VII.—ESPÈCES SOCIALES DISPARUES.

La terre des Aigues ne pouvait se passer d’un régisseur, car le général

n’entendait pas renoncer aux plaisirs de l’hiver à Paris, où il

possédait un magnifique hôtel, rue Neuve-des-Mathurins. Il chercha donc

un successeur à Gaubertin; mais il ne chercha certes pas avec plus de

soin que Gaubertin en mit à lui en donner un de sa main.

De toutes les places de confiance, il n’en est pas qui demande à la

fois plus de connaissances acquises ni plus d’activité que celle de

régisseur d’une grande terre. Cette difficulté n’est connue que des

riches propriétaires dont les biens sont situés au delà d’une certaine

zone autour de la capitale, et qui commence à une distance d’environ

quarante lieues. Là, cessent les exploitations agricoles, dont les

produits trouvent à Paris des débouchés certains, et qui donnent des

revenus assurés par de longs baux, pour lesquels il existe de nombreux

preneurs, riches eux-mêmes. Ces fermiers viennent en cabriolet

apporter leurs termes en billets de banque, si toutefois leurs facteurs

à la halle ne se chargent pas de leurs payements. Aussi, les fermes

en Seine-et-Oise, en Seine-et-Marne, dans l’Oise, dans Eure-et-Loir,

dans la Seine-Inférieure et dans le Loiret, sont-elles si recherchées,

que les capitaux ne s’y placent pas toujours à un et demi pour cent.

Comparé au revenu des terres en Hollande, en Angleterre et en Belgique,

ce produit est encore énorme. Mais, à cinquante lieues de Paris, une

terre considérable implique tant d’exploitations diverses, tant de

produits de différentes natures, qu’elle constitue une industrie avec

toutes les chances de la fabrique. Tel riche propriétaire n’est qu’un

marchand obligé de placer ses productions, ni plus ni moins qu’un

fabricant de fer ou de coton. Il n’évite même pas la concurrence; le

paysan, la petite propriété la lui font acharnée en descendant à des

transactions inabordables aux gens bien élevés.

Un régisseur doit savoir l’arpentage, les usages du pays, ses modes de

vente et d’exploitation, un peu de chicane pour défendre les intérêts

qui lui sont confiés, la comptabilité commerciale, et se trouver doué

d’une excellente santé, d’un goût particulier pour le mouvement et

l’équitation. Chargé de représenter le maître, et toujours en relations

avec lui, le régisseur ne saurait être un homme du peuple. Comme il

est peu de régisseurs appointés à mille écus, ce problème paraît

insoluble. Comment rencontrer tant de qualités pour un prix modique,

dans un pays où les gens qui en sont pourvus sont admissibles à tous

les emplois?... Faire venir un homme à qui le pays est inconnu, c’est

payer cher l’expérience qu’il y acquerra. Former un jeune homme pris

sur les lieux, c’est souvent nourrir une ingratitude à l’épinette. Il

faut donc choisir entre quelque inepte Probité qui nuit par inertie ou

par myopie, et l’Habileté qui songe à elle. De là cette nomenclature

sociale et l’histoire naturelle des intendants, ainsi définis par un

grand seigneur polonais: « —Nous avons, disait-il, deux sortes de

régisseurs: celui qui ne pense qu’à lui et celui qui pense à nous et

à lui; heureux le propriétaire qui met la main sur le second! Quant

à celui qui ne penserait qu’à nous, il ne s’est jamais rencontré

jusqu’ici.»

On a pu voir ailleurs le personnage d’un régisseur songeant à ses

intérêts et à ceux de son maître (voir _Un début dans la vie, scènes

de la vie privée_); Gaubertin est l’intendant exclusivement occupé

de sa fortune. Présenter le troisième terme de ce problème, ce serait

offrir à l’admiration publique un personnage invraisemblable que la

vieille noblesse a néanmoins connu (voir _le Cabinet des Antiques,

scène de la vie de province_), mais qui disparut avec elle. Par la

division perpétuelle des fortunes, les mœurs aristocratiques seront

inévitablement modifiées. S’il n’y a pas actuellement en France vingt

fortunes gérées par des intendants, il n’existera pas dans cinquante

ans cent grandes propriétés à régisseurs, à moins de changements dans

la loi civile. Chaque riche propriétaire devra veiller par lui-même à

ses intérêts.

