—Ma chère Caroline, dit un jour Adolphe à sa femme, es-tu contente de
Justine?
—Mais, oui, mon ami.
—Tu ne trouves pas qu’elle te parle d’une façon qui n’est point
convenable?
—Est-ce que je fais attention à une femme de chambre? il paraît que
vous l’observez, vous?
—Plaît-il?... demande Adolphe d’un air indigné qui ravit toujours les
femmes.
En effet, Justine est une vraie femme de chambre d’actrice, une fille
de trente ans frappée par la petite vérole de mille fossettes où ne se
jouent pas les amours, brune comme l’opium, beaucoup de jambes et peu
de corps, les yeux chassieux et une tournure à l’avenant. Elle voudrait
se faire épouser par Benoît, elle a dix mille francs; mais à cette
attaque inopinée, Benoît a demandé son congé. Tel est le portrait du
tyran domestique intronisé par la jalousie de Caroline.
Justine prend son café, le matin, dans son lit, et s’arrange de manière
à le prendre aussi bon, pour ne pas dire meilleur, que celui de madame.
Justine sort quelquefois sans en demander la permission, elle sort mise
comme la femme d’un banquier du second ordre. Elle a le bibi rose, une
ancienne robe de madame refaite, un beau châle, des brodequins en peau
bronzée et des bijoux apocryphes.
Justine est quelquefois de mauvaise humeur et fait sentir à sa
maîtresse qu’elle est aussi femme qu’elle, sans être mariée. Elle a
ses _papillons noirs_, ses caprices, ses tristesses. Enfin, elle ose
avoir des nerfs!... Elle répond brusquement, elle est insupportable aux
autres domestiques, enfin ses gages ont été considérablement augmentés.
—Ma chère, cette fille devient de jour en jour plus insupportable,
dit un jour Adolphe à sa femme en s’apercevant que Justine écoute aux
portes; et, si vous ne la renvoyez pas, je la renverrai, moi!...
Caroline, épouvantée, est obligée, pendant que monsieur est dehors, de
chapitrer Justine.
—Justine, vous abusez de mes bontés pour vous: vous avez ici
d’excellents gages, vous avez des profits, des cadeaux: tâchez d’y
rester, car monsieur veut vous renvoyer.
La femme de chambre s’humilie, elle pleure; elle est si attachée à
madame! Ah! elle passerait dans le feu pour elle, elle se ferait
hacher; elle est prête à tout faire.
—Vous auriez quelque chose à cacher, madame, je le prendrais sur mon
compte.
—C’est bien Justine, c’est bien ma fille, dit Caroline effrayée; il ne
s’agit pas de cela; sachez seulement vous tenir à votre place.
—Ah! se dit Justine, monsieur veut me renvoyer... Attends, je vais te
rendre la vie dure, vieux pistolet!
Huit jours après, en coiffant sa maîtresse, Justine regarde dans la
glace pour s’assurer que madame peut voir toutes les grimaces de sa
physionomie; aussi Caroline lui demande-t-elle bientôt: —Qu’as-tu donc
Justine?
—Ce que j’ai, je le dirais bien à madame, mais madame est si faible
avec monsieur...
—Allons, voyons, dis?
—Je sais bien, Madame, pourquoi monsieur veut me mettre lui-même à
la porte: monsieur n’a plus confiance qu’en Benoît, et Benoît fait le
discret avec moi...
—Eh bien! qu’y a-t-il? A-t-on surpris quelque chose?
—Je suis sûre qu’à eux deux ils manigancent quelque chose contre
madame, répond la femme de chambre avec autorité.
Caroline, que Justine observe dans la glace, est devenue pâle; toutes
les tortures de la petite misère précédente reviennent, et Justine se
voit devenue nécessaire autant que les espions le sont au gouvernement
quand on découvre une conspiration. Cependant les amies de Caroline
ne s’expliquent pas pourquoi elle tient à une fille si désagréable,
qui prend des airs de maîtresse, qui porte chapeau, qui fait
l’impertinente...
On parle de cette domination stupide chez madame Deschars, chez madame
de Fischtaminel, et l’on en plaisante. Quelques femmes entrevoient des
raisons monstrueuses et qui mettent en cause l’honneur de Caroline.