_L'auteur entreprend encore un voyage en qualité de capitaine de
vaisseau. Son équipage se révolte, l'enferme, l'enchaîne et puis
le met à terre sur un rivage inconnu. Description des yahous. Deux
Houyhnhnms viennent au-devant de lui._
Je passai cinq mois fort doucement avec ma femme et mes enfants,
et je puis dire qu'alors j'étais heureux, si j'avais pu connaître
que je l'étais; mais je fus malheureusement tenté de faire encore
un voyage, surtout lorsque l'on m'eut offert le titre flatteur de
capitaine sur l'_Aventure_, vaisseau marchand de trois cent
cinquante tonneaux. J'entendais parfaitement la navigation, et
d'ailleurs j'étais las du titre subalterne de chirurgien de
vaisseau. Je ne renonçai pourtant pas à la profession, et je sus
l'exercer dans la suite quand l'occasion s'en présenta. Aussi me
contentai-je de mener avec moi, dans ce voyage, un jeune garçon
chirurgien. Je dis adieu à ma pauvre femme. Étant embarqué à
Portsmouth, je mis à la voile le 2 août 1710.
Les maladies m'enlevèrent pendant la route une partie de mon
équipage, en sorte que je fus obligé de faire une recrue aux
Barbades et aux îles de Leeward, où les négociants dont je tenais
ma commission m'avaient donné ordre de mouiller; mais j'eus
bientôt lieu de me repentir d'avoir fait cette maudite recrue,
dont la plus grande partie était composée de bandits qui avaient
été boucaniers. Ces coquins débauchèrent le reste de mon équipage,
et tous ensemble complotèrent de se saisir de ma personne et de
mon vaisseau. Un matin donc, ils entrèrent dans ma chambre, se
jetèrent sur moi, me lièrent et me menacèrent de me jeter à la mer
si j'osais faire la moindre résistance. Je leur dis que mon sort
était entre leurs mains et que je consentais d'avance à tout ce
qu'ils voudraient. Ils m'obligèrent d'en faire serment, et puis me
délièrent, se contentant de m'enchaîner un pied au bois de mon lit
et de poster à la porte de ma chambre une sentinelle qui avait
ordre de me casser la tête si j'eusse fait quelque tentative pour
me mettre en liberté. Leur projet était d'exercer la piraterie
avec mon vaisseau et de donner la chasse aux Espagnols; mais pour
cela ils n'étaient pas assez forts d'équipage; ils résolurent de
vendre; d'abord la cargaison du vaisseau et d'aller à Madagascar
pour augmenter leur troupe. Cependant j'étais prisonnier dans ma
chambre, fort inquiet du sort qu'on me préparait.
Le 9 de mai 1711, un certain Jacques Welch entra, et me dit qu'il
avait reçu ordre de M. le capitaine de me mettre à terre. Je
voulus, mais inutilement, avoir quelque entretien avec lui et lui
faire quelques questions; il refusa même de me dire le nom de
celui qu'il appelait M. le capitaine. On me fit descendre dans la
chaloupe, après m'avoir permis de faire mon paquet et d'emporter
mes hardes. On me laissa mon sabre, et on eut la politesse de ne
point visiter mes poches, où il y avait quelque argent. Après
avoir fait environ une lieue dans la chaloupe, on me mit sur le
rivage. Je demandai à ceux qui m'accompagnaient quel pays c'était.
«Ma foi, me répondirent-ils, nous ne le savons pas plus que vous,
mais prenez garde que la marée ne vous surprenne; adieu.» Aussitôt
la chaloupe s'éloigna.
Je quittai les sables et montai sur une hauteur pour m'asseoir et
délibérer sur le parti que j'avais à prendre. Quand je fus un peu
reposé, j'avançai dans les terres, résolu de me livrer au premier
sauvage que je rencontrerais et de racheter ma vie, si je pouvais,
par quelques petites bagues, par quelques bracelets et autres
bagatelles, dont les voyageurs ne manquent jamais de se pourvoir,
et dont j'avais une certaine quantité dans mes poches.
Je découvris de grands arbres, de vastes herbages et des champs où
l'avoine croissait de tous côtés. Je marchais avec précaution, de
peur d'être surpris ou de recevoir quelque coup de flèche. Après
avoir marché quelque temps, je tombai dans un grand chemin, où je
remarquai plusieurs pas d'hommes et de chevaux et quelques-uns de
vaches. Je vis en même temps un grand nombre d'animaux dans un
champ, et un ou deux de la même espèce perchés sur un arbre. Leur
figure me parut surprenante, et quelques-uns s'étant un peu
approchés, je me cachai derrière un buisson pour les mieux
considérer.
