Il lui donna un œuf.
--C’est un triste souper pour un Parisien, dit-il, en souriant.
--Oh! du moment qu’il y a un œuf et du vin, c’est soutenable; je
craignais, je vous l’avoue, de n’avoir pour toute boisson que de l’eau
claire!
Et ils causèrent amicalement.
L’homme était aimable et distingué, de figure ascétique, mais avec un
joli sourire qui éclairait la face jaune et grave, creusée de rides.
Il se prêta avec une parfaite bonne grâce à l’enquête de Durtal et
raconta qu’après une existence de tempêtes, il s’était senti touché par
la grâce et s’était retiré de la vie pour expier, par des années
d’austérités et de silence, ses propres fautes et celles des autres.
--Et vous ne vous êtes jamais lassé d’être ici?
--Jamais depuis cinq années que j’habite ce cloître; le temps, découpé
tel qu’il est à la Trappe, semble court.
--Et vous assistez à tous les exercices de la communauté?
--Oui; je remplace seulement le travail manuel par la méditation en
cellule; ma qualité d’oblat me dispenserait cependant, si je le
désirais, de me lever à deux heures pour suivre l’office de la nuit,
mais c’est une grande joie pour moi que de réciter le magnifique
psautier Bénédictin, avant le jour; mais vous m’écoutez et ne mangez
pas. Voulez-vous me permettre de vous offrir encore un peu de riz?
--Non, merci; j’accepterai, si vous le voulez bien, une cuillerée de
miel.
Cette nourriture n’est pas mauvaise, reprit-il, mais ce qui me
déconcerte un peu, c’est ce goût identique et bizarre qu’ont tous les
plats; ça sent, comment dirai-je..., le graillon ou le suif.
--Ça sent l’huile chaude avec laquelle sont accommodés ces légumes; oh!
vous vous y accoutumerez très vite; dans deux jours, vous ne vous en
apercevrez plus.
--Mais en quoi consiste, au juste, le rôle de l’oblat?
--Il vit d’une existence moins austère et plus contemplative que celle
du moine, il peut voyager, s’il le veut, et, quoiqu’il ne soit pas lié
par des serments, il participe aux biens spirituels de l’ordre.
Autrefois, la règle admettait ce qu’elle appelait des «familiers».
C’étaient des oblats qui recevaient la tonsure, portaient un costume
distinct et prononçaient les trois grands vœux; ils menaient en somme
une vie mitigée, mi-laïque, mi-moine. Ce régime, qui subsiste encore
chez les purs Bénédictins, a disparu des Trappes depuis l’année 1293,
époque à laquelle le Chapitre général le supprima.
Il ne reste plus aujourd’hui dans les abbayes Cisterciennes que les
pères, les frères lais ou convers, les oblats quand il y en a, et les
paysans employés aux travaux des champs.
--Les convers, ce sont ceux qui ont la tête complètement rasée et qui
sont vêtus, ainsi que le moine qui m’a ouvert la porte, d’une robe
brune?
--Oui, ils ne chantent pas aux offices, et se livrent seulement à des
besognes manuelles.
--A propos, le règlement des retraites que j’ai lu dans ma chambre ne me
semble pas clair. Autant que je puis me le rappeler, il double certains
offices, met des Matines à quatre heures de l’après-midi, des Vêpres à
deux heures; en tout cas, son horaire n’est pas le même que celui des
trappistes; comment dois-je m’y prendre pour les concilier?
--Vous n’avez pas à tenir compte des exercices détaillés sur votre
pancarte; le père Étienne a dû vous le dire, d’ailleurs; ce moule n’a
été fabriqué que pour les gens qui sont incapables de s’occuper et de se
guider eux-mêmes. Cela vous explique comment, pour les empêcher de
demeurer oisifs, on a en quelque sorte décalqué le bréviaire du prêtre
et imaginé de leur distribuer le temps en petites tranches, de leur
faire débiter, par exemple, les psaumes des Matines à des heures qui ne
comportent aucun psaume.
Le dîner était terminé; M. Bruno récita les grâces et dit à Durtal:
--Vous avez, d’ici à Complies, une vingtaine de minutes libres;
profitez-en pour faire connaissance avec le jardin et les bois.--Et il
salua poliment et il sortit.
Ce que je fumerais bien une cigarette, pensa Durtal, lorsqu’il fut seul.
Il prit son chapeau et quitta, lui aussi, la pièce. La nuit tombait. Il
traversa la grande cour, tourna à droite, longea une maisonnette
surmontée d’un long tuyau, devina à l’odeur qu’elle exhalait une
fabrique de chocolat et il s’engagea dans une allée d’arbres.
