II. —DE VOUS,

Qui jouissez encore de votre grand-père maternel, un bon vieillard dont

la succession ne vous sera pas disputée: il est en enfance, et dès lors

incapable de tester.

De vous, homme aimable, mais qui avez mené une vie assez libertine dans

votre jeunesse. Vous avez d’ailleurs cinquante-neuf ans, votre tête est

couronnée, on dirait d’un genou qui passe au travers d’une perruque

grise.

3º Une dot de trois cent mille francs!...

4º La sœur unique de Caroline, une petite niaise de douze ans,

souffreteuse et qui promet de ne pas laisser vieillir ses os;

5º Votre fortune à vous, beau-père (dans un certain monde, on dit le

_papa beau-père_), vingt mille livres de rente, qui s’augmenteront

d’une succession sous peu de temps;

6º La fortune de votre femme, qui doit se grossir de deux successions:

l’oncle et le grand-père.

Trois successions et les économies, ci 750,000 fr.

Votre fortune 250,000

Celle de votre femme 250,000

—————————

Total 1,250,000 fr.

qui ne peuvent s’envoler!...

Voilà l’autopsie de tous ces brillants hyménées qui conduisent

leurs chœurs dansants et mangeants, en gants blancs, fleuris à la

boutonnière, bouquets de fleurs d’oranger, cannetilles, voiles, remises

et cochers allant de la mairie à l’église, de l’église au banquet,

du banquet à la danse, et de la danse dans la chambre nuptiale, aux

accents de l’orchestre et aux plaisanteries consacrées que disent les

restes de dandies; car n’y a-t-il pas, de par le monde des restes

de dandies, comme il y a des restes de chevaux anglais. Oui, voilà

l’ostéologie des plus amoureux désirs.

La plupart des parents ont dit leur mot sur ce mariage.

Ceux du côté du marié:

—Adolphe a fait une bonne affaire:

Ceux du côté de la mariée:

—Caroline a fait un excellent mariage. Adolphe est fils unique, et il

aura soixante mille francs de rente, _un jour ou l’autre_!...

Un jour, l’heureux juge, l’ingénieur heureux, l’heureux capitaine ou

l’heureux avoué, l’heureux fils unique d’un riche propriétaire, Adolphe

enfin, vient dîner chez vous, accompagné de sa famille.

Votre fille Caroline est excessivement orgueilleuse de la forme un

peu bombée de sa taille. Toutes les femmes déploient une innocente

coquetterie pour leur première grossesse. Semblables au soldat qui se

pomponne pour sa première bataille, elles aiment à faire la pâle, la

souffrante; elles se lèvent d’une certaine manière, et marchent avec

les plus jolies affectations. Encore fleurs, elles ont un fruit: elles

anticipent alors sur la maternité. Toutes ces façons sont excessivement

charmantes... la première fois.

Votre femme, devenue la belle-mère d’Adolphe, se soumet à des corsets

de haute pression. Quand sa fille rit, elle pleure; quand sa Caroline

étale son bonheur, elle rentre le sien. Après dîner, l’œil clairvoyant

de la co-belle-mère a deviné l’œuvre de ténèbres.

Votre femme est grosse! la nouvelle éclate, et votre plus vieil ami de

collége vous dit en riant: Ah! vous avez fait des nôtres?

Vous espérez dans une consultation qui doit avoir lieu le lendemain.

Vous, homme de cœur, vous rougissez, vous espérez une hydropisie; mais

les médecins ont confirmé l’arrivée d’un _petit dernier_!

Quelques maris timorés vont alors à la campagne ou mettent à exécution

un voyage en Italie. Enfin une étrange confusion règne dans votre

ménage. Vous et votre femme, vous êtes dans une fausse position.

—Comment! toi, vieux coquin, tu n’as pas eu honte de?... vous dit un

ami sur le boulevard.

—Eh bien! oui! fais-en autant, répliquez-vous enragé.

—Comment, le jour où ta fille!... mais c’est immoral. Et une vieille

femme? mais c’est une infirmité!

—Nous avons été volés comme dans un bois, dit la famille de votre

gendre.

Comme dans un bois! est une gracieuse expression pour la belle-mère.

Cette famille espère que l’enfant qui coupe en trois les espérances de

fortune sera, comme tous les enfants des vieillards, un scrofuleux, un

infirme, un avorton. Naîtra-t-il viable?

Cette famille attend l’accouchement de votre femme avec l’anxiété

qui agita la maison d’Orléans pendant la grossesse de la duchesse de

Berri: une seconde fille procurait le trône à la branche cadette, sans

les conditions onéreuses de Juillet; Henri V raflait la couronne. Dès

lors, la maison d’Orléans a été forcée de jouer quitte ou double: les

événements lui ont donné la partie.

La mère et la fille accouchent à neuf jours de distance.

Le premier enfant de Caroline est une pâle et maigrichonne petite fille

qui ne vivra pas.

Le dernier enfant de sa mère est un superbe garçon, pesant douze

livres, qui a deux dents, et des cheveux superbes.

Vous avez désiré pendant seize ans un fils. Cette misère conjugale est

la seule qui vous rende fou de joie. Car votre femme rajeunie rencontre

dans cette grossesse, ce qu’il faut appeler _l’été de la Saint-Martin_

des femmes: elle nourrit, elle a du lait! son teint est frais, elle est

blanche et rose.

A quarante-deux ans, elle fait la jeune femme, achète des petits bas,

se promène suivie d’une bonne, brode des bonnets, garnit des béguins.

Alexandrine a pris son parti, elle instruit sa fille par l’exemple;

elle est ravissante, elle est heureuse. Et cependant c’est une misère,

petite pour vous, grande pour votre gendre. Cette misère est des deux

genres, elle vous est commune à vous et à votre femme. Enfin, dans

ces cas-là, votre paternité vous rend d’autant plus fier qu’elle est

incontestable, mon cher monsieur!

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 52 / 140 题