SOUVENIRS ET REGRETS.

Marié depuis quelques années, votre amour est devenu si placide, que

Caroline essaye quelquefois le soir de vous réveiller par de petits

mots piquants. Vous avez je ne sais quoi de calme et de tranquille

qui impatiente toutes les femmes légitimes. Les femmes y trouvent une

sorte d’insolence; elles prennent la nonchalance du bonheur pour la

fatuité de la certitude, car elles ne pensent jamais au dédain de leurs

inestimables valeurs: leur vertu est alors furieuse d’être prise au mot.

Dans cette situation, qui est le fond de la langue de tout mariage, et

sur laquelle homme et femme doivent compter, aucun mari n’ose dire que

le pâté d’anguille l’ennuie; mais son appétit a certainement besoin des

condiments de la toilette, des pensées de l’absence, des irritations

d’une rivalité supposée.

Enfin, vous vous promenez alors très-bien avec votre femme sous le

bras, sans serrer le sien contre vos flancs avec la craintive et

soigneuse cohésion de l’avare tenant son trésor. Vous regardez, à

droite et à gauche, les curiosités sur les boulevards, en gardant

votre femme d’un bras lâché et distrait, comme si vous étiez le

remorqueur d’un gros bateau normand. Allons, soyez francs, mes amis!

si, derrière votre femme, un admirateur la pressait par mégarde ou avec

intention, vous n’avez aucune envie de vérifier les motifs du passant;

d’ailleurs, nulle femme ne s’amuse à faire naître une querelle pour si

peu de chose. Ce peu de chose, avouons-nous encore ceci, n’est-il pas

excessivement flatteur pour l’un comme pour l’autre?

Vous en êtes là, mais vous n’êtes pas allé plus loin. Cependant, vous

enterrez au fond de votre cœur et de votre conscience une horrible

pensée: Caroline n’a pas répondu à votre attente. Caroline a des

défauts qui, par la haute mer de la lune de miel, restaient sous

l’eau, et que la marée basse de la lune rousse a découverts. Vous

vous êtes heurté souvent à ces écueils, vos espérances y ont échoué

plusieurs fois, plusieurs fois vos désirs de jeune homme à marier (où

est ce temps!) y ont vu briser leurs embarcations pleines de richesses

fantastiques: la fleur des marchandises a péri, le lest du mariage est

resté. Enfin, pour se servir d’une locution de la langue parlée, en

vous entretenant de votre mariage avec vous-même, vous vous dites, en

regardant Caroline: _Ce n’est pas ce que je croyais!_

Un soir, au bal, dans le monde, chez un ami, n’importe où, vous

rencontrerez une sublime jeune fille, belle, spirituelle et bonne; une

âme, oh! une âme céleste! une beauté merveilleuse! Voilà bien cette

coupe inaltérable de figure ovale, ces traits qui doivent résister

longtemps à l’action de la vie, ce front gracieux et rêveur. L’inconnue

est riche, elle est instruite, elle appartient à une grande famille;

partout elle sera bien ce qu’elle doit être, elle saura briller ou

s’éclipser; elle offre enfin, dans toute sa gloire et dans toute sa

puissance, l’être rêvé, votre femme, celle que vous vous sentez le

pouvoir d’aimer toujours; elle flattera toujours vos vanités, elle

entendrait et servirait admirablement vos intérêts. Enfin, elle est

tendre et gaie, cette jeune fille qui réveille toutes vos passions

nobles! qui allume des désirs éteints!

Vous regardez Caroline avec un sombre désespoir, et voici les fantômes

de pensées qui frappent, de leurs ailes de chauve-souris, de leur bec

de vautour, de leur corps de phalène, les parois du palais où, comme

une lampe d’or, brille votre cervelle, allumée par le Désir.

PREMIÈRE STROPHE. —Ah! pourquoi me suis-je marié? Ah! quelle fatale

idée! je me suis laissé prendre à quelques écus! Comment? c’est

fini, je ne puis avoir qu’une femme. Ah! les Turcs ont de l’esprit!

