VIII. —LES GRANDES RÉVOLUTIONS D’UNE PETITE VALLÉE.

—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le

lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui

prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc,

nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances

graves?

—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général.

L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie, le long

d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au bout duquel

commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique canal que Blondet

a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain le château des

Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon de la régie posé

de profil.

—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai

le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et

j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la

concurrence, j’en trouverai la véritable valeur.

—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet. Si

vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous?

—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois...

—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un mouvement

d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons point de vos

affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer un chantier, payer

patente et des impositions, payer les droits de navigation, ceux

d’octroi, faire les frais de débardage et de mise en pile; enfin avoir

un agent comptable...

—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais pourquoi

n’aurais-je pas de preneurs?

—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?...

—Et qui?...

—Monsieur Gaubertin d’abord...

—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé?

—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce, pas si

haut; ma cuisinière peut nous entendre...

—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable qui me

volait? répondit le général.

—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez plus loin.

Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes.

—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes; voilà,

mille tonnerres! une ville bien administrée!...

—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et croyez qu’il

s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici.

—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc.

—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin, il a

fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche...

—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs par

an!

—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier, reprit

Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que pour

démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons pas, nous

avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute la Bourgogne,

et il s’est mis en état de vous nuire.

—Comment? dit le général devenu soucieux.

—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ de

l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce des bois, il

dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la garde, le flottage,

le repêchage et la mise en trains. En rapports constants avec les

ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois ans à se créer

cette position; mais il y est comme dans une forteresse. Devenu l’homme

de tous les marchands, il n’en favorise pas un plus que l’autre;

il a régularisé tous les travaux à leur profit, et leurs affaires

sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites que si chacun d’eux

avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi, par exemple, il a si

bien écarté toutes les concurrences, qu’il est le maître absolu des

adjudications; la Couronne et l’État sont ses tributaires. Les coupes

de la Couronne et de l’État, qui se vendent aux enchères, appartiennent

aux marchands de Gaubertin; personne aujourd’hui n’est assez fort pour

les leur disputer. L’année dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre,

stimulé par le directeur des Domaines, a voulu faire concurrence à

Gaubertin; d’abord, Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il

valait; puis, quand il s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais

ont demandé de tels prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en

amener d’Auxerre, et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y

a eu procès correctionnel sur le chef de coalition, et sur le chef de

rixe. Ce procès a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans

compter l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous

les frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard.

Un procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit

près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car vous

aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce n’est pas

tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un brave homme,

perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au comptant, il vend à

terme; Gaubertin livre des bois à des termes inouïs pour ruiner son

concurrent; il donne son bois à cinq pour cent au-dessous du prix de

revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme Mariotte a-t-il reçu de

fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui Gaubertin poursuit encore et

tracasse tant ce pauvre monsieur Mariotte, qu’il va quitter, dit-on,

non seulement Auxerre, mais encore le département, et il fait bien.

De ce coup-là, les propriétaires ont été pour longtemps immolés aux

marchands qui, maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands

de meubles, à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite

tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent.

—Et comment? dit le général.

—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les

intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la

sécurité pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le

principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père des

ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or, comme

leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands et ceux

des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin, comme font

messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont point dévastés. On y

ramasse le bois mort, et voilà tout.

—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le général.

—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit, le

régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être le

régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et ce peu

de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante mille francs

par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui payent tout!»

Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon avis serait-il de

capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié, vous le savez,

avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges; avec M. Rigou,

notre maire de Blangy; les gardes champêtres sont ses créatures; la

répression des délits qui vous grugent devient alors impossible. Depuis

deux ans surtout, vos bois sont perdus. Aussi messieurs Gravelot

ont-ils de la chance pour le gain de leur procès, car ils disent: «

—Aux termes du bail, la garde du bois est à votre charge; vous ne les

gardez pas, vous me faites un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.»

C’est assez juste, mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès.

—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent pour n’en

plus avoir à l’avenir! dit le général.

—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet.

—Comment?

—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps avec

Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il rien

tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener jusqu’en

cour de cassation.

—Ah! le coquin!... le...

