—Eh bien! maître Sibilet, disait le général à son régisseur, le
lendemain de son arrivée, en lui donnant un surnom familier qui
prouvait combien il appréciait les connaissances de l’ancien clerc,
nous sommes donc, selon le mot ministériel, dans des circonstances
graves?
—Oui, monsieur le comte, répondit Sibilet, qui suivit le général.
L’heureux propriétaire des Aigues se promenait devant la régie, le long
d’un espace où madame Sibilet cultivait des fleurs, et au bout duquel
commençait la vaste prairie arrosée par le magnifique canal que Blondet
a décrit. De là, l’on apercevait dans le lointain le château des
Aigues, de même que des Aigues on voyait le pavillon de la régie posé
de profil.
—Mais, reprit le général, où sont les difficultés? Je soutiendrai
le procès avec les Gravelot, plaie d’argent n’est pas mortelle, et
j’afficherai si bien le bail de ma forêt, que, par l’effet de la
concurrence, j’en trouverai la véritable valeur.
—Les affaires ne vont pas ainsi, monsieur le comte, reprit Sibilet. Si
vous n’avez pas de preneurs, que ferez-vous?
—J’abattrai mes coupes moi-même, et je vendrai mon bois...
—Vous serez marchand de bois? dit Sibilet, qui vit faire un mouvement
d’épaules au général, je le veux bien. Ne nous occupons point de vos
affaires ici. Voyons Paris? Il vous y faudra louer un chantier, payer
patente et des impositions, payer les droits de navigation, ceux
d’octroi, faire les frais de débardage et de mise en pile; enfin avoir
un agent comptable...
—C’est impraticable, dit vivement le général épouvanté. Mais pourquoi
n’aurais-je pas de preneurs?
—Monsieur le comte a des ennemis dans le pays?...
—Et qui?...
—Monsieur Gaubertin d’abord...
—Serait-ce le fripon que vous avez remplacé?
—Pas si haut, monsieur le comte! dit Sibilet effaré; de grâce, pas si
haut; ma cuisinière peut nous entendre...
—Comment! je ne puis pas, chez moi, parler d’un misérable qui me
volait? répondit le général.
—Au nom de votre tranquillité, monsieur le comte, venez plus loin.
Monsieur Gaubertin est maire de la Ville-aux-Fayes.
—Ah! je lui en fais bien mes compliments à la Ville-aux-Fayes; voilà,
mille tonnerres! une ville bien administrée!...
—Faites moi l’honneur de m’écouter, monsieur le comte, et croyez qu’il
s’agit des choses les plus sérieuses, de votre avenir ici.
—J’écoute; allons nous asseoir sur ce banc.
—Monsieur le comte, quand vous avez renvoyé monsieur Gaubertin, il a
fallu qu’il se fît un état, car il n’était pas riche...
—Il n’était pas riche! et il volait ici plus de vingt mille francs par
an!
—Monsieur le comte, je n’ai pas la prétention de le justifier, reprit
Sibilet, je voudrais voir prospérer les Aigues, ne fût-ce que pour
démontrer l’improbité de Gaubertin; mais ne nous abusons pas, nous
avons en lui le plus dangereux coquin qui soit dans toute la Bourgogne,
et il s’est mis en état de vous nuire.
—Comment? dit le général devenu soucieux.
—Tel que vous le voyez, Gaubertin est à la tête du tiers environ de
l’approvisionnement de Paris. Agent général du commerce des bois, il
dirige les exploitations en forêt, l’abatage, la garde, le flottage,
le repêchage et la mise en trains. En rapports constants avec les
ouvriers, il est le maître des prix. Il a mis trois ans à se créer
cette position; mais il y est comme dans une forteresse. Devenu l’homme
de tous les marchands, il n’en favorise pas un plus que l’autre;
il a régularisé tous les travaux à leur profit, et leurs affaires
sont beaucoup mieux et moins coûteusement faites que si chacun d’eux
avait, comme autrefois, son comptable. Ainsi, par exemple, il a si
bien écarté toutes les concurrences, qu’il est le maître absolu des
adjudications; la Couronne et l’État sont ses tributaires. Les coupes
de la Couronne et de l’État, qui se vendent aux enchères, appartiennent
aux marchands de Gaubertin; personne aujourd’hui n’est assez fort pour
les leur disputer. L’année dernière, monsieur Mariotte, d’Auxerre,
stimulé par le directeur des Domaines, a voulu faire concurrence à
Gaubertin; d’abord, Gaubertin lui a fait payer l’ordinaire ce qu’il
valait; puis, quand il s’est agi d’exploiter, les ouvriers avonnais
ont demandé de tels prix, que monsieur Mariotte a été obligé d’en
amener d’Auxerre, et ceux de la Ville-aux-Fayes les ont battus. Il y
a eu procès correctionnel sur le chef de coalition, et sur le chef de
rixe. Ce procès a coûté de l’argent à monsieur Mariotte, qui, sans
compter l’odieux d’avoir fait condamner de pauvres gens, a payé tous
les frais, puisque les perdants ne possédaient pas un rouge liard.
Un procès contre des indigents ne rapporte que de la haine à qui vit
près d’eux. Laissez-moi vous dire cette maxime en passant, car vous
aurez à lutter contre tous les pauvres de ce canton-ci. Ce n’est pas
tout. Tous calculs faits, le pauvre père Mariotte, un brave homme,
perd à cette adjudication. Forcé de payer tout au comptant, il vend à
terme; Gaubertin livre des bois à des termes inouïs pour ruiner son
concurrent; il donne son bois à cinq pour cent au-dessous du prix de
revient; aussi le crédit du pauvre bonhomme Mariotte a-t-il reçu de
fortes atteintes. Enfin, aujourd’hui Gaubertin poursuit encore et
tracasse tant ce pauvre monsieur Mariotte, qu’il va quitter, dit-on,
non seulement Auxerre, mais encore le département, et il fait bien.
De ce coup-là, les propriétaires ont été pour longtemps immolés aux
marchands qui, maintenant, font les prix, comme à Paris les marchands
de meubles, à l’hôtel des commissaires-priseurs. Mais Gaubertin évite
tant d’ennuis aux propriétaires, qu’ils y gagnent.
—Et comment? dit le général.
