LES AVEUX.

Un matin, Adolphe est ultra-câliné. Le trop heureux mari cherche les

raisons de ce redoublement de tendresse, et il entend Caroline, qui

d’une voix caressante lui dit: —Adolphe?

—Quoi! répond-il effrayé du tremblement intérieur accusé par la voix

de Caroline.

—Promets-moi de ne pas te fâcher.

—Oui.

—De ne pas m’en vouloir...

—Jamais! Dis.

—De me pardonner et de ne jamais me parler de cela...

—Mais dis-donc!...

—D’ailleurs, tous les torts sont à toi...

—Voyons!... ou je m’en vais...

—Il n’y a que toi qui puisses me faire sortir de l’embarras où je

suis... et à cause de toi!...

—Mais voyons...

—Il s’agit de...

—De?

—De Justine.

—Ne m’en parle pas, elle est renvoyée, je ne veux plus la voir, sa

manière d’être expose votre réputation...

—Et que peut-on dire? que t’a-t-on dit?

La scène tourne, il en résulte une sous-explication qui fait rougir

Caroline dès qu’elle aperçoit la portée des suppositions de ses

meilleures amies, enchantées toutes de trouver des raisons bizarres à

sa vertu.

—Eh bien, Adolphe, c’est toi qui me vaux tout cela! Pourquoi ne

m’as-tu rien dit de Frédéric...

—Le Grand? le roi de Prusse?

—Voilà bien les hommes!... Tartufe, voudrais-tu me faire croire que

tu aies oublié, depuis si peu temps, ton fils, le fils de mademoiselle

Suzanne Beauminet!

—Tu sais...

—Tout!... Et la mère Mahuchet, et tes sorties pour faire dîner le

petit quand il a congé.

Quelquefois, l’Affaire-Chaumontel est un enfant naturel, c’est l’espèce

la moins dangereuse des Affaires-Chaumontel.

—Quels chemins de taupe vous savez faire, vous autres dévotes! s’écrie

Adolphe épouvanté.

—C’est Justine qui a tout découvert.

—Ah! je comprends maintenant la raison de ses insolences...

—Ah! va, mon ami, ta Caroline a été bien malheureuse, et cet

espionnage dont la cause est mon amour insensé pour toi, car je

t’aime... à devenir folle... Non, si tu me trahissais, je m’enfuirais

au bout du monde... Eh bien, cette jalousie à faux m’a mise sous la

domination de Justine... Ainsi, mon chat, tire-moi de là!

—Que cela t’apprenne, mon ange, à ne jamais te servir de tes

domestiques si tu veux qu’ils te servent. C’est la plus basse des

tyrannies. Être à la merci de ses gens.

Adolphe profite de cette circonstance pour épouvanter Caroline, car il

pense à ses futures Affaires-Chaumontel, et voudrait bien ne plus être

espionné.

Justine est mandée, Adolphe la renvoie immédiatement sans vouloir

qu’elle s’explique. Caroline croit sa petite misère finie. Elle prend

une autre femme de chambre.

Justine, à qui ses douze ou quinze mille francs ont mérité les

attentions d’un porteur d’eau à la voie, devient madame Chavagnac et

entreprend le commerce de la fruiterie. Dix mois après Caroline reçoit

par un commissionnaire, en l’absence d’Adolphe, une lettre écrite sur

du papier écolier, en jambages qui voudraient trois mois d’orthopédie,

et ainsi conçue:

_Madam!_

_Vous êt hindigneuman trompai perre msieu poure mame deux

Fischtaminelle, ile i vat tou lé soarres, ai vous ni voilliez

queu du feux; vous n’avet queu ceu que vou mairitte j’ean sui

contant, ai j’ai bien éloneure de vou saluair._

Caroline bondit comme une lionne piquée par un taon; elle se replace

d’elle même sur le gril du soupçon, elle recommence sa lutte avec

l’inconnu.

Quand elle a reconnu l’injustice de ses soupçons, il arrive une

autre lettre qui lui offre de lui donner des renseignements sur une

Affaire-Chaumontel que Justine a éventée.

La petite misère des Aveux, souvenez-vous-en, mesdames, est souvent

plus grave que celle-ci.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 109 / 140 题