Cette transformation, déjà commencée, a suggéré cette réponse dite par

une spirituelle vieille femme à qui l’on demandait pourquoi, depuis

1830, elle restait à Paris pendant l’été: —«Je ne vais plus dans les

châteaux depuis qu’on en a fait des fermes.» Mais qu’arrivera-t-il de

ce débat de plus en plus ardent, d’homme à homme, entre le riche et

le pauvre? Cette étude n’est écrite que pour éclairer cette terrible

question sociale.

On peut comprendre les étranges perplexités auxquelles le général fut

en proie après avoir congédié Gaubertin. Si, comme toutes les personnes

libres de faire ou de ne pas faire, il s’était dit vaguement: —«Je

chasserai ce drôle-là,» il avait négligé le hasard, oubliant les éclats

de sa bouillante colère, la colère du sabreur sanguin, au moment où

quelque méfait relèverait les paupières à sa cécité volontaire.

Propriétaire pour la première fois, Montcornet, enfant de Paris, ne

s’était pas muni d’un régisseur à l’avance; et, après avoir étudié le

pays, il sentait combien un intermédiaire devenait indispensable à un

homme comme lui, pour traiter avec tant de gens et de si bas étage.

Gaubertin, à qui les vivacités d’une scène, qui dura deux heures,

avaient révélé l’embarras où le général allait se trouver, enfourcha

son bidet en quittant le salon où la dispute avait eu lieu, galopa

jusqu’à Soulanges et y consulta les Soudry.

Sur ce mot: —Nous nous quittons, le général et moi; qui pouvons-nous

lui présenter pour régisseur, sans qu’il s’en doute? les Soudry

comprirent la pensée de leur ami. N’oubliez pas que le brigadier

Soudry, chef de la police depuis dix-sept ans dans le canton, est

doublé par sa femme de la ruse particulière aux soubrettes des filles

d’Opéra.

—Il ferait bien du chemin, dit madame Soudry, avant de trouver

quelqu’un qui valût notre pauvre petit Sibilet.

—Il est cuit! s’écria Gaubertin encore rouge de ses humiliations.

Lupin, dit-il au notaire qui assistait à cette conférence, allez donc à

la Ville-aux-Fayes y seriner Maréchal, en cas que notre beau cuirassier

lui demande des renseignements.

Maréchal était cet avoué que son ancien patron, chargé à Paris des

affaires du général, avait naturellement recommandé, comme conseil à

monsieur de Montcornet, après l’heureuse acquisition des Aigues.

Ce Sibilet, fils aîné du greffier du tribunal de la Ville-aux-Fayes,

clerc de notaire, sans sou ni maille, âgé de vingt-cinq ans, s’était

épris de la fille du juge de paix de Soulanges à en perdre la raison.

Ce digne magistrat, à quinze cents francs d’appointements, nommé

Sarcus, avait épousé une fille sans fortune, la sœur aînée de monsieur

Vermut, l’apothicaire de Soulanges. Quoique fille unique, mademoiselle

Sarcus, riche de sa beauté pour toute fortune, devait mourir et non

vivre des appointements qu’on donne à un clerc de notaire en province.

Le jeune Sibilet, parent de Gaubertin par une alliance assez difficile

à reconnaître dans les croisements de famille qui rendent cousins

presque tous les bourgeois des petites villes, dut aux soins de son

père et de Gaubertin une maigre place au cadastre. Le malheureux eut

l’affreux bonheur de se voir père de deux enfants en trois ans. Le

greffier chargé, lui, de cinq autres enfants, ne pouvait venir au

secours de son fils aîné. Le juge de paix ne possédait que sa maison à

Soulanges et cent écus de rentes. La plupart du temps, madame Sibilet

la jeune restait donc chez son père et y vivait avec ses deux enfants.