—D’abord, toute simplification profite tôt ou tard à tous les
intéressés, répondit Sibilet. Puis, les propriétaires ont de la
sécurité pour leurs revenus. En matière d’exploitation rurale, c’est le
principal, vous le verrez! Enfin, monsieur Gaubertin est le père des
ouvriers; il les paye bien et les fait toujours travailler; or, comme
leurs familles habitent la campagne, les bois des marchands et ceux
des propriétaires qui confient leurs intérêts à Gaubertin, comme font
messieurs de Soulanges et de Ronquerolles, ne sont point dévastés. On y
ramasse le bois mort, et voilà tout.
—Ce drôle de Gaubertin n’a pas perdu son temps!... s’écria le général.
—C’est un fier homme, reprit Sibilet. Il est, comme il le dit, le
régisseur de la plus belle moitié du département, au lieu d’être le
régisseur des Aigues. Il prend peu de chose à tout le monde, et ce peu
de chose sur deux millions lui fait quarante ou cinquante mille francs
par an. —«C’est, dit-il, les cheminées de Paris qui payent tout!»
Voilà votre ennemi, monsieur le comte! Aussi, mon avis serait-il de
capituler en vous réconciliant avec lui. Il est lié, vous le savez,
avec Soudry, le brigadier de la gendarmerie à Soulanges; avec M. Rigou,
notre maire de Blangy; les gardes champêtres sont ses créatures; la
répression des délits qui vous grugent devient alors impossible. Depuis
deux ans surtout, vos bois sont perdus. Aussi messieurs Gravelot
ont-ils de la chance pour le gain de leur procès, car ils disent: «
—Aux termes du bail, la garde du bois est à votre charge; vous ne les
gardez pas, vous me faites un tort; donnez-moi des dommages-intérêts.»
C’est assez juste, mais ce n’est pas une raison pour gagner un procès.
—Il faut savoir accepter un procès et y perdre de l’argent pour n’en
plus avoir à l’avenir! dit le général.
—Vous rendrez Gaubertin bien heureux, répondit Sibilet.
—Comment?
—Plaider contre les Gravelot, c’est vous battre corps à corps avec
Gaubertin qui les représente, reprit Sibilet; aussi ne désire-t-il rien
tant que ce procès. Il l’a dit, il se flatte de vous mener jusqu’en
cour de cassation.
—Ah! le coquin!... le...
—Si vous voulez exploiter, continua Sibilet en retournant le poignard
dans la plaie, vous serez dans les mains des ouvriers qui vous
demanderont le _prix bourgeois_ au lieu du _prix marchand_, et qui
vous _couleront du plomb_, c’est-à-dire qui vous mettront, comme ce
brave Mariotte, dans la situation de vendre à perte. Si vous cherchez
un bail, vous ne trouverez pas de preneurs, car ne vous attendez pas à
ce qu’on risque pour un particulier ce que le père Mariotte a risqué
pour la Couronne et pour l’État. Et, encore, que le bonhomme aille
donc parler de ses pertes à l’Administration? L’Administration est un
monsieur qui ressemble à votre serviteur quand il était au Cadastre, un
digne homme en redingote râpée qui lit le journal devant une table. Que
le traitement soit de douze cents ou de douze mille francs, on n’en est
pas plus tendre. Parlez donc de réductions, d’adoucissements au Fisc
représenté par ce monsieur?... Il vous répond _turlututu_ en taillant
sa plume. Vous êtes _hors la loi_, monsieur le comte.
—Que faire? s’écria le général dont le sang bouillonnait, et qui se
mit à marcher à grands pas devant le banc.
—Monsieur le comte, répondit Sibilet brutalement, ce que je vais vous
dire n’est pas dans mes intérêts; il faut vendre les Aigues et quitter
le pays!
En entendant cette phrase, le général fit un bond sur lui-même,
comme si quelque balle l’eût atteint, et il regarda Sibilet d’un air
diplomatique.
—Un général de la garde impériale lâcher pied devant de pareils
drôles! et quand madame la comtesse se plaît aux Aigues!... dit-il.
Enfin, j’irais plutôt souffleter Gaubertin sur la place de la
Ville-aux-Fayes, jusqu’à ce qu’il se batte avec moi, pour pouvoir le
tuer comme un chien!
—Monsieur le comte, Gaubertin n’est pas si sot que de se commettre
avec vous. D’ailleurs, on n’insulte pas impunément le maire d’une
sous-préfecture aussi importante que celle de la Ville-aux-Fayes.
—Je le ferai destituer; les Troisville me soutiendront, il s’agit de
mes revenus.
—Vous n’y réussirez pas, monsieur le comte, Gaubertin a les bras bien
longs! et vous vous seriez créé des embarras d’où vous ne pourriez plus
sortir...
—Et le procès?... dit le général, il faut songer au présent.
—Monsieur le comte, je vous le ferai gagner, dit Sibilet d’un petit
air entendu.
—Brave Sibilet, dit le général en donnant une poignée de main à son
régisseur. Et comment?
—Vous le gagnerez à la Cour de cassation, par la procédure. Selon
moi, les Gravelot ont raison, mais il ne suffit pas d’être fondé en
droit et en fait, il faut s’être mis en règle par la forme, et ils ont
négligé la forme, qui toujours emporte le fond. Les Gravelot devaient
vous mettre en demeure de mieux garder les bois. On ne demande pas une
indemnité à fin de bail, relativement à des dommages reçus pendant une
exploitation de neuf ans; il se trouve un article du bail dont on peut
exciper à cet égard. Vous perdrez à la Ville-aux-Fayes, vous perdrez
peut-être encore à la Cour, mais vous gagnerez à Paris. Vous aurez
des expertises coûteuses, des frais ruineux. Tout en gagnant, vous
dépenserez plus de douze à quinze mille francs; mais vous gagnerez, si
vous tenez à gagner. Ce procès ne vous conciliera pas les Gravelot,
car il sera plus ruineux pour eux que pour vous; vous deviendrez leur
bête noire, vous passerez pour processif, on vous calomniera, mais vous
gagnerez...
—Que faire, répéta le général, sur qui les argumentations de Sibilet
produisaient l’effet des plus violents topiques.
Dans ce moment, en se souvenant des coups de cravache sanglés à
Gaubertin, il aurait voulu se les être donnés à lui-même, et il
montrait, sur son visage en feu, tous ses tourments à Sibilet.
