d'autres encore ont provoqué d'admirables mouvements de générosité; ils
ont la valeur d'œuvres sociales et philanthropiques. La Croix-Rouge
anglaise lui doit d'avoir soulagé partout les souffrances. Telle de ses
phrases a fait couler des millions et séché bien des larmes. Ce n'est
plus de l'art, c'est encore et toujours de l'action.
_L'homme d'affaires_
Mais lord Northcliffe est également et surtout un grand homme
d'affaires. Une de ses récentes photographies illustre cette partie
de son caractère que l'on serait tenté d'oublier, voilée qu'elle
se trouve par d'autres qualités plus brillantes, celles de l'homme
public. Le voici, les épaules un peu remontées, la tête penchée en
avant, les lèvres serrées, l'œil aux aguets, aigu, lucide: cet homme-là
voit à travers tous les calculs, devine tous les écueils, déjoue
toutes les ruses,--un terrible jouteur! Et dire qu'on a pu le traiter
d'esprit changeant, d'imagination déréglée! Toutes les affaires qu'il
a organisées et lancées ont prospéré; mais, avec ses manufactures de
papier, il a réalisé une de ses plus surprenantes opérations. Les
compagnies qu'il dirige ou contrôle, sont d'effroyables dévoratrices.
Elles ont une consommation annuelle en papier qui dépasse celle de
toutes les entreprises analogues du monde entier. Or, la production
imposée aux forêts du Canada, des Etats-Unis et de la Scandinavie est
telle qu'une famine de papier était une éventualité à prévoir. Lord
Northcliffe ne voulut pas en courir la chance. Il possédait déjà en
Angleterre des manufactures. Mais, il y a une quinzaine d'années, il
embaucha plusieurs experts qui, pendant trois ans, explorèrent et
prospectèrent toutes les zones du monde produisant du bois susceptible
de se transformer en pulpe de papier. On se décida enfin pour l'île de
Terre-Neuve. L'une des raisons principales de ce choix est que lord
Northcliffe, persuadé de la menace allemande et de la guerre imminente,
estimait que, pour être sûr de son ravitaillement en papier, il fallait
en établir la source en terre britannique; d'autre part, la distance de
Terre-Neuve aux Iles Britanniques n'est pas considérable. Enfin, on y
trouve, pour la fabrication du papier, un bois supérieur en qualité et
en rendement à tout ce que produit le continent européen.
L'_Anglo Newfoundland Development Company_, aussitôt constituée, fit
donc à Terre-Neuve l'acquisition de 3.400 milles carrés (plus de
5.000 kil.) y compris un lac de 37 milles (le _Red Indian Lake_), des
rivières, des étangs et un domaine de forêts si considérable que,
quelle que soit la demande, elles sauront toujours y suffire. Le fleuve
_Exploits_, qui possède une merveilleuse chute d'eau, _Grand Falls_,
réservoir inépuisable de houille blanche, est la sève nourricière
alimentant les immenses moulins et leurs dépendances qui, quatre ans
plus tard, étaient construits et en plein fonctionnement. Elle fournit
également l'éclairage à la jeune cité modèle de plusieurs milliers
d'habitants, qui, sur un coup de baguette magique, a surgi de terre
près de _Grand Falls_, avec ses magasins, ses écoles, ses églises,
sa banque, son club, son hôpital, son chemin de fer qui la relie au
grand port de Botwood; c'est là que se trouvent les quais, les docks,
les entrepôts de pulpe et de papier. Une flotte de vapeurs, remontant
jusqu'au _Red Indian Lake_, vient compléter l'organisation. Toutes
les trois semaines environ, un des steamers de la Compagnie quitte
Terre-Neuve pour l'Angleterre avec une cargaison de 4.000 tonnes de
papier. «Les journaux, comme les éléphants, vivent longtemps», a écrit
lord Northcliffe. A ses journaux, animaux voraces entre tous, il assure
ainsi, quelle que soit la durée de leur existence, une pâture abondante
et certaine.