Adolphe Sibilet, obligé de courir à travers le département, venait voir

son Adeline de temps en temps. Peut-être le mariage, ainsi compris,

explique-t-il la fécondité des femmes.

L’exclamation de Gaubertin, quoique facile à comprendre par ce sommaire

de l’existence du jeune Sibilet, exige encore quelques détails.

Adolphe Sibilet, souverainement disgracieux, comme on a pu le voir

d’après son esquisse, appartenait à ce genre d’hommes qui ne peuvent

arriver au cœur d’une femme que par le chemin de la mairie et de

l’autel. Doué d’une souplesse comparable à celle des ressorts, il

cédait, sauf à reprendre sa pensée; cette disposition trompeuse

ressemble à de la lâcheté; mais l’apprentissage des affaires, chez un

notaire de province, avait fait contracter à Sibilet l’habitude de

cacher ce défaut sous un air bourru qui simulait une force absente.

Beaucoup de gens faux abritent leur platitude sous la brusquerie;

brusquez-les, vous produirez l’effet du coup d’épingle sur le ballon.

Tel était le fils du greffier. Mais comme les hommes, pour la plupart,

ne sont pas observateurs, et que, parmi les observateurs, les trois

quarts observent après coup, l’air grognon d’Adolphe Sibilet passait

pour l’effet d’une rude franchise, d’une capacité vantée par son

patron, et d’une probité revêche qu’aucune éprouvette n’avait essayée.

Il est des gens qui sont servis par leurs défauts comme d’autres par

leurs qualités.

Adeline Sarcus, jolie personne élevée par sa mère, morte trois ans

avant ce mariage, aussi bien qu’une mère peut élever une fille unique

au fond d’une petite ville, aimait le jeune et beau Lupin, fils unique

du notaire de Soulanges. Dès les premiers chapitres de ce roman, le

père Lupin, qui visait pour son fils mademoiselle Elise Gaubertin,

envoya le jeune Amaury Lupin à Paris, chez son correspondant, maître

Crottat, notaire, où, sous prétexte d’apprendre à faire des actes et

des contrats, Amaury fit plusieurs actes de folie et contracta des

dettes, entraîné par un certain Georges Marest, clerc de l’Étude, jeune

homme riche, qui lui révéla les mystères de la vie parisienne. Quand

maître Lupin alla chercher son fils à Paris, Adeline s’appelait déjà

madame Sibilet. En effet, lorsque l’amoureux Adolphe se présenta, le

vieux juge de paix, stimulé par Lupin le père, hâta le mariage auquel

Adeline se livra par désespoir.

Le Cadastre n’est pas une carrière. Il est comme beaucoup de ces sortes

d’administrations sans avenir, une espèce de trou dans l’écumoire

gouvernementale. Les gens qui se lancent par ces trous (la topographie,

les ponts et chaussées, le professorat, etc.) s’aperçoivent toujours

un peu tard que de plus habiles, assis à côté d’eux, s’humectent des

sueurs du peuple, disent les écrivains de l’Opposition, toutes les fois

que l’écumoire plonge dans l’Impôt, au moyen de cette machine appelée

Budget. Adolphe, travaillant du matin au soir et gagnant peu de choses

à travailler, reconnut bientôt l’infertile profondeur de son trou.

Aussi songeait-il, en trottant de commune en commune et dépensant ses

appointements en souliers et en frais de voyage, à chercher une place

stable et bénéficieuse.