—Que faire? monsieur le comte... Il n’y a qu’un moyen, transiger;
mais vous ne pouvez pas transiger par vous-même. Je dois avoir l’air
de vous voler! Or, quand toute notre fortune et notre consolation sont
dans notre probité, nous ne pouvons guère, nous autres pauvres diables,
accepter l’apparence de la friponnerie. On nous juge toujours sur les
apparences. Gaubertin a, dans le temps, sauvé la vie à mademoiselle
Laguerre, et il a eu l’air de la voler; aussi l’a-t-elle récompensé de
son dévouement en le couchant sur son testament, pour un solitaire de
dix mille francs que madame Gaubertin porte en ferronnière.
Le général jeta sur Sibilet un second regard tout aussi diplomatique
que le premier; mais le régisseur ne paraissait pas atteint par cette
défiance enveloppée de bonhomie et de sourires.
—Mon improbité réjouirait tant monsieur Gaubertin, que je m’en ferais
un protecteur, reprit Sibilet. Aussi, m’écoutera-t-il de ses deux
oreilles, quand je lui soumettrai cette proposition: «Je peux arracher
à monsieur le comte vingt mille francs pour messieurs Gravelot, à
la condition qu’ils les partageront avec moi.» Si vos adversaires
consentent, je vous apporte dix mille francs; vous n’en perdez que dix
mille, vous sauvez les apparences, et le procès est éteint.
—Tu es un brave homme, Sibilet, dit le général en lui prenant la main
et la lui serrant. Si tu peux arranger l’avenir aussi bien que le
présent, je te tiens pour la perle des régisseurs?...
—Quant à l’avenir, reprit le régisseur, vous ne mourrez pas de faim
pour ne pas faire des coupes pendant deux ou trois ans. Commencez par
bien garder vos bois. D’ici là, certes, il aura coulé de l’eau dans
l’Avonne. Gaubertin peut mourir, il peut se trouver assez riche pour
se retirer; enfin, vous avez le temps de lui susciter un concurrent;
le gâteau est assez beau pour être partagé; vous chercherez un autre
Gaubertin à lui opposer.
—Sibilet, dit le vieux soldat émerveillé de ces diverses solutions, je
te donne mille écus si tu termines ainsi; puis, pour le surplus, nous y
réfléchirons.
—Monsieur le comte, dit Sibilet, avant tout, gardez vos bois. Allez
voir dans quel état les paysans les ont mis pendant vos deux ans
d’absence... Que pouvais-je faire? Je suis régisseur, je ne suis pas
garde. Pour garder les Aigues, il vous faut un garde général à cheval
et trois gardes particuliers.
—Nous nous défendrons. C’est la guerre, eh bien! nous la ferons Ça ne
m’épouvante pas, dit Montcornet en se frottant les mains.
—C’est la guerre des écus, dit Sibilet, et celle-là vous semblera
plus difficile que l’autre. On tue les hommes, on ne tue pas les
intérêts. Vous vous battrez avec votre ennemi sur le champ de bataille
où combattent tous les propriétaires, _la réalisation_! Ce n’est rien
que de produire, il faut vendre, et pour vendre, il faut être en bonnes
relations avec tout le monde.
—J’aurai les gens du pays pour moi.
—Et comment? demanda Sibilet.
—En leur faisant du bien.
—Faire du bien aux paysans de la vallée, aux petits bourgeois de
Soulanges? dit Sibilet en louchant horriblement par l’effet de l’ironie
qui flamba plus dans un œil que dans l’autre. Monsieur le comte ne
sait pas ce qu’il entreprend. Notre-Seigneur Jésus-Christ y périrait
une seconde fois sur la croix! Si vous voulez votre tranquillité,
monsieur le comte, imitez feu mademoiselle Laguerre, laissez-vous
piller, ou faites peur aux gens. Le peuple, les femmes et les enfants
se gouvernent de même, par la terreur. Ce fut là le grand secret de la
Convention et de l’Empereur.
—Ah çà! nous sommes donc dans la forêt de Bondy! s’écria Montcornet.
—Mon ami, vint dire Adeline à Sibilet, ton déjeuner t’attend.
Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais il n’a rien pris depuis ce
matin, et il est allé jusqu’à Ronquerolles pour y livrer du grain.
—Allez! allez! Sibilet.
Le lendemain matin, levé bien avant le jour, l’ancien cuirassier revint
par la porte d’Avonne, dans l’intention de causer avec son unique garde
et d’en sonder les dispositions.
Une portion de sept à huit cents arpents de la forêt des Aigues
longeait l’Avonne, et pour conserver à la rivière sa majestueuse
physionomie, on avait laissé de grands arbres en bordure, d’un côté
comme de l’autre de ce canal, presque en droite ligne, pendant trois
lieues. La maîtresse de Henri IV, à qui les Aigues avaient appartenu,
folle de la chasse autant que le Béarnais, fit bâtir, en 1593, un
pont d’une seule arche et en dos d’âne, pour passer de cette partie
de la forêt à celle beaucoup plus considérable achetée pour elle, et
située sur la colline. La porte d’Avonne fut alors construite pour
servir de rendez-vous de chasse; et l’on sait quelle magnificence
les architectes déployaient pour ces édifices consacrés au plus
grand plaisir de la Noblesse et de la Couronne. De là partaient six
avenues, dont la réunion formait une demi-lune. Au centre de cette
demi-lune, s’élevait un obélisque surmonté d’un soleil jadis doré,
qui, d’un côté, présentait les armes de Navarre, et de l’autre celles
de la comtesse de Moret. Une autre demi-lune, pratiquée au bord de
l’Avonne, correspondait à celle du rendez-vous par une allée droite,
au bout de laquelle se voyait la croupe anguleuse de ce pont à la
vénitienne. Entre deux belles grilles, d’un caractère semblable à
celui de la magnifique grille si malheureusement démolie à Paris, et
qui entourait le jardin de la place Royale, s’élevait un pavillon
en briques, à chaînes de pierre taillée, comme celle du château, en
pointes de diamant, à toit très-aigu, dont les fenêtres offraient des
encadrements en pierres taillées de la même manière. Ce vieux style,
qui donnait au pavillon un caractère royal, ne va bien dans les villes
qu’aux prisons; mais au milieu des bois, il reçoit de l’entourage une
splendeur particulière. Un massif formait un rideau derrière lequel le
chenil, une ancienne fauconnerie, une faisanderie, et les logements
des piqueurs tombaient en ruines, après avoir fait l’admiration de la
Bourgogne.
