IX

«Et ton ami Dalsant? tu ne l’amènes toujours pas?

--Non, Papa. Dalsant a l’air très timide... alors...»

Je sais parfaitement que Dalsant n’est en rien timide, qu’il fait

preuve, au contraire, d’une tranquille assurance, sans éclats, et qu’il

m’a prié, en réponse à des avances amicales, de le laisser en paix.

Jamais je n’avouerai cela à mon père: j’en serais gêné. Tout comme un

autre, on a son petit amour-propre. Dalsant n’a pas changé; il se montre

très bon camarade, je l’apprécie chaque jour davantage: il ne ressemble

à personne. Excellent élève, mais pas à la façon de mon voisin de

droite, Jean Saltier, qui tombe, le nez dans ses livres et s’épouvante,

dès que le professeur lève un doigt, Dalsant ne tire aucune gloire de

ses mérites scolaires: il travaille et ne s’occupe pas des affaires

d’autrui, aussi demande-t-il qu’on ne s’occupe pas des siennes. Il me

l’a bien fait sentir. Il ne me tient pas rigueur de m’avoir remis à ma

place; il cause, il plaisante même quelquefois, mais jamais il ne perd

tout à fait cette allure si réservée qui m’intrigue. Ce qu’il m’a dit,

je le tiens pour dit... je n’en pense pas moins que Dalsant serait un

ami de choix. J’aimerais me sentir en confiance avec ce garçon lourd,

d’allure paysanne, dont les yeux bleus regardent droit, sans insistance

ni dérobade. Je voudrais m’enquérir de sa vie, lui parler de la mienne,

de ceux qui me sont chers, afin qu’il partage un peu mes plaisirs et mes

peines. Certes, je lui rendrais la pareille, mais il n’en est pas

question.

Or, un matin d’hiver, à la rentrée des vacances du jour de l’an, sa

place resta vide. Dalsant était malade. Saltier se préoccupa fort peu de

cette absence et les autres de même. Pour ma part, j’en fus tout

décontenancé. Dalsant me manquait, je m’inquiétais de Dalsant et le dis

à mon père, aussitôt rentré.

«C’est bien simple: si ton camarade est souffrant, va prendre de ses

nouvelles. As-tu son adresse?»

Oui, je savais à peu près où habitait Dalsant; je connaissais la petite

rue donnant sur le quai où, un jour, il m’avait si brusquement faussé

compagnie: «Adieu, je rentre chez moi». Je m’arrangerais pour trouver sa

maison et, cet après-midi de jeudi étant libre, je tâcherais de le voir,

sans plus tarder.

Voici la petite rue; je m’y engage et vais me documenter dans une

épicerie.

«Mme Dalsant? La maison en face, au deuxième, à gauche.»

C’est donc là? Des logements d’ouvriers, dirait-on. Je gravis un

escalier sombre et me trouve au second palier. Je sonne. Une personne en

noir vient m’ouvrir. Oh! je reconnais tout de suite les yeux bleus de

mon camarade, son regard direct.

«Que demandez-vous, Monsieur?

--Madame Dalsant, n’est-ce pas?... Voilà, Madame, votre fils Ludovic est

au lycée avec moi et comme je ne l’ai pas vu, ce matin, j’ai pensé... On

dit qu’il est malade. Si je pouvais avoir de ses nouvelles, ça me ferait

plaisir, mais je ne veux pas vous déranger...»

Je m’embrouille et finis par me nommer.

«Ah! parfaitement: son voisin de droite... Entrez, Monsieur.»

Une pièce où il y a peu de choses, mais ce peu semble net, bien

soigné... une pièce presque vide, en somme, où depuis les malons rouges

jusqu’au crépi des murs, tout est surveillé de près, avec vigilance. Mme

Dalsant m’a fait asseoir et j’apprends que son fils souffre d’un abcès à

la gorge qui lui a gâté ses vacances. Il a encore besoin de repos, mais

dans une semaine, peut-être, ou dix jours, il retournera au lycée.