On ne peut se figurer, à moins d’être louche et d’avoir deux enfants,

en légitime mariage, ce que trois années de souffrances entremêlées

d’amour avaient développé d’ambition chez ce garçon dont l’esprit et le

regard louchaient également, dont le bonheur était mal assis, pour ne

pas dire boiteux. Le plus grand élément des mauvaises actions secrètes,

des lâchetés inconnues, est peut-être un bonheur incomplet. L’homme

accepte peut-être mieux une misère sans espoir que ces alternatives

de soleil et d’amour à travers des pluies continuelles. Si le corps y

gagne des maladies, l’âme y gagne la lèpre de l’envie. Chez les petits

esprits, cette lèpre tourne en cupidité lâche et brutale à la fois, à

la fois audacieuse et cachée; chez les esprits cultivés, elle engendre

des doctrines antisociales dont on se sert comme d’une escabelle pour

dominer ses supérieurs. Ne pourrait-on pas faire un proverbe de ceci?

«Dis-moi ce que tu as, je te dirai ce que tu penses.»

Tout en aimant sa femme, Adolphe se disait à toute heure: «J’ai fait

une sottise! j’ai trois boulets et je n’ai que deux jambes. Il fallait

avoir gagné ma fortune avant de me marier. On trouve toujours une

Adeline, et Adeline m’empêchera de trouver une fortune.»

Adolphe, parent de Gaubertin, était venu lui faire trois visites en

trois ans. A quelques paroles, Gaubertin reconnut dans le cœur de son

allié cette boue qui veut se cuire aux brûlantes conceptions du vol

légal. Il sonda malicieusement ce caractère propre à se courber aux

exigences d’un plan, pourvu qu’il y trouvât sa pâture. A chaque visite,

Sibilet grognait.

—Employez-moi donc, mon cousin, disait-il; prenez-moi pour commis, et

faites-moi votre successeur. Vous me verrez à l’œuvre! Je suis capable

d’abattre des montagnes pour donner à mon Adeline, je ne dirai pas le

luxe, mais une aisance modeste. Vous avez fait la fortune de monsieur

Leclercq, pourquoi ne me placeriez-vous pas à Paris dans la banque?

—Nous verrons plus tard, je te caserai, répondait le parent ambitieux;

acquiers des connaissances, tout sert!

En de telles dispositions, la lettre par laquelle madame Soudry

écrivit à son protégé d’arriver en toute hâte, fit accourir Adolphe à

Soulanges, à travers mille châteaux en Espagne.

Sarcus père, à qui les Soudry démontrèrent la nécessité de faire une

démarche dans l’intérêt de son gendre, était allé, le lendemain même,

se présenter au général, et lui proposer Adolphe pour régisseur. Par

les conseils de madame Soudry, devenue l’oracle de la petite ville,

le bonhomme avait emmené sa fille, dont en effet l’aspect disposa

favorablement le comte de Montcornet.

—Je ne me déciderai pas, répondit le général, sans prendre des

renseignements; mais je ne chercherai personne jusqu’à ce que j’aie

examiné si votre gendre remplit toutes les conditions nécessaires à sa

place. Le désir de fixer aux Aigues une si charmante personne...

—Mère de deux enfants, général, dit assez finement Adeline pour éviter

la galanterie du cuirassier.

Toutes les démarches du général furent admirablement prévues par les

Soudry, par Gaubertin et Lupin, qui ménagèrent à leur candidat la

protection, au chef-lieu du département où siége une cour royale, du

conseiller Gendrin, parent éloigné du président de la Ville-aux-Fayes,

celles du baron Bourlac, procureur général de qui relevait Soudry fils,

le procureur du roi; puis celle d’un conseiller de préfecture appelé

Sarcus, cousin au troisième degré du juge de paix. Depuis son avoué de

la Ville-aux-Fayes jusqu’à la préfecture où le général alla lui-même,

tout le monde fut donc favorable au pauvre employé du Cadastre, si

intéressant, disait-on, d’ailleurs... Son mariage rendait Sibilet

irréprochable comme un roman de miss Edgeworth, et le posait, de plus,

comme un homme désintéressé.