En 1595, de ce splendide pavillon partit une chasse royale, précédée
de ces beaux chiens affectionnés par Paul Véronèse et par Rubens, où
piaffaient les chevaux à grosse croupe bleuâtre et blanche et satinée,
qui n’existent que dans l’œuvre prodigieuse de Wouwermans, suivie
de ces valets en grande livrée, animée par ces piqueurs à bottes en
chaudrons et en culottes de peau jaune, qui meublent les grandes
toiles de Van der Meulen. L’obélisque élevé pour célébrer le séjour du
Béarnais et sa chasse avec la belle comtesse de Moret, en donnait la
date au-dessous des armes de Navarre. Cette jalouse maîtresse, dont le
fils fut légitimé, ne voulut pas y voir figurer les armes de France, sa
condamnation.
Au moment où le général aperçut ce magnifique monument, la mousse
verdissait les quatre pans du toit. Les pierres des chaînes, rongées
par le temps, paraissaient crier à la profanation par mille bouches
ouvertes. Les vitraux de plomb disjoints laissaient tomber les verres
octogones des croisées, qui semblaient éborgnées. Des giroflées jaunes
fleurissaient entre les balustres, des lierres glissaient leurs griffes
blanches et poilues dans tous les trous.
Tout accusait cette ignoble incurie, le cachet mis par les usufruitiers
à tout ce qu’ils possèdent. Deux croisées au premier étage étaient
bouchées par du foin. Par une fenêtre du rez-de-chaussée, on
apercevait une pièce pleine d’outils, de fagots; et par une autre,
une vache, en montrant son muffle, apprenait aux visiteurs que
Courtecuisse, pour ne pas faire le chemin qui séparait le pavillon de
la faisanderie, avait converti la grande salle du pavillon en étable,
une salle plafonnée en caissons, au fond desquels étaient peintes les
armoiries de tous les possesseurs des Aigues.
De noirs et sales palis déshonoraient les abords du pavillon, en
enfermant des cochons sous des toits en planches, des poules, des
canards dans de petits carrés, dont le fumier s’enlevait tous les
six mois. Des guenilles séchaient sur les ronces qui poussaient
effrontément çà et là.
Au moment où le général arriva par l’avenue du pont, madame
Courtecuisse écurait un poêlon, dans lequel elle venait de faire du
café au lait. Le garde, assis sur une chaise au soleil, regardait sa
femme, comme un sauvage eût regardé la sienne. Quand il entendit le
pas d’un cheval, il tourna la tête, reconnut monsieur le comte, et se
trouva penaud.
—Eh bien! Courtecuisse, mon garçon, dit le général au vieux garde, je
ne m’étonnne pas que l’on coupe mes bois avant messieurs Gravelot, tu
prends ta place pour un canonicat!
—Ma foi, monsieur le comte, j’ai passé tant de nuits dans vos bois,
que j’y ai attrapé une fraîcheur. Je souffre tant ce matin, que ma
femme nettoye le poêlon dans lequel a chauffé mon cataplasme.
—Mon cher, lui dit le général; je ne connais d’autre maladie que la
faim à laquelle les cataplasmes de café au lait soient bons. Écoute,
drôle! j’ai visité hier ma forêt et celles de messieurs de Ronquerolles
et de Soulanges; les leurs sont parfaitement gardées et la mienne est
dans un état pitoyable.
—Ah! monsieur le comte, ils sont anciens dans le pays, eux! on
respecte leurs biens. Comment voulez-vous que je me batte avec six
communes! J’aime encore mieux ma vie que vos bois. Un homme qui
voudrait garder vos bois comme il faut, attraperait pour gages une
balle dans la tête au coin de votre forêt...
—Lâche! s’écria le général en domptant la fureur que cette insolente
réplique de Courtecuisse allumait en lui. Cette nuit a été magnifique,
mais elle me coûte cent écus pour le présent, et mille francs en
dommages dans l’avenir. Vous vous en irez d’ici, mon cher, ou les
choses vont changer. A tout péché miséricorde. Voici mes conditions: je
vous abandonne le produit des amendes, et en outre vous aurez trois
francs par procès-verbal. Si je n’y trouve pas mon compte, vous aurez
le vôtre et sans pension; tandis que si vous me servez bien, si vous
parvenez à réprimer les dégâts, vous pouvez avoir cent écus de viager.
Faites vos réflexions. Voilà six chemins, dit-il en montrant les six
allées, il faut n’en prendre qu’un, comme moi qui n’ai pas craint les
balles, tâchez de trouver le bon.
Courtecuisse, petit homme de quarante-six ans, à figure de pleine lune,
se plaisait beaucoup à ne rien faire. Il comptait vivre et mourir dans
ce pavillon, devenu _son_ pavillon. Ses deux vaches étaient nourries
par la forêt, il avait son bois, il cultivait son jardin au lieu
de courir après les délinquants. Cette incurie allait à Gaubertin,
et Courtecuisse avait compris Gaubertin. Le garde ne faisait donc
la chasse aux fagoteurs que pour satisfaire ses petites haines. Il
poursuivait les filles rebelles à ses volontés et les gens qu’il
n’aimait point; mais depuis longtemps il ne haïssait plus personne,
aimé de tout le monde à cause de sa facilité.
Le couvert de Courtecuisse était toujours mis au Grand-I-Vert, les
fagoteurs ne lui résistaient plus, sa femme et lui recevaient des
cadeaux en nature de tous les maraudeurs. On lui rentrait son bois,
on façonnait sa vigne. Enfin il trouvait des serviteurs dans tous ses
délinquants.
Presque rassuré par Gaubertin sur son avenir, et comptant sur deux
arpents quand les Aigues se vendraient, il fut donc réveillé comme
en sursaut par la sèche parole du général qui dévoilait enfin, après
quatre ans, sa nature de bourgeois résolu de n’être plus trompé.
Courtecuisse prit sa casquette, sa carnassière, son fusil, mit ses
guêtres, sa bandoulière aux armes récentes de Montcornet, et alla
jusqu’à la Ville-aux-Fayes de ce pas insouciant sous lequel les gens de
la campagne cachent leurs réflexions les plus profondes, regardant les
bois et sifflotant ses chiens.