De longs cheveux leur tombaient sur le visage; leur poitrine, leur
dos et leurs pattes de devant étaient couverts d'un poil épais;
ils avaient de la barbe au menton comme des boucs, mais le reste
de leur corps était sans poil, et laissait voir une peau très
brune. Ils n'avaient point de queue, ils se tenaient tantôt assis
sur l'herbe, tantôt couchés et tantôt debout sur leurs pattes de
derrière; ils sautaient, bondissaient et grimpaient aux arbres
avec l'agilité des écureuils, ayant des griffes aux pattes de
devant et de derrière. Les femelles étaient un peu plus petites
que les mâles. Elles avaient de forts longs cheveux et seulement
un peu de duvet en plusieurs endroits de leur corps. Leurs
mamelles pendaient entre leurs deux pattes de devant, et
quelquefois touchaient la terre lorsqu'elles marchaient. Le poil
des uns et des autres était de diverses couleurs: brun, rouge,
noir et blond. Enfin, dans tous mes voyages je n'avais jamais vu
d'animal si difforme et si dégoûtant.
Après les avoir suffisamment considérés, je suivis le grand
chemin, dans l'espérance qu'il me conduirait à quelque hutte
d'Indiens. Ayant un peu marché, je rencontrai, au milieu du
chemin, un de ces animaux qui venait directement à moi. À mon
aspect, il s'arrêta, fit une infinité de grimaces, et parut me
regarder comme une espèce d'animal qui lui était inconnue; ensuite
il s'approcha et leva sur moi sa patte de devant. Je tirai mon
sabre et je frappai du plat, ne voulant pas le blesser, de peur
d'offenser ceux à qui ces animaux pouvaient appartenir. L'animal,
se sentant frappé, se mit à fuir et à crier si haut, qu'il attira
une quarantaine d'animaux de sa sorte, qui accoururent vers moi en
me faisant des grimaces horribles. Je courus vers un arbre, auquel
je m'adossai, tenant mon sabre devant moi; aussitôt ils sautèrent
aux branches de l'arbre et commencèrent à me couvrir de leurs
ordures; mais tout à coup ils se mirent tous à fuir.
Alors je quittai l'arbre et poursuivis mon chemin, étant assez
surpris qu'une terreur soudaine leur eût ainsi fait prendre la
fuite; mais, regardant, à gauche, je vis un cheval marchant
gravement au milieu d'un champ; c'était la vue de ce cheval qui
avait fait décamper si vite la troupe qui m'assiégeait. Le cheval,
s'étant approché de moi, s'arrêta, recula, et ensuite me regarda
fixement, paraissant un peu étonné; il me considéra de tous côté,
tournant plusieurs fois autour de moi.
Je voulus avancer, mais il se mit vis-à-vis de moi dans le chemin,
me regardant d'un oeil doux, et sans me faire aucune violence.
Nous nous considérâmes l'un l'autre pendant un peu de temps; enfin
je pris la hardiesse de lui mettre la main sur le cou pour le
flatter, sifflant et parlant à la façon des palefreniers
lorsqu'ils veulent caresser un cheval; mais l'animal superbe,
dédaignant mon honnêteté et ma politesse, fronça ses sourcils et
leva fièrement un de ses pieds de devant pour m'obliger à retirer
ma main trop familière. En même temps il se mit à hennir trois ou
quatre fois, mais avec des accents si variés, que je commençai à
croire qu'il parlait un langage qui lui était propre, et qu'il y
avait une espèce de sens attaché à ses divers hennissements.
Sur ces entrefaites arriva un autre cheval, qui salua le premier
très poliment; l'un et l'autre se firent des honnêtetés
réciproques, et se mirent à hennir de cent façons différentes, qui
semblaient former des sons articulés; ils firent ensuite quelques
pas ensemble, comme s'ils eussent voulu conférer sur quelque
chose; ils allaient et venaient en marchant gravement côte à côte,
semblables à des personnes qui tiennent conseil sur des affaires
importantes; mais ils avaient toujours l'oeil sur moi, comme s'ils
eussent pris garde que je ne m'enfuisse.
Surpris de voir des bêtes se comporter ainsi, je me dis à moi-
même: «Puisque en ce pays-ci les bêtes ont tant de raison, il faut
que les hommes y soient raisonnables au suprême degré.».
