Son costume l’emportait encore en simplicité
sur celui du père Fourchon.
(LES PAYSANS.)]
Mouche se leva, mais à regret; il regardait l’endroit où bouillonnait
l’eau, le montrant du doigt et ne perdant pas tout espoir. Cet enfant,
à cheveux crépus, la figure brunie comme celle des anges dans les
tableaux du quinzième siècle, paraissait être en culotte, car son
pantalon finissait au genou par des déchiquetures ornées d’épines
et de feuilles mortes. Ce vêtement nécessaire tenait par deux cordes
d’étoupes en guise de bretelles. Une chemise de toile de la même
qualité que celle du pantalon du vieillard, mais épaissie par des
raccommodages barbus, laissait voir une poitrine hâlée. Ainsi, le
costume de Mouche l’emportait encore en simplicité sur celui du père
Fourchon.
—Ils sont bien bons enfants ici, se dit en lui-même Blondet; les gens
de la banlieue de Paris vous apostropheraient drôlement un bourgeois
qui ferait envoler leur gibier!
Et comme il n’avait jamais vu de loutres, pas même au Muséum, il fut
enchanté de cet épisode de sa promenade.
—Allons, reprit-il, touché de voir le vieillard s’en allant sans rien
demander, vous vous dites un chasseur de loutres fini... Si vous êtes
sûr que la loutre soit là... De l’autre côté, Mouche leva le doigt et
fit voir des bulles d’air montées du fond de l’Avonne, qui vinrent
expirer en cloches au milieu du bassin.
—Elle est revenue là, dit le père Fourchon, elle a respiré, la gueuse,
c’est _alle qu’a fait ces boutifes-là_. Comment s’arrangent-elles pour
respirer au fond de l’eau? Mais c’est si malin, que ça se moque de la
science.
—Eh bien! reprit Blondet, à qui ce dernier mot parut être une
plaisanterie plutôt due à l’esprit paysan qu’à l’individu, attendez et
prenez la loutre.
—Et notre journée à Mouche et à moi?
—Que vaut-elle, votre journée?
—A nous deux, mon apprenti et moi?... cinq francs... dit le vieillard
en regardant Blondet dans les yeux, avec une hésitation qui révélait un
surfaix énorme.
Le journaliste tira dix francs de sa poche en disant:
—En voilà dix, et je vous en donnerai tout autant pour la loutre.
—Elle ne vous coûtera pas cher, si elle a du blanc sur le dos,
car _el’souparfait_ m’disait _c’que nout Muséon_ n’en a qu’une de
ce genre-là. —Mais c’est qu’il est instruit _tout de même_, _nout
souparfait_! et pas bête. Si je chasse à la _loute_, M. des Lupeaulx
chasse à la fille de _môsieu_ Gaubertin, _qu’a eune fiare dot blanche
sul’dos_. —Tenez, mon cher môsieur, sans vous commander, allez vous
_bouter au mitant_ de l’Avonne, à _c’te piarre_, là bas... Quand nous
aurons forcé la loute, elle descendra le fil de l’eau, car voilà leur
ruse à ces bêtes, elles remontent plus haut que leur trou pour pêcher,
et une fois chargées de poisson, elles savent qu’elles iront mieux à
la dérive. Quand je vous dis que c’est fin... Si j’avais appris la
finesse à leur école, je vivrais à c’te heure de mes rentes... J’ai
su trop tard qu’il fallait _eurmonter_ le courant _ed’ grand_ matin
pour trouver le butin avant les autres. Enfin, on m’a jeté un sort à
ma naissance. A nous trois, nous serons peut-être plus fins que _c’te
loute_.
—Et comment, mon vieux nécromancien?
—Ah! dame! nous sommes si bêtes, nous aut’ _pésans_, que nous
finissons par entendre les bêtes. V’là comme nous ferons. Quand la
_loute_ voudra s’en revenir chez elle, nous l’effrayerons ici, vous
l’effrayerez là-bas; effrayée par nous, effrayée par vous, elle se
jettera sur le bord; si elle prend la voie de _tarre_, elle est perdue.
Ça ne peut pas marcher; c’est fait pour la nage avec leurs pattes
d’oie. Oh! ça va-t-il vous amuser, car c’est un vrai carambolage: on
pêche et l’on chasse à la fois!... Le général, chez qui vous êtes aux
Aigues, y est revenu trois jours de suite, tant il s’y entêtait!
Blondet, muni d’une branche coupée par le vieillard, qui lui dit de
s’en servir pour fouetter la rivière à son commandement, alla se poster
au milieu de l’Avonne en sautant de pierre en pierre.
—Là, bien! mon cher monsieur.
Blondet resta là, sans s’apercevoir de la fuite du temps; car de
moment en moment un geste du vieillard lui faisait espérer un heureux
dénoûment; mais d’ailleurs rien ne dépêche mieux le temps que l’attente
de l’action vive qui va succéder au profond silence de l’affût.
—Père Fourchon, dit tout bas l’enfant en se voyant seul avec le
vieillard, _gnia_ tout de même une _loute_...
—Tu la vois!...
—La v’là!
Le vieillard fut stupéfait en apercevant entre deux eaux le pelage
brun-rouge d’une loutre.
—_A va su me!_ dit le petit.
—Fiche-l’y un petit coup sec sur la tête et jette-toi dans l’eau pour
la tenir au fin fond sans la lâcher...
Mouche fondit dans l’Avonne comme une grenouille effrayée.
—Allez! allez! mon cher monsieur, dit le père Fourchon à Blondet, en
se jetant aussi dans l’Avonne et en laissant ses sabots sur le bord,
effrayez-la donc! la voyez-vous... _a_ nage _su_ vous.