On voit que l’auteur du Coran a vécu dans le désert!

DEUXIÈME STROPHE. —Ma femme est malade, elle tousse quelquefois

le matin. Mon Dieu, s’il est dans les décrets de votre sagesse de

retirer Caroline du monde, faites-le promptement pour son bonheur

et pour le mien. Cet ange a fait son temps.

TROISIÈME STROPHE. —Mais je suis un monstre! Caroline est la mère

de mes enfants!

Votre femme revient avec vous en voiture, et vous la trouvez horrible;

elle vous parle, vous lui répondez par monosyllabes. Elle vous dit:

«Qu’as-tu donc?» Vous lui répondez: «Rien.» Elle tousse, vous l’engagez

à voir, dès demain, le docteur. La médecine a ses hasards.

QUATRIÈME STROPHE. —On m’a dit qu’un médecin, maigrement payé par

des héritiers, s’écria très-imprudemment: «Ils me rognent mille

écus, et me doivent quarante mille livres de rente!» Oh! je ne

regarderais pas aux honoraires, moi!

—Caroline, lui dites-vous à haute voix, il faut prendre garde à toi;

croise ton châle, soigne-toi, mon ange aimé.

Votre femme est enchantée de vous, vous paraissez vous intéresser

énormément à elle. Pendant le déshabiller de votre femme, vous restez

étendu sur la causeuse.

Quand tombe la robe, vous contemplez la divine apparition qui vous

ouvre la porte d’ivoire des châteaux en Espagne. Extase ravissante!

vous voyez la sublime jeune fille!... Elle est blanche comme la

voile du galion qui entre à Cadix chargé de trésors. Elle en a les

merveilleux bossoirs qui fascinent le négociant avide. Votre femme,

heureuse d’être admirée, s’explique alors votre air taciturne. Cette

jeune fille sublime! vous la voyez les yeux fermés; elle domine votre

pensée, et vous dites alors:

CINQUIÈME ET DERNIÈRE STROPHE. —Divine! adorable! Existe-t-il deux

femmes pareilles? Rose des nuits! Tour d’ivoire! Vierge céleste!

Étoile du soir et du matin!

Chacun a ses petites litanies, vous en avez dit quatre.

Le lendemain, votre femme est ravissante, elle ne tousse plus, elle

n’a pas besoin de docteur; si elle crève, elle crèvera de santé, vous

l’avez maudite quatre fois au nom de la jeune fille, et quatre fois

elle vous a béni. Caroline ne sait pas qu’il frétillait, au fond

de votre cœur, un petit poisson rouge de la nature des crocodiles,

enfermé dans l’amour conjugal comme l’autre dans un bocal, mais sans

coquillages.

Quelques jours auparavant, votre femme avait parlé de vous, en termes

assez équivoques, à madame de Fischtaminel; votre belle amie vient la

voir, et Caroline vous compromet alors par des regards mouillés et

longtemps arrêtés; elle vous vante, elle se trouve heureuse.

Vous sortez furieux, vous enragez, et vous êtes heureux de rencontrer

un ami sur le boulevard, pour y exhaler votre bile.

—Mon ami, ne te marie jamais! Il vaut mieux voir tes héritiers

emportant tes meubles pendant que tu râles, il vaut mieux rester deux

heures sans boire, à l’agonie, assassiné de paroles testamentaires par

une garde-malade comme celle que Henri Monnier met si cruellement en

scène dans sa terrible peinture des derniers moments d’un célibataire!

Ne te marie sous aucun prétexte!

Heureusement vous ne revoyez plus la sublime jeune fille! Vous êtes

sauvé de l’enfer où vous conduisaient de criminelles pensées, vous

retombez dans le purgatoire de votre bonheur conjugal; mais vous

commencez à faire attention à madame de Fischtaminel, que vous avez

adorée sans pouvoir arriver jusqu’à elle quand vous étiez garçon.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 68 / 140 题