Sentant approcher le cataclysme mondial, il avait en outre accumulé
dans ses entrepôts d'amples réserves de papier qui se sont montrées
précieuses à tous les points de vue: c'est en grande partie à sa
prévoyance et à ses efforts que l'Angleterre a dû d'éviter la crise
qui paralyse si fâcheusement nos journaux. Par ses qualités uniques
d'homme d'affaires, parti sans aucun capital, lord Northcliffe a
su conquérir une immense fortune. Pourtant les ennemis qui se sont
acharnés à chercher des tares dans sa vie n'ont pu y découvrir une
seule opération douteuse. Je ne veux citer ici que le témoignage du
_Spectator_, la très respectable revue britannique, qui, adversaire
tenace de lord Northcliffe et de sa politique, ne peut être suspectée
de partialité. Le passage est extrait d'un article paru le 16 janvier
1918; l'auteur y prévoit le cas où, le ministère Lloyd George chutant
de par les traquenards des libéraux, lord Northcliffe serait appelé à
en former un nouveau et d'avance il combat ce ministère, avec âpreté.
«Lord Northcliffe, écrit-il, est un homme d'affaires étonnamment
prospère: il est doué à ce point de vue des plus hautes capacités. Sans
elles, il n'aurait pu réussir comme il l'a fait, car notez bien que
ses succès financiers et autres sont entièrement dus à son heureuse
administration personnelle. _Notez bien aussi que, malgré les souffles
de la calomnie auxquels sont particulièrement exposés les hommes qui
s'élèvent rapidement, personne n'a jamais pu jeter sur ses méthodes
financières le moindre discrédit. Sa grande fortune a été acquise avec
une honnêteté scrupuleuse et parfaite, ce qui est plus qu'on en peut
dire de la plupart des rapides faiseurs de millions._ Mais le fait
que lord Northcliffe sait si bien administrer ses propres affaires
n'est point une preuve qu'il administrerait aussi bien celles de la
nation...» Et ainsi de suite...
Le directeur du _Daily Mail_ et du _Times_ fut le plus jeune _baronet_
puis le plus jeune pair créé par le roi Edouard VII. Il semble s'être
appliqué à battre tous les records. Cet hiver, au retour de sa mission
d'Amérique, il était élevé au titre de _Viscount_. Il est parvenu au
faîte de la fortune et des honneurs.
_Une journée de lord Northcliffe_
--Comment ne se retire-t-il pas? me demandait un Français avec
surprise. «Se retirer après fortune faite», c'est hélas l'ambition
suprême de la plupart de nos bourgeois. A peine lord Northcliffe
pourrait-il comprendre une telle idée: cet homme ne cessera d'agir
qu'en cessant de vivre.
--Aimez-vous le travail? demandait-il à quelqu'un la première fois
qu'il le vit. Moi, je l'adore, _I love it_...
Le travail fut toujours sa grande, son unique passion. Ou plutôt il
travaille de même qu'il respire.
S'il accueillit la fortune, les honneurs comme le résultat tangible de
son effort, la preuve de sa puissance, il a trop de noble orgueil pour
s'en contenter; en eux, il ne cherche nullement un but mais simplement
le moyen de développer son action, de créer, de réaliser sans cesse
davantage.
Il suffit de passer quelques heures dans son atmosphère, de connaître
sa manière de vivre, ses méthodes de travail pour en déduire cette
conviction.
Bien que lord Northcliffe possède, comme il est d'usage à un certain
degré de fortune, hôtel à Londres, villa sur la Côte d'Azur, plusieurs
propriétés en Angleterre dont un château historique (qu'il a, je crois,
cédé depuis la guerre), c'est dans sa maison du sud de l'Angleterre,
au bord de la mer, près de Douvres, qu'il séjourne le plus volontiers,
en dehors de ses nombreux voyages. Car, par raison de santé, mais bien
plus encore par goût, il passe la majeure partie de son existence à
la campagne; il traite la plupart de ses affaires par téléphone, ne
venant à Londres que deux ou trois jours par semaine, juste le temps
indispensable.