Le temps que le régisseur chassé passa nécessairement aux Aigues fut

mis à profit par lui pour créer des embarras à son ancien maître, et

qu’une seule des petites scènes jouées par lui fera deviner. Le matin

de son départ, il fit en sorte de rencontrer Courtecuisse, le seul

garde qu’il eût pour les Aigues, dont l’étendue en exigeait au moins

trois.

—Eh bien! monsieur Gaubertin, lui dit Courtecuisse, vous avez donc eu

des raisons avec notre bourgeois?

—On t’a déjà dit cela? répondit Gaubertin. Eh bien! oui, le général a

la prétention de nous mener comme ses cuirassiers; il ne connaît pas

les Bourguignons. Monsieur le comte n’est pas content de mes services,

et comme je ne suis pas content de ses façons, nous nous sommes chassés

tous deux, presque à coups de poing, car il est violent comme une

tempête... Prends garde à toi, Courtecuisse! Ah! mon vieux, j’avais cru

pouvoir te donner un meilleur maître...

—Je le sais bien, répondit le garde, et je vous aurais bien servi.

Dame! quand on se connaît depuis vingt ans? Vous m’avez mis ici, du

temps de cette pauvre chère sainte madame! Ah! _qué_ bonne femme! on

n’en fait plus comme ça... Le pays a perdu sa mère...

—Dis-donc, Courtecuisse, si tu veux, tu peux nous bâiller un fier coup

de main?

—Vous restez donc dans le pays? On nous disait que vous alliez à Paris!

—Non, en attendant la fin des choses, je ferai des affaires à la

Ville-aux-Fayes. Le général ne se doute pas de ce que c’est que le

pays, et il y sera haï, vois-tu... Faut voir comment cela tournera.

Fais mollement ton service, il te dira de mener les gens à la baguette,

car il voit bien par où coule la vendange; mais tu ne seras pas si bête

que de t’exposer à être rossé et peut-être pis encore, par les gens du

pays, pour l’amour de son bois.

—Il me renverra, mon cher monsieur Gaubertin, il me renverra! et vous

savez comme je suis heureux à la porte d’Avonne...

—Le général se dégoûtera bientôt de sa propriété, lui dit Gaubertin,

et tu ne seras pas longtemps dehors, si par hasard il te renvoyait.

D’ailleurs, tu vois bien ces bois-là... dit-il en montrant le paysage,

j’y serai plus fort que les maîtres!...

Cette conversation avait lieu dans un champ.

—Ces _Arminacs_ de Parisiens devraient bien rester dans leurs boues de

Paris, dit le garde.

Depuis les querelles du quinzième siècle, le mot _Arminac_ (Armagnacs,

les Parisiens, antagonistes des ducs de Bourgogne) est resté comme un

terme injurieux sur la lisière de la haute Bourgogne, où, selon les

localités, il s’est différemment corrompu.

—Il y retournera, mais battu! dit Gaubertin, et nous cultiverons un

jour le parc des Aigues, car c’est voler le peuple que de consacrer à

l’agrément d’un homme neuf cents arpents des meilleures terres de la

vallée!

—Ah! dame! ça ferait vivre quatre cents familles,... dit Courtecuisse.

—Si tu veux deux arpents, à toi, là-dedans, il faut nous aider à

mettre ce mâtin-là hors la loi!...

Au moment où Gaubertin fulminait cette sentence d’excommunication, le

respectable juge de paix présentait au célèbre colonel des cuirassiers

son gendre Sibilet, accompagné d’Adeline et de ses deux enfants, venus

tous dans une carriole d’osier prêtée par le greffier de la justice

de paix, un monsieur Gourdon, frère du médecin de Soulanges, et plus

riche que le magistrat. Ce spectacle, si contraire à la dignité de la

magistrature, se voit dans toutes les justices de paix, dans tous les

tribunaux de première instance, où la fortune du greffier éclipse celle

du président, tandis qu’il serait si naturel d’appointer les greffiers

et de diminuer d’autant les frais de procédure.