Cette réflexion me donna tant de courage, que je résolus d'avancer
dans le pays jusqu'à ce que j'eusse rencontré quelque habitant, et
de laisser là les deux chevaux discourir ensemble tant qu'il leur
plairait; mais l'un des deux, qui était gris pommelé, voyant que
je m'en allais, se mit à hennir d'une façon si expressive, que je
crus entendre ce qu'il voulait: je me retournai et m'approchai de
lui, dissimulant mon embarras et mon trouble autant qu'il m'était
possible, car, dans le fond, je ne savais ce que cela deviendrait,
et c'est ce que le lecteur peut aisément s'imaginer.
Les deux chevaux me serrèrent de près et se mirent à considérer
mon visage et mes mains. Mon chapeau paraissait les surprendre,
aussi bien que les pans de mon justaucorps. Le gris-pommelé se mit
à flatter ma main droite, paraissant charmé et de la douceur et de
la couleur de ma peau; mais il la serra si fort entre son sabot et
son paturon, que je ne pus m'empêcher de crier de toute ma force,
ce qui m'attira mille autres caresses pleines d'amitié. Mes
souliers et mes bas leur donnaient de grandes inquiétudes; ils les
flairèrent et les tâtèrent plusieurs fois, et firent à ce sujet
plusieurs gestes semblables à ceux d'un philosophe qui veut
entreprendre d'expliquer un phénomène.
Enfin, la contenance et les manières de ces deux animaux me
parurent si raisonnables, si sages, si judicieuses, que je conclus
en moi-même qu'il fallait que ce fussent des enchanteurs qui
s'étaient ainsi transformés en chevaux avec quelque dessein, et
qui, trouvant un étranger sur leur chemin, avaient voulu se
divertir un peu à ses dépens, ou avaient peut-être été frappés de
sa figure, de ses habits et de ses manières. C'est ce qui me fit
prendre la liberté de leur parler en ces termes:
«Messieurs les chevaux, si vous êtes des enchanteurs, comme j'ai
lieu de le croire, vous entendez toutes les langues; ainsi, j'ai
l'honneur de vous dire en la mienne que je suis un pauvre Anglais
qui, par malheur, ai échoué sur ces côtes, et qui vous prie l'un
ou l'autre, si pourtant vous êtes de vrais chevaux, de vouloir;
souffrir que je monte sur vous pour chercher quelque village ou
quelque maison où je me puisse retirer. En reconnaissance, je vous
offre ce petit couteau et ce bracelet.»
Les deux animaux parurent écouter mon discours avec attention, et
quand j'eus fini ils se mirent à hennir tour à tour, tournés l'un
vers l'autre. Je compris alors clairement que leurs hennissements
étaient significatifs, et renfermaient des mots dont on pourrait
peut-être dresser un alphabet aussi aisé que celui des Chinois.
Je les entendis souvent répéter le mot _yahou_, dont je distinguai
le son sans en distinguer le sens, quoique, tandis que les deux
chevaux s'entretenaient, j'eusse essayé plusieurs fois d'en
chercher la signification. Lorsqu'ils eurent cessé de parler, je
me mis à crier de toute ma force: _Yahou_! _yahou_! tâchant de les
imiter. Cela parut les surprendre extrêmement, et alors le gris-
pommelé, répétant deux fois le même mot, sembla vouloir
m'apprendre comment il le fallait prononcer. Je répétai après lui
le mieux qu'il me fut possible, et il me parut que, quoique je
fusse très éloigné de la perfection de l'accent et de la
prononciation, j'avais pourtant fait quelques progrès. L'autre
cheval, qui était bai, sembla vouloir m'apprendre un autre mot
beaucoup plus difficile à prononcer, et qui, étant réduit à
l'orthographe anglaise, peut ainsi s'écrire: _houyhnhnm_. Je ne
réussis pas si bien d'abord dans la prononciation de ce mot que
dans celle du premier; mais, après, quelques essais, cela alla
mieux, et les deux chevaux me trouvèrent de l'intelligence.
Lorsqu'ils se furent encore un peu entretenus (sans doute à mon
sujet), ils prirent congé l'un de l'autre avec la même cérémonie
qu'ils s'étaient abordés. Le bai me fit signe de marcher devant
lui, ce que je jugeai à propos de faire, jusqu'à ce que j'eusse
trouvé un autre conducteur. Comme je marchais fort lentement, il
se mit à hennir: _hhuum_, _hhumn_. Je compris sa pensée, et lui
donnai à entendre, comme je le pus, que j'étais bien las et avais
de la peine à marcher; sur quoi il s'arrêta charitablement pour me
laisser reposer.