«Oh! que je suis content, Madame! j’avais du chagrin de le savoir

souffrant.

--Vous l’aimez tant que ça?...»

Nulle ironie: simplement une question posée.

«Madame, il est mon seul vrai camarade. Il me manque beaucoup.»

Dalsant est donc mon seul vrai camarade? Je ne m’en doutais pas avant de

le dire. Maintenant, j’en suis persuadé.

Alors Mme Dalsant se rapproche et nous causons. Elle me parle à voix

basse, car le malade repose dans la chambre voisine. Je lui réponds

facilement: la glace est rompue. Mme Dalsant m’inspire de la sympathie

et ce qu’elle dit de son fils me paraît beau. Elle se montre si fière de

lui, de son travail, de ses succès!

«Je vous assure, Monsieur, que je ne regrette guère ma peine quand je

vois le mal que Ludovic se donne.»

Non, je ne me trompe pas: ce qu’elle dit est beau.

Elle poursuit d’une voix sereine, très prenante; elle cause sur un ton

familier avec ce grand gosse maigre qui semble être l’ami de son fils,

et bientôt je commence à sentir la noble vaillance de cette femme vouée

à une seule lourde tâche. Elle est veuve. De ses trois fils, l’aîné

mourut alors qu’il donnait déjà tant d’espérances! Le second est à Paris

où il prépare Polytechnique; il travaille beaucoup. Plus tard, Ludovic

ira aussi à Paris, pour achever ses études. Elle subvient à tout cela;

elle y suffit sans aide.

«C’est difficile, mais on y arrive...»

Quel sourire confiant! et, comme je lui reparle de Dalsant:

«Vous l’avez sans doute remarqué, dit-elle, si vous le connaissez un

peu: il a un caractère très réservé, presque sauvage...

--Je m’en suis bien aperçu, Madame! il n’a jamais voulu venir chez moi,

le dimanche, à la campagne.»

Le visage de Mme Dalsant, tout illuminé, se ferme soudain.

«Ce sont des affaires qui le regardent seul; je n’ai pas à lui donner de

conseils.»

Puis elle adoucit sa phrase:

«Il vaut mieux le prendre comme il est, croyez-moi, et ne pas le

brusquer, ce qui ne servirait de rien. Sauvage, oui, mais que

voulez-vous! j’aime qu’il soit sauvage!»

Enfin, un mot pour moi:

«Il m’a parlé de vous et vous trouve gentil.»

Quelques instants plus tard, je pris congé.

«Puis-je revenir, Madame?

--Certainement. Vous me ferez plaisir.»

Je n’y manquai pas et rendis visite une fois encore à Mme Dalsant. Nous

nous entendions le mieux du monde. Je retrouvais en elle quelques traits

du caractère de maman: cette façon d’exprimer avec force un sentiment

profond, cette volonté active qui m’était familière, ce respect enfin

pour la liberté de son fils, respect dont se passaient si bien tant de

mes camarades et qui les eût même gênés, le servage filial leur semblant

une situation toute naturelle, commode et à tout prendre désirable,

puisqu’elle permet le moindre effort. Un enfant averti note vite ces

différences et en fait son profit.

Un matin, je revis Dalsant au lycée, la figure maigrie, mais à peu près

lui-même.

«Merci, ça va, maintenant», répondit-il sèchement comme je lui demandais

des nouvelles de sa santé.

A la sortie, ce fut lui qui me proposa de m’accompagner un bout de

chemin. Il m’entreprit aussitôt:

«Alors, voilà, mon vieux... Tu es venu deux fois à la maison... Tu as

causé avec maman... J’en suis très fâché. Tu aurais pu me demander la

permission d’abord.

--Mais puisque tu étais malade!

--Non, maman a bien assez de travail comme ça, sans qu’on lui fasse

perdre son temps avec des bavardages. Si tu voulais avoir de mes

nouvelles, il était plus simple d’envoyer un «domestique». Je te prie de

ne pas recommencer. Tu entends?»