Cette maison, Elmwood, la première, la plus chère, qu'il acheta au
début de ses succès, celle qui abrita ses jeunes années de bonheur et
de travail, qui contient tous ses souvenirs, est une de ces fermes
du temps d'Elisabeth dont on a su garder le caractère d'antique et
charmante austérité: poutres apparentes, boiseries et portes de chêne
noirci, escaliers inégaux, pièces vastes, un peu basses, aux coins
inattendus, meubles faits pour le confort de la vie quotidienne, avec
la surprise fréquente d'un meuble ancien, d'un bibelot d'art, d'un
tableau; des livres partout,--cadre harmonieux d'une intimité à la fois
simple et raffinée.
Elle allonge sa façade vêtue de rosiers et de jasmins au milieu d'une
prairie en fleurs, parmi des bosquets de ces beaux arbres aux longs
bras négligents comme il n'y en a qu'en Angleterre, tandis qu'au delà
de cet îlot de fraîcheur s'étendent à l'infini les dunes rases et le
bleu éblouissant de la mer...
Essayons d'y suivre une journée de lord Northcliffe: elle commence
à 6 h. 1/2 en hiver, à 5 h. 1/2 en été; il lui arrive même parfois,
quand le travail presse, d'être debout à 4 heures. N'a-t-on pas dit
que le monde appartient à ceux qui se lèvent une heure plus tôt que le
commun des hommes? A-t-il entrepris une tâche importante, c'est à ce
moment-là, dans le calme silencieux du premier matin qu'il s'y attelle.
Quand on lui apporte les journaux, il les parcourt, isolant aussitôt
les faits saillants, en calculant toute la portée, jugeant de son
coup d'œil infaillible les articles du jour, leur action sur l'esprit
public, approuvant, critiquant. Quelques notes lui permettront tout
à l'heure de communiquer par téléphone à ceux de ses _editors_ ou des
lieutenants de ses diverses missions qu'il appellera, ses observations
ou ses conseils. De lui déborde une source jaillissante d'idées qui
fait l'admiration et parfois la terreur de ses subordonnés: plus
lents, ils s'époumonent à suivre la course endiablée de cet esprit
en perpétuelle création. Il tient de même ses secrétaires haletants.
Mais de cette activité se dégage une telle fascination joyeuse et
inspiratrice que ceux qui ont respiré son atmosphère ne peuvent
plus s'en passer; ils étouffent ailleurs: c'est quelque chose comme
l'ivresse des hautes cimes.
Voici son courrier, courrier formidable venu de tous les points
du monde pour les questions multiples dont il s'occupe et qui lui
arrive déjà épuré, trié, classé. Il tient pourtant à prendre lui-même
connaissance de la plupart des lettres. Surtout celles des pionniers
que sa pensée dirige, que sa volonté lance à travers les continents et
qu'il appelle affectueusement ses _workers_.
Puis il dicte sa correspondance à un, parfois à plusieurs de ses
secrétaires. Ses lettres sont typiques: aucune formule vaine, aucune
explication oiseuse; du premier bond, il est en plein cœur du sujet:
phrases brèves, robustes, dont chaque mot porte. Point de transitions,
c'est un luxe inutile. Une fois transcrites à la machine à écrire, il
relit toutes ses lettres lui-même, avec la précision, la _thoroughness_
qu'il met à tout ce qu'il fait; pas une qui ne porte une correction
de sa main, ponctuation ou mots en surcharge; certains termes sont
soulignés ou encadrés d'un trait appuyé; enfin il signe d'une écriture
puissante qui monte hardiment.
Viennent--à Londres surtout--les conférences d'affaires, les
interviews. Là encore, aucune perte de temps. Lord Northcliffe possède
l'art du déblayage, si l'on peut dire, ce qui explique comment il peut,
en un délai si court, comprimer tant d'activités diverses. Son esprit
court droit au but, sans se laisser distraire ni arrêter. Il ignore
ou dédaigne la complexité. Les affaires les plus importantes, les
problèmes les plus abstrus sont abordés et résolus avec une maîtrise
rapide et définitive. Son choix fait, lord Northcliffe s'y tient
d'ordinaire; aucun argument ne saurait le modifier. Ajoutons, il est
vrai, que ce choix n'est pas laissé au hasard, qu'il est le fruit de
longues observations, de réflexions profondes: tout est là.