Satisfait de la candeur et du caractère du digne magistrat, de la

grâce et des dehors d’Adeline, qui furent l’un et l’autre de bonne foi

dans leurs promesses, car le père et la fille ignorèrent toujours le

caractère diplomatique imposé par Gaubertin à Sibilet, le comte accorda

tout d’abord à ce jeune et touchant ménage des conditions qui rendirent

la situation du régisseur égale à celle d’un sous-préfet de première

classe.

Un pavillon bâti par Bouret, pour faire point de vue et pour loger

le régisseur, construction élégante que Gaubertin habitait, et dont

l’architecture est suffisamment indiquée par la description de la porte

de Blangy, fut maintenu aux Sibilet pour leur demeure. Le général

ne supprima point le cheval que mademoiselle Laguerre accordait à

Gaubertin, à cause de l’étendue de sa propriété, de l’éloignement des

marchés où se concluaient les affaires et de la surveillance. Il alloua

vingt-cinq setiers de blé, trois tonneaux de vin, le bois à discrétion,

de l’avoine et du foin en abondance, et enfin trois pour cent sur la

recette. Là où mademoiselle Laguerre devait toucher plus de quarante

mille livres de rentes, en 1800, le général voulait avec raison en

avoir soixante mille en 1818, après les nombreuses et importantes

acquisitions faites par elle. Le nouveau régisseur pouvait donc se

faire un jour près de deux mille francs en argent. Logé, nourri,

chauffé, quitte d’impôts, son cheval et sa basse-cour défrayés, le

comte lui permettait encore de cultiver un potager, promettant de ne

pas le chicaner sur quelques journées de jardinier. Certes, de tels

avantages représentaient plus de deux mille francs. Aussi, pour un

homme qui gagnait douze cents francs au Cadastre, avoir les Aigues à

régir, était-ce passer de la misère à l’opulence.

—Dévouez-vous à mes intérêts, dit le général, et ce ne sera pas

mon dernier mot. D’abord, je pourrai vous obtenir la perception

de Conches, de Blangy, de Cerneux, en les faisant distraire de la

perception de Soulanges. Enfin, quand vous m’aurez porté mes revenus à

soixante mille francs nets, vous serez encore récompensé.

Malheureusement, le digne juge de paix et Adeline, dans

l’épanouissement de leur joie, eurent l’imprudence de confier à madame

Soudry la promesse du comte relative à cette perception, sans songer

que le percepteur de Soulanges était un nommé Guerbet, frère du

maître de poste de Conches et allié, comme on le verra plus tard, aux

Gaubertin et aux Gendrin.

—Ce ne sera pas facile, ma petite, dit madame Soudry; mais n’empêche

pas monsieur le comte de faire des démarches; on ne sait pas comment

les choses difficiles réussissent facilement à Paris. J’ai vu le

chevalier Gluk aux pieds de feu madame, et elle a chanté son rôle,

elle qui se serait fait hacher pour Piccini, l’un des hommes les plus

aimables de ce temps-là. Jamais ce cher monsieur n’entrait chez madame

sans me prendre la taille en m’appelant _sa belle friponne_.

—Ah çà! croit-il, s’écria le brigadier, quand sa femme lui dit cette

nouvelle, qu’il va mener notre pays, y tout déranger à sa façon, et

qu’il fera faire des à-droite et des à-gauche aux gens de la vallée,

comme aux cuirassiers de son régiment? Ces officiers ont des habitudes

de domination!... Mais patience! nous avons messieurs de Soulanges et

de Ronquerolles pour nous. Pauvre père Guerbet! il ne se doute guère

qu’on veut lui voler les plus belles roses de son rosier!...

Cette phrase du genre Dorat, la Cochet la tenait de mademoiselle, qui

la tenait de Bouret, qui la tenait de quelque rédacteur du _Mercure_,

et Soudry la répétait tant qu’elle est devenue proverbiale à Soulanges.