J’avais entendu, mais je tenais à me défendre et, pour cela, je lui

parlai de sa mère, de mes deux conversations avec elle, de ce qu’elle

disait de lui, de l’émotion que j’en avais ressenti, de mes parents, de

la santé de maman...

Dalsant ne répond que par monosyllabes ou par petits grognements, mais

il faut que du sujet choisi j’aie bien parlé, car nous causons encore en

arrivant devant chez moi... et justement voici papa qui rentre de son

bureau, plus tôt que d’habitude. J’en profite:

«Mon ami Dalsant.»

Papa ouvre la porte; il nous fait passer devant lui.

«Entrez, Monsieur Dalsant.»

Dalsant est chez moi!...

Quelques instants plus tard, dans la bibliothèque, ils causent.

J’assiste à l’entretien, témoin muet que l’on néglige.

«Non, Monsieur Dalsant, ne partez pas. Puisque vous ne faites rien de

spécial, ce matin, restez encore. Je voudrais vous présenter à la mère

d’Ottavio. Elle ne tardera guère. D’ailleurs, j’espère que vous prendrez

souvent le chemin de la maison. Je vous le répète: je m’étonnais

qu’Ottavio n’eût au lycée aucun camarade; je veux dire aucun camarade de

son choix. Dès qu’il m’a parlé de vous, j’ai désiré vous connaître.

--Mais... pourquoi, Monsieur?

--Parce qu’il est tout naturel que ses vrais amis m’intéressent. En

outre, je compte sur votre influence. Je ne veux pas croire qu’Ottavio

soit un imbécile et, cependant, on le dirait bien à voir ses places au

lycée!»

Quels charmants propos!

«Ce n’est pas tout à fait ça, Monsieur... du moins, il me semble.

--Expliquez-vous.»

Avant de s’expliquer, Dalsant réfléchit.

«... J’ai comme une idée que notre professeur n’a pas su le prendre...

Il n’a pas su me prendre non plus, mais mon cas est différent. Vous

comprenez, Monsieur, à cause de la situation de maman, de ma bourse

d’études et pour beaucoup d’autres raisons, je suis obligé de

travailler. Avec un professeur ennuyeux, votre fils a tout le temps de

s’ennuyer, moi pas, puisqu’il faut travailler quand même. Monsieur

Martin est un brave homme, gentil, très doux, mais, si vous me permettez

d’être sincère... assez rasant... Peut-être aurons-nous plus de chance à

la rentrée d’octobre. Votre fils et moi, nous en profiterons alors tous

les deux. Vous me demandiez de m’expliquer, Monsieur... c’est fait.

--Merci, jeune homme...»

Papa ne répondit rien d’autre, pourtant la conversation se fût

certainement prolongée si maman n’était entrée à ce même instant. Elle

ne tarda guère à gagner la confiance de Dalsant. Il me l’a dit, plus

tard. Comment fit-elle? Je ne sais. Les paroles de papa, un peu

surprenantes, avaient forcé Dalsant à répondre; la méthode de maman fut

toute féminine: elle lui parla de sa mère, des inquiétudes qu’il avait

dû lui donner pendant sa maladie, de quoi encore?...

Quand il partit, sa poignée de main suffit à m’apprendre que nos

rapports n’étaient plus les mêmes. Le lendemain, comme nous sortions du

lycée, Dalsant résuma ses impressions de la façon la plus heureuse et

qui me ravit:

«Ton père, dit-il, a l’air d’un monsieur pas commode. Ta mère est

délicieuse: j’aurais voulu l’embrasser!»