—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le poignard

dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui vous

demanderont le _prix bourgeois_ au lieu du _prix marchand_, et qui

vous _couleront du plomb_, c’est-à-dire qui vous mettront, comme ce

brave Mariotte, dans la situation de vendre à perte. Si vous cherchez

un bail, vous ne trouverez pas de preneurs, car ne vous attendez pas à

ce qu’on risque pour un particulier ce que le père Mariotte a risqué

pour la Couronne et pour l’État. Et, encore, que le bonhomme aille

donc parler de ses pertes à l’Administration? L’Administration est un

monsieur qui ressemble à votre serviteur quand il était au Cadastre, un

digne homme en redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que

le traitement soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en est

pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements au Fisc

représenté par ce monsieur?... Il vous répond _turlututu_ en taillant

sa plume. Vous êtes _hors la loi_, monsieur le comte.

—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et qui se

mit à marcher à grands pas devant le banc.

—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je vais vous

dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues et quitter

le pays!

En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même,

comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air

diplomatique.

—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils

drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!... dit-il.

Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la

Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir le

tuer comme un chien!

—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se commettre

avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le maire d’une

sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes.

—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit de

mes revenus.

—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les bras bien

longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous ne pourriez plus

sortir...

—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent.

—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un petit

air entendu.

—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main à son

régisseur. Et comment?

—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure. Selon

moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé en

droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils ont

négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot devaient

vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne demande pas une

indemnité à fin de bail, relativement à des dommages reçus pendant une

exploitation de neuf ans; il se trouve un article du bail dont on peut

exciper à cet égard. Vous perdrez à la Ville-aux-Fayes, vous perdrez

peut-être encore à la Cour, mais vous gagnerez à Paris. Vous aurez

des expertises coûteuses, des frais ruineux. Tout en gagnant, vous

dépenserez plus de douze à quinze mille francs; mais vous gagnerez, si

vous tenez à gagner. Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot,

car il sera plus ruineux pour eux que pour vous; vous deviendrez leur

bête noire, vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous

gagnerez...

—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de Sibilet

produisaient l’effet des plus violents topiques.

Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés à

Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et il

montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet.

—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen, transiger;

mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je dois avoir l’air

de vous voler! Or, quand toute notre fortune et notre consolation sont

dans notre probité, nous ne pouvons guère, nous autres pauvres diables,

accepter l’apparence de la friponnerie. On nous juge toujours sur les

apparences. Gaubertin a, dans le temps, sauvé la vie à mademoiselle

Laguerre, et il a eu l’air de la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de

son dévouement en le couchant sur son testament, pour un solitaire de

dix mille francs que madame Gaubertin porte en ferronnière.

Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique

que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par cette

défiance enveloppée de bonhomie et de sourires.

—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je m’en ferais

un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de ses deux

oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je peux arracher

à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs Gravelot, à

la condition qu’ils les partageront avec moi.» Si vos adversaires

consentent, je vous apporte dix mille francs; vous n’en perdez que dix

mille, vous sauvez les apparences, et le procès est éteint.

—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant la main

et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi bien que le

présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?...

—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de faim

pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez par

bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de l’eau dans

l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez riche pour

se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter un concurrent;

le gâteau est assez beau pour être partagé; vous chercherez un autre

Gaubertin à lui opposer.

—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions, je

te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le surplus, nous y

réfléchirons.

—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez

voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans

d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas

garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval

et trois gardes particuliers.

—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons Ça ne

m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains.

—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera

plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les

intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille

où combattent tous les propriétaires, _la réalisation_! Ce n’est rien

que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut être en bonnes

relations avec tout le monde.

—J’aurai les gens du pays pour moi.

—Et comment? demanda Sibilet.

—En leur faisant du bien.

—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois de

Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de l’ironie

qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le comte ne

sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ y périrait

une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre tranquillité,

monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre, laissez-vous

piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes et les enfants

se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le grand secret de la

Convention et de l’Empereur.

—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria Montcornet.

—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend.

Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis ce

matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain.

—Allez! allez! Sibilet.

Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier revint

par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son unique garde

et d’en sonder les dispositions.

Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues

longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse

physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un côté

comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant trois

lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient appartenu,

folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir, en 1593, un

pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer de cette partie

de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée pour elle, et

située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors construite pour

servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle magnificence

les architectes déployaient pour ces édifices consacrés au plus

grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là partaient six

avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au centre de cette

demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un soleil jadis doré,

qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre, et de l’autre celles

de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune, pratiquée au bord de

l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous par une allée droite,

au bout de laquelle se voyait la croupe anguleuse de ce pont à la

vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un caractère semblable à

celui de la magnifique grille si malheureusement démolie à Paris, et

qui entourait le jardin de la place Royale, s’élevait un pavillon

en briques, à chaînes de pierre taillée, comme celle du château, en

pointes de diamant, à toit très-aigu, dont les fenêtres offraient des

encadrements en pierres taillées de la même manière. Ce vieux style,

qui donnait au pavillon un caractère royal, ne va bien dans les villes

qu’aux prisons; mais au milieu des bois, il reçoit de l’entourage une

splendeur particulière. Un massif formait un rideau derrière lequel le

chenil, une ancienne fauconnerie, une faisanderie, et les logements

des piqueurs tombaient en ruines, après avoir fait l’admiration de la

Bourgogne.

En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée

de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par Rubens, où

piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et blanche et satinée,

qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de Wouwermans, suivie

de ces valets en grande livrée, animée par ces piqueurs à bottes en

chaudrons et en culottes de peau jaune, qui meublent les grandes

toiles de Van der Meulen. L’obélisque élevé pour célébrer le séjour du

Béarnais et sa chasse avec la belle comtesse de Moret, en donnait la

date au-dessous des armes de Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le

fils fut légitimé, ne voulut pas y voir figurer les armes de France, sa

condamnation.

Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la mousse

verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes, rongées

par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille bouches

ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber les verres

octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des giroflées jaunes

fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient leurs griffes

blanches et poilues dans tous les trous.

Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers

à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage étaient

bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, on

apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par une autre,

une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que

Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon de

la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en étable,

une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient peintes les

armoiries de tous les possesseurs des Aigues.

De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en

enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des

canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les

six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient

effrontément çà et là.

Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame

Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du

café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa

femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit le

pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le comte, et se

trouva penaud.

—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux garde, je

ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs Gravelot, tu

prends ta place pour un canonicat!

—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos bois,

que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que ma

femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme.

—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie que la

faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons. Écoute,

drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de Ronquerolles

et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées et la mienne est

dans un état pitoyable.

—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux! on

respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte avec six

communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un homme qui

voudrait garder vos bois comme il faut, attraperait pour gages une

balle dans la tête au coin de votre forêt...

—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette insolente

réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été magnifique,

mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille francs en

dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon cher, ou les

choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici mes conditions: je

vous abandonne le produit des amendes, et en outre vous aurez trois

francs par procès-verbal. Si je n’y trouve pas mon compte, vous aurez

le vôtre et sans pension; tandis que si vous me servez bien, si vous

parvenez à réprimer les dégâts, vous pouvez avoir cent écus de viager.

Faites vos réflexions. Voilà six chemins, dit-il en montrant les six

allées, il faut n’en prendre qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les

balles, tâchez de trouver le bon.

Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de pleine lune,

se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre et mourir dans

ce pavillon, devenu _son_ pavillon. Ses deux vaches étaient nourries

par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin au lieu

de courir après les délinquants. Cette incurie allait à Gaubertin,

et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne faisait donc

la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites haines. Il

poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens qu’il

n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne,

aimé de tout le monde à cause de sa facilité.

Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert, les

fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des

cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son bois,

on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans tous ses

délinquants.

Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur deux

arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé comme

en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait enfin, après

quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être plus trompé.

Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son fusil, mit ses

guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet, et alla

jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous lequel les gens de

la campagne cachent leurs réflexions les plus profondes, regardant les

bois et sifflotant ses chiens.

—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta

fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par

procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu lui

en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en auras

par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie à

Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi, ou plutôt

faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, écoute-moi bien;

arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme des œufs. On

ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce que t’offre le

Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime. Tous les

goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon avis, n’a-t-il

pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices?

Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout brûlant

du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les autres.

En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition

à Sibilet.

—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant

les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le garde

champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait être

changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer maire de

la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un ancien soldat qui

eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand propriétaire doit être

maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous avons avec le maire

actuel.

Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé Rigou,

s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante de

l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux marié

devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire depuis 1815,

car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper ce poste. Mais,

en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette pour desservant dans la

paroisse de Blangy, privée de curé depuis vingt-cinq ans, une violente

dissidence se manifesta naturellement entre un apostat et le jeune

ecclésiastique, dont le caractère est déjà connu.

La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère,

popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que les paysans

détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta tout à

coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant menacés par la

Restauration, et surtout par le clergé.

Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires, le

_Constitutionnel_, principal organe du libéralisme, revenait à Rigou

le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père Socquard le

limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou passait la

feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux à tous ceux

qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards antireligieux de

la feuille libérale formèrent donc l’opinion publique de la vallée

des Aigues. Aussi Rigou, de même que le _vénérable_ abbé Grégoire,

devint-il un héros. Pour lui, comme pour certains banquiers à Paris, la

politique couvrit de la pourpre populaire des déprédations honteuses.

En ce moment, semblable à François Keller, le grand orateur, ce moine

parjure était regardé comme un défenseur des droits du peuple, lui

qui naguères ne se serait pas promené dans les champs, à la tombée de

la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait mort d’accident.

Persécuter un homme en politique, ce n’est pas seulement le grandir,

c’est encore en innocenter le passé. Le parti libéral, sous ce rapport,

fut un grand faiseur de miracles. Son funeste journal, qui eut alors

l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur, aussi crédule, aussi

niaisement perfide que tous les publics qui composent la masse

populaire, a peut-être commis autant de ravages dans les intérêts

privés que dans l’Église.

Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en

disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un ennemi

des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt de ses

ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur et de

madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues.

Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier

de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde faute capitale

que ses idées aristocratiques firent commettre au général, et que

la comtesse empira par une impertinence qui trouvera sa place dans

l’histoire de Rigou.

Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût

recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle

paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà

gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes, entre le

général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait été si fort

occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il ne s’était

plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de se substituer

à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des chevaux de poste et

alla faire une visite au préfet.

Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du général

depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller d’État,

dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition des Aigues.

Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté préfet sous les Bourbons,

flattait l’évêque pour se maintenir en place. Or, déjà monseigneur

avait plusieurs fois demandé le changement de Rigou. Martial, à qui

l’état de la commune était bien connu, fut enchanté de la demande du

général, qui, dans l’espace d’un mois, eut sa nomination.

Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son séjour

à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de l’ex-garde

impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite. Déjà, dans

une circonstance, le général avait protégé ce brave cavalier, nommé

Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta ses douleurs; il se

trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison de lui obtenir la

pension due, et lui proposa la place de garde champêtre à Blangy, comme

un moyen de s’acquitter en se dévouant à ses intérêts. L’installation

du nouveau maire et du nouveau garde champêtre eut lieu simultanément,

et le général donna, comme on le pense, de solides instructions à son

soldat.

Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles, n’était,

comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se promener,

niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent pas mieux que

de corrompre cette autorité subalterne, la sentinelle avancée de la

propriété. Il connaissait le brigadier de Soulanges, car les brigadiers

de gendarmerie remplissant des fonctions quasi judiciaires dans

l’instruction des procès criminels, ont des rapports avec les gardes

champêtres, leurs espions naturels. Soudry l’envoya donc à Gaubertin,

qui reçut très-bien Vaudoyer, son ancienne connaissance, et lui fit

verser à boire, tout en écoutant le récit de ses malheurs.

—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui savait

parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous. Les

nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause commune

avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les anciens

droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons, il faut

nous défendre, il faut renvoyer les _Arminacs_ à Paris. Retourne à

Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de monsieur Polissard,

l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va, mon gars, je trouverai

bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y? C’est du bois à nous

autres!... Pas un délit, ou sinon confonds tout. Envoie les _faiseurs

de bois_ aux Aigues. Enfin, s’il y a des fagots à vendre, qu’on achète

les nôtres, et jamais ceux des Aigues. Tu redeviendras garde champêtre,

ça ne durera pas! Le général se dégoûtera de vivre au milieu des

voleurs! Sais-tu que ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même,

moi! fils du plus probe des républicains, moi le gendre de Mouchon,

le fameux représentant du Peuple, mort sans un centime pour se faire

enterrer.

Le général porta le traitement de _son_ garde champêtre à trois cents

francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria à

la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait

orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au

général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut admise

par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté, mais,

comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage ne l’aime pas;

aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux. Ce fonctionnaire,

accueilli par le silence ou par une raillerie cachée sous la

bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles.

Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent à

comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache enragea

de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions l’attrait d’une

guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la chasse aux délits.

Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui consiste en quelque sorte

à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison prit en haine des gens

perfides dans leurs combinaisons, adroits dans leurs vols et qui

faisaient souffrir son amour-propre. Il remarqua bientôt que toutes

les autres propriétés étaient respectées; les délits se commettaient

uniquement sur la terre des Aigues; il méprisa donc les paysans assez

ingrats pour piller un général de l’empire, un homme essentiellement

bon, généreux, et il joignit bientôt la haine au mépris. Mais il

se multiplia vainement, il ne pouvait se montrer partout, et les

ennemis _délinquaient_ partout à la fois. Groison fit sentir à son

général la nécessité d’organiser la défense au complet de guerre, en

lui démontrant l’insuffisance de son dévouement, et lui révélant les

mauvaises dispositions des habitants de la vallée.

—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces gens-là

sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de compter sur

le bon Dieu!

—Nous verrons, répondit le comte.

—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe _voir_ n’a pas de

futur.

En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui lui sembla

plus pressante, il lui fallait un _alter ego_ qui le remplaçât à la

Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé de trouver

pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit dans toute

la commune que Langlumé, le locataire de son moulin. Ce choix fut

détestable. Non-seulement les intérêts du général maire et de l’adjoint

meunier étaient diamétralement opposés, mais encore Langlumé brassait

de louches affaires avec Rigou, qui lui prêtait l’argent nécessaire à

son commerce ou à ses acquisitions. Le meunier achetait la tonte des

prés du château pour nourrir ses chevaux, et, grâce à ses manœuvres,

Sibilet ne pouvait les vendre qu’à lui. Tous les prix de la commune

étaient livrés à de bons prix avant ceux des Aigues, et ceux des

Aigues, restant les derniers, subissaient, quoique meilleurs, une

dépréciation. Langlumé fut donc un adjoint provisoire; mais, en France,

le provisoire est éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer

le changement. Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement

auprès du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la

toute-puissance de l’historien, ce drame commence.

En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil de la

commune, y régna donc et fit prendre des résolutions contraires au

général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables aux paysans

seulement, et dont la plus forte part tombait à la charge des Aigues

qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de l’impôt; tantôt on

y refusait des allocations utiles, comme un supplément de traitement

à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou les gages (_sic_) d’un

maître d’école.

—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?...

dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision

antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que l’abbé

Brossette avait tenté d’introduire à Blangy.

De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison, se mit à

la recherche de quelques anciens militaires de la garde impériale avec

lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur un pied formidable.

A force de chercher, de questionner ses amis et des officiers en

demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal des logis chef aux

cuirassiers de la garde, un homme de ceux que les troupiers appellent

soldatesquement des _durs à cuire_, surnom fourni par la cuisine du

bivouac, où il s’est plus d’une fois trouvé des haricots réfractaires.

Michaud tria parmi ses connaissances trois hommes capables d’être ses

collaborateurs, et de faire des gardes sans peur et sans reproche.

Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel du

général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de Bonaparte,

au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait à ce

genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance absolue

et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de ses devoirs; il

eût empoigné froidement un empereur ou le pape, si tel avait été

l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide, il n’avait pas

reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre. Il couchait à

la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence stoïque. Il

disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît que c’est

aujourd’hui comme ça!»

Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs, gai

comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le beau sexe, sans

aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité, vous aurait

fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant quel état

prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans les fonctions

qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée et l’Empereur

remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir envers et contre

tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures essentiellement

chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble fade, enfin la

nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans la présence de

l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au milieu du

Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité du

domicile.

Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant,

criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs. En

pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent; mais il

allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion. Chargé d’une

fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen d’existence, et il

accepta, comme il eût accepté du service dans un régiment. En arrivant

aux Aigues, où le général devança ses troupiers, afin de renvoyer

Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente audace de son garde. Il

existe une manière d’obéir qui comporte, chez l’esclave, la raillerie

la plus sanglante du commandement. Tout, dans les choses humaines, peut

arriver à l’absurde, et Courtecuisse en avait dépassé les limites.

Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, la

plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de paix,

jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu à

soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels

Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes

rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en style

judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable où

cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier

constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve

dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier,

de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents,

choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes

où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses praticiens,

Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis les pièces à

Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de frais de cinq mille

francs, et le priant de demander de nouveaux ordres au comte de

Montcornet.

Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement

au patron le résultat des ordres trop sommairement donnés à

Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des plus

violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais

eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et lui

demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient les

gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents, et

emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale ni de

son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures dont il devait

être honteux plus tard.

—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze

cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas les

couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis!

A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots,

Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle.

—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez tort.

—J’ai tort!... moi?

—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un procès avec

ce drôle...

—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à l’instant

même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et faites le

compte de ses gages.

Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière,

en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé le

malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui retenait deux

mille francs.

Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le compte

du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain, Brunet, qui

avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait pour le

compte de Courtecuisse une assignation devant le tribunal de paix. Ce

lion devait être piqué par mille moucherons, son supplice ne faisait

que commencer.

L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il doit

prêter serment au tribunal de première instance; quelques jours se

passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur caractère

officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir avec sa femme

sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne fût arrangé

pour le recevoir, le futur garde général fut retenu par les soins de

son mariage, par les parents de sa femme venus à Paris, et il ne put

arriver qu’après une quinzaine de jours. Durant cette quinzaine, puis

par l’accomplissement des formalités auxquelles on se prêta d’assez

mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes, la forêt des Aigues fut dévastée

par les maraudeurs, qui profitèrent du temps pendant lequel elle ne fut

gardée par personne.

Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à la

Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés en drap

vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et dont les

figures annonçaient un caractère solide, tous bien en jambes, agiles,

capables de passer les nuits dans les bois.

Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans.

Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes contre

les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver serrés de près

et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation d’usage ne

manqua pas à cette guerre, vive et sourde à la fois.

Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout

le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement hostile aux

Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une brigade

animée d’un bon esprit.

—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts, vous

tiendrez le pays! dit-il.

Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui commandait

la division, la mise à la retraite de Soudry et son remplacement par

un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu, que vantèrent

le général et le préfet. Les gendarmes de la brigade de Soulanges,

tous dirigés sur d’autres points du département par le colonel de la

gendarmerie, ancien camarade de Montcornet, eurent pour successeurs des

hommes choisis, à qui l’ordre fut donné secrètement de veiller à ce que

les propriétés du comte de Montcornet ne reçussent désormais aucune

atteinte, et à qui l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner

par les habitants de Soulanges.

Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne permit

pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes et

dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué, se plaignit, et

Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire, afin de mettre la

gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la tyrannie. Montcornet

devint un objet de haine. Non-seulement cinq ou six existences furent

ainsi changées par lui, mais bien des vanités furent froissées.

Les paysans, animés par des paroles échappées aux petits bourgeois

de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes, à Rigou, à Langlumé, à

monsieur Guerbet, le maître de poste de Conches, se crurent à la veille

de perdre ce qu’ils appelaient leurs droits.

Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant tout ce

qu’il réclamait.

Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine enclavé

sur les terres des Aigues, à un débouché des _remises_ par où passait

le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie; mais il se

fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour cent de bénéfice

à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses nombreuses créatures,

car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde n’ayant payé que

mille francs.

Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors une

vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient sans

cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui constitue la

science du garde forestier, qui lui évite les pertes de temps, étudiant

les issues, se familiarisant avec les essences et leurs gisements,

habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits, qui se

font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures, passèrent

en revue les différentes familles des divers villages du canton, et

les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère, leurs

moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense! En voyant

prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui vivaient des

Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission narquoise à cette

intelligente police.

Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le franc

et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune Garde,

haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur, qu’il

nomma tout d’abord le _Chinois_. Il remarqua bientôt les objections

par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement utiles et

les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse

réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a dû le

voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait aux

mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la multiplicité

des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés

renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et d’agent

provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation, se promit

à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre le général

et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une nature avide,

mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité. La profonde

inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut d’ailleurs au

général. La haine de Michaud le portait à surveiller le régisseur,

espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général le lui avait

demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta bassement,

sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse, que le loyal

militaire mit entre eux comme une barrière.

Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra

parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de la

conversation qu’il eut avec ses deux ministres.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 27 / 140 题