—Tu te plains du Tapissier, dit Gaubertin à Courtecuisse, et ta
fortune est faite. Comment, l’imbécile te donne trois francs par
procès-verbal et les amendes! Sache t’entendre avec des amis, tu lui
en dresseras tant que tu voudras des procès-verbaux! tu lui en auras
par centaines! Avec mille francs, tu pourras acheter la bachelerie à
Rigou, devenir bourgeois, travailler pour toi, chez toi, ou plutôt
faire travailler les autres, et te reposer. Seulement, écoute-moi bien;
arrange-toi pour ne poursuivre que des gens nus comme des œufs. On
ne tond rien sur ce qui n’a pas de laine. Prends ce que t’offre le
Tapissier, et laisse-lui récolter des frais, s’il les aime. Tous les
goûts sont dans la nature. Le père Mariotte, malgré mon avis, n’a-t-il
pas mieux aimé réaliser des pertes que des bénéfices?
Courtecuisse, pénétré d’admiration pour Gaubertin, revint tout brûlant
du désir d’être enfin propriétaire et bourgeois comme les autres.
En rentrant chez lui, le général Montcornet vint conter son expédition
à Sibilet.
—Monsieur le comte a bien fait, reprit le régisseur en se frottant
les mains, mais il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin. Le garde
champêtre, qui laisse dévaster nos prés, nos champs, devrait être
changé. Monsieur le comte pourrait facilement se faire nommer maire de
la commune, et prendre, à la place de Vaudoyer, un ancien soldat qui
eût le courage d’exécuter la consigne. Un grand propriétaire doit être
maître chez lui. Voyez quelles difficultés nous avons avec le maire
actuel.
Le maire de la commune de Blangy, ancien bénédictin, nommé Rigou,
s’était marié, l’an premier de la République, avec la servante de
l’ancien curé de Blangy. Malgré la répugnance qu’un religieux marié
devait inspirer à la Préfecture, on le maintenait maire depuis 1815,
car lui seul, à Blangy, se trouvait capable d’occuper ce poste. Mais,
en 1817, l’évêque ayant envoyé l’abbé Brossette pour desservant dans la
paroisse de Blangy, privée de curé depuis vingt-cinq ans, une violente
dissidence se manifesta naturellement entre un apostat et le jeune
ecclésiastique, dont le caractère est déjà connu.
La guerre, que depuis ce temps se faisaient la Mairie et le Presbytère,
popularisa le magistrat, méprisé jusqu’alors. Rigou, que les paysans
détestaient à cause de ses combinaisons usuraires, représenta tout à
coup leurs intérêts politiques et financiers, soi-disant menacés par la
Restauration, et surtout par le clergé.
Après avoir roulé du café de la Paix chez tous les fonctionnaires, le
_Constitutionnel_, principal organe du libéralisme, revenait à Rigou
le septième jour, car l’abonnement, pris au nom du père Socquard le
limonadier, était supporté par vingt personnes. Rigou passait la
feuille à Langlumé le meunier, qui la donnait en lambeaux à tous ceux
qui savaient lire. Les premiers-Paris et les canards antireligieux de
la feuille libérale formèrent donc l’opinion publique de la vallée
des Aigues. Aussi Rigou, de même que le _vénérable_ abbé Grégoire,
devint-il un héros. Pour lui, comme pour certains banquiers à Paris, la
politique couvrit de la pourpre populaire des déprédations honteuses.
En ce moment, semblable à François Keller, le grand orateur, ce moine
parjure était regardé comme un défenseur des droits du peuple, lui
qui naguères ne se serait pas promené dans les champs, à la tombée de
la nuit, de peur d’y trouver un piége où il serait mort d’accident.
Persécuter un homme en politique, ce n’est pas seulement le grandir,
c’est encore en innocenter le passé. Le parti libéral, sous ce rapport,
fut un grand faiseur de miracles. Son funeste journal, qui eut alors
l’esprit d’être aussi plat, aussi calomniateur, aussi crédule, aussi
niaisement perfide que tous les publics qui composent la masse
populaire, a peut-être commis autant de ravages dans les intérêts
privés que dans l’Église.
Rigou s’était flatté de trouver dans un général bonapartiste en
disgrâce, dans un enfant du peuple élevé par la Révolution, un ennemi
des Bourbons et des prêtres; mais le général, dans l’intérêt de ses
ambitions secrètes, s’arrangea pour éviter la visite de monsieur et de
madame Rigou pendant ses premiers séjours aux Aigues.
Quand vous verrez de près la terrible figure de Rigou, le loup-cervier
de la vallée, vous comprendrez l’étendue de la seconde faute capitale
que ses idées aristocratiques firent commettre au général, et que
la comtesse empira par une impertinence qui trouvera sa place dans
l’histoire de Rigou.
Si Montcornet eût capté la bienveillance du maire, s’il en eût
recherché l’amitié, peut-être l’influence de ce renégat aurait-elle
paralysé celle de Gaubertin. Loin de là, trois procès, dont un déjà
gagné par Rigou, pendaient au tribunal de la Ville-aux-Fayes, entre le
général et l’ex-moine. Jusqu’à ce jour, Montcornet avait été si fort
occupé par ses intérêts de vanité, par son mariage, qu’il ne s’était
plus souvenu de Rigou; mais aussitôt que le conseil de se substituer
à Rigou lui fut donné par Sibilet, il demanda des chevaux de poste et
alla faire une visite au préfet.
Le préfet, le comte Martial de la Roche-Hugon, était l’ami du général
depuis 1804; ce fut un mot dit à Montcornet par ce Conseiller d’État,
dans une conversation à Paris, qui détermina l’acquisition des Aigues.
Le comte Martial, préfet sous Napoléon, resté préfet sous les Bourbons,
flattait l’évêque pour se maintenir en place. Or, déjà monseigneur
avait plusieurs fois demandé le changement de Rigou. Martial, à qui
l’état de la commune était bien connu, fut enchanté de la demande du
général, qui, dans l’espace d’un mois, eut sa nomination.
Par un hasard assez naturel, le général rencontra, pendant son séjour
à la Préfecture, où son ami le logeait, un sous-officier de l’ex-garde
impériale, à qui l’on chicanait sa pension de retraite. Déjà, dans
une circonstance, le général avait protégé ce brave cavalier, nommé
Groison, qui s’en souvenait, et qui lui conta ses douleurs; il se
trouvait sans ressources. Montcornet promit à Groison de lui obtenir la
pension due, et lui proposa la place de garde champêtre à Blangy, comme
un moyen de s’acquitter en se dévouant à ses intérêts. L’installation
du nouveau maire et du nouveau garde champêtre eut lieu simultanément,
et le général donna, comme on le pense, de solides instructions à son
soldat.