Mais s'il sait travailler à outrance, il sait aussi se reposer. Il
ménage et dirige ses forces avec une judicieuse économie qui lui permet
de suffire à la plus lourde des tâches. Le voir aux minutes de répit
s'enfoncer dans un fauteuil, la tête abandonnée sur le dossier, les
yeux clos, les jambes et les bras allongés dans une détente volontaire
de tous les muscles est un véritable enseignement. Et au cours des
matinées les plus dures, il tient à s'accorder une heure d'exercice en
plein air...
_Idéaliste et réalisateur_
Par un beau jour de juin dernier, avant l'heure du lunch, imaginez
lord Northcliffe au milieu de sa pelouse, vêtu d'un de ces costumes
un peu flottants, de coupe nette mais aisée qu'il affectionne--veston
bleu foncé pour la ville, gris ou marron pour la campagne, chemise
molle, cravate souple, chapeau de feutre; nulle contrainte pour ses
mouvements puissants et vifs, pourtant nul laisser-aller--un ensemble
sobre et simple. Si d'aventure, pour une cérémonie officielle, il doit
revêtir redingote et linge empesé, sa main, d'un geste d'impatience
inconsciente, essaie d'écarter le carcan qui garrotte son cou robuste...
Un hôte vient d'arriver. Il l'accueille avec une cordialité familière
qui met tout de suite à l'aise. Son visage tout à l'heure tendu, œil
durci, mâchoire carrée, rayonne de bonne humeur amicale; rien chez lui
de cette réserve britannique toujours un peu guindée qui glace les
élans, de ce formalisme que chez nous l'on prend si souvent pour de la
morgue,--cause éternelle de malentendus entre Anglais et Français.
--Avec les Américains, on est tout de suite camarades, me disait un
soldat gascon; les Anglais, eux, sont plus «égoïstes».
Egoïstes? Non. Mais enfermés en eux-mêmes, souffrant parfois de leur
isolement, incapables d'en sortir. L'élément celte a sauvé lord
Northcliffe de ce mal insulaire. Il inspire aussitôt la confiance
en offrant la sienne, avec une franchise généreuse et spontanée.
Impitoyable dans la vie publique, il est dans la vie privée le meilleur
des amis. Et ses amis l'adorent. Il est curieux de noter que la plupart
de ceux qui le haïssent ne le connaissent pas. Ce terrible lutteur a
parfois les délicatesses d'un cœur féminin...
Mais un frisson traverse le ciel limpide, des sirènes au loin
commencent à mugir, on entend des halètements de moteur; c'est un de
ces raids si fréquents sur ce point de la côte. Absurdité que l'idée de
la mort qui plane en cette matinée radieuse. Pourtant une brèche dans
un cottage à quelques mètres de la maison évoque un souvenir tragique:
par une nuit de printemps, un destroyer allemand envoyait de monstrueux
obus sur Elmwood puis s'enfuyait; un morceau d'obus traversait un
mur de la bibliothèque sans y pénétrer, un autre dans le cottage
allait tuer la femme d'un jardinier et ses deux enfants. Ce n'était
pas la première tentative, ce ne fut pas la dernière, car les brutes
prussiennes ont voué à lord Northcliffe, qu'ils savent un de leurs plus
formidables ennemis, une haine sauvage. Celui-ci avait fait creuser
pour son entourage un abri qui constitue le dernier cri du genre. Il
fut seul à n'y pas descendre. En cas de raid ou de bombardement il ne
daignait pas quitter sa chambre. On s'en désespérait autour de lui. On
lui démontrait les conséquences pour le pays de son inutile imprudence.
Rien n'y faisait. Lui, se déranger pour des Boches? Allons donc!
Pour le moment, il inspecte le ciel. On entend le grondement du tir
de défense, l'éclatement des bombes, le souffle bruyant des moteurs
qui peu à peu s'éloignent. Tout à l'heure le téléphone, puis des
pilotes d'hydravion venus à bicyclette apporteront des renseignements.
Partout où se trouve le directeur du _Daily Mail_, attirées comme par
un aimant, convergent aussitôt les nouvelles. Cette fois-ci, les deux
avions ennemis ont causé plus de bruit que de mal.