Le père Guerbet, le percepteur de Soulanges, était l’homme d’esprit,

c’est à dire le loustic de la petite ville, et l’un des héros du

salon de madame Soudry. Cette sortie du brigadier peint parfaitement

l’opinion qui se forma sur le _bourgeois_ des Aigues, depuis Conches

jusqu’à la Ville-aux-Fayes, où partout elle fut profondément envenimée

par les soins de Gaubertin.

L’installation de Sibilet eut lieu vers la fin de l’automne de 1817.

L’année 1818 se passa sans que le général mît le pied aux Aigues, car

les soins de son mariage avec mademoiselle de Troisville, conclu dans

les premiers jours de l’année 1819, le retinrent la plus grande partie

de l’été précédent auprès d’Alençon, au château de son beau-père,

à faire la cour à sa prétendue. Outre les Aigues et son magnifique

hôtel, le général Montcornet possédait soixante mille francs de rentes

sur l’État et jouissait du traitement des lieutenants généraux en

disponibilité. Quoique Napoléon eût nommé cet illustre sabreur comte

de l’empire, en lui donnant pour armes un écusson _écartelé au un

d’azur au désert d’or à trois pyramides d’argent; au deux, de sinople

à trois cors de chasse d’argent; au trois, de gueules au canon d’or

monté sur un affût de sable, au croissant d’or en chef; au quatre,

d’or à la couronne de sinople_, avec cette devise digne du moyen âge:

SONNEZ LA CHARGE! Montcornet se savait issu d’un ébéniste du faubourg

Saint-Antoine, encore qu’il l’oubliât volontiers. Or, il se mourait du

désir d’être nommé pair de France. Il ne comptait pour rien le grand

cordon de la Légion d’honneur, sa croix de Saint-Louis et ses cent

quarante mille francs de rente. Mordu par le démon de l’aristocratie,

la vue d’un cordon bleu le mettait hors de lui. Le sublime cuirassier

d’Essling eût lappé la boue du pont Royal pour être reçu chez les

Navarrins, les Lenoncourt, les Grandlieu, les Maufrigneuse, les

d’Espard, les Vandenesse, les Verneuil, les d’Hérouville, les Chaulieu,

etc.

Dès 1818, quand l’impossibilité d’un changement en faveur de la famille

Bonaparte lui fut démontrée, Montcornet se fit tambouriner dans le

faubourg Saint-Germain par quelques femmes de ses amies, offrant son

cœur, sa main, son hôtel, sa fortune au prix d’une alliance quelconque

avec une grande famille.

Après des efforts inouïs, la duchesse de Carigliano découvrit chaussure

au pied du général, dans une des trois branches de la famille de

Troisville, celle du vicomte au service de la Russie depuis 1789,

revenu d’émigration en 1815. Le vicomte, pauvre comme un cadet, avait

épousé une princesse Scherbellof, riche d’environ un million; mais il

s’était appauvri par deux fils et trois filles. Sa famille, ancienne

et puissante, comptait un pair de France, le marquis de Troisville,

chef du nom et des armes; deux députés ayant tous nombreuse lignée et

occupés pour leur compte au budget, au ministère, à la cour, comme des

poissons autour d’une croûte. Aussi, dès que Montcornet fut présenté

par la maréchale, une des duchesses napoléoniennes les plus dévouées

aux Bourbons, fut-il accueilli favorablement. Montcornet demanda,

pour prix de sa fortune et d’une tendresse aveugle pour sa femme,

d’être employé dans la garde royale, d’être nommé marquis et pair de

France; mais les trois branches de la famille Troisville lui promirent

seulement leur appui.

—Vous savez ce que cela signifie, dit la maréchale à son ancien ami

qui se plaignit du vague de cette promesse. On ne peut pas disposer du

roi, nous ne pouvons que le faire vouloir.

Montcornet institua Virginie de Troisville son héritière au contrat.