Vaudoyer, le garde champêtre destitué, paysan de Ronquerolles, n’était,
comme la plupart des gardes champêtres, propre qu’à se promener,
niaiser, se faire choyer par les pauvres qui ne demandent pas mieux que
de corrompre cette autorité subalterne, la sentinelle avancée de la
propriété. Il connaissait le brigadier de Soulanges, car les brigadiers
de gendarmerie remplissant des fonctions quasi judiciaires dans
l’instruction des procès criminels, ont des rapports avec les gardes
champêtres, leurs espions naturels. Soudry l’envoya donc à Gaubertin,
qui reçut très-bien Vaudoyer, son ancienne connaissance, et lui fit
verser à boire, tout en écoutant le récit de ses malheurs.
—Mon cher ami, lui dit le maire de la Ville-aux-Fayes, qui savait
parler à chacun son langage, ce qui t’arrive nous attend tous. Les
nobles sont revenus, les gens titrés par l’Empereur font cause commune
avec eux; ils veulent tous écraser le peuple, rétablir les anciens
droits, nous ôter nos biens; mais nous sommes Bourguignons, il faut
nous défendre, il faut renvoyer les _Arminacs_ à Paris. Retourne à
Blangy, tu seras garde-vente pour le compte de monsieur Polissard,
l’adjudicataire du bois de Ronquerolles. Va, mon gars, je trouverai
bien à t’occuper toute l’année. Mais songes-y? C’est du bois à nous
autres!... Pas un délit, ou sinon confonds tout. Envoie les _faiseurs
de bois_ aux Aigues. Enfin, s’il y a des fagots à vendre, qu’on achète
les nôtres, et jamais ceux des Aigues. Tu redeviendras garde champêtre,
ça ne durera pas! Le général se dégoûtera de vivre au milieu des
voleurs! Sais-tu que ce Tapissier-là m’a appelé voleur moi-même,
moi! fils du plus probe des républicains, moi le gendre de Mouchon,
le fameux représentant du Peuple, mort sans un centime pour se faire
enterrer.
Le général porta le traitement de _son_ garde champêtre à trois cents
francs, et fit bâtir une mairie où il le logea; puis, il le maria à
la fille d’un de ses métayers qui venait de mourir, et qui restait
orpheline avec trois arpents de vigne. Groison s’attacha donc au
général comme un chien à son maître. Cette fidélité légitime fut admise
par toute la commune. Le garde champêtre fut craint, respecté, mais,
comme un capitaine sur son vaisseau, quand son équipage ne l’aime pas;
aussi les paysans le traitèrent-ils en lépreux. Ce fonctionnaire,
accueilli par le silence ou par une raillerie cachée sous la
bonhomie, fut une sentinelle surveillée par d’autres sentinelles.
Il ne pouvait rien contre le nombre. Les délinquants s’amusèrent à
comploter des délits inconstatables, et la vieille moustache enragea
de son impuissance. Groison trouva dans ses fonctions l’attrait d’une
guerre de partisans et le plaisir d’une chasse, la chasse aux délits.
Accoutumé par la guerre à cette loyauté qui consiste en quelque sorte
à jouer franc jeu, cet ennemi de la trahison prit en haine des gens
perfides dans leurs combinaisons, adroits dans leurs vols et qui
faisaient souffrir son amour-propre. Il remarqua bientôt que toutes
les autres propriétés étaient respectées; les délits se commettaient
uniquement sur la terre des Aigues; il méprisa donc les paysans assez
ingrats pour piller un général de l’empire, un homme essentiellement
bon, généreux, et il joignit bientôt la haine au mépris. Mais il
se multiplia vainement, il ne pouvait se montrer partout, et les
ennemis _délinquaient_ partout à la fois. Groison fit sentir à son
général la nécessité d’organiser la défense au complet de guerre, en
lui démontrant l’insuffisance de son dévouement, et lui révélant les
mauvaises dispositions des habitants de la vallée.
—Il y a quelque chose là-dessous, mon général, lui dit-il; ces gens-là
sont trop hardis, ils ne craignent rien; ils ont l’air de compter sur
le bon Dieu!
—Nous verrons, répondit le comte.
—Mot fatal! pour les grands politiques, le verbe _voir_ n’a pas de
futur.
En ce moment Montcornet devait résoudre une difficulté qui lui sembla
plus pressante, il lui fallait un _alter ego_ qui le remplaçât à la
Mairie, pendant le temps de son séjour à Paris. Forcé de trouver
pour adjoint un homme sachant lire et écrire, il ne vit dans toute
la commune que Langlumé, le locataire de son moulin. Ce choix fut
détestable. Non-seulement les intérêts du général maire et de l’adjoint
meunier étaient diamétralement opposés, mais encore Langlumé brassait
de louches affaires avec Rigou, qui lui prêtait l’argent nécessaire à
son commerce ou à ses acquisitions. Le meunier achetait la tonte des
prés du château pour nourrir ses chevaux, et, grâce à ses manœuvres,
Sibilet ne pouvait les vendre qu’à lui. Tous les prix de la commune
étaient livrés à de bons prix avant ceux des Aigues, et ceux des
Aigues, restant les derniers, subissaient, quoique meilleurs, une
dépréciation. Langlumé fut donc un adjoint provisoire; mais, en France,
le provisoire est éternel, quoique le Français soit soupçonné d’aimer
le changement. Langlumé, conseillé par Rigou, joua le dévouement
auprès du général; il se trouvait donc adjoint au moment où, par la
toute-puissance de l’historien, ce drame commence.
En l’absence du maire, Rigou, nécessairement membre du conseil de la
commune, y régna donc et fit prendre des résolutions contraires au
général. Tantôt il y déterminait des dépenses profitables aux paysans
seulement, et dont la plus forte part tombait à la charge des Aigues
qui, par leur étendue, payaient les deux tiers de l’impôt; tantôt on
y refusait des allocations utiles, comme un supplément de traitement
à l’abbé, la reconstruction du presbytère ou les gages (_sic_) d’un
maître d’école.
—Si les paysans savaient lire et écrire, que deviendrions-nous?...
dit Langlumé naïvement au général, pour justifier cette décision
antilibérale prise contre un frère de la Doctrine chrétienne que l’abbé
Brossette avait tenté d’introduire à Blangy.