Ce furent là les débuts d’une amitié rare qui, dès lors, nous lia l’un à

l’autre. Sans se départir jamais de sa réserve qui lui était

essentielle, Dalsant sut m’apprendre la douceur de cette fraternité où

l’on met en commun ses plaisirs, ses peines, ses rêves; où l’on cherche

à connaître, à comprendre, en s’y mettant à deux, où l’on touche même au

mystère pour en débrouiller avec plus de confiance l’inextricable

écheveau. Presque autant qu’à mes parents je dois à mon cher Dalsant

d’avoir admis que je n’étais pas le centre de l’univers, que la vie

autour de moi se manifestait par des spectacles tragiques et douloureux

qui méritaient qu’on les regardât de près, que cette vie enfin ne

présentait pas à chacun les diverses facilités que j’y trouvais

moi-même, enfin qu’il est parfois très émouvant de souffrir d’un cœur

sincère du mal d’autrui.

Ayant donné ces précieuses prémisses notre amitié dura tant que Dalsant

vécut: amitié grave, amitié sereine, sans orages. L’enfant distrait,

fantasque et toujours satisfait de lui-même que j’étais subit fortement

l’influence de cet autre enfant que la vie avait déjà bousculé, qui

tâchait de s’y accommoder, au lieu de la contraindre, comme je

prétendais faire, qui gardait un bon sens averti et savait vite

découvrir le comique des situations humaines et des vanités de chacun.

Entre les nombreux services que Dalsant me rendit, je retiens celui de

m’avoir appris à mieux rêver.

Ces randonnées dans le vague, dans l’imprécis, où je me laissais aller,

sans but, avec tant de nerveuse nonchalance, je les lui avais contées

tout au long et je crois qu’elles l’amusaient, mais il en revenait

toujours au même point:

«Vois-tu... il faut aller quelque part et savoir où l’on veut aller, où

l’on va...

--Mais tu ne flânes donc jamais!

--J’ai pas le temps et, quand ça m’arrive, j’essaye ensuite de me

rappeler par où j’ai flâné. Je me donne des raisons pour avoir tourné ce

coin de rue, suivi ce chemin, m’être arrêté... Alors ça fait comme un

voyage et je m’en souviens mieux.»

A ceux qui partent dans le rêve, la tête à l’évent, flâner ainsi peut

paraître une tâche. Flâner, n’est-ce pas une rêverie sous forme de

promenade? Néanmoins, la méthode de Dalsant m’intéressait, de même que

le divertissait la mienne. Il était l’ancre de ma sécurité; j’étais la

brise de sa fantaisie. En vérité, nous ne nous ressemblions guère. Je me

montrais tour à tour sombre et joyeux, sans raison; il m’apparaissait

aussi divers, mais toujours il savait pourquoi. Je passais devant les

êtres et les choses dans un état de fièvre et de distraction

perpétuelles; ces mêmes choses, ces mêmes êtres, il les regardait

attentivement d’un œil sérieux ou malin, il en retenait une leçon

comique ou sévère, et sans jamais qu’il y eût là le plus petit effort,

la moindre application pédante. Il était ainsi. J’aimais qu’il fût

ainsi, comme avait dit sa mère. Je ne pouvais l’imaginer différent et je

crois que mon humeur absurde, soucieuse ou fantasque, lui déplaisait

aussi un peu.

Je l’ai vu se développer jusqu’à l’âge d’homme, agrandir son horizon,

s’affermir tel qu’il promettait d’être, accomplir ce qu’il promettait de

faire, le parachever même, avec quelque souci d’élégance, afin que le

résultat fût net, sans bavures. Je l’ai vu souffrir de la vie et subir

sa douleur d’un cœur vaillant. Je l’ai vu mourir, à l’heure même où il

achevait la dure tâche entreprise, soufflé, pour ainsi dire, de cette

terre, dans un accident subit, imprévisible, imbécile, dont l’horreur

est toujours vivante dans mon cœur et dans mon esprit.

D’autres amis, plus tard, me furent très chers; Dalsant, par la qualité

de son affection, par l’intimité qui le lia bientôt à mes parents, par

les projets que nous faisions de vivre notre vie côte à côte, me donna

vite l’impression que je conserve encore d’avoir eu, quelque temps, moi,

fils unique, un frère.