Complétement subjugué par sa femme, comme la lettre de Blondet

l’explique, il attendait encore un commencement de postérité; mais il

avait été reçu par Louis XVIII, qui lui donna le cordon de Saint-Louis,

lui permit d’écarteler son ridicule écusson avec les armes des

Troisville, en lui promettant le titre de marquis quand il aurait su

mériter la pairie par son dévouement.

Quelques jours après cette audience, le duc de Berry fut assassiné;

le pavillon Marsan l’emporta, le ministère Villèle prit le pouvoir,

tous les fils tendus par les Troisville furent cassés, il fallut les

rattacher à de nouveaux piquets ministériels.

—Attendons, dirent les Troisville à Montcornet qui fut d’ailleurs

abreuvé de politesse dans le faubourg Saint-Germain.

Ceci peut expliquer comment le général ne revint aux Aigues qu’en mai

1820.

Le bonheur, ineffable pour le fils d’un marchand du faubourg

Saint-Antoine, de posséder une femme jeune, élégante, spirituelle,

douce, une Troisville enfin, qui lui avait ouvert les portes de tous

les salons du faubourg Saint-Germain, les plaisirs de Paris à lui

prodiguer, ces diverses joies firent tellement oublier la scène avec

le régisseur des Aigues, que le général avait oublié tout de Gaubertin

jusqu’au nom. En 1820, il conduisit la comtesse à sa terre des Aigues

pour la lui montrer; il approuva les comptes et les actes de Sibilet,

sans y trop regarder: le bonheur n’est pas chicanier. La comtesse,

très-heureuse de trouver une charmante personne dans la femme du

régisseur, lui fit des cadeaux ainsi qu’aux enfants dont elle s’amusa

un instant.

Elle ordonna quelques changements aux Aigues, à un architecte venu de

Paris, car elle se proposait, ce qui rendit le général fou de joie,

de venir passer six mois de l’année dans ce magnifique séjour. Toutes

les économies du général furent épuisées par les changements que

l’architecte eut ordre d’exécuter et par un délicieux mobilier envoyé

de Paris. Les Aigues reçurent alors ce dernier cachet qui les rendit un

monument unique des diverses élégances de quatre siècles.

En 1821, le général fut presque sommé par Sibilet d’arriver avant le

mois de mai. Il s’agissait d’affaires graves. Le bail de neuf ans et de

trente mille francs, passé en 1812 par Gaubertin avec un marchand de

bois, finissait au 15 mai de cette année.

Ainsi, d’abord Sibilet, jaloux de sa probité, ne voulait pas se mêler

du renouvellement du bail. «Vous savez, monsieur le comte, écrivait-il,

que je ne bois pas de ce vin-là.» Puis le marchand de bois prétendait

à l’indemnité partagée avec Gaubertin, et que mademoiselle Laguerre

s’était laissée arracher en haine des procès. Cette indemnité se

fondait sur la dévastation des bois par les paysans, qui traitaient

la forêt des Aigues comme s’ils y avaient droit d’affouage. Messieurs

Gravelot frères, marchands de bois à Paris, se refusaient à payer

le dernier terme, en offrant de prouver, par experts, que les bois

présentaient une diminution d’un cinquième, et ils arguaient du mauvais

précédent établi par mademoiselle Laguerre.

«J’ai déjà, disait Sibilet dans sa lettre, assigné ces messieurs au

tribunal de la Ville-aux-Fayes, car ils ont élu domicile, à raison

de ce bail, chez mon ancien patron, maître Corbinet. Je redoute une

condamnation.»

—Il s’agit de nos revenus, ma belle, dit le général en montrant la

lettre à sa femme; voulez-vous venir plus tôt que l’année dernière aux

Aigues?

—Allez-y, je vous rejoindrai dès les premiers beaux jours, répondit la

comtesse qui fut assez contente de rester seule à Paris.

Le général, qui connaissait la plaie assassine par laquelle la fleur de

ses revenus était dévorée, partit donc seul avec l’intention de prendre

des mesures rigoureuses. Mais le général comptait, comme on va le voir,

sans son Gaubertin.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 26 / 140 题