_L'auteur est conduit au logis d'un Houyhnhnm; comment il y est
reçu. Quelle est la nourriture des Houyhnhnms. Embarras de
l'auteur pour trouver de quoi se nourrir._
Après avoir marché environ trois milles, nous arrivâmes à un
endroit où il y avait une grande maison de bois fort basse et
couverte de paille. Je commençai aussitôt à tirer de ma poche les
petits présents que je destinais aux hôtes de cette maison pour en
être reçu plus honnêtement. Le cheval me fit poliment entrer le
premier dans une grande salle très propre, où pour tout meuble il
y avait un râtelier et une auge. J'y vis trois chevaux avec deux
cavales, qui ne mangeaient point, et qui étaient assis sur leurs
jarrets. Sur ces entrefaites, le gris-pommelé arriva, et en
entrant se mit à hennir d'un ton de maître. Je traversai avec lui
deux autres salles de plain-pied; dans la dernière, mon conducteur
me fit signe d'attendre et passa dans une chambre qui était
proche. Je m'imaginai alors qu'il fallait que le maître de cette
maison fût une personne de qualité, puisqu'on me faisait ainsi
attendre en cérémonie dans l'antichambre; mais, en même temps, je
ne pouvais concevoir qu'un homme de qualité eût des chevaux pour
valets de chambre. Je craignis alors d'être devenu fou, et que mes
malheurs ne m'eussent fait entièrement perdre l'esprit. Je
regardai attentivement autour de moi et me mis à considérer
l'antichambre, qui était à peu près meublée comme la première
salle. J'ouvrais de grands yeux, je regardais fixement tout ce qui
m'environnait, et je voyais toujours la même chose. Je me pinçai
les bras, je me mordis les lèvres, je me battis les flancs pour
m'éveiller, en cas que je fusse endormi; et comme c'étaient
toujours les mêmes objets qui me frappaient les yeux, je conclus
qu'il y avait là de la diablerie et de la haute magie.
Tandis que je faisais ces réflexions, le gris-pommelé revint à moi
dans le lieu où il m'avait laissé, et me fit signe d'entrer avec
lui dans la chambre, où je vis sur une natte très propre et très
fine une belle cavale avec un Beau poulain et une belle petite
jument, tous appuyés modestement sur leurs hanches. La cavale se
leva à mon arrivée et s'approcha de moi, et après avoir considéré
attentivement mon visage et mes mains, me tourna le dos d'un air
dédaigneux et se mit à hennir en prononçant souvent le mot
_yahou_. Je compris bientôt, malgré moi, le sens funeste de ce
mot, car le cheval qui m'avait introduit, me faisant signe de là
tête, et me répétant souvent le mot _hhuum_, _hhuum_, me conduisit
dans une espèce de basse-cour, où il y avait un autre bâtiment à
quelque distance de la maison. La première chose qui me frappa les
yeux ce furent trois de ces maudits animaux que j'avais vus
d'abord dans un champ, et dont j'ai fait plus haut la description;
ils étaient attachés par le cou et mangeaient des racines et de la
chair d'âne, de chien et de vache morte (comme je l'ai appris
depuis), qu'ils tenaient entre leurs griffes et déchiraient avec
leurs dents.
Le maître cheval commanda alors à un petit bidet alezan, qui était
un de ses laquais, de délier le plus grand de ces animaux et de
l'amener. On nous mit tous deux côte à côte, pour mieux faire la
comparaison de lui à moi, et ce fut alors que _yahou_ fut répété
plusieurs fois, ce qui me donna à entendre que ces animaux
s'appelaient _yahous_. Je ne puis exprimer ma surprise et mon
horreur, lorsque, ayant considéré de près cet animal, je remarquai
en lui tous les traits et toute la figure d'un homme, excepté
qu'il avait le visage large et plat, le nez écrasé, les lèvres
épaisses et la bouche très grande; mais cela est ordinaire à
toutes les nations sauvages, parce que les mères couchent leurs
enfants le visage tourné contre terre, les portent sur le dos, et
leur battent le nez avec leurs épaules. Ce _yahou_ avait les
pattes de devant semblables à mes mains, si ce n'est qu'elles
étaient armées d'ongles fort grands et que la peau en était brune,
rude et couverte de poil. Ses jambes ressemblaient aussi aux
miennes, avec les mêmes différences. Cependant mes bas et mes
souliers avaient fait croire à messieurs les chevaux que la
différence était beaucoup plus grande. À l'égard du reste du
corps, c'était, en vérité, la même chose, excepté par rapport à la
couleur et au poil.