Le ciel était si peu clair qu’il ne pouvait discerner l’ensemble du bois
où il entrait; n’apercevant personne. Il roula des cigarettes, les fuma
lentement, délicieusement, consultant, à la lueur de ses allumettes, de
temps en temps, sa montre.
Il restait étonné du silence qui se levait de cette Trappe; pas une
rumeur, même effacée, même lointaine, sinon, à certains moments, un
bruit très doux de rames; il se dirigea du côté d’où venait ce bruit et
reconnut une pièce d’eau sur laquelle voguait un cygne qui vint aussitôt
à lui.
Il le regardait osciller dans sa blancheur sur les ténèbres qu’il
déplaçait en clapotant, quand une cloche sonna des volées lentes;
voyons, dit-il; en interrogeant à nouveau sa montre, l’heure des
Complies approche.
Il se rendit à la chapelle; elle était encore déserte; il profita de
cette solitude pour l’examiner à son aise.
Elle avait la forme d’une croix amputée, d’une croix sans pied, arrondie
à son sommet et tendant deux bras carrés, percés d’une porte à chaque
bout.
La partie supérieure de la croix figurait, au-dessous d’une coupole
peinte en azur, une petite rotonde autour de laquelle se tenait un
cercle de stalles adossées aux murs; au milieu, se dressait un grand
autel de marbre blanc, surmonté de chandeliers de bois, flanqué, à
gauche et à droite, de candélabres également en bois, placés sur des
fûts de marbre.
Le dessous de l’autel était creux et fermé sur le devant par une vitre
derrière laquelle apparaissait une châsse de style gothique qui
reflétait, dans le miroir doré de ses cuivres, des feux de lampes.
Cette rotonde s’ouvrait en un large porche, précédé de trois marches,
sur les bras de la croix qui s’allongeaient en une sorte de vestibule
servant tout à la fois de nef et de bas-côtés à ce tronçon d’église.
Ces bras évidés, à leurs extrémités, près des portes, recélaient deux
minuscules chapelles enfoncées dans des niches teintes, ainsi que la
coupole, en bleu; elles contenaient au-dessus d’autels en pierre, sans
ornements, deux statues médiocres, l’une de saint Joseph, l’autre du
Christ.
Enfin, un quatrième autel dédié à la Vierge était situé dans ce
vestibule, vis-à-vis des marches accédant à la rotonde, en face par
conséquent du grand autel. Il se découpait sur une fenêtre dont les
vitraux représentaient, l’un, saint Bernard en blanc et l’autre saint
Benoît en noir et il paraissait se reculer dans l’église, à cause des
deux rangées de bancs qui s’avançaient, à sa gauche et à sa droite,
au-devant des deux autres petites chapelles, ne laissant que la place
nécessaire pour cheminer le long du vestibule ou pour aller, en ligne
droite, de cet autel de la Vierge dans la rotonde, au maître-autel.
Ce sanctuaire est d’une laideur alarmante, se dit Durtal, qui s’en fut
s’asseoir sur un banc, devant la statue de saint Joseph; à en juger par
les quelques sujets sculptés le long des murs, ce monument date du temps
de Louis XVI; fichue époque pour une église!
Il fut distrait de ses réflexions par des sons de cloches et en même
temps toutes les portes s’ouvrirent; l’une, sise dans la rotonde même, à
gauche de l’autel, donna passage à une dizaine de moines, enveloppés
dans de grandes coules blanches; ils se répandirent dans le chœur et
occupèrent, de chaque côté, les stalles.
Par les deux portes du vestibule, pénétra, à son tour, une foule de
moines bruns qui s’agenouilla devant les bancs, des deux côtés de
l’autel de la Vierge.
Durtal en avait quelques-uns près de lui; mais ils baissaient la tête,
les mains jointes, et il n’osa les observer; le vestibule était,
d’ailleurs, devenu presque noir; la lumière se concentrait dans le chœur
où étaient allumées les lampes.
Il dévisagea les moines blancs installés dans la partie de la rotonde
qu’il pouvait voir et il reconnut parmi eux le P. Étienne à genoux près
d’un moine court; mais un autre, placé au bout des stalles près du
porche, presque en face de l’autel et en pleine clarté, le retint.
Celui-là était svelte et nerveux et il ressemblait dans son burnous
blanc à un arabe. Durtal ne l’apercevait que de profil et il distinguait
une longue barbe grise, un crâne ras, ceint de la couronne monastique,
un front haut et un nez en bec d’aigle. Il avait grand air avec son
visage impérieux et son corps élégant qui ondulait sous la coule.
C’est probablement l’abbé de la Trappe, se dit Durtal, et il ne douta
plus lorsque ce moine tira une cliquette dissimulée devant lui sous son
pupitre et dirigea l’office.