De retour à Paris, le général, enchanté de son vieux Groison, se mit à
la recherche de quelques anciens militaires de la garde impériale avec
lesquels il pût organiser sa défense aux Aigues sur un pied formidable.
A force de chercher, de questionner ses amis et des officiers en
demi-solde, il déterra Michaud, un ancien maréchal des logis chef aux
cuirassiers de la garde, un homme de ceux que les troupiers appellent
soldatesquement des _durs à cuire_, surnom fourni par la cuisine du
bivouac, où il s’est plus d’une fois trouvé des haricots réfractaires.
Michaud tria parmi ses connaissances trois hommes capables d’être ses
collaborateurs, et de faire des gardes sans peur et sans reproche.
Le premier, nommé Steingel, Alsacien pur sang, était fils naturel du
général de ce nom, qui succomba lors des premiers succès de Bonaparte,
au début des campagnes d’Italie. Grand et fort, il appartenait à ce
genre de soldats habitués comme les Russes à l’obéissance absolue
et passive. Rien ne l’arrêtait dans l’exécution de ses devoirs; il
eût empoigné froidement un empereur ou le pape, si tel avait été
l’ordre. Il ignorait le péril. Légionnaire intrépide, il n’avait pas
reçu la moindre égratignure en seize ans de guerre. Il couchait à
la belle étoile ou dans son lit avec une indifférence stoïque. Il
disait seulement à toute aggravation de peine: «Il paraît que c’est
aujourd’hui comme ça!»
Le second, nommé Vatel, enfant de troupe, caporal de voltigeurs, gai
comme un pinson, d’une conduite un peu légère avec le beau sexe, sans
aucun principe religieux, brave jusqu’à la témérité, vous aurait
fusillé son camarade en riant. Sans avenir, ne sachant quel état
prendre, il vit une petite guerre amusante à faire dans les fonctions
qui lui furent proposées; et comme la Grande Armée et l’Empereur
remplaçaient pour lui la Religion, il jura de servir envers et contre
tous le brave Montcornet. C’était une de ces natures essentiellement
chicanières à qui, sans ennemis, la vie semble fade, enfin la
nature avoué, la nature agent de police. Aussi, sans la présence de
l’huissier, aurait-il saisi la Tonsard et son fagot au milieu du
Grand-I-Vert, en envoyant promener la loi sur l’inviolabilité du
domicile.
Le troisième, nommé Gaillard, vieux soldat devenu sous-lieutenant,
criblé de blessures, appartenait à la classe des soldats laboureurs. En
pensant au sort de l’Empereur, tout lui semblait indifférent; mais il
allait aussi bien par insouciance que Vatel par passion. Chargé d’une
fille naturelle, il trouva dans cette place un moyen d’existence, et il
accepta, comme il eût accepté du service dans un régiment. En arrivant
aux Aigues, où le général devança ses troupiers, afin de renvoyer
Courtecuisse, il fut stupéfait de l’impudente audace de son garde. Il
existe une manière d’obéir qui comporte, chez l’esclave, la raillerie
la plus sanglante du commandement. Tout, dans les choses humaines, peut
arriver à l’absurde, et Courtecuisse en avait dépassé les limites.
Cent vingt-six procès-verbaux dressés contre des délinquants, la
plupart d’accord avec Courtecuisse, et déférés au tribunal de paix,
jugeant correctionnellement à Soulanges, avaient donné lieu à
soixante-neuf jugements en règle, levés, expédiés, en vertu desquels
Brunet, enchanté d’une si bonne aubaine, avait fait les actes
rigoureusement nécessaires pour arriver à ce qu’on nomme, en style
judiciaire, des procès-verbaux de carence, extrémité misérable où
cesse le pouvoir de la justice. C’est un acte par lequel l’huissier
constate que la personne poursuivie ne possède rien, et se trouve
dans la nudité de l’indigence. Or, là où il n’y a rien, le créancier,
de même que le roi, perd ses droits... de poursuite. Ces indigents,
choisis avec discernement, demeuraient dans cinq communes environnantes
où l’huissier s’était transporté, dûment assisté de ses praticiens,
Vermichel et Fourchon. Monsieur Brunet avait transmis les pièces à
Sibilet, en les accompagnant d’un mémoire de frais de cinq mille
francs, et le priant de demander de nouveaux ordres au comte de
Montcornet.
Au moment où Sibilet, muni des dossiers, avait expliqué tranquillement
au patron le résultat des ordres trop sommairement donnés à
Courtecuisse, et contemplait d’un air tranquille une des plus
violentes colères qu’un général de cavalerie française ait jamais
eue, Courtecuisse arriva pour rendre ses devoirs à son maître et lui
demander environ onze cents francs, somme à laquelle montaient les
gratifications promises. Le naturel prit alors le mors aux dents, et
emporta le général, qui ne se souvint plus de sa couronne comtale ni de
son grade; il redevint cuirassier et vomit des injures dont il devait
être honteux plus tard.
—Ah! onze cents francs! cria-t-il, onze cent mille giffles, onze
cent mille coups de pieds au... Crois-tu que je ne connaisse pas les
couleurs!... Tourne-moi les talons, ou je t’aplatis!
A l’aspect du général devenu violet, et dès les premiers mots,
Courtecuisse s’était enfui comme une hirondelle.
—Monsieur le comte, disait Sibilet tout doucement, vous avez tort.
—J’ai tort!... moi?
—Mon Dieu! monsieur le comte, prenez garde, vous aurez un procès avec
ce drôle...
—Je me moque bien du procès... Allez, que le gredin sorte à l’instant
même, veillez à ce qu’il laisse tout ce qui m’appartient, et faites le
compte de ses gages.
Quatre heures après, la contrée tout entière babillait à sa manière,
en racontant cette scène. Le général avait, disait-on, assommé le
malheureux Courtecuisse, il lui refusait son dû, il lui retenait deux
mille francs.
Les propos les plus singuliers coururent à nouveaux frais sur le compte
du bourgeois des Aigues; on le disait fou. Le lendemain, Brunet, qui
avait instrumenté pour le compte du général, lui apportait pour le
compte de Courtecuisse une assignation devant le tribunal de paix. Ce
lion devait être piqué par mille moucherons, son supplice ne faisait
que commencer.