Quoi qu'il en soit, ces messieurs n'en jugeaient pas de même,
parce que mon corps était vêtu et qu'ils croyaient que mes habits
étaient ma peau même et une partie de ma substance; en sorte
qu'ils trouvaient que j'étais par cet endroit fort différent de
leurs _yahous_. Le petit laquais bidet, tenant une racine entre
son sabot et son paturon, me la présenta. Je la pris, et, en ayant
goûté, je la lui rendis sur-le-champ avec le plus de politesse
qu'il me fut possible. Aussitôt il alla chercher dans la loge des
_yahous_ un morceau de chair d'âne et me l'offrit. Ce mets me
parut si détestable et si dégoûtant, que je n'y voulus point
toucher, et témoignai même qu'il me faisait mal au coeur. Le bidet
jeta le morceau au _yahou_, qui sur-le-champ le dévora avec un
grand plaisir. Voyant que la nourriture des _yahous_ ne me
convenait point, il s'avisa de me présenter de la sienne, c'est-à-
dire du foin et de l'avoine; mais je secouai la tête et lui fis
entendre que ce n'était pas là un mets pour moi. Alors, portant un
de ses pieds de devant à sa bouche d'une façon très surprenante et
pourtant très naturelle, il me fit des signes pour me faire
comprendre qu'il ne savait comment me nourrir, et pour me demander
ce que je voulais donc manger; mais je ne pus lui faire entendre
ma pensée par mes signes; et, quand je l'aurais pu, je ne voyais
pas qu'il eût été en état de me satisfaire.
Sur ces entrefaites, une vache passa; je la montrai du doigt, et
fis entendre, par un signe expressif, que j'avais envie de l'aller
traire. On me comprit, et aussitôt on me fit entrer dans la
maison, où l'on ordonna à une servante, c'est-à-dire à une jument,
de m'ouvrir une salle, où je trouvai une grande quantité de
terrines de lait rangées très proprement. J'en bus abondamment et
pris ma réfection fort à mon aise et de grand courage.
Sur l'heure de midi, je vis arriver vers la maison une espèce de
chariot ou de carrosse tiré par quatre _yahous_.
Il y avait dans ce carrosse un vieux cheval, qui paraissait un
personnage de distinction; il venait rendre visite à mes hôtes et
dîner avec eux. Ils le reçurent fort civilement et avec de grands
égards: ils dînèrent ensemble dans la plus belle salle, et, outre
du foin et de la paille qu'on leur servît d'abord, on leur servit
encore de l'avoine bouillie dans du lait. Leur auge, placée au
milieu de la salle, était disposée circulairement, à peu près
comme le tour d'un pressoir de Normandie, et divisée en plusieurs
compartiments, autour desquels ils étaient rangés assis sur leurs
hanches, et appuyés sur des bottes de paille. Chaque compartiment
avait un râtelier qui lui répondait, en sorte que chaque cheval et
chaque cavale mangeait sa portion avec beaucoup de décence et de
propreté. Le poulain et la petite jument, enfants du maître et de
la maîtresse du logis, étaient à ce repas, et il paraissait que
leur père et leur mère étaient fort attentifs à les faire manger.
Le gris-pommelé m'ordonna de venir auprès de lui, et il me sembla
s'entretenir à mon sujet avec son ami, qui me regardait de temps
en temps et répétait souvent le mot de _yahou_.