X

A relire ces pages, il me vient une façon de regret, de remords dont je

veux me délivrer tout de suite. J’ai parlé longuement de bonne-maman,

sans souffler mot de mon autre grand’mère, son amie, que j’ai cependant

bien connue. Pourquoi cet oubli? Je la voyais tous les ans, parfois tout

l’été, mais il est sans doute certaines âmes, certaines manières d’être,

de paraître et de sentir qui n’émeuvent ni l’enfant ni l’adolescent et

que l’homme seul peut apprécier à leur valeur pour les admirer, les

comprendre, les aimer enfin.

Mon aïeule avait jadis été fort belle et cette beauté se voyait encore.

Le grand âge n’avait pas effacé les traits purs de la statue; la voix

restait jeune, le rire joyeux, le parole prompte et vivante. Assise dans

un fauteuil où elle se tenait le buste droit, éclairée par une lampe à

lumière douce, pour ménager ses yeux fatigués, grand’mère, au milieu

d’un groupe d’amis, me faisait l’effet d’une reine au milieu de sa cour,

sans rien pourtant de cérémonieux ni de compassé.

Je l’admirais beaucoup... M’inspirait-elle un peu de crainte? Ce

sentiment lui aurait déplu. La familiarité même, si paisible, de son

langage m’imposait et sa bonne grâce toujours égale, sans à-coups,

m’imposait aussi.

Elle avait, à un point que je ne devais retrouver chez personne, le

respect de la liberté des autres.

«Quand on est vieux, disait-elle, il faut apprendre à ne pas ennuyer

ceux qui vous aiment.»

Pourvu que l’on fût exact aux heures des repas, il lui importait peu que

l’on vécût à sa guise, ou plutôt elle le préférait. Cette indépendance

qui m’était si précieuse chez moi, m’entravait en quelque sorte chez ma

grand’mère. Je croyais de mon devoir de vivre dans le rayonnement

qu’elle projetait alentour, de ne pas m’écarter, d’être soumis à ses

lois... et, ce faisant, je l’agaçais sans doute au lieu de lui

complaire.

Me tenait-elle à distance? Non pas. Elle attendait une invite sérieuse,

faite en termes posés, sans effusions ni grandes phrases, où je lui

proposerais un commerce vraiment affectueux. Elle estimait, je pense,

que cette invite dont elle m’abandonnait l’initiative, je la ferais un

jour. Elle m’en facilitait les voies, sans pour cela m’y engager: encore

une fois, elle me laissait libre.

Oui, je sens aujourd’hui ce qui me gênait chez grand’mère: sa sérénité.

Elle avait tant vu de choses, de gens divers, d’événements heureux ou

malheureux, qu’elle ne s’étonnait plus guère. Cela ne l’empêchait

nullement de s’intéresser à tout de façon très active, de sympathiser,

dans la douleur comme dans la joie, mais son beau regard bleu n’en était

pas apparemment troublé, ni changé le ton de sa voix; elle ne se

récriait pas et son âge lui interdisait les gestes violents que,

d’ailleurs, elle n’eût pas faits, les jugeant inconvenants et superflus.

Elle n’était point secrète. A une question posée elle répondait avec

calme, utilement; à une peine avouée, elle réservait le plus chaleureux

accueil, sachant user des paroles qui soulagent si elles ne consolent

pas, (je l’ai bien vu, plus tard!) ou qui, du moins, font prendre

patience, mais que ce fût dans la bonté, la compassion, la gaîté,

l’ironie ou la tristesse, que ce fût en discussion, souvent assez âpre,

ou en simple causerie, toujours, telle étant sa nature, elle demeurait

sereine.

