Voyons-là de près cette ordonnance.
Et il examina ses deux tableaux réunis, celui du matin et celui du soir:
MATIN SOIR
heures heures
4 Lever au son de l’Angelus. 1 1/2 Fin du repos, chapelet.
4 1/2 Prière et méditation. 2 Vêpres et Complies.
5 1/4 Prime, messe. 3 3e méditation.
6 à 7 Examen. 3 1/4 Lecture spirituelle.
7 Déjeuner (on ne s’attend 4 1/4 Matines et Laudes.
pas).
7 1/2 Chemin de la Croix. 5 1/4 Réflexions, Vêpres du chœur.
8 Sexte et none. 5 1/2 Examen et oraison.
8 1/2 2e méditation. 6 Souper et récréation.
9 Lecture spirituelle. 7 Litanies, grand silence.
11 Adoration et examen, 7 1/4 Assister à Complies.
tierce.
11 1/2 Angelus, dîner, récréation. 7 1/2 Chant du Salve Regina,
Angelus.
12 1/4 Méridienne, grand silence. 7 3/4 Examen particulier,
retraite.
C’est au moins plus pratique,--4 heures du matin, c’est une heure
presque possible!--mais je n’y comprends rien,--les heures canoniales ne
concordent pas sur ce tableau avec celles des moines et puis pourquoi
ces Vêpres et ces Complies doublées?--Enfin, ces petites cases où l’on
vous incite à méditer pendant tant de minutes, à lire pendant tant
d’autres, ne me vont guère! Je n’ai pas l’esprit suffisamment malléable
pour le couler dans ces gaufriers!--Il est vrai qu’après tout, je suis
libre de faire ce que je veux, car personne ne peut vérifier ce qui se
manigance en moi, savoir, par exemple, si je médite...
Tiens, il y a encore un règlement derrière, poursuivit-il, en renversant
le carton: c’est le règlement de Septembre, je n’ai pas à m’en
inquiéter; il diffère, du reste, peu de l’autre; mais voici un
post-scriptum qui concerne les deux horaires.
Nota:
1º Ceux qui ne sont pas tenus au Bréviaire diront le Petit Office de la
Sainte Vierge.
2º MM. les Retraitants sont invités à faire leur confession dès les
premiers jours, afin d’avoir l’esprit plus libre dans les méditations.
3º Après chaque méditation, il faut lire un chapitre de l’Imitation
analogue.
4º Le temps propice pour les confessions et le chemin de croix est de 6
heures à 9 heures du matin,--2 heures à 5 heures du soir, en été, et de
9 heures du matin à 2 heures du soir;
5º Lire le tableau des avertissements;
6º Il est bon d’être exact aux heures des repas, pour ne pas faire
attendre;
7º Le P. hôtelier est seul chargé de pourvoir aux besoins de MM. les
hôtes;
8º On peut demander des livres de retraite si l’on n’en a pas.
La confession! il ne voyait plus que ce mot dans cette série d’articles.
Il allait pourtant falloir y recourir! et il se sentit froid dans le
dos; je vais en parler au P. Étienne quand il viendra, se dit-il.
Il n’eut pas longtemps à se débattre avec lui-même, car presque aussitôt
le moine entra et lui dit:
--Avez-vous remarqué quelque chose qui vous manque et dont la présence
vous serait utile?
--Non, mon père; pourtant si vous pouviez m’obtenir un peu plus d’eau...
--Rien n’est plus simple; je vous en ferai monter, tous les matins, une
grande cruche.
--Je vous remercie... voyons, je viens d’étudier le règlement...
