C’est le temps des vacances. Il paraît que nous irons à l’étranger, de
juillet en septembre. Divers projets sont étudiés, discutés, abandonnés,
repris. J’assiste aux débats qui se tiennent, à l’ordinaire, sur la
terrasse, après le repas du soir. Où donc irons-nous? On ne me demande
pas mon avis et d’ailleurs cela m’est absolument égal. L’idée seule
d’aller à l’étranger m’intéresse, m’exalte un peu mais le choix de cette
villégiature me laisse indifférent. On se décide, après réflexion, pour
un village lointain dont le nom pittoresque me plaît d’avance: un
village ainsi nommé ne saurait manquer de charme.
Il est charmant, en effet: une longue vallée s’élargit en cet endroit;
des montagnes ornées de tous leurs attributs de neige et de glaciers
ferment le paysage sans l’opprimer. On respire un air délicieux. Ce
ruisseau qui passe, poissonneux et fantasque, promet beaucoup: en
remonter le cours, à l’arrivée, fut déjà un plaisir. J’aime aussi ces
bois de sapins noirs où l’on pourra se perdre, imaginer mille aventures,
enfin, dès ma première sortie, je découvre dans les prés des fleurs
nouvelles, des fleurs que je n’ai jamais vues, qu’il faudra connaître,
qu’il faudra peut-être aimer.
A l’hôtel, quelques Français, beaucoup d’étrangers et, parmi eux, deux
ou trois figures falotes qui font ma joie. Je m’amuse encore beaucoup
d’une singularité dans le vêtement ou les habitudes. Pourquoi mes
parents s’en amusent-ils moins? A vrai dire, je distingue mal une
différence d’avec une bizarrerie: je m’étonne et ris tout de suite...
«Comment peut-on être Persan!» Cette fois pourtant, je ne m’attardai pas
à des trouvailles comiques: la première semaine de notre séjour n’était
pas achevée que j’avais élu, entre toutes les jeunes têtes de l’hôtel,
la blonde Elisabeth comme compagne de mes jeux et de mes promenades.
Par l’esprit, les traits, les manières, elle ne rappelle en rien mon
amie Bianca, si pétulante, impérieuse et fantaisiste. Elisabeth est plus
grave. Elle sait bien rire et jouer, mais je crois qu’elle préfère la
causerie où chacun parle à son tour, au lieu que Bianca ne cause guère
que pour m’imposer son opinion ou se moquer de la mienne. Elle me
ravissait, en Provence, au bord de la mer; devant des montagnes, dans
l’ombre des sapins, Elisabeth aux yeux de pervenche, aux cheveux nattés,
me plaît autrement.
Cette jeune étrangère m’humilie par la façon pure et facile dont elle
parle ma langue, alors que de la sienne je n’ai que des notions
rudimentaires. Avec la meilleure volonté du monde, je me lance dans de
longues phrases où je m’égare et mon vocabulaire insuffisant me fait
trébucher à chaque pas. Qu’importe, puisque la plupart du temps, nous
parlons français! Mes parents le regrettent (une si belle occasion!...),
mais ils n’osent intervenir: nous sommes en vacances.
Je n’en finis pas de causer avec Elisabeth. Elle ne sait rien de moi, je
ne sais rien d’elle. Nous avons tant de choses à nous dire! Saisis l’un
pour l’autre d’une brusque sympathie, nous tâchons de rattraper de notre
mieux le temps perdu.
«Procédons par ordre», dit-elle quand je déballe au hasard toute ma
pacotille. Elle demande à s’y reconnaître et pose des questions précises
auxquelles je réponds par un nouveau flux de paroles pressées. Je passe
d’un sujet à un autre, je décris mille choses, je m’enthousiasme, je
m’embrouille... «Je crains d’avoir mal compris,» dit Elisabeth en
soupirant.
Je me fais valoir. Non seulement je lui montre un bois de Provence, mais
encore et surtout les jeux magnifiques auxquels je me livre en ce bois
enchanté; voici la promenade en barque, un jour de mistral, où je
faillis être noyé, voici l’admirable chevauchée où je me crus
centaure... Elisabeth monte bien à cheval et trouve cela tout naturel.
Il me faudra donc faire le récit d’autres exploits plus rares, ceux par
exemple que j’accomplis en méditant ou dans mes rêves. Et ce fut dans
nos rêves que se marqua la différence essentielle qui nous séparait.
A vrai dire, je crains d’expliquer aujourd’hui la valeur de cette nuance
dans le miroir du souvenir. L’enfant ne sait pas raisonner en paroles:
bavarder passionnément lui suffit, il nie ou il affirme et cependant
s’explique mal.
