La plupart des hommes ont toujours un peu de l’esprit qu’exige une
situation difficile, quand ils n’ont pas tout l’esprit de cette
situation.
Quant aux maris qui sont au-dessous de leur position, il est impossible
de s’en occuper: il n’y a pas de lutte, ils entrent dans la classe
nombreuse des _Résignés_.
Adolphe se dit donc: —Les femmes sont des enfants: présentez-leur
un morceau de sucre, vous leur faites danser très-bien toutes les
contredanses que dansent les enfants gourmands; mais il faut toujours
avoir une dragée, la leur tenir haut, et... que le goût des dragées
ne leur passe point. Les Parisiennes (Caroline est de Paris) sont
excessivement vaines, elles sont gourmandes!... On ne gouverne les
hommes, on ne se fait des amis, qu’en les prenant tous par leurs vices,
en flattant leurs passions: ma femme est à moi!
Quelques jours après, pendant lesquels Adolphe a redoublé d’attentions
pour sa femme, il lui tient ce langage:
—Tiens, Caroline, amusons-nous! il faut bien que tu mettes ta nouvelle
robe (la pareille à celle de madame Deschars), et... ma foi, nous irons
voir quelque bêtise aux Variétés.
Ces sortes de propositions rendent toujours les femmes légitimes de
la plus belle humeur. Et d’aller! Adolphe a commandé pour deux, chez
Borrel, au Rocher de Cancale, un joli petit dîner fin.
—Puisque nous allons aux Variétés, dînons au cabaret! s’écrie Adolphe
sur les boulevards en ayant l’air de se livrer à une improvisation
généreuse.
Caroline, heureuse de cette apparence de bonne fortune, s’engage alors
dans un petit salon où elle trouve la nappe mise et le petit service
coquet offert par Borrel aux gens assez riches pour payer le local
destiné aux grands de la terre qui se font petits pour un moment.
Les femmes, dans un dîné privé, mangent peu: leur secret harnais les
gêne, elles ont le corset de parade, elles sont en présence de femmes
dont les yeux et la langue sont également redoutables. Elles aiment,
non pas la bonne, mais la jolie chère: sucer des écrevisses, gober des
cailles au gratin, tortiller l’aile d’un coq de bruyère, et commencer
par un morceau de poisson bien frais, relevé par une de ces sauces qui
font la gloire de la cuisine française. La France règne par le goût en
tout: le dessin, les modes, etc. La sauce est le triomphe du goût, en
cuisine. Donc, grisettes, bourgeoises et duchesses sont enchantées d’un
bon petit dîner arrosé de vins exquis, pris en petite quantité, terminé
par des fruits comme il n’en vient qu’à Paris, surtout quand on va
digérer ce petit dîner au spectacle, dans une bonne loge, en écoutant
des bêtises, celles de la scène, et celles qu’on leur dit à l’oreille
pour expliquer celles de la scène. Seulement l’addition du restaurant
est de cent francs, la loge en coûte trente, et les voitures, la
toilette (gants frais, bouquet, etc.) autant. Cette galanterie monte
à un total de cent soixante francs, quelque chose comme quatre mille
francs par mois, si l’on va souvent à l’Opéra-Comique, aux Italiens et
au grand Opéra. Quatre mille francs par mois valent aujourd’hui deux
millions de capital. Mais tout _honneur conjugal_ vaut cela.
Caroline dit à ses amies des choses qu’elle croit excessivement
flatteuses, mais qui font faire la moue à un mari spirituel.
—Depuis quelque temps, Adolphe est charmant. Je ne sais pas ce que
j’ai fait pour mériter tant de gracieusetés, mais il me comble. Il
ajoute du prix à tout par ces délicatesses qui nous _impressionnent_
tant, nous autres femmes... Après m’avoir mené lundi au Rocher de
Cancale, il m’a soutenu que Véry faisait aussi bien la cuisine que
Borrel, et il a recommencé la partie dont je vous ai parlé, mais
en m’offrant au dessert un coupon de loge à l’Opéra. L’on donnait
GUILLAUME TELL, qui, vous le savez, est ma passion.
—Vous êtes bien heureuse, répond madame Deschars sèchement, et avec
une évidente jalousie.
—Mais une femme qui remplit bien ses devoirs mérite, il me semble, ce
bonheur...
Quand cette phrase atroce se promène sur les lèvres d’une femme mariée,
il est clair qu’elle _fait son devoir_, à la façon des écoliers,
pour la récompense qu’elle attend. Au collége, on veut gagner des
exemptions; en mariage, on espère un châle, un bijou. Donc, plus
d’amour!
—Moi, ma chère (madame Deschars est piquée), moi, je suis raisonnable.
Deschars faisait de ces folies-là...[4], j’y ai mis bon ordre. Écoutez
donc, ma petite, nous avons deux enfants, et j’avoue que cent ou deux
cents francs sont une considération pour moi, mère de famille.
[4] Mensonge à triple péché mortel (mensonge, orgueil, envie)
que se permettent les dévotes, car madame Deschars est une
dévote atrabilaire; elle ne manque pas un office à Saint-Roch
_depuis qu’elle a quêté avec la reine_.
(NOTE DE L’AUTEUR.)
—Eh! madame, dit madame de Fischtaminel, il vaut mieux que nos maris
aillent en partie fine avec nous que...
—Deschars?... dit brusquement madame Deschars en se levant et saluant.
Le sieur Deschars (homme annulé par sa femme) n’entend pas alors la fin
de cette phrase, par laquelle il apprendrait qu’on peut manger son bien
avec des femmes excentriques.
Caroline, flattée dans toutes ses vanités, se rue alors dans toutes
les douceurs de l’orgueil et de la gourmandise, deux délicieux péchés
capitaux. Adolphe regagne du terrain; mais, hélas! (cette réflexion
vaut un sermon de Petit Carême) le péché, comme toute volupté, contient
son aiguillon. De même qu’un Autocrate, le Vice ne tient pas compte de
mille délicieuses flatteries devant un seul pli de rose qui l’irrite.
Avec lui, l’homme doit aller _crescendo_!... et toujours.