Tous les moines saluèrent l’autel; l’abbé récita les prières du prélude,
puis il y eut une pause--et, de l’autre côté de la rotonde, là où Durtal
ne pouvait regarder, une voix frêle de vieillard, une voix revenue au
cristal de l’enfance, mais avec en plus quelque chose de doucement fêlé,
s’éleva, montant à mesure que se déroulait l’antienne:
«Deus in adjutorium meum intende.»
Et l’autre côté du chœur, là où se tenaient le P. Étienne et l’abbé,
répondit, scandant très lentement les syllabes, avec des voix de
basse-taille.
«Domine ad adjuvandum me festina.»
Et tous courbèrent la tête sur les in-folios posés devant eux et
reprirent:
«Gloria Patri et Filio et Spiritui sancto.»
Et ils se redressèrent tandis que l’autre partie des pères prononçait le
répons: «Sicut erat in principio, etc.»
L’office commença.
Il n’était pas chanté, mais psalmodié, tantôt rapide et tantôt lent. Le
côté du chœur, visible pour Durtal, faisait de toutes les voyelles des
lettres aiguës et brèves; l’autre, au contraire, les muait en des
longues, semblait coiffer d’un accent circonflexe tous les O. On eût
dit, d’une part, la prononciation du Midi, et, de l’autre, celle du
Nord; ainsi psalmodié, l’office devenait étrange; il finissait par
bercer tel qu’une incantation, par dorloter l’âme qui s’assoupissait
dans ce roulement de versets interrompu par la doxologie revenant, en
ritournelle, après la dernière strophe de chacun des psaumes.
Ah çà! mais, je n’y comprends rien, se dit Durtal qui connaissait ses
Complies sur le bout du doigt; ce n’est plus du tout l’office romain
qu’ils chantent.
Le fait est que l’un des psaumes manquait. Il retrouva bien, à un
moment, l’hymne de saint Ambroise, le «Te lucis ante terminum», clamé
alors sur un air ample et rugueux de vieux plain-chant et encore la
dernière strophe n’était-elle plus la même! Mais il se perdait à
nouveau, attendait les «Leçons brèves», le «Nunc dimittis» qui ne
vinrent pas.
Les Complies ne sont pourtant point variables, comme les Vêpres, se
dit-il; il faudra que je demande, demain, des explications au P.
Étienne.
Puis il fut troublé dans ses réflexions par un jeune moine blanc qui
passa, en s’agenouillant devant l’autel, et alluma deux cierges.
Et subitement tous se levèrent et, dans un immense cri, le «Salve
Regina» ébranla les voûtes.
Durtal écoutait, saisi, cet admirable chant qui n’avait rien de commun
avec celui que l’on beugle, à Paris, dans les églises. Celui-ci était
tout à la fois flébile et ardent, soulevé par de si suppliantes
adorations, qu’il semblait concentrer, en lui seul, l’immémorial espoir
de l’humanité et son éternelle plainte.
Chanté sans accompagnement, sans soutien d’orgue, par des voix
indifférentes à elles-mêmes et fondues en une seule, mâle et profonde,
il montait en une tranquille audace, s’exhaussait en un irrésistible
essor vers la Vierge, puis il faisait comme un retour sur lui-même et
son assurance diminuait; il avançait plus tremblant, mais si déférent,
si humble, qu’il se sentait pardonné et osait alors, dans des appels
éperdus, réclamer les délices imméritées d’un ciel.
Il était le triomphe avéré des neumes, de ces répétitions de notes sur
la même syllabe, sur le même mot, que l’Église inventa pour peindre
l’excès de cette joie intérieure ou de cette détresse interne que les
paroles ne peuvent rendre; et c’était une poussée, une sortie d’âme
s’échappant dans les voix passionnées qu’exhalaient ces corps debout et
frémissants de moines.
Durtal suivait sur son paroissien cette œuvre au texte si court et au
chant si long; à l’écouter, à la lire avec recueillement, cette
magnifique exoration paraissait se décomposer en son ensemble,
représenter trois états différents d’âme, signifier la triple phase de
l’humanité, pendant sa jeunesse, sa maturité et son déclin; elle était,
en un mot, l’essentiel résumé de la prière à tous les âges.