Depuis quelques moments j'avais mis mes gants; le maître gris
pommelé s'en étant aperçu et ne voyant plus mes mains telles qu'il
les avait vues d'abord, fit plusieurs signes qui marquaient son
étonnement et son embarras; il me les toucha deux ou trois fois
avec son pied et me fit entendre qu'il souhaitait qu'elles
reprissent leur première figure. Aussitôt je me dégantai, ce qui
fit parler toute la compagnie et leur inspira de l'affection pour
moi. J'en ressentis bientôt les effets; on s'appliqua à me faire
prononcer certains mots que j'entendais, et on m'apprit les noms
de l'avoine, du lait, du feu, de l'eau et de plusieurs autres
choses. Je retins tous ces noms, et ce fut alors plus que jamais
que je fis usage de cette prodigieuse facilité que la nature m'a
donné pour apprendre les langues.
Lorsque le dîner fut fini, le maître cheval me prit en
particulier, et, par des signes joints à quelques mots, me fit
entendre la peine qu'il ressentait de voir que je ne mangeais
point, et que je ne trouvais rien qui fût de mon goût. _Hlunnh_,
dans leur langue, signifie de l'avoine. Je prononçai ce mot deux
ou trois fois; car, quoique j'eusse d'abord refusé l'avoine qui
m'avait été offerte, cependant, après y avoir réfléchi, je jugeai
que je pouvais m'en faire une sorte de nourriture en la mêlant
avec du lait, et que cela me sustenterait jusqu'à ce que je
trouvasse l'occasion de m'échapper et que je rencontrasse des
créatures de mon espèce. Aussitôt le cheval donna ordre à une
servante, qui était une jolie jument blanche, de m'apporter une
bonne quantité d'avoine dans un plat de bois. Je fis rôtir cette
avoine comme je pus, ensuite je la frottai jusqu'à ce que je lui
eusse fait perdre son écorce, puis je tâchai de la vanner; je me
remis après cela à l'écraser entre deux pierres; je pris de l'eau,
et j'en fis une espèce de gâteau que je fis cuire et mangeai tout
chaud en le trempant dans du lait.
Ce fut d'abord pour moi un mets très insipide, quoique ce soit une
nourriture ordinaire en plusieurs endroits de l'Europe; mais je
m'y accoutumai avec le temps, et, m'étant trouvé dans ma vie
réduit à des états fâcheux, ce n'était pas la première fois que
j'avais éprouvé qu'il faut peu de chose pour contenter les besoins
de la nature, et que le corps se fait à tout. J'observerai ici
que, tant que je fus dans ce pays des chevaux, je n'eus pas la
moindre indisposition. Quelquefois, il est vrai, j'allais à la
chasse des lapins et des oiseaux, que je prenais avec des filets
de cheveux de _yahou_; quelquefois je cueillais des herbes, que je
faisais bouillir ou que je mangeais en salade, et, de temps en
temps, je faisais du beurre. Ce qui me causa beaucoup de peine
d'abord fut de manquer de sel; mais je m'accoutumai à m'en passer;
d'où je conclus que l'usage du sel est l'effet de notre
intempérance et n'a été produit que pour exciter à boire; car il
est à remarquer que l'homme est le seul animal qui mêle du sel
dans ce qu'il mange. Pour moi, quand j'eus quitté ce pays, j'eus
beaucoup de peine à en reprendre le goût.
C'est assez parler, je crois, de ma nourriture. Si je m'étendais
pourtant au long sur ce sujet, je ne ferais, ce me semble, que ce
que font, dans leurs relations, la plupart des voyageurs, qui
s'imaginent qu'il importe fort au lecteur de savoir s'ils ont fait
bonne chère ou non.
Quoi qu'il en soit, j'ai cru que ce détail succinct de ma
nourriture était nécessaire pour empêcher le monde de s'imaginer
qu'il m'a été impossible de subsister pendant trois ans dans un
tel pays et parmi de tels habitants.
Sur le soir, le maître cheval me fit donner une chambre à six pas
de la maison et séparée du quartier des _yahous_. J'y étendis
quelques bottes de paille et me couvris de mes habits, en sorte
que j'y passai la nuit fort bien et y dormis tranquillement. Mais
je fus bien mieux dans la suite, comme le lecteur verra ci-après,
lorsque je parlerai de ma manière de vivre en ce pays-là.