Les imaginations d’Elisabeth figuraient, me semble-t-il, des personnages
vivant dans les histoires qu’on lui contait; elle se mêlait à leur
troupe. Celui-ci représentait la vaillance humaine, celui-ci le génie
des eaux, celle-ci le printemps, celle-ci l’amazone intrépide que
protégeait un dieu, cet autre le paysan grotesque, attentif à la voix
des choses, ce dernier l’âme des forces sourdes, cachées sous terre, et
qui donne la flamme aux volcans.
Les acteurs de mes songes, au contraire, ne représentaient que le résumé
de mon désir, de ma curiosité puérile, de mon enthousiasme; leur habit
seul provenait d’une fable, l’ornement de leur coiffure ou la fleur
qu’ils tenaient aux doigts. Certes, mon ami Pamphile avait un corps, il
se garait les yeux en plein jour, il écartait les mouches avec un rameau
d’olivier, mais ses discours naissaient de moi, pour affermir mon espoir
ou pour l’anéantir. En somme, je parlais par sa bouche et sans bien m’en
rendre compte; ses propos étaient la conscience obscure d’Ottavio
exposée au soleil.
De façon toute différente, Elisabeth m’enseignait les prestiges d’un
monde plus froid, celui où elle avait vécu, les ombres mystérieuses des
crépuscules du nord, des féeries inédites où l’homme entre de
plain-pied. Une fillette me révélait cela, d’une voix lente et posée, en
phrases où les mots les plus chimériques s’arrangeaient raisonnablement.
Ces deux mois d’été n’eurent d’autre emploi que de nouer plus ample
connaissance. Ainsi notre camaraderie de hasard et d’occasion devint de
l’amitié. Avant de nous quitter, il fut entendu que nous resterions en
rapports par un fidèle commerce épistolaire et je dois dire que
longtemps nous n’y manquâmes point, mais comme il devient vite malaisé
de suivre la pensée de son correspondant lorsqu’on ne connaît guère que
ses rêves!
Cette enveloppe que j’ai reçue me déçoit dès que je l’ouvre. Quand
Elisabeth me décrit ses jeux, ses occupations, ses travaux, je me sens
vite perdu. Un détail précis m’égare plus qu’il ne me renseigne. Elle me
parle de gens qui ne me représentent rien, d’une ville étrangère, d’un
paysage que j’ignore et n’ai nulle envie de visiter. De ce qui lui est
familier, de ce qui l’entoure et fait sa vie quotidienne, je ne sais pas
grand chose. Elle devrait me décrire ses songeries et m’entretient de
voyages ou de visites dans un musée...
Tel menu fait paraît surprenant alors qu’il n’est qu’habituel; enfin
nous perdions courage devant les explications inutiles qu’il eût fallu
pour définir des impondérables et fixer leur juste poids, enfin cela
rendait mélancolique de songer que si peu de mots eussent fait l’affaire
à condition de savoir les choisir, d’abord, et les dire, ensuite.
Ainsi s’efface une figure connue. Quelques photographies ne placent pas
leur sujet dans son atmosphère. Il faut imaginer, sachant que l’on se
trompe peut-être et retoucher en l’absence du modèle un portrait périmé.
Elisabeth et moi ne nous retrouvions vraiment qu’à propos de nos
admirations littéraires. Jeune fille, ses parents la laissaient assez
libre dans le choix de ses lectures, et que de feuilles nous avons
noircies pour nous communiquer la joie prise à lire de beaux vers, à
goûter tel noble livre, à ressentir l’émotion d’un drame!
Aujourd’hui je me représente Elisabeth de même façon, comme elle fait,
je pense, de moi. Elle a reçu l’aveu, sans beaucoup s’en ébahir, que mes
cheveux étaient gris; je la sais grand’mère et cette photographie qui me
montre sa petite fille se baignant au jardin m’a fort amusé. Nos
préférences artistiques et musicales, les progrès et défaillances de
notre santé nous restent connus, mais par quelles transformations ont
passé la fillette blonde et le garçon dégingandé qui se promenaient
jadis avec tant de sérieux en devisant, à l’ombre des sapins obscurs,
devant un rempart de glaciers et de neiges, près de ce village au nom
pittoresque et pimpant? quels sont enfin leurs rêves d’aujourd’hui?...
cela, nous n’avons jamais pu nous l’apprendre et, maintenant, il est
trop tard.
Comme je parlais un soir, dans le bois de pins, chez moi, d’Elisabeth à
mon ami Pamphile, il me répondit tout net:
«Excuse-moi, Ottavio, je ne comprends rien aux mythologies du nord. Je
suis né, je croyais te l’avoir appris, sur les bords de la
Méditerranée.»