Le vieillard courut sur Blondet en fendant les eaux et lui criant avec
le sérieux que les gens de la campagne gardent dans leurs plus grandes
vivacités: —La voyez-vous là, _el_’ long des roches!
Blondet, placé par le vieillard de manière à recevoir les rayons du
ciel dans les yeux, frappait sur l’eau de confiance.
—Allez! allez! du côté des roches! cria le père Fourchon, le trou est
là-bas, à _vout_ gauche.
Emporté par son dépit, qu’une longue attente avait stimulé, Blondet
prit un bain de pieds en glissant de dessus les pierres.
—Hardi! mon cher monsieur, hardi! vous y êtes. Ah! vingt bon Dieu! la
voilà qui passe entre vos jambes! Ah! _alle_ passe... _all_’ passe! dit
le vieillard au désespoir.
Et comme pris à l’ardeur de cette chasse, le vieux paysan s’avança dans
les profondeurs de la rivière jusque devant Blondet.
—Nous l’avons manquée par _vout_ faute! dit le père Fourchon, à qui
Blondet donna la main et qui sortit de l’eau comme un triton, mais
comme un triton vaincu. La _garse_, elle est là, sous les rochers!...
Elle a lâché son poisson, dit le bonhomme en regardant au loin et
montrant quelque chose qui flottait... Nous aurons toujours la tanche,
car c’est une vraie tanche!...
En ce moment, un valet en livrée et à cheval qui menait un autre cheval
par la bride se montra galopant sur le chemin de Conches.
—Tenez, v’là les gens du château qui font mine de vous chercher,
dit le bonhomme. Si vous voulez repasser la rivière, je _vas_ vous
donner la main... Ah! ça m’est égal de me mouiller, ça m’évite du
blanchissage!...
—Et les rhumes? dit Blondet.
—Ah! _ouin!_ Ne voyez-vous pas que le soleil nous a culottés, Mouche
et moi, comme des pipes _ed’ major_! Appuyez-vous sur moi, mon cher
monsieur... Vous êtes de Paris, vous ne savez pas vous tenir sur _nous_
roches, vous qui savez tant de choses... Si vous restez longtemps ici,
vous apprendrez _ben_ des choses dans _el’ livre ed’_ la nature, vous
qui, dit-on, _escrivez_ dans les _papiers nouvelles_.
Blondet était arrivé sur l’autre bord de l’Avonne, quand Charles, le
valet de pied, l’aperçut.
—Ah! monsieur, s’écria-t-il, vous ne vous figurez pas l’inquiétude
dans laquelle est madame, depuis qu’on lui a dit que vous étiez sorti
par la porte de Conches: elle vous croit noyé. Voilà trois fois qu’on
sonne le second coup du déjeuner à grandes volées, après vous avoir
appelé partout dans le parc, où monsieur le curé vous cherche encore.
—Quelle heure est-il donc, Charles?...
—Onze heures trois quarts!...
—Aide-moi à monter à cheval...
—Est-ce que par hasard monsieur aurait donné dans la loutre du père
Fourchon? dit le valet, en remarquant l’eau qui s’égouttait des bottes
et du pantalon de Blondet.
Cette seule question éclaira le journaliste.
—Ne dis pas un mot de cela, Charles, et j’aurai soin de toi,
s’écria-t-il.
—Oh! pardi! monsieur le comte lui-même a été pris à la loutre du père
Fourchon, répondit le valet. Dès qu’il arrive un étranger à Aigues, le
père Fourchon se met aux aguets, et si le bourgeois va voir les sources
de l’Avonne, il lui vend sa loutre... Il joue ça si bien que monsieur
le comte y est revenu trois fois, et lui a payé six journées pendant
lesquelles ils ont regardé l’eau couler.
—Et moi qui croyais avoir vu dans Potier, dans Baptiste cadet, dans
Michot et dans Monrose, les plus grands comédiens de ce temps-ci!... se
dit Blondet, que sont-ils auprès de ce mendiant?
—Oh! il connaît très-bien cet exercice-là, le père Fourchon, dit
Charles. Il a en outre une autre corde à son arc, car il se dit cordier
de son état. Il a sa fabrique le long du mur de la porte de Blangy.
Si vous vous avisiez de toucher à sa corde, il vous entortille si
bien qu’il vous prend l’envie de tourner la roue et de faire un peu
de corde; il vous demande alors la gratification due au maître par
l’apprenti. Madame y a été prise, et lui a donné vingt francs. C’est le
roi des finauds, dit Charles en se servant d’un mot honnête.
Ce bavardage de laquais permit à Blondet de se livrer à quelques
réflexions sur la profonde astuce des paysans, en se rappelant tout ce
qu’il avait entendu dire par son père, le juge d’Alençon. Puis toutes
les plaisanteries cachées sous la malicieuse rondeur du père Fourchon
lui revenant à la mémoire, éclairées par les confidences de Charles, il
s’avoua _gaussé_ par le vieux mendiant bourguignon.
—Vous ne sauriez croire, monsieur, disait Charles en arrivant au
perron des Aigues, combien il faut se défier de tout dans la campagne,
et surtout ici, que le général n’est pas très-aimé...
—Pourquoi donc?
—Ah! dame! je ne sais pas, répondit Charles en prenant l’air bête sous
lequel les domestiques savent abriter leurs refus à des supérieurs, et
qui donna beaucoup à penser à Blondet.
—Vous voilà donc, coureur? dit le général, que le pas des chevaux
amena sur le perron. Le voilà! soyez calme! cria-t-il à sa femme, dont
le petit pas se faisait entendre, il ne nous manque plus maintenant que
l’abbé Brossette; va le chercher, Charles! dit-il au domestique.