Sa sérénité... Comment un gosse fantasque et mal équilibré pouvait-il la

comprendre? Comment eût-il senti la vertu de cette balance si sûre entre

les sentiments et leur expression? J’exagérais mon chagrin, mon plaisir;

je ne l’avouais que devenu martyre ou folle volupté; je m’essoufflais à

vivre... puis il fallait reprendre haleine; les mots, je m’en servais

pour parer ma pensée, non pour la communiquer seulement, comme font les

gens de peu; je les voulais, ces mots, sonores et magnifiques, je parais

mes rêves de beaux atours, de somptueuses étoffes, après quoi j’en étais

réduit à plier et mettre de côté la pauvre andrinople et les colifichets

qui m’avaient servi.--Elle, cependant, souriait, sans même se moquer,

puisqu’il suffisait de sourire.

Mainte fois, elle me fut d’un grand secours. Plus tard, à une époque où

les belles-lettres, les travaux de bibliothèque m’occupaient de manière

exclusive, elle voulut en prendre sa part et me faciliter la tâche.

Souvent, elle s’enquérait de ma passion du jour et s’ingéniait ensuite à

la satisfaire. Ce fut ainsi que, féru soudain des dramaturges anglais du

XVIe siècle, cette cohorte de héros tous doués d’un génie au moins égal,

pensais-je, à celui de Shakespeare, je me trouvai, aux environs du

premier de l’an, possesseur d’une édition fort complète de leurs œuvres,

et, de même, ayant projeté d’écrire un livre sur ces îles que l’on

découvre non sans peine sur les cartes à petite échelle, îles perdues,

peu visitées, tombées dans l’oubli, mais attachantes par quelque détail

d’histoire ou de nature, grand’mère sembla curieuse de mon projet. A la

critique assez défendable que proposait mon père: «Il faudrait d’abord

qu’Ottavio fît le voyage avant d’en écrire la relation», elle répondit

paisiblement: «Se renseigner d’avance n’est pas un mauvais parti:

connaître des terres lointaines lui donnera peut-être l’envie de s’y

rendre. Lorsqu’il les aura décrites sous la lampe, il désirera les voir

au soleil... pour contrôler.»

Elle se mit donc en rapports avec son libraire et, quelques mois plus

tard, je reçus une note bibliographique, très bien faite, sur Juan

Fernandez, Pitcairn, l’île de Pâques, Clipperton, les Galapagos,

Socotora, l’île des Lépreux et autres lieux du monde où ma curiosité

cherchait à se repaître, note à laquelle était joint un imposant paquet

de volumes traitant de ces mêmes sujets.

Cela me parut tout naturel. Je remerciai grand’mère avec politesse, par

quelques jolies phrases, j’étudiai la note, je lus les livres... et mon

bouquin à moi ne fut jamais écrit. Pourtant, il m’arrive d’y songer

encore.

Ma grand’mère me parlait presque toujours comme on parle à un homme:

cela aussi m’effarait un peu. Elle plaisantait volontiers et sa gaîté

avait des traits de jeunesse charmants. Je m’en étonnais, je n’osais pas

rire. Cette gaîté transparente m’inquiétait, moi qui prisais si fort les

sentiments troubles ou véhéments, les rictus douloureux, les joies

bourbeuses, les farces tragiques et ces ragoûts de passion bien cuisinés

où l’on ne distingue plus les parties composantes. Or rien de trouble ne

pouvait se découvrir chez grand’mère. Je crois que, sans du tout s’en

rendre compte, elle filtrait spirituellement le flux de sa pensée pour

l’exprimer sous sa forme la plus cristalline.

Un soir que nous étions seuls, je me sentis vraiment pris de court. Nous

nous sentions tous fort émus, depuis quelque temps, par un de ces

événements qui jettent le désarroi et l’angoisse dans une famille.

Soudain, ma grand’mère me dit:

«A ce propos, Ottavio, je voudrais avoir ton avis. Je te sais au courant

de la situation, mais c’est bien ton avis à toi que je désire connaître

et non celui de tes parents: ton avis est tout frais; je suis vieille;

il se peut que mes raisonnements et mes sentiments ne tiennent pas

devant ceux d’un jeune homme qui ne s’embarrasse pas des préjugés d’un

autre âge. Ton avis libre, tu entends, Ottavio! Je n’ai pas à te

demander qu’il soit sincère.»