C’était d’abord le cantique d’exultation, le salut joyeux de l’être
encore petit, balbutiant des caresses respectueuses, choyant avec des
mots de douceur, avec des cajoleries d’enfant qui cherche à amadouer sa
mère; c’était le--«Salve Regina, Mater misericordiæ, vita, dulcedo et
spes nostra, salve.»--Puis cette âme, si candide, si simplement
heureuse, avait grandi et connaissant déjà les défaites volontaires de
la pensée, les déchets répétés des fautes, elle joignait les mains et
demandait, en sanglotant, une aide. Elle n’adorait plus en souriant,
mais en pleurant; c’était le--«Ad te clamamus exsules filii Hevæ; ad te
suspiramus gementes et flentes in hac lacrymarum valle.»--Enfin la
vieillesse était venue; l’âme gisait, tourmentée par le souvenir des
avis négligés, par le regret des grâces perdues; et, devenue plus
craintive, plus faible, elle s’épouvantait devant sa délivrance, devant
la destruction de sa prison charnelle qu’elle sentait proche; et alors
elle songeait à l’éternelle inanition de ceux que le Juge damne et elle
implorait, à genoux, l’Avocate de la terre, la Consule du ciel; c’était
le «Eia ergo, Advocata nostra, illos tuos misericordes oculos ad nos
converte et Jesum benedictum fructum ventris tui nobis post hoc exsilium
ostende.»
Et, à cette essence de prière que prépara Pierre de Compostelle ou
Hermann Contract, saint Bernard, dans un accès d’hyperdulie, ajoutait
les trois invocations de la fin: «O clemens, o pia, o dulcis Virgo
Maria», scellait l’inimitable prose comme avec un triple sceau, par ces
trois cris d’amour qui ramenaient l’hymne à l’adoration câline de son
début.
Cela devient inouï, se dit Durtal, lorsque les trappistes chantèrent ces
doux et pressants appels; les neumes se prolongeaient sur les O qui
passaient par toutes les couleurs de l’âme, par tout le registre des
sons; et ces interjections résumaient encore, dans cette série de notes
qui les enrobait, le recensement de l’âme humaine que récapitulait déjà
le corps entier de l’hymne.
Et brusquement, sur le mot Maria, sur le cri glorieux du nom, le chant
tomba, les cierges s’éteignirent, les moines s’affaissèrent sur leurs
genoux; un silence de mort plana sur la chapelle. Et, lentement, les
cloches tintèrent et l’Angelus effeuilla, sous les voûtes, les pétales
espacés de ses sons blancs.
Tous, maintenant prosternés, le visage dans les mains, priaient et cela
dura longtemps; enfin le bruit de la cliquette retentit; tout le monde
se leva, salua l’autel et, en une muette théorie, les moines disparurent
par la porte percée dans la rotonde.
--Ah! le véritable créateur de la musique plane, l’auteur inconnu qui a
jeté dans le cerveau de l’homme la semence du plain-chant, c’est le
Saint-Esprit, se dit Durtal, malade, ébloui, les yeux en larmes.
M. Bruno qu’il n’avait pas aperçu dans la chapelle vint le rejoindre.
Ils traversèrent, sans parler, la cour, et quand ils furent rentrés dans
l’hôtellerie, M. Bruno alluma deux bougeoirs, en remit un à Durtal et
gravement lui dit:
--Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.
Durtal grimpa l’escalier derrière lui. Ils se resaluèrent sur le palier
et Durtal pénétra dans sa cellule.
Le vent soufflait sous la porte et la pièce, à peine éclairée par la
flamme couchée de la bougie, lui parut sinistre; le plafond très haut
disparaissait dans l’ombre et pleuvait de la nuit.
Durtal s’assit, découragé, près de sa couche.
Et cependant, il était projeté par l’une de ces impulsions qu’on ne peut
traduire, par une de ces jaculations où il semble que le cœur enfle et
va s’ouvrir; et, devant son impuissance à se déliter et à se fuir,
Durtal finit par redevenir enfant, par pleurer sans cause définie,
simplement par besoin de s’alléger de larmes.
Il s’affala sur le prie-Dieu, attendant il ne savait quoi qui ne vint
pas; puis devant le crucifix qui écartelait au-dessus de lui ses bras,
il se mit à Lui parler, à Lui dire tout bas:
Père, j’ai chassé les pourceaux de mon être, mais ils m’ont piétiné et
couvert de purin et l’étable même est en ruine. Ayez pitié, je reviens
de si loin! Faites miséricorde, seigneur, au porcher sans place! Je suis
entré chez vous, ne me chassez pas, soyez bon hôte, lavez-moi!
Ah! fit-il soudain, cela me fait penser que je n’ai pas vu le P. Étienne
qui devait m’indiquer l’heure à laquelle le confesseur me recevrait
demain; il aura sans doute oublié de le consulter; tant mieux, au fond
cela me reculera d’un jour; j’ai l’âme si courbaturée que j’ai vraiment
besoin qu’elle repose.
Il se déshabilla, soupirant: il faut que je sois debout à trois heures
et demie, pour être dans la chapelle à quatre: je n’ai pas de temps à
perdre, si je veux dormir. Pourvu que je n’aie pas de névralgies,
demain, et que je m’éveille avant l’aube!