--Je vais vous mettre tout de suite à votre aise, fit le moine. Vous
n’êtes astreint qu’à la plus stricte exactitude; vous devez pratiquer
les offices canoniaux, à la lettre. Quant aux exercices marqués sur la
pancarte, ils ne sont pas obligatoires; tels qu’ils sont organisés, ils
peuvent être utiles à des gens très jeunes ou dénués de toute
initiative, mais ils gêneraient, à mon sens du moins, plutôt les autres;
d’ailleurs, en thèse générale, nous ne nous occupons pas, ici, des
retraitants,--nous laissons agir la solitude,--c’est à vous qu’il
appartient de vous discerner et de distinguer le meilleur mode pour
employer saintement votre temps. Donc, je ne vous imposerai aucune des
lectures désignées sur ce tableau; je me permettrai seulement de vous
engager à dire le Petit Office de la Sainte Vierge; l’avez-vous?
--Le voici, dit Durtal, qui lui tendit une plaquette.
--Il est charmant, votre volume, dit le père Étienne qui feuilleta les
pages luxueusement imprimées en rouge et noir. Il s’arrêta à l’une
d’elles et lut tout haut la troisième leçon des Matines.
--Est-ce beau! s’écria-t-il.--La joie jaillissait soudain de cette
figure; les yeux s’illuminaient, les doigts tremblaient sur la
plaquette.--Oui, fit-il, en la refermant, lisez cet office, ici surtout,
car, vous le savez, la vraie patronne, la véritable abbé des Trappes,
c’est la Sainte Vierge!
Après un silence, il reprit: j’ai fixé à huit jours la durée de votre
retraite, dans la lettre que j’ai envoyée à l’abbé Gévresin, mais il va
de soi que si vous ne vous ennuyez pas trop ici, vous pourrez y demeurer
autant que vous le croirez bon.
--Je souhaite de pouvoir prolonger mon séjour parmi vous, mais cela
dépendra de la façon dont mon corps supportera la lutte; j’ai l’estomac
assez malade et je ne suis pas sans crainte; aussi, pour parer à tout
événement, vous serai-je obligé si vous pouviez me faire venir, le plus
tôt possible, le confesseur.
--Bien, vous le verrez demain; je vous indiquerai l’heure, ce soir,
après Complies. Quant à la nourriture, si vous l’estimez insuffisante,
je vous ferai allouer un supplément d’un œuf; mais, là, s’arrête la
discrétion dont je puis user, car la règle est formelle, ni poisson, ni
viande,--des légumes, et, je dois vous l’avouer, ils ne sont pas fameux!
Vous allez en juger, d’ailleurs, car l’heure du souper est proche; si
vous le voulez bien, je vais vous montrer la salle où vous mangerez en
compagnie de M. Bruno.
Et, tout en descendant l’escalier, le moine poursuivit: M. Bruno est une
personne qui a renoncé au monde et qui, sans avoir prononcé de vœux, vit
en clôture. Il est ce que notre règle nomme un oblat; c’est un saint et
un savant homme qui vous plaira certainement; vous pourrez causer avec
lui, pendant le repas.
--Ah! fit Durtal, et avant et après, je dois garder le silence?
--Oui, à moins que vous n’ayez quelque chose à demander, auquel cas, je
serai toujours à votre disposition, prêt à vous répondre.
Pour cette question du silence, comme pour celle des heures du lever, du
coucher, des offices, la règle ne tolère aucun allègement; elle doit
être observée à la lettre.
--Bien, fit Durtal, un peu interloqué par le ton ferme du père; mais,
voyons, j’ai vu sur ma pancarte un article qui m’invite à consulter un
tableau d’avertissement et je ne l’ai pas, ce tableau!
--Il est pendu sur le palier de l’escalier, près de votre chambre; vous
le lirez, à tête reposée, demain; prenez la peine d’entrer, fit-il, en
poussant une porte située dans le corridor en bas, juste en face de
celle de l’auditoire.
Durtal se salua avec un vieux Monsieur qui vint au-devant de lui; le
moine les présenta et disparut.
Tous les mets étaient sur la table: deux œufs sur le plat, puis une
jatte de riz, une autre de haricots et un pot de miel.