Je restai stupéfait, abasourdi; enfin, je répondis de mon mieux,

lentement, comme je me serais parlé à moi-même... mais j’avais froid

dans le dos!

«Merci, Ottavio. Viens m’embrasser.»

Ce fut tout.

Et après cette marque de confiance, je ne sus pas me rapprocher de ma

grand’mère? je n’en profitai pas pour la remercier de se tenir au

courant avec tant de diligence discrète de mes rêves, de mes projets, de

mes exploits imaginaires, et sans jamais insister, comme en passant?

Non, pas encore...

Papa le sentait bien.

«Il l’aime, disait-il; j’en suis sûr, mais n’arrive pas à le lui dire.

Dès qu’il se trouve en sa présence, il a l’air empoté, il récite une

leçon qui l’embête, il pense à autre chose, ce qui est sa manière de

prendre la porte. C’est dommage de le voir ainsi gâcher son plaisir!»

Je ne fis la connaissance de ma grand’mère, la connaissance qui permet

d’aimer, que plus tard, beaucoup plus tard.

Je lui rendais visite alors qu’elle recevait aussi une jeune femme

nommée Celia. Quand elle la regardait, son visage se transfigurait, ses

pauvres yeux déjà voilés revivaient, sa bouche était ravie. En écoutant

Celia, en la contemplant, simplement en la voyant vivre, elle

s’illuminait d’une expression exquise où se lisait sa joie.

Cette joie, elle me la disait, immobile dans son grand fauteuil.

«Celia enchante mes vieux jours, Ottavio! Il me semble que je reçois en

mon logis une déesse, comme on fait dans l’Odyssée. Je découvre sa

qualité divine au son de sa voix, à chacun de ses gestes, à sa

démarche... Sa démarche... Ottavio, n’y a-t-il pas un vers latin qui

rend ma pensée? Tu t’en souviens peut-être.»

Et je fus tout fier de pouvoir lui citer aussitôt l’«incessu patuit dea»

demandé.

C’était d’ailleurs un charmant, un émouvant spectacle que celui de ces

deux femmes d’âges si différents et qui s’entendaient si parfaitement.

Un jour, comme je le disais à Celia, elle ne me répondit que par

d’affectueux reproches.

«Vous êtes injuste pour votre grand’mère et ne cessez pas de l’être,

bien que ce soit malgré vous. J’ai peine à voir qu’elle vous aime plus

et surtout mieux que vous ne l’aimez. Parce qu’il lui plaît de garder

une réserve qui lui est naturelle (c’est bien son droit, je pense), vous

l’accusez de froideur; parce qu’elle parle des choses sur le ton apaisé

que son âge autorise, vous ne percevez plus ni la force de l’accent, ni

la passion que cette sérénité a la pudeur de sous-entendre. On ne

s’exprime pas de même, Ottavio, à trente ans et à quatre-vingts, mais on

peut sentir de même; votre grand’mère en est un noble exemple. Elle

évoque ses souvenirs avec une précision qui m’enchante; elle

m’entretient de votre bonne-maman, son amie, de sa fille, de votre père,

de vos amis, de tous ceux que vous avez su chérir et connaître, d’une

manière qui vous toucherait, si vous y preniez garde, et votre vanité

trouverait certainement son compte à l’entendre parler de vous, ce

qu’elle fait souvent... Ainsi, Ottavio, vous vous privez d’une joie

précieuse, de qualité vraiment rare, en négligeant cette vieille dame,

en l’ayant découragée, puis rebutée, parce que vous pensiez à tort

qu’elle ne vous aimait pas.

--Assurément, Celia, vous en parlez à votre aise, vous qu’elle nomme «ma

déesse».

--Ne dites pas des bêtises, Ottavio!

--Je ne dis pas des bêtises, Celia; vous êtes dans sa vie comme un

printemps d’arrière-saison dont elle goûte la beauté, les parfums et la

musique...

--Je vous le répète: ne dites pas des bêtises et ne faites pas des

phrases... Gardez-les pour vos livres.»

Celia semblait toute troublée, malgré sa réplique plaisante, et,

bientôt, je le fus autant qu’elle.

J’avais donc peiné ma grand’mère en demeurant à distance, alors qu’elle

eût désiré me tenir tout près d’elle; j’avais négligé une affection

chaude et douce, une sensibilité qui, loin d’être émoussée par l’âge,

restait neuve et juste, une intelligence avertie, alerte, très

dépouillée de préjugés, assez audacieuse, moderne en quelque sorte...

chez une femme de quatre-vingts ans. Je n’avais pas su me laisser

convaincre ni séduire; voici que j’en ressentais un amer regret et comme

de la honte.

Quatre-vingts ans... il était peut-être trop tard pour me rapprocher

d’elle, pour lui dire les paroles discrètes et tendres qui

témoigneraient de ma confusion et de ma hâte à me faire pardonner. Ah!

que j’eusse voulu revivre toutes ces heures perdues!

Je la voyais avec d’autres yeux. Cette sérénité qui m’effrayait tant, ne

me l’avait-elle pas expliquée, un soir que je la félicitais de sa verte

vieillesse?

«J’essaye de porter mon âge, disait-elle, comme j’ai porté mes autres

charges, dont quelques-unes étaient lourdes, je t’assure. Ce que l’on

tient sur ses épaules, il me semble qu’on ne doit pas l’imposer au

voisin ni lui en laisser deviner le poids. A chacun sa tâche. Tu me

vois, ici, bien tranquille dans mon fauteuil, après la journée faite,

mais il n’en a pas toujours été de même: j’ai eu ma part de soucis, de

chagrins et d’épreuves; il m’a fallu prendre des responsabilités

terribles alors que je n’y étais pas faite. En de pareils cas, pour ne

pas se rendre odieux à tout son entourage par des plaintes, des demandes

de conseils et d’appui, le moyen héroïque est assurément de tout garder

pour soi et de souffrir en serrant bien les dents. Je ne m’en sentais

pas capable: l’inquiétude m’aurait vaincue; c’est pourquoi j’ai choisi

une autre méthode. Tous les soirs, je m’interdisais de penser à la peine

du jour, fût-elle cuisante... Cela n’a pas été tout seul, d’abord, mais

j’ai persisté. Au delà d’une certaine heure, la tâche quotidienne finie,

je me refusais à souffrir, à débattre, à délibérer; je repoussais toute

analyse douloureuse, je tuais l’angoisse en m’absentant, et lorsque j’y

étais parvenue, quand le sommeil me le prouvait en m’épargnant les

mauvais songes, eh bien! je me sentais toute prête, au matin, à

reprendre mon fardeau: n’ayant pas abusé de mes forces, je pouvais le

supporter sans incommoder autrui. Pour mon grand âge, il en va de même:

à un moment donné, je redeviens jeune, je l’espère du moins et vois-tu,

nous causons fort bien ensemble, Ottavio.»

Je me souvenais de ces paroles dont l’apparente sérénité voilait

l’émotion...

«Puis-je les lui rappeler? N’est-il pas trop tard?

--Je pense, dit Celia, qu’elle en aurait une très douce joie.»

Ce fut un grand service que Celia me rendit, ce matin de mars où nous

étions restés à bavarder au coin du feu, le vent de mer soufflant en

trop froides rafales pour permettre une promenade sur la jetée.

Pendant quelques années encore je pus goûter l’enchantement qui m’était

offert; je consultai avidement la mémoire fidèle qui me livrait ses

trésors et, sachant combien ma grand’mère m’aimait, je me vouai au

délicieux devoir de l’aimer enfin, à mon tour.

Les miens · 第 12 / 33 题