L’installation d’un garde ne va pas sans quelques formalités; il doit
prêter serment au tribunal de première instance; quelques jours se
passèrent avant que les trois gardes fussent revêtus de leur caractère
officiel. Quoique le général eût écrit à Michaud de venir avec sa femme
sans attendre que le pavillon de la porte Saint-Avonne fût arrangé
pour le recevoir, le futur garde général fut retenu par les soins de
son mariage, par les parents de sa femme venus à Paris, et il ne put
arriver qu’après une quinzaine de jours. Durant cette quinzaine, puis
par l’accomplissement des formalités auxquelles on se prêta d’assez
mauvaise grâce à la Ville-aux-Fayes, la forêt des Aigues fut dévastée
par les maraudeurs, qui profitèrent du temps pendant lequel elle ne fut
gardée par personne.
Ce fut un grand événement dans la vallée, depuis Conches jusqu’à la
Ville-aux-Fayes, que l’apparition de trois gardes habillés en drap
vert, la couleur de l’Empereur, magnifiquement tenus, et dont les
figures annonçaient un caractère solide, tous bien en jambes, agiles,
capables de passer les nuits dans les bois.
Dans tout le canton, Groison fut le seul qui fêta les vétérans.
Enchanté d’un tel renfort, il lâcha quelques paroles menaçantes contre
les voleurs qui, dans peu de temps, devaient se trouver serrés de près
et mis dans l’impossibilité de nuire. Ainsi la proclamation d’usage ne
manqua pas à cette guerre, vive et sourde à la fois.
Sibilet signala la gendarmerie de Soulanges au général, et surtout
le brigadier Soudry, comme entièrement et sournoisement hostile aux
Aigues; il lui fit sentir de quelle utilité lui serait une brigade
animée d’un bon esprit.
—Avec un bon brigadier et des gendarmes dévoués à vos intérêts, vous
tiendrez le pays! dit-il.
Le comte courut à la Préfecture, où il obtint du général qui commandait
la division, la mise à la retraite de Soudry et son remplacement par
un nommé Viallet, excellent gendarme du chef-lieu, que vantèrent
le général et le préfet. Les gendarmes de la brigade de Soulanges,
tous dirigés sur d’autres points du département par le colonel de la
gendarmerie, ancien camarade de Montcornet, eurent pour successeurs des
hommes choisis, à qui l’ordre fut donné secrètement de veiller à ce que
les propriétés du comte de Montcornet ne reçussent désormais aucune
atteinte, et à qui l’on recommanda surtout de ne pas se laisser gagner
par les habitants de Soulanges.
Cette dernière révolution, accomplie avec une rapidité qui ne permit
pas de la contrecarrer, jeta l’étonnement dans la Ville-aux-Fayes et
dans Soulanges. Soudry, qui se regarda comme destitué, se plaignit, et
Gaubertin trouva le moyen de le faire nommer maire, afin de mettre la
gendarmerie à ses ordres. On cria beaucoup à la tyrannie. Montcornet
devint un objet de haine. Non-seulement cinq ou six existences furent
ainsi changées par lui, mais bien des vanités furent froissées.
Les paysans, animés par des paroles échappées aux petits bourgeois
de Soulanges, à ceux de la Ville-aux-Fayes, à Rigou, à Langlumé, à
monsieur Guerbet, le maître de poste de Conches, se crurent à la veille
de perdre ce qu’ils appelaient leurs droits.
Le général éteignit le procès avec son ancien garde, en payant tout ce
qu’il réclamait.
Courtecuisse acheta, pour deux mille francs, un petit domaine enclavé
sur les terres des Aigues, à un débouché des _remises_ par où passait
le gibier. Rigou n’avait jamais voulu céder la bâchelerie; mais il se
fit un malicieux plaisir de la vendre à cinquante pour cent de bénéfice
à Courtecuisse. Celui-ci devint ainsi une de ses nombreuses créatures,
car il le tint par le surplus du prix, l’ex-garde n’ayant payé que
mille francs.
Les trois gardes, Michaud et le garde champêtre, menèrent alors une
vie de guérillas. Couchant dans les bois, ils les parcouraient sans
cesse; ils en prenaient cette connaissance approfondie qui constitue la
science du garde forestier, qui lui évite les pertes de temps, étudiant
les issues, se familiarisant avec les essences et leurs gisements,
habituant leurs oreilles aux chocs, aux différents bruits, qui se
font dans les bois. Enfin, ils observèrent les figures, passèrent
en revue les différentes familles des divers villages du canton, et
les individus qui les composaient, leurs mœurs, leur caractère, leurs
moyens d’existence. Chose plus difficile qu’on ne pense! En voyant
prendre des mesures si bien combinées, les paysans qui vivaient des
Aigues opposèrent un mutisme complet, une soumission narquoise à cette
intelligente police.
Dès l’abord, Michaud et Sibilet se déplurent mutuellement. Le franc
et loyal militaire, l’honneur des sous-officiers de la Jeune Garde,
haïssait la brutalité mielleuse, l’air mécontent du régisseur, qu’il
nomma tout d’abord le _Chinois_. Il remarqua bientôt les objections
par lesquelles Sibilet s’opposait aux mesures radicalement utiles et
les raisons par lesquelles il justifiait les choses d’une douteuse
réussite. Au lieu de calmer le général, Sibilet, ainsi qu’on a dû le
voir par ce récit succinct, l’excitait sans cesse et le poussait aux
mesures de rigueur, tout en essayant de l’intimider par la multiplicité
des ennuis, par l’étendue des petitesses, par des difficultés
renaissantes et invincibles. Sans deviner le rôle d’espion et d’agent
provocateur accepté par Sibilet, qui, dès son installation, se promit
à lui-même de choisir, selon ses intérêts, un maître entre le général
et Gaubertin, Michaud reconnut dans le régisseur une nature avide,
mauvaise; aussi ne s’en expliquait-il point la probité. La profonde
inimitié qui sépara ces deux hauts fonctionnaires, plut d’ailleurs au
général. La haine de Michaud le portait à surveiller le régisseur,
espionnage auquel il ne serait pas descendu si le général le lui avait
demandé. Sibilet caressa le garde général et le flatta bassement,
sans pouvoir lui faire quitter une excessive politesse, que le loyal
militaire mit entre eux comme une barrière.
Maintenant, ces détails préliminaires étant connus, on comprendra
parfaitement l’intérêt des ennemis du général et celui de la
conversation qu’il